Fénelon est né en 1651 et mort en
3. Voyez cette lettre^ t. I, p. 195 de l'édition de 1706, ou dans VEtpriî de Saint-Évremond f p. 347 et suiv.; elle est fort outrageante pour Mazarin. Du reste, elle n'était pas destinée au public, et fut trouvée par basard dans une cassette confisquée çbez un des partisans de Fouquet
4. Conclu le 7 novembre 1659 par Jlazarin et Louis de Haro, après vingtquatre conférences, dont la première avait eu lieu le 16 avril.
S.-ÉTR. n n'y a pas de parité- La politique, indépendamment même de la passion qu'on y apporte le plus souvent, est fort trompeuse, parce qu'il 8*y agit de Tavenir, et qu'un parti pris aujourd'hui peut, dans un an, dans vingt ans, dans un demi-siède, amener des conséquences tout autres que celles qu'on avait espérées. Les préceptes moraux sont, par eux-mêmes, aussi complexes peut-être que ceux de la politique ; ils sont moins trompeurs, parce qu'ils donnent moins à l'avenir et à la conjecture ; et qu'ayant pour objet les relations nécessaires et sans cesse répétées entre les bonmies, ils ont pu presque toi:uours être longuement expérimentés.
Fén. Pour ne pas nous perdre ici dans ces considérations générales, dites-moi précisément ce que vous trouvez d'immoral dans mes livres.
S.-ËVR. Ce que je trouve d'immoral et que je blâme de toute ma puissance, c'est d'abord que vous présentiez comme des vertus à imiter, des vices bas et odieux dont la pratique vous ferait assurément horreur, si elle était réalisable.
Fén. Expliquez-vous mieux, je vous prie, et par des exemples. Il m'est impossible de comprendre ee que vous voulez dire sous des termes aussi vagues.
S.-ÉvR. Je laisse de côté cet éloge perpétuel des vertus et du bonheur de la campagne, conune si le conte que nous font les poètes du départ d'Astrée ne s'appliquait ni aux champs ni aux villages ; ce n'est pas là pour moi une immoralité, ce n'est qu'une sottise.
FÉN. Gomment, une sottise ? quels termes employezvous là ?
S.-ÉVR. Oh! ne vous fâchez pas de l'expression, et suivez seulement ma pensée. J'appelle sottise toute erreur grossière dans laquelle on tombe involontairement, surtout lorsque, au moment même où l'on se trompe, on s'imagine éclairer les autres et leur montrer le chemin de la vérité. Qui ne rirait, je vous le demande, de vous voir prôner la pauvreté.
comme si la pauvreté n'était pas la plus cruelle ennemie de notre espèce, celle que la nature et Dieu lui-même nous ont imposé Tobligation de combattre incessamment par le travail et l'économie ? Qui ne hausserait les épaules en vous entendant vanter comme Tétat général des paysans, le bien-être et le contentement que vous trouvez dans vos prés et dans vos bois, vous riche habitant des villes, quand vous allez y passer vos instants de loisir, et que sans autre souci que celui de vous délasser, vous affectez de mépriser ce que la délicatesse des hommes va chercher si loin et si chèrement dans les villes % et dont vous gémiriez bien çl'étre privé si la privation en devait durer plus longtemps que votre séjour dans vos villas. Au lieu de rester concentré en vous-même, et de nous donner toutes les chaumières pour des maisons de plaisance, que ne visitiez-vous, non pas seulement comme vous Tavez fait, en pasteur qui veut porter des consolations et des secours, mais en philosophe curieux de la vérité, l'intérieur de toutes ces familles dont vous célébrez le bonheur dans vos livres ? Yous auriez vu des malheureux sans bas, sans linge, sans souliers, souffrant du froid et du chaud, n'ayant pas toujours de quoi manger, plongés dans la plus horrible ignorance, cherchant dans les superstitions les plus honteuses, dans la croyance aux sorciers et aux devins, un soulagement à leur état présent, soulagement qu'ils ne pourront obtenir, soyez-en bien sûr, que quand ces prétendues futilités du commerce et de l'industrie que vous dénigrez sous le nom d'occupations des villes, auront enfin pénétré dans les campagnes et y auront apporté un peu d'aisance.
Fén. J'avoue que j'ai toujours peint la campagne telle que je la voyais chez moi, chez les personnes qui me rece-
1. Dans les Âvtnturei d^ArUtonoùt et dans le dialogue de Diogène et Den^i V Ancien.
valent, et en cela j'en ai fait un portrait flatté. C'est une erreur, ce n'est pas une immoralité.
S.-ÉvR. Je le veux bien : mais comme celle-ci est fille de l'erreur et de l'ignorance, nous allons la voir naître tout à l'heure. Votre ÂristonoûSy par exemple, après avoir tiré Sophronyme de la misère et l'avoir installé dans la demeure de ses ancêtres qu'il a rachetée et lui a donnée en pur don, ne veut pas se mettre à table à côté de lui, et déclare qu'il ne se résoudra jamais à manger avec le petit-fils d'AIcine qu'il avait si longtemps servi dans la même salle. Voilà ce que vous nous donnez comme un modèle à imiter. N'est-ce pas plutôt une indigne bassesse? et quelle sera la conséquence de ce beau principe, sinon que tous les descendants d'Aristonoiis devront être les très-humbles valets des descendants d'Alcine, ceux-ci s*ëngraissant, comme les chanoines de Boileau, d'une molle et sainte oisiveté, tandis que les autres mettront bassement à leurs pieds, leurs richesses acquises à force de travail?
Fén. Je ne vais pas si loin que cela.
S.-ÉvR. Certes, vous ne l'osez pas, mais votre principe nous y mène ; et voilà ce que c'est que d'avoir chargé vos couleurs. Si Aristonoîis s'était contenté de donner à Sophronyme, en mémoire du bien qu'il avait reçu de son aïeul, une partie de celui qu'il avait gagné lui-même ; s'il l'avait intéressé dans son commerce, ou lui avait fourni le moyen de travailler pour s'enrichir ; si surtout il s'était souvenu qu'il était aujourd'hui le bienfaiteur et non l'obligé, et que son grand âge le mettait et devait le maintenir beaucoup audessus d'un jeune homme sans ressources comme sans mérite ; combien votre histoire n'eût-elle pas été plus raisonnable et surtout plus morale?
FÉN. C'est possible ; je n'ai pas pensé à cela. J'ai voulu seulement peindre une vive reconnaissance.
S.-ÉVR. Et en outrant cette vertu vous en avez fait un
vice odieux. C'est ce qui arrive toujours comme le dit Horace*.
Est modos in rébus : suot certi deniqoe Gnes Quos ultra citraque nequit consistere rectum.
Vous oubliez partout ce milieu, recommandé par le poêle. Vous dépassez les justes bornes et boursouflez la vertu comme si elle consistait à n'être pas raisonnable.
FÉN. Est-ce que vous avez vu chez moi beaucoup d'exemples de ces fautes î
S.- Éyr. Il y en a une quantité : et c'est justement par là que je r^arde votre ouvrage comme souverainement immoral, non pas, il est vrai, pour le commun des lecteurs qui après avoir lu un livre ne savent pas ce qu'il y a dedans et n'en retiennent que (quelques mots : mais pour les esprits attentifs qui en recevant un principe admettent aussi ses conséquences.
Fén. Je demanderai toujours quelques exemples, car je n'ai pas souvenir d'avoir donné dans ces excès.
S.-Éyr. J'ai parlé de cette pauvreté de convention que vous louiez toujours comme faisant le bonheur des habitants des campagnes. C'est par un esprit à peu près semblable que dans un de vos dialogues', Diogène ce gueux aussi impudent qu'infime se vante de n'avoir rien possédé que son tonneau» et d'avoir été parfaitement heureux dans cette situation ; et comme si ce n'était pas assez de cette déclaration absurde, vous l'exagérez encore dans la fable où un homme se moquant de deux renards qui se sont tués l'un l'autre pour posséder une somme d'argent dont ils ne pouvaient rien faire, l'un d'eux lui répond : c Vous n'êtes pas moins fous. Vous ne sauriez non plus que nous, vous nourrir d'argent, et vous vous tuez pour en avoir '. » Si Ton ne se nourrit pas d'argent, on se procure avec l'argent de quoi se nourrir; l'argent a donc une valeur pour l'homme et n'en a aucune pour les re-
1. Satires, I, «, v. 106. —2. Diogène et Denyt le Tyran. 3. Le Dragon et les Renards.
Dards. Ainsi Totre apologue ne eonclut même pas pertinemment; et la seule chose qui en reste, c'est un blÂme fort peu philosophique à mon sens» contre les richesses et ce qui les représente.
FÉN. Je ne puis nier qu'en effet la réponse des renards est insensée. Quant au mépris des richesses, c'est un lieu commun de collège que je n'ai pas cru devoir écarter, quoique je n'ignorasse pas le bien qu'elles peuvent faire, et que dans la pratique, je les aie toujours désirées, non pas pour moi, mais pour mes pauvres diocésains.
S.-ËVR. Je sais que vos actions valaient mieux que les préceptes moraux de vos livres; il y a tant de gens dont on est malheureusement obligé de dire tout le contraire I Entre ces deux partis, vous aviez pris le plus honorable : mais enfin quand votre philosophie se fût trouvée d'accord avec votre manière d'agir, vous m'avouerez que cela n'aurait rien gâté.
FÉN. Je l'accorde sans peine. J'ai plus d'une fois prouvé que je savais reconnaître mes erreurs et mes fautes ; et puisque nous voilà sur ce chapitre, continuez, je vous prie, la critique que vous faisiez de mon livre. Quoiqu'il ne me soit plus possible d'en profiter pour les éditions postérieures, je vous entendrai avec plaisir dans l'intérêt de la vérité.
S.-ÉvR. J'y consens. Je ne vous ai pas parlé de quelques erreurs matérielles qui se sont glissées dans vos dialogues et qu'un peu d'attention aurait suffi pour corriger. Solon, par exemple, dit à Pisistrate qu'il a foulé aux pieds toutes ses lois* ; Pisistrate se vantait au contraire de gouverner d'après les lois de Solon; et c'est une justice qu'on lui a généralement rendue^. Dans un autre endroit* Pyrrhus dit qu'il donna