Anecdotes dramatiqueSy au mot Childéric
450 FIEBRB DE MORAND.
— Sur Tauteur ! s'écria de Morand surpris : et en quoi l'auteur y pouvait-il être ?
— Voici, dit M. Hérault» ses propres paroles : D'où provient ma colère et la réponse qu'on me reproche ? De ce qu'on m'a durement crié : Plus haut ! D'où vient qu'on m'a ainsi apostrophé ? De ce qu'on n'entendait pas. D'où vient qu'on n'entendait pas? De ce qu'on écoutait peu. Et d'où vient qu'on écoutait peu? De ce qu'en effet il n'y a presque pas d'intértt dans la pièce.
— Presque pas d'intérêt 1 fit de Morand fbrieux. Peut-on parler ainsi d'une tragédie aussi pleine d'événements et d'intrigue que VHiracHus de Corneille?
— Doucementi reprit M. Hérault, il ne s'agit id ni devons ni de votre ouvrage; je vous rapporte seulement ce qu'en pensait l'acteur chargé du rôle principal.
— Mais, Monseigneur, je ne puis laisser sacrifier ainsi mes œuvres ; ce sont mes enfants à moi ; il faut bien que je les défende contre des accusations aussi perfides.... Point d'intérêt, bon Dieu 1 dans une pièce où le dénoûment est si longtemps suspendu, où les reconnaissances abondent, où Ghiidéric est reconnu tour à tour par Lisois, par Clodoalde, par Albizinde ; où Sigibert découvre le premier et cache avec soin son véritable état ; où Glovis ne se connaît et ne reconnaît son père qu'à la fin du cinquième acte 1
— ^ Justement, dit le lieutenant de police continuant de railler le poète, qui s'échauffait de plus en plus ; justement, c'était ce que me représentait Dufresne. L'intrigue, disait-il, est si embarrassée, et Fesprit du spectateur si indécis entre ces enfants échangés plusieurs fois, que l'auteur a été obligé de venir au secours de l'intelligence publique en faisant parler çà et là le sang et les mouvements naturels. Albizinde, Ghildéric et Glovis se sentent tous arrêtés par des sentiments plus forts qu'eux-mêmes, soit qu'ils veuillent condamner leurs parents qu'ils croient leurs ennemis , ou embrasser leurs
PIEHHE DE MORAND. 451
ennemis qu'ils regardent comme leurs parents. Gomment, flgoutait Dufresne, les acteurs peuvent-ils jouer avec goût, comment le public peut-il entendre avec intérêt l'exposition de pensées A fausses, le développement d'une intrigue si enchevêtrée ? Et notez que l'auteur, dans une ode sur les progrès de la tragédie % blâme lui-même ces excès, quand il dit :
Sans respeet pour la bienséance, Sans égard à la vraisemblance, On insultait aux mœurs, on confondait las lieux.
Or, observait Dufresne, qu'est-ce que ces principes d'hérédité, de légitimité, d'échange et de reconnaissance d'enfants, chez des barbares sortis hier des forêts de la Germanie, auxquels on vient prêter les idées formées chez nous par quatorze siècles de monarchie?
— Monseigneur, interrompit le poète exaspéré, c'est donc une vipère que cet acteur, à qui j'avais réservé le plus beau rôle de ma pièce : ou bien c'est vous qui vous faites un malin plaisir de rappeler ici tout le mal qu^on a jamais dit de mon Childiric ?
— Tout le mail monsieur de Morand, reprit le magistrat: gardez-vous bien de le croire. Je n'ai pas encore parlé des paquets de lettres, et on dit qu'ils ne manquent pas dans votre pièce.
— Us ne manquent pas. Monseigneur ? Ne semblerait* il pas que ma tragédie en est farcie ? Il n'y en a qu'un, Dieu merci.
— Oui, vraiment ; mais si on Papporte deux fois sur Iji scène, c'est bien comme s'il y en avait deux. Or, n'est-il pas vrai qu'au second acte Sigibert reçoit et lit deux ou trois lettres de la feue reine Basine, où il apprend pour lui-même et fait connaître au public sa véritable situation ?