Né en 1613, mort en
20 FËNELON ET SÂINT-ÉVREMOND.
S.-ÉvR. A peu près tout , s'il faut vous parler (rancbement.
FÉN. Mais encore; est-ce le style? la composition?
S.*Ëyr. Si TOUS voulez. Et toutefois c'est ce que je blâmerai le moins. Le style est, conmie on pouvait l'attendre de vous, généralement correct et pur; et quand vous revenez aux idées champêtres , la couleur en est fraîche et riante bien qu'un peu uniforme. Quant à la composition, à peine y en a-t-il une. Cela est évident pour vos dialogues ; et dans vos narrations les événements que vous rapportez sans dire comment ils se sont produits, ne vous ont donné d'autre peine que de les écrire à peu près comme ils vous venaient à l'esprit. Vous avouerez que ce ne sont pas là des ouvrages composés.
VÈR. Soit. Je ne vois pas cependant jusqu'ici ce qui vous a pu faire rejeter mon livre avec tant de mépris.
S.-SvR. Et la morale, monseigneur, la morale 1 ne la comptez-vous pour rien?
Fén. La morale 1 Je ne m'attendais pas , je le. confesse , à un pareil reproche. Quel écrivain, je vous le demande, a jamais recommandé la vertu ou l'a fait aimer plus que moi?
S.-ÉvR. Distinguons, je vous prie. Il y a une certaine mo« ralité qui consiste à répéter de confiance tous les lieux communs rebattus de l'antiquité, môme quand ils représentent des coutumes ou des préjugés tout à fait opposés à l'ordre social actuel et à la véritable vertu de notre temps. Ces maximes que quelques maîtres sans intelligence débitent ingénument dans les classes de nos collèges, seraient certes fort dangereuses si les écoliers, devenus hommes, ne les rejetaient avec le mépris qu'elles méritent. C'est là ce qui, pour la plupart, constitue votre enseignement moral, que j'appelle, moi, un enseignement très-immoral ; et c'est ce qui m'a fait tout à l'heure témoigner mon mécontentement d'une façon peut-être un peu vive ?
PÉN. Qui donc êtes-vous pour parler ainsi et rejeter aussi hardiment les idées reçues.
S.-ËvR. Je suis Saint-Évremond * dont vous avez sans doute entendu parler, mais que vous n'avez pas connu : car vous aviez huit ans à peine ^, lorsque ma lettre au maréchal de Gréqui', sur le traité des Pyrénées^, détermina Louis à me faire enfermer à la Bastille. Je fus heureusement prévenu de cette charitable intention du roi, et je passai en Angleterre, où fort bien accueilli par Charles II, je pus me livrer librement % la philosophie et me tromper sur les questions de gouvernement, sans risquer ma liberté.
Fén. Vous tromper, vous dites bien, car si l'on vous en eût cru alors, Mazarin n'aurait Tait dans toute cette affaire qu'une suite d'enfantillages et de fausses démarches; il aurait perdu son temps depuis quatorze ans qu'il méditait cette alliance, pour n'arriver qu'à des résultats chimériques ; et pourtant l'avènement du duc d'Aqjou au trdne d'Espagne dans la dernière année du siècle passé, a dû vous faire comprendre que le traité des Pyrénées si légèrement critiqué par vous, avait réellement enlevé à l'Autriche et fait passer à la maison de France, la prépondérance dans la 'Péninsule. Pour revenir à notre affaire, si vous avez donné tellement à gauche sur un point de politique, êtes-vous plus sûr de voir bien clair en ce qui tient à la morale?
1 . Voyez das9 les Œuvres de Saint-Évremond le jugement de Tauteur sur la» sciences, n n'admet comme dignes d'étude que la morale, la politique et les belles-lettres.