‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 173 sur 226 · L'ABBÉ PELLEGRIN · texte numérisé non relu

L'ABBÉ PELLEGRIN

Simon Joseph Pellegrin né à Marseille en 1 663, était entré jeune dans Tordre des religieux servites. Il s'ennuya de ce séjour autant que de son genre de vie, s'embarqua sur un vaisseau en qualité d'aumônier et fit une ou deuxcoarses. Oo croira facilement que cette vie errante contribua à lui inspirer l'indulgence peut-être excessive qu'on lui reprocha plus tard. L'espèce d'hommes dont il avait à connaître et à remettre les péchés, dut lui en faire voir de toutes les couleurs, et il gagna à ce commerce, d'avoir, comme le dirent ses ennemis, la manche un peu trop large.

De retour, en 1703, de ses caravanes, il composait à la fois une ode, et une épttre au roi sur les glorieux succès de ses armes, et ces deux pièces envoyées ensemble & l'Académie balancèrent assez longtemps les suffrages, qui se réunirent enfin sur la seconde. Ce succès peu commun, où Pellegrin s'était trouvé le rival de lui-même, le fit connaître à la cour. Mme de Maintenon le reçut en homme de mérite et lui obtint un bref de translation dans Tordre de Gluny. Pellegrin se fixa alors à Paris : niais pauvre et sans autre revenu que ses ouvrages et les prix de quelques académies, il chercha dans des occupations peu compatibles avec son état, les ressources que la fortune lui avait refusées.

Il ouvrit une fabrique de madrigaux, d'épithalames, de

l. Pièce écrite à la fin de 1845.

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compliments qu'il vendait plus ou moins» selon le nombre et la longueur des vers : et cette industrie ne produisant pas assez, il y en joignit une autre plus lucrative, mais plus difficile: il travailla pour les différents théAtres de Paris, surtout pour celui de Topéra-comique, alors Théâtre de la foire. C'est ce qui fit dire dans une épigramme plus lourde que

fine :

Pellegrin rarement s'applique A faire sermoDS en trois points.

Trois théâtre^ ont tous les soins De ce prêtre tragi- comique.

Tantôt par ses nobles travaux Il fournit de farces la foire :

Tantôt il pourchasse la gloire Jusqu'au théâtre des Quinauts '.

A rOpéra sa muse éclate.

11 brille donc en trois endroits.

Volontiers je comparerois Pellegrin à la triple Hécate *.

Au milieu de ces diverses occupations, Pellegrin reçut un jour une visite qui lui fut fort agréable. Un jeune marchand de draps lui apportait en cadeau une belle pièce de velours, et lui disait : « Monsieur l'abbé, vous rappelez-vous qu'il y a tout à l'heure quinze mois, je suis venu vous demander un compliment pour une jeune personne dont je connaissais à peine le nom, mais que j'avais vue assez souvent pour en être devenu amoureux et la désirer en mariage ?

— Vraiment oui, dit le poète ; ces vers sont au nombre des meilleurs que j'aie faits, et vous ne les avez pas payés cher.

— D'autant moins cher, reprit le jeune marchand, que ma belle y fut sensible ainsi que sa mère, qui se piquant de bel

1. Le Théâtre français, où avaient brillé plusieurs acteurs du nom de Quinaut.

2. Clément et Delaporte, Àneedotet dramatiquesj t. III, p. 387.

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esprit, fut charmée de voir Fauteur ou le propriétaire de œ bouquet. Ce complimentm'ouvritdonclesportesdela maison; mes assiduités ont fait le reste, et nous allons nous mario'.

— Vous marier I s'écria Pellegrin.

~ SI vous voulez bien le permettre, dit notre jeune homme; et vous voyez que je ne suis pas ingrat, car j*ai pensé d'abord à mon présent de noces.

— Je l'accepte avec plaisir, dit le pauvre prêtre : mais je ne veux pas laisser mon œuvre imparfaite : ce sera moi qui vous marierai.

— Ma future et moi, nous l'espérons ainsi, et c'était justement ce que je venais voua demander. Puisque nous sonunes tous d'accord, ce sera dans un mois, s'il n'y a pas d'empêchement.

— Dans un mois, soit, » répondit Pellegrin^ et ils se séparèrent.

A quelques jours de là, notre abbé reçut une autre visite qui ne l'amusa pas autant. Un ecclésiastique lui apportait l'invitation pressante de se rendre au palais de l'Archevêché, où le cardinal de Noailles avait quelque chose à lui communiquer. Cet ordre, bien qu'il n'en connût pas l'objet, inquiéta Pellegrin. Il savait qu'on le desservait depuis longtemps auprès de l'archevêque; d'un autre côté sa conduite sans être scandaleusement irrégulière, laissait bien quelque chose à reprendre : ses occupations surtout pouvaientappeler le blâme de ses supérieurs. Pellegrin n'ignorait rien de tout cela ; il se hâta donc d'obéir, afin de savoir au moins de quoi il s'agissait.

A peine fut-il annoncé, que l'archevêque s'écria : • Entrez, entrez, monsieur l'abbé ; je suis bien aise de vous voir. Vous faites des vers, à ce que l'on m'a dit?

— Oui, Monseigneur, bien à votre service.

— Je vous remercie : je fais peu d'usage de ces sortes de choses ; mais ne trouvez-vous pas Cette occupation un peu

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frï vole et bien mondaine pour un homme engagé comme vo us l'êtes dans les ordres sacrés ?

—V Monseigneur, TÉglise n'a jamais repoussé la poésie : les Pères grecs et latins s'y sont souvent livrés avecsuccès, et les ouvrages de M. Rousseau sont au nombre de ceux qui font le plus d'honneur au christianisme.

— Il y a vers et vers, monsieur l'abbé. Si vous consacriez vos talents à la défense de la religion, à la propagation de nos saintes doctrines, je vous louerais sans doute de vos intentions et de vos actes : tandis que c'est, m'a-t-on dit, à des poésies profanes et très-profanes que vous donnez vos soins.

— Votre Éminence* entend-elle parler de ma traduction des odes d'Horace : je ne crois pas qu'on me blAme d'avoir lutté en français contre un poète expliqué dans tous les collèges.

— Lutté, lutté, monsieurl'abbé; tout le monde ne croit pas cette lutte bien réelle. Je m'y connais peu, mais j'entends répéter partout ce jugement de M. de Lamonnoye qui ne vous est pas très-favorable :

On devrait, soit dit entre nous, Â deux divinités offrir les deux Horaces; Le latin à Vénus, la déesse des grâces,

Et le français à son époux.

— M. de Lamonnoye, dit Pellegrin, sacrifierait tout à un bon mot.

— C'est possible, reprît l'archevêque : au reste ce n'est pas cela dont il s'agit. Vous avez établi un bureau de poésies, qu'il me semble bien plus difficile d'excuser qu'une traduction d'Horace. Des compliments amoureux, des bouquets à Ghloris, des épithalames distribués à prix d'argent : franchement est-ce là un métier convenable pour un prêtre?

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