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Voltaire, dans la FueeUe, eh. L

408 MADEMOISELLE MÀUPIN.

Bruxelles pour y revoir le comte d* Albert; abandonné par sa volage amante, celui-ci était reparti pour Paris; abandonnée à son tour par le prince à qui elle Favait sacrifié, Mlle Maupin prit, comme son amant le chemin de la capitale, et vint flrapper à la porte de l'Opéra, où elle fut, comme reniant prodigue, reçue à bras ouverts.

La voilà donc de nouveau actrice applaudie sur Tancien théfttre de sa gloire. Le comte d'Albert son premier et son plus vif amour, le comte d* Albert est témoin de ses succès ; sa maîtresse n*a rien perdu de ses grâces ni de sa beauté. Reprendra-t-il sa chaîne ? tentera-t-il une dernière fois de fixer une belle si inconstante? il hésite d*abord : mais la Haupine fait la moitié du chemin et les voilà pour la troisième fois heureux amants et se promettant Fun et l'autre une inviolable fidélité.

C'est alors que la coureuse dévergondée, la chanteuse impudente, la bretteuse elOfrontée prend une résolution singulière, digne d'un esprit bizarre et fantasque comme le sien. Gomment récompensera-t-elle l'amour du comte d'Albert, cet amour que tant d'infidélités n'ont pas lassé, qui est toujours revenu vers elle plus vif et plus constant? en donnant à ce gentilhomme seul le nom de son amant. Tous les autres sont congédiés; et pour qu'il n'y ait plus de retour possible , elle leur renvoie les bijoux qu'elle en a reçus, les contrats qu'ils lui ont passés : elle ne se réserve que la pension de deux mille livres qu'elle tient de l'électeur de Bavière/Gette somme et ce qu'elle tire du théâtre avec l'amour du comte d'Albert, lui suffiront dorénavant.

Ce n'est pas tout. Elle porte le nom d'un homme qu'elle a cruellement oflensé et complètement oublié depuis longtemps. Elle continuera de l'offenser sans doute : du moins elle ne l'oubliera plus. Elle rappelle son mari de la province, partage avec lui tout ce qu'elle possède, et veut vivre dans la plus parfaite union. C'estlà ce qu'elle appelle men^ une trie

régulière : vie régulière en effet» si on la compare à son existence passée.

Comment, au reste, Haupin s'accommoda-t-il du rôle qu'on lui faisait jouer ? Savait-il que sa femme avait un amant en titre ? faisait-il semblant de l'ignorer î souffiraitii ce qu'il ne pouvait empêcher? On ne saurait le dire. Il est probable qu'il fermait les yeux et ne s'inquiétait pas beaucoup de réclamer à la fi n de sa vie une fidélité dont il avait fait si longtemps bon marché. Il mourut en 1701. Les soins que sa femme avait eus de lui depuis leur réunion, lui rendirent peut-être la vie plus regrettable. Du moins ils lui montrèrent la bonté du cœur de son épouse, et ikput appeler sur elle en la quittant, la protection et la faveur divines ^

Mme Maupin devenue veuve resta à l'Opéra jusqu'en 1705. Le comte d'Albert était toujours son sincère adorateur. Heureux tous les deux et confiants l'un en l'autre, ils avaient trouvé le bonheur autant qu'il peut exister sur la terre : mais quel état pouvait fixer jamais cette femme ? Tout entière à son amant, elle songea pourtant à le quitter. Cette fois il est vrai, ce n'était pas pour voler entre les bras d'un autre homme ; c'était pour se jeter dans le sein de la religion. A peine âgée de trente-deux ans, après une vie si agitée et si turbulente, elle ne voyait de port sûr et tranquille que les murs d'un couvent, la vie monotone d'un cloître.

Quel changement, grand Dieu ! et qu'on l'eût étonnée, si lors de l'horrible et scandaleuse conduite tenue par elle dans Avignon, lors de sa ftiite du couvent où elle était venue corrompre et enlever une jeune fille, on lui avait annoncé qu'unedouzaine d'années plus tard, elle viendrait gémir ellemême à la porte d'une maison religieuse ! et, toute en larmes, supplier qu'on l'y admtt pour expier sa vie passée, dans une amère pénitence 1

1. M. Scribe, dans sa pièce den Troig MaupinSy fait de cet homme un musicien de régiment ivrogne, et qui cherche à exploiter la belle voix de sa femme.

C*est pourtant ce qui arriya. Singulière jusqu'au bout, elle ne voulut pas prendre ce parti sans consulter celui qui avait intérêt à l'empêcher, mais en qui elle avait placé toute sa tendresse et toute son estime. Elle écrivit au comte d'Albert pour l'informer de la résolution qu'elle avait prise de se retirer du monde, et le pria de lui en dire son avis. Elle attendait qu'il approuvât ce parti pour le suivre avec plus de sécurité. La réponse vint promptement. Désolé de cette résolution subite et inattendue, irrité de ce qu'on s'adressait à lui pour obtenir un conseil sur ce sujet : < Songez-vous à qui vous écrivez, demandait le comte d'Albert î Est-ce ma religion, est-ce mon cœur, est-ce ma complaisance que vous voulez mettre à l'épreuve ? et comptez-vous en me consultant que je sois assez le maître de mes sentiments, pour vous fortifier dans les vôtres? Avez-vous perdu l'idée de ce que je suis à votre égard? N'est-ce pas insulter à mon malheur que de me forcer à l'approuver? et ne mériteriez-vous pas que pour vous punir de votre injustice je me rangeasse du parti du monde contre vous-même? >

Il se plaigQait ensuite de ce que sacrifiant tout à son propre salut, Mlle Maupin ne comptait pour rien le bonheur de son amant, et abusait de sa bonne foi contre lui. c A quelle extrémité me réduisez-vous donc, disait-il, pour répondre à la bonne opinion que vous avez de moi? et qu'il m'en coûte cher de vous avoir persuadée de ma sincérité ! Il faut que je me détache de moi-même ^pour me conformer à vos intentions ; il faut que j'étouJDfe tout sentiment de sensibilité et de délicatesse ; il faut enfin que je vous tienne un langage tout opposé aux mouvements de mon cœur, et que je m'immole pour vous plaire. Jamais la raison n'a tant pris sur la nature. Mettez donc à ce sacrifice tout le prix qu'il mérite : c'est le plus grand que j'aie fait et que je puisse faire de ma vie^ »

1. Ces extraits de la lettre du comte d*AI])ert se trouvent dans les AinecdoMf dfomattfiMff, t. m> p. 333.

Après cet exorde, le comte faisait envisager à Mlle Maupin les raisons qui pourraient la retenir dans le monde ; il n^ lui dissimulait pas que des raisons plus fortes encore l'appelaient à la retraite ; il finissait par raffermir dans sa résolutiouy et jamais peut-être directeur spirituel ne s'était exprimé plus convenablement sur les choses qui tiennent au salut.-

Mlle Maupin vraiment touchée de la grâce, suivit son désir et les conseils de son ami. Elle entra pleine de vie, de force et de santé dans une maison qu'elle édifia par sa pénitence y autant qu'elle avait autrefois scandalisé le monde. Cette dureté excessive contre soi-même détruisit en peu de temps une nature si vigoureuse et si passionnée : au bout de deux ans, Dieu l'appelait à lui ; elle mourait dans les sentiments de la componction la plus sincère.

Louis XIY se promenait avec Mme de Haintenon dans les jardins de Versailles lorsqu'on lui apprit la retraite toute chrétienne et la mort exemplaire d'une femme jadis si criminelle : c Dieu soit loué, s'écria-t-il, en voilà une qui est revenue de loin. Une fin si consolante doit être un grand sujet d'espérance pour nous, qui ne nous sommes pas, comme la Maupin, enfoncés dans l'ordure, et qui sommes depuis plus longtemps revenus aux habitudes recommandées par notre sainte religion.

— N'oublions pas toutefois, observa la Marquise, qu'il faut veiller et prier : car, c'est un mot de Tévangile, que l'ouvrier qui vient tard à la vigne du Seigneur, reçoit une récompense aussi forte que celui qui a travaillé tout le jour : et la fin prédestinée d'une grande pécheresse n'est plus alors un motif suffisant de confiance et de repos. »

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