L'ABBÉ PELLE6RIN
terdiction de dire la messe ne pouvait tomber plus mal à propos; je me faisais une fête de marier ces deux jeunes gens dont j'ai fait le bonheur sans y penser : et il faudra me contenter d'assister au repas de noces. »
Hélas I il se trompait encore : ce repas, il ne put en être. La belle-mère que nous avons vue si sensible au bel esprit, ne se piquait pas moins de dévotion. Quand elle sut que l'abbé Pellegrin était interdit par son évéque, elle le prit pour un hérétique, et déclara que pour rien au monde elle ne mangerait à la même table que lui.
Pellegrin se consola bientôt de ce petit déboire. Déjà ses protecteurs, pour réparer le tort que lui faisait la suppression de ses messes, lui avaient procuré une pension sur leMercure^ où il travailla pour la partie des spectacles. Plus libre alors que jamais, il se livra tout entier à la composition de pièces nombreuses, entre lesquelles on a distingué la comédie du Nouveau Monde jouée en 1722; l'opéra de Jephté^ en 1731, et la tragédie de Pélopée représentée ^n 1733.
Ses amis ont cru ces titres suffisants pour lui donner une place honorable sur notre Parnasse ; la postérité s'est montrée plus sévère : elle a jugé son chef-d'œuvre tragique a peu près comme celui qui, se promenant au Luxembourg avec notre poète, vit devant lui une feuille de papier sur laquelle il n'y avait que des P. « Devinez^ dit-il à Pellegrin, ce que signifient toutes ces lettres î — C'est, répondit l'abbé, la leçon qu'un mattre à écrire a donnée à son élève et que le vent a fait voler à nos pieds. — Point du tout, répondit l'autre : ces lettres sont toutes des initiales ; elles ont le sens que voici: « Pélopée , pièce pitoyable^ par Pellegrin poète ^ pauvre prêtre provençal^, »
Pellegrin avait de lui-même une plus haute opinion ; car après la première représentation de Mérope en 1743, un des spectateurs ayant dit dans le café Procope : « Décidément
l. Anecdotes dramatiques f moi Pélopée.
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Voltaire est le roi des poètes, > Tabbé Pellegrin qui y était et qui avait alors quatre-vingts ans, se leva aussitôt et d'un air piqué dit brusquement : « Ehl quesuis-jedonc, moi? — ^Yous, lui répondit-on, vous en êtes le doyen. »
Les bonnes qualités deTabbé Pellegrin disparaissaient malheureusement sous le ridicule dont on l'avait couvert en diverses occasions. Son talent, comme nous l'avons vu, était médiocre; il avait la parole embarrassée, et son extérieur était négligé au point de le faire'croire plus pauvre encore qu'il ne l'était
C'est à cela que se rapporte ce jeu de mots si connu à propos d'une de ses tragédies où, peignant Loth amoureux, il avait inséré ce malencontreux hémistiche :
c L*amoar a vaioca Loth (vingt calottes).
^D devrait bien, dit un plaisant, en donner une à l'auteur. > Si vous «Joutez à cela que sa conduite avait été quelquefois un peu inconséquente, vous vous expliquerez l'espèce de mépris où il était tombé.
On cite pourtant de lui un mot piquant et qui prouve avec une présence d'esprit peu commune, le besoin et l'art de se faire respecter. Pellegrin passait dans la rue avec un manteau troué. Un élégant dont la voiture était retenue par quelque embarras, trouva ingénieux d'envoyer son laquais lui demander à quelle bataille ce manteau avait été si maltraité? t A la bataille de Cannes, » répondit l'abbé en frappant de la sienne sur les épaules du laquais trop obéissant.
Pellegrin mourut en 1745 à l'Age de quatre-vingt-deux ans. On lui fit plusieurs épitaphes, presque toutes satiriques. La suivante est une des meilleures :
Enfin l'auteur du Nouveau Monde
Vient de partir pour l'autre monde.
Muse, tous vos projets sont ici superflus. Passant, dites pour lui ce qu'il ne disait plus :
PateTf Ave.
L'année 1755 est, je ne dirai pas célèbre, au moins connue dans les fastes du théâtre, par la production d'un véritable chef-d'œuvrei si l'on doit donner ce nom à une pièce, au delà de laquelle on ne saurait aller dans son genre ; c'est la tragédie intitulée : le Tremblement de terre de Lisbonne.
La Comédie-Française était alors dans la rue des Fossés- Saint-Germain '. Un jour, on y remarquait un mouvement semblable à celui que cause toujours la réunion d'un comité de lecture. Les acteurs et les actrices y arrivaient de tous côtés ; seulement ils étaient plus exacts, et même en plus grand nombre qu'à l'ordinaire ; plus gais aussi, si l'on peut le dire. Ils se hâtaient en riant de se rendre à leur foyer, où ils étaient reçus, chose singulière, par un de leurs doyens, le célèbre Armand qui, tenu sur les fonts de baptême en 1699 par le maréchal duc de Richelieu, dont il avait reçu son nom, avait débuté en 1723, et ne se retira qu'après quarante-deux ans de service, pour mourir bien peu de temps après. Le caractère de cet excellent acteur était de voir tout gaiement, et dans les affaires les plus sérieuses, de ne pouvoir se refuser une plaisanterie'.
C'était lui qui avait réuni ce comité extraordinaire, auquel