Molière, École des maris, act. I, se. n
— QaaDd cela serait, messieurs, dit Tauteor un peu décontenancé, quel mal y aurait-il? et peut-on m'en faire un crime?
— Non» sans doute ; la scène est au contraire mille fois plus piquante : et c'est pourquoi Ton veut, quand on entend une pièce critique, et qui peint le trouble domestique, saToir si elle est historique.
— Du anecdotique, «gouta-t-on des loges.
— Ou allégorique, reprit-on du parterre.
— Mais surtout véridique, soufQa-t-on de Tavant-sctoe.
— Quelle mouche vous pique? s'écria Tauteur impatienté et rimant malgré lui, pour me faire des questions si saugrenues?
— M. de Morand a raison, interrompit un gros homme affectant de rétablir l'ordre et la paix. La seule observation à lui faire, c'est qu'on ne se met pas à genoux devant sa femme.
— On s'y met, répondit l'auteur, quand on veut la persuader et la reprendre. C'est presque une amante qu'une femme qu'on retrouve.
— Gomment ! qu'on- retrouve ? C'était donc une femme perdue?
— Perdue pour moi, insolent 1 dit le poète irrité sans savoir k qui il s'adressait. Au reste, votre temps l'a bien été aussi, pour n'avoir à tenir que de pareils propos.
— Ce n'est pas la question, reprit-on de tous côtés; vous étes-vous, oui ou non, agenouillé devant Mme de Morand ?
— Qu'est-ce que cela vous fait? bavards! i cria le pauvre homme poussé à bout. Et aussitôt, d'en haut et d'en bas, de droite et de gauche, de devant, de derrière, mille assertions, mille caquets, mille paris s'élevèrent, s'agitèrent, roulèrent dans la' salle, entremêlés d'éclats de rire. « Il s'y est mis. — Il ne s'y est pas mis. — Si fait. — Je parie que non. — Je gage que si. — Combien parions-nous? »
C'était un cliquetis étourdissant de questions, d'affirmations, dénégations. De Morand ne savait plus où donner de la tête : les comédiens eurent enfin pitié de sa malheureuse position, ils l'entraînèrent dans la coulisse; et là, tâchant de le calmer, le décidèrent à remonter dans la loge qu'il n'aurait pas dû quitter.
La tranquillité se rétablit peu à peu; on put achever lareprésentation^ à la fin de laquelle Arlequin vint, selon l'usage, faire connaître la composition du spectacle pour le lendemain. Il annonça qu'on donnerait pour la seconde fois V Esprit de Divorce. < Avec le compliment de l'auteur! cria quelqu'un du parterre.— Oui I oui ! répéta-t-on, c'est entendu, le compliment de Fauteur après la pièce, comme aujourd'hui; c'est ce qu'il y a de plus amusant. »
De Morand se crut insulté, et, perdant toute mesure : c Vous voulez le compliment de l'auteur ? cria-t-il du haut de son Olympe : eh bien, mauvais plaisant:^, qui veut le voir ou l'entendre, n'a qu'à lui rapporter son chapeau. »
Et, ma foi, il lança bravement son feutre au milieu du parterre. Le chapeau roula majestueusement dans l'espace et ne put s'asseoir solidement à terre qu'après avoir été longtemps tapé et retapé par cette foule rieuse, du milieu de laquelle s'éleva, pour achever l'auteur, cette réponse à la fois si gaie et si française : « Lui rapporter son chapeau ! A quoi bon maintenant ? Ne voyez-vous pas qu'il a perdu la tète *î »
Oh! pour le coup, de Morand n'y tenait plus. Peut-être dans sa fureur s'allait-il jeter où il avait envoyé son caudebec, si la police n'eût jugé convenable d'intervenir et d'arrê* ter, par le respect dû à la loi, les transports furieux de notre indomptable poète. Un exempt se présenta dans la loge où de Morand trépignait de colère, et le somma, au nom du roi, de le suivre chez le lieutenant de police Hérault.