Anecdotes dramatiques, au mot Duméni, — 3. Ibid
MADEMOISELLE MâUPIN. 395
Cette furibonde épithète rappelait à Duméni son ancien état : il était en effet cuisinier de son métier, lorsque M. Lulli, rayant entendu chanter^ fut si content de sa voix qu'il le demanda à son mattrOy et lui fit apprendre la musique qu'il n'a pourtant jamais sue parfaitement ^ J'espérais irriter mon ennemi et l'entra tner sur mes pas afin de me venger pendant que ma colère était encore bouillante ; mais Duméni avait trop beaujeu pour se fâcher; il s'amusa spirituellement de mes injures, y répondit par les protestations infinies d'un amour risible. Enfin je m'ennuyai de faire le chevalier de la triste figure devant deux bons apôtres qui riaient à mes dépens; et je sortis furieuse, jurant bien en moi-même qu'il me paierait sa sottise et la mienne.
En effet, à quelque temps de là je l'attendis sur la place des Victoires où je savais qu'il devait passer plus tard. Je m'étais vêtue en homme : c'est, vou^le voyez, un costume qui ne me va pas mal et que je porte le plus souvent lorsque je veux me divertir ou me venger de quelqu'un. J'abordai donc mon insolent, et déguisant ma voix, je lui proposai de mettre Tépée à la main. Il faut, lui dis-je, aussi civilement qu'Alcidas à Sganarelle dans le Mariage forei^ il faut, si vous le trouvez bon, que nous nous coupions la gorge ensemble. Duméni saigna du nez ; il me répondit comme le bourgeois de Molière qu'il n'avait pas de gorge à couper, qu'il ne voulait aucunement se battre, et, ma foi, j'achevai la scène, je lui appliquai une volée de coups de bftton et lui pris sa montre et sa tabatière*.
Le lendemain, cette aventure faisait partout un bruit d'enfer. Les camarades de Duméni l'invitèrent à leur en conter les détails. Une se fit pas prier, mais il changea terriblement les circonstances. A l'entendre, trois voleurs l'avaient attaqué tandis qu'un quatrième faisait le guet; il s'était vigou-
1. Anecdotes dramatiques , au mot Duméni, — 3. /btd., au mot JTaitptfi.
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reosement défendu, en arait même renversé denz contre quels il avait lutté corpsi corps; mais pendant œ temps, le troisième lui avait dérobé sa tabatière et sa montre, et tandis qu*il le poursuivait, les deux vaincus s'étaient relevés et avaient disparu ; du reste, il s*estimait heureux de n'avoir pas reçu de blessures graves.
Je ne pus sans une profonde indignation oiteodre œs ridicules vanteries. « Tu en as menti, m*écriai-je; tu n'esqu'un lAche et un poltron. Les trois voleurs dont tu nous parles n'ont jamais existé ; c'est moi seule qui ai fait le coup. C'est moi qui ai voulu te forcer à te battre; c'est moi qui t'ai rossé comme le méritait ton insolence et ta lâcheté; c'est moi qui t'ai pris ta tabatière et ta montre. Je devrais les garder par ce droit que tu t'arroges si brutalement à l'égard de nos jeunes camarades ; mais je rougirais d'avoir quelque chose de toi. Ramasse-les, ajoutai-je en les jetant dédaigneusement à terre ; je te les rends afin qu'on ne doute pas de mes paroles. Quant aux blessures que tu te félicites de n'avoir pas reçues, elles sont cachées sous ton jusie-ancorps. Déshabille-toi, et l'on verra sur tes épaules les traces honteuses des coups de bâton que je t'ai donnés* >
Cette déclaration fut pour Duméni la plus douloureuse péripétie. Sa fausse bravoure était tombée i plat. Sa vanité souffrait cruellement. Mon pauvre camarade aurait voulu pouvoir rentrer sous terre, tant il était en butte aux raiDeries sanglantes de tc^ute la troupe. J'en aurais eu pitié moi-même si je ne m'étais souvenue d*avoir joué devant lui et la Moreao un rôle qui ne valait guère mieux que le sien. Toutefois je bornai là ma vengeance. Mais je fis, comme on dit, d'une pierre deux coups ; car un autre chanteur de l'opéra, Thévenard, qui m'avait aussi offensée et qui craignait un châtiment pareil, resta caché pendant trois semaines au Palais-Royal, et ne vit pas d'autre parti à prendre pour sortir d'embarras, que de me venir demander pardon.
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— Et VOUS le demandez à votre tour, dit le prince en plaisantant : la reine d*hier est esclave aujourd'hui. Ne vous découragez pas cependant ; je vous Tai promis^ et dès demain je m'occuperai de votre affaire ; il serait vraiment fi&cheux de laisser empoigner par la justice un cavalier si brave et si aventureux. Mais, croyez-moi, bornez-là vos prouesses : mon frère est sévère' en diable ; il est jaloux de son autorité et ne souffre pas volontiers qu'on porte atteinte à ses lois. Si j'obtiens demain, à force d'instances, la grâce que vous me demandez, je ne serais certainement pas aussi heureux en y retournant.
^Oh ! Monseigneur, dit la Maupin en se jetant à ses genoux, comptez sur ma promesse.
— Oui, oui, dit Philippe en la relevant ; serment d'ivrogne, comme on dit souvent; qui a bu boira, et qui s'est battu se battra. C'est là peut-être le cas de vous citer votre poète* :
Le zépbir fut témoin, Tonde fut attentive, Quand la belle jura de ne changer jamais : Mais le zéphir léger et l'onde fugitive, Ont bientôt emporté les serments qu'elle a faits.
Après tout, ce sera votre affaire ; une fois sortie de l'embarras où vous vous êtes mise aujourd'hui, et dont je vous ai promis de m'occuper, quoi qu'il vous arrive désormais, je ne m'en mêlerai en aucune sorte. Quittons-nous cependant, et renouez d'abord ces cheveux qui décèlent trop votre sexe. Quoique notre entrevue ait été fort tranquille, si l'on me savait resté si longtemps seul avec une jolie femme, on me ferait peut-être plus d*honneur que je n'en mérite. Madame la duchesse ne me le pardonnerait pas; c'est une femme de l'ancien temps , iuexorable sur les bienséances , aisée à choquer, difficile à ramener'; ne nous exposons pas, je