‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 162 sur 226 · Voy. Botteau, t. Il, p. 131 de l'édit. de Daiinou · texte numérisé non relu

Voy. Botteau, t. Il, p. 131 de l'édit. de Daiinou

suivent. Faites silence, je vous prie : Sonnet. — C'est un sonnet, comme dit M. de Nevers dans le Misanthrope ^

Dans un palais doré, Damon, jaloux et blême/ Fait des vers où jamais personne n'entend rien : Il n*e8t ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien, Et souvent pour rimer, il s'enferme lui-même.

— Je suis déjà charmé de ce petit morceau \ dirent eniïemble Boileau et La Fontaine.

— Ah I reprit M. de Guilleragues, vous croyez toujours avoir affaire à notre Oronte ; je vous remercia pour lui. Mais continuons.

La muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime : Il a d'un franc poëte et l'air et le maintien ; Il veut juger de tout et ne juge pas bien, Il a pour le pbébus une tendresse extrême.

— Très-bien jugé, dit Furetière.

— Écoutez la suite, reprit H. de Guilleragues.

Une sœur vagabonde aux crins plus noirs que blonds Va partout i* univers promener deux tettons Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre.

— Ho! ho ! interrompit Boileau, ne brisez-vous pas trop les vitres ici? J'ai toujours pensé que, sans blesser TÉtat ni sa conscience, on peut trouver de méchants vers méchants, et s'ennuyer de plein droit à la lecture d'un sot livre *; nîais votre attaque est plus sérieuse; il s'agit des mœurs, de la vie privée, de l'honneur des gens. Je me rappelle ce que j'ai dit de Chapelain, dans ma neuvième satire :

En blâmant ses écrits ai-je d'un style affreux Distillé sur sa vie un venin dangereux?' Ma muse en l'attaquant, charitable et discrète, Sait de l'homme d'honneur distinguer le poète.

Vous ne faites pas cette distinction ici, et vous répondez à la

1. Molière, jrifantfc., I, 2. -Z Ihid, 3. Boileau, Discours $ur la satire.

380 LBS DEUX PHÈDRES.

critique toute littéraire de la tragédie de Phèdre par la satire sanglante des vices vrais ou supposés d'une famille.

— Bon 1 bon 1 répliqua Furetière, si vous êtes touché de ces considérations, c*est que H. de Nevers est prince; nous ne sommes pas, nous autres écrivains, si scrupuleux les uns à l'égard des autres.

^ Ajoutez, continua d'Effiat, que la chose est de notoriété. Qui ne sait que, née en ItaUe, demeurant en France, la belle Hortense Mancini est allée en Angleterre, où eUeafait la conquête de Saint-Evremont, son éternel adorateur? qu'elle s'est vantée d'attacher à son char les ducs de Savoie et de Lorraine, les rois d'Angleterre et de France ?

— Oui, dit Boileau ; mais l'amour de son frère !

— C'est un bruit public, répondit d'Effiat.

—•Bruit dont rien ne prouve la vérité, et qu'on ne devrait pas répéter.

— Bon, bon, interrompit Manicant; on ne dirait rien si l'on s'arrêtait à ces difficultés. Voyons la fin du sonnet.

— Je continue donc, dit Guilleragues.

Il se tae à rimer pour des lecteurs ingrats ; L'Enéide à son goût est de la mort aux rats, Et selon lui, Pradon est le roi du théâtre ^

— Allons, dit Boileau, j'aime mieux ce tercet que le précédent. Mais qu'allez-vous faire maintenant de cette composition?

— Ce que M. de Nevers a fait de la sienne, répondit Nantouillet; je vais l'emporter, en faire tirer plusieurs copies par un écrivain public, et les distribuer en confidence, en recommandant si bien le secret, que tout le monde saura notre sonnet par cœur dès demain matin.

— Mais, s'écria Racine, avez-vous bien considéré?...

1. Voy. les ouvrages cités précédemment : Anecd. dramat.^ t. II, p. 60, mot Phèdre.

— Tout est (^nsidéré, mon cher monsieur Racine» répondit-il, et si bien que je ne vous écoute plus. Votre serviteur. »

Il partit en disant ces mots, sans avoir même indiqué quel copiste il comptait employer; mais on ne douta pas qu*il ne répandit activement cette satire. La famille de Mazarin n'avait jamais pu se faire bien venir des jeunes seigneurs français, qui reportaient sur elle une partie de la haine que le cardinal avait excitée pendant la guerre de la Fronde.

Il y avait à peine un quart d'heure qu'il était parti que Chapelle entra. Grands embrassements de part et d'autre ; grands compliments, comme de coutume; puis on lui demande pourquoi il vient si tard au rendez-vous, et qui peut l'avoir retenu si longtemps. « L'envie de vous apporter des nouvelles, dit-il, et vous conviendrez qu'elles en valaient la peine. Vous avez lu le sonnet contre la Phèdre de M. Racine ?

— Oui, répondirent-ils ; M. Furetière vient de nous l'apporter.

— Vous en savez l'auteur î

— Assurément : c'est le duc de Nevers.

— Point du tout, dit Chapelle, il n'y a pas mis la main.

— Êtes-vous sûr de cela? s'écria Boileau.

— Très-sûr, répondit Chapelle ; et je sais, à n'en pas dou* ter, par qui, quand et comment le sonnet a été composé.

— Qui peut-ce être? demanda Racine.

— Devinez, mes amis, devinez.

— Ce n'est pas Pradon ? dit La Fontaine.

— Non, en vérité.

— Serait-ce Mme de Bouillon î

— Vous n'y êtes pas.

— Dites-nous donc vous-même le nom de Fauteur, car nous passerions ainsi en revue toute la société de l'hôtel de Nevers.

— C'est, dit Chapelle, Mme Deshoulières.

— Platt-il ? s'écria Boileau, c'est madame...

— DeshoulièreSy appuya Chapelle.

— Est*ce possible ? demanda La Fontaine. Gomment 1 belle Amaryllis^ a quitté les portraits*, les madrigaux, l'apothéose de son chien ' et les idylles morales ^ pour venir en aide à Pradon 1 C'est contre nous qu'elle porte la houlette !

— Mais, insista Racine, croirons-nous qu'une femme aussi retenue, aussi, bien famée que Mme Desboulières se soit permis cette expression grivoise et si peu méritée par la jolie d'Ennebaud * :

Une grosse Âricie, au cuir rouge, aux crins blonds. N'est là que poui* montrer deux énormes tettons?

Est-ce 'une plaisanterie convenable à une femme de bonne maison et de bonne compagnie ?

— Eh 1 eh I répondit Chapelle, ne vous y fiez pas. La conduite de Mme Desboulières est inattaquable, comme on vous l'a dit. Elle a eu pendant quelque temps le grand Condé au nombre de ses soupirants. C'était à Bruxelles, chez la marquise de Caracène ; Hercule y eût volontiers filé aux pieds d'Omphale*. Elle n*açréa pas ce sacrifice, et, se réservant tout entière à son mari, n'accepta de ses adorateurs que leur estime et leurs propos galants, auxquels elle répondait d'autant plus librement que le cœur n'y était pour rien. C'est elle

1. C'était le nom qu'avait pris d'abord Mme Deshoalières; cUe y substitua plus tard celui de Célimône; voy. son éloge historique au devant de ses Œuvres, 1. 1, p. xi, de Tédit. Dabo, 1821.

2. Ce sont les premiers ouvrages de Mme Desboulières, vers 1658.

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