Anecdotes dramatiques, au mot Esprit de Divorce
sieur en déroute ; et, maîtresse du champ de bataille, elle se retire pour empêcher sa fille de venir au rendez-rous de H. Orgon.
Cependant Lucinde, qui s'était cachée de sa mère, revient pour voir son père. L*amoureux et inquiet Dorante accourait aussi pour savoir de son beau-père & quoi s'en tenir. II trouve et reconnaît sa femme, et, dans le transport de sa joie, se jetant à ses genoux : « Ah 1 ma chère Ludnde ! s'écrie-t-il, tirez-moi de Thorrible peine où je suis! Quel accueil m'allez-vous faire? Parlez, et soyez sûre que je vais mourir k vos pieds si vous n'êtes pour moj dans les sentiments qu'exige la flamme la plus pure et la plus fidèle (se. xxi) ! »
On comprend le reste; explication, raccommodement des deux jeunes époux ; retour de M. Orgon, qu'on ramène d'un autre côté. Lucinde se décide à rester avec son mari, et quand la méchante belle-mère vient pour emmener sa fille, tout le monde lui tourne le dos. Mme Oi^on ne peut que maudire tous ceux qui seront heureux malgré elle (se. xxn}.
La pièce en somme fut bien reçue, si ce n*est lorsque Dorante se mettait aux genoux de sa femme, quoiqu'on n'eût pas blâmé cette action dans d'autres ouvrages dramatiques, et par exemple dans le Préjugé à la mode de La Chaussée. Quelques murmures se firent entendre ; ils furent couverts par les applaudissements, et de Morand descendit même dans les foyers pour y recevoir les compliments. Là il entendit dire à plusieurs personnes que sa comédie était bien conduite et fort amusante, mais qu'il y avait un caractère hors de toute vraisemblance, qui était celui de Mme Orgon.
Cette décision Talarma ; et, ne prenant conseil que de l'inquiétude paternelle, il s'avança vers la rampe et dit : < Messieurs, il me revient de tous côtés qu'on trouve exagéré et hors de la vraisemblance du théâtre le principal caractère de ma pièce : tout ce que je puis avoir l'honneur de vous affir-
mer, c'est qu'il m'a fallu beaucoup diminuer de la vérité pour le rendre tel que je l'ai représentée »
Ce discours donna matière à bien des questions qui lui arrivèrent en feu croisé des loges, du parterre et de la scène même, où s'entassaient alors les abbés poupins , les jeûnes officiers, les épais financiers, en un mot les élégants et riches désœuvrés de tous les ordres.
« Bah 1 dit un vieux chevalier de Malte, et comment savezvous cela, monsieur de Morand ?
— Experte crede RobertOy répondit l'auteur.
— ExpertOy s'écria un jeune nourrisson des Muses qui fréquentait le théâtre en attendant qu'il pût s'y faire applaudir lui-même : vous êtes donc marié? Pourquoi vivre alors comme un garçon et ne nous avoir jamais montré Mme de Morand ?
— Pourquoi î répondit-on du parterre ; c'est qu'elle est laide à faire peur.
— Ma femme laide ! cria de Morand échauffé. Quel est le ^mal appris qui parle ainsi? Certes, il ne l'a jamais vue.
— C'est donc que vous êtes jaloux? dit une autre voix; mais ce n'est pas une raison pour priver sa femme de voir le monde.
Sommes-nous chez les Turcs, pour renfermer les femmes*?
— Jaloux 1 moi jaloux! dit le poète transporté. Ehl malheureux, le Dorante que vous venez d'applaudir n'est pas jaloux plus que moi ; sa femme n'est pas laide non plus, et pourtant il ne la promène pas avec lui.
— Est-ce votre histoire, monsieur de Morand? lui cria-t-on de toutes parts ; et Mme Orgon n'est-elle autre que votre belle-mère?
1. Delaporte et Clément, AnecdoUM dramatiques, t. I, p. 320, au mot Esprit de Divorce.