‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 197 sur 226 · S L'ABBÉ DB L'ATTAIGNANT · texte numérisé non relu

S L'ABBÉ DB L'ATTAIGNANT

ennemis» dont il reçut plusieurs fois des témoignages firappantft.

Ce fut d'ailleurs un autre prêtre qui commença la danse. Le- comte de Glermont, prince du sang» le même qui fut aigrement mordu par le poète Roy à l'occasion de sa réception irAcadémie française, et qui s'en vengea si cruellement, fit aussi rosser par ses valets l'Attaignant qui l'avait drapé dans un vaudeville.

Notre abbé sortait fort tard d'un rendez-vous d'amour,

très-content de lui, à ce qu'il parait; il fredonnait d*un

air vainqueur cette chanson peut-être la plus jolie des

siennes :

U'amie, Ma douce amie, Répond à mes amours.

Fidèle A cette belle, Je l'aimerai toujours;

et en était à ce joli complet qui devait ramener le refrain :

Si j'avais cent voix, Elles ne parleraient que d'elle ;

Si j'avais cent voix, Toutes rediraient à la fois :

M'amie, , Ma douce amie, Répond à mes amours....

' quand au lieu de ces vers, il s'écria : c Au secours ! à la garde! on m'assassine! » C'étaient les gens du comte de Glermont qui l'avaient reconnu à la voix, et lui distribuaient d'après les ordres de leur maître^ une volée de coups de bâton.

L'Attaignant ne se vanta pas sans doute de cette aventure : mais on ne lui avait pas promis le secret, et le bruit s'en

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étant répandu mit en goût plusieurs de ceux qu'il avait cbansonnés, qui s'occupèrent chacun en son particulier de le régaler de la même manière au premier moment opportun.

Un jeune et brillant colonel , le marquis de Fiertfort, le fit une fois attendre dans une rue obscure où il devait passer à une heure avancée de la nuit. Un ecclésiastique s'y montra en effet, un homme l'accosta ;« Monsieur Tabbé, dit-il, n'êtesvous pas chanoine de Reims? — Oui, dit l'abbé; mais que vous importe ? — Vous l'allez voir, répond l'inconnu. Ici, mes amis, s'écrie-t-il , voilà notre homme, » et aussitôt trois grands gaillards s'élancent sur lui, et le bétonnent généreusement malgré ses cris.

Les gémissements de la victime éveillèrent pourtant un écho. Une voix répondit à la sienne, et les malfaiteurs détalèrent en lui laissant pour adieu ces mots : « Souviens-toi du plumet, et de ce qu'il paye au petit collet. »

Cependant le personnage qui avait répondu si à propos, approchait : c'était un autre ecclésiastique ; c'était l'abbé de l'Attaignant, qui ne fut pas peu surpris de trouver dans le prêtre réparant tant bien que mal le désordre de sa toilette, un de ses collègues du chapitre de Reims, qui lui ressemblait et par la taille et par l'habit. « Qui donc, lui dit-il, a pu vous maltraiter de la sorte?

— Je l'ignore, répondit l'autre ; je ne me connais aucun ennemi, et ne me rappelle aucune circonstance . à quoi cet événement se puisse rapporter?

-^ Et ils ne vous ontpas laissé un indice? vous ne leur avez pas arraché quelque bouton ? quelque nœud de ruban ? vous n'avez pas entendu quelque parole ?...

— Mon Dieu I non, si ce n'est pourtant qu'en m'accostant on m'a demandé si je n'étais pas chanoine de Reims ; et qu'on m*a dit en se sauvant, de me souvenir d'un petit collet et d'un plumet.

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— Ah bah ! s'écria TAttaignaDt, vous êtes bien sAr de cela?

— Parfaitement sûr, répondit Tautre.

— En ce cas, mon cher confrère, reprit notre abbé en riant aux éclats, je suis doublement afQigé de ce qui vous arrive.

— II y paraît, dit tristement le battu, et qu'est-ce qui vous fait traduire votre douleur en rires si bruyants ?

— C'est, répondit l'Attaignant en riant toujours plus fort , que le petit collet auquel je plumet devait quelque chose, c'était le mien , pour lequel on a maladroitement pris le vôtre.

— M'ezpliquerez-vous cette énigme, reprit le chanoine maltraité ?

— Rien de plus aisé, mon cher confrère. Vous connaissez le marquis de Fiertfort. Le hasard a voulu que nous disputassions le même prix dans un champ-clos du royaume de Gythère. J'ai été assez heureux pour le recevoir des mains de la reine de beauté, tandis que mou rival pleurait tristement sa défaite. Un brillant colonel désarçonné par un prêtre 1 L'aventure était piquante, vous l'avouerez. Je n'ai pu résister au désir de la mettre en chanson et d'envoyer poliment cette plaisanterie à celui qu*elle regardait. J'y disais :

L'abbé triomphe do plumet.

V'ià c*qtie c'est qo'uD p*tit collet.

« On le croit pradent et discret,

Et la plus sévère Gonseiit à tout foire, Pourvu que ce soit en secret :

Y'ià c'que c'est qu'un p'tit collet.

J'ajoutais un peu plus loin :

Le plumet a trop de caquet, Et de sa victoire N'aime que la gloire.

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L'abbé jouit, mais il se tait.

V'ià c*que c'est qu'un p'tit collet.

— Vous auriez bien dû vous taire eu effet, observa 4'autre chanoine.

— Je ne dis pas non, repartit TAttaignant : mais comment supposer que le marquis aurait si mal pris la chose? Or maintenant, cher confrère, vous connaissez l'agresseur. Que comptez-vous faire ? Allez-vous porter plainte. Aurez-vous besoin de mon témoignage? Vous pouvez compter sur moi.

— Je vous remercie, je serai plus sage. Il ne servirait à rien d'apprendre à ce siècle indévot qu^un prêtre a été battu le soir dans les rues de Paris ; que ce prêtre c'était moi, qui revenais à mon logis plus tard que je ne l'aurai dû ; et que les coups que j'ai reçus étaient destinés à un autre prêtre dont on parait avoir étudié les habitudes beaucoup trop mondaines. Laissons donc de cêté, je vous prie, cette misérable affaire, et obligez-moi de n'en jamais dire un mot à personne, de n'y faire nulle part la plus légère allusion.

' — Puisque vous le voulez, répondit l'Attaignant, je m'y engage bien volontiers, et vous pouvez compter sur ma discrétion. >

A quelque temps de là, les deux chanoines se rencontrèrent dans une compagnie; l'Attaignant était arrivé le premier. En voyant son coQfrère : < C'est vous, s'écria-t-il ; eh! comment vous portez- vous, mon cher receveur?

— Receveur? lui dit-on, quel est ce titre nouveau pour un prêtre?

— Ce n'est pas un titre, répondit TAttaignant, c'est une simple qualification. Monsieur est mon receveur, parce qu'il reçoit de temps en temps pour moi.

— Qu'est-ce qu'il reçoit? reprit-on : sont-ce des rentes? et comment, habitant la même ville que lui, employez-vous un intermédiaire pour toucher vos revenus?

— Mes revenus, dit l'Attaignant ; encore un mot qui n'est

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pas le mot propre ; il vaudrait mieux dire les revenatUs-bans d'un métier que je fais quelquefois. »

Ces mots amphigouriques, la figure mystérieusement moqueuse de l'abbé, les regards furieux et les signes que lui faisait son confrère, excitèrent dans la compagnie une telle curiosité, qu'on ne laissa aucun relâche à l'Attaignant qu'il ne l'eût satisfaite. Alors le prêtre battu, s'approcha pile de colère, et lui dit, en affectant une tranquUité qu'il était loin d'avoir : c Vous n'avez, monsieur l'abbé, ni parole, ni honneur. Je vous avais coi\juré et vous m'aviez promis de ne rien divulguer d'un acte odieux dont j'ai souffert sans doute, mais dont la honte vous appartient, et rejaillit malheureusement par vous sur tout le clergé. Puisque vous n'avez pas su garder un secret qui vous importait tant, c'est à moi de voir ce que j'aurai à faire, et vous ne pourrez accuser que vous-même des suites de votre bavardage. »

Il sortit à ces mots, laissant l'Attaignant et tout l'auditoire moins disposés qu'on ne l'aurait cru, à rire du joyeux récit que venait de faire notre héros.

Dès le lendemain il se rendit chez le marquis de Fiertfort, pour lui apprendre comment il s'était trompé dans sa vengeance ; et qu'aujourd'hui son heureux rival en amour nonseulement triomphait de sa défaite, mais se moquait de son erreur, et parlait de réunir les deux affaires dans un vaudeville qui ne pouvait manquer d'obtenir un succès de vogue, n sgouta que lui-même, il avait fort à se plaindre de l'Attaignant qui sans aucun motif, pour faire seulement briller sa langue, et obtenir les applaudissements de quelques désœuvrés, avait conpromis un ecclésiastique assez fiché d'avoir été seulem^t confondu avec lui.

Le marquis furieux, après avoir fait au chanoine toutes les excuses convenables, lui proposa d'unir leurs rancunes, et pour cela de mettre tous ses valets à sa disposition. L'offk^ fut acceptée. On connaissait assez les habitudes irrégulières

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de TAttaignant pour être sûr de le rejoindre avant peu. Il suffit en effet de l'attendre quelques jours de suite auprès d'une maison d'où il ne sortait que fort tard. Cette fois on ne se trompa pas ; l'on commença parle bâillonner pour instrumenter à loisir sur son dos, et on lui donna vingt coups de bâton comptés scrupuleusement, et si bien appliqués qu'il flit obligé de garder le lit assez longtemps. *

Peu de jours après, il regut la visite de son confrère qui venait s'informer de>a santé, et qui se trouvant seul avec lui lui dit d'un ton railleur : « Vous m'avez fait honte, il y a quelque temps» monsieur l'abbé, des coups que j'avais reçus à votre intention; vous avez même fait entendre que j'avais malhonnêtement retenu pour moi ce qui, en bonne justice, vous appartenait. J'ai été touché de ce reproche; et pour qu'il ne me fût plus adressé, voici ce que j'ai fait. >

Il lui raconta alors son entrevue avec M. de Fiertfort, et ce qui s'en était suivi : < Et de tout cela, continua-t-il, a été dressé un acte authentique, dont je viens vous donner connaissance. :i

n tira en même temps de sa poche un parchemin sur lequel étaient écrits les mots suivants : < Par-devant nous, marquis de Fiertfort, et quelques-uns de nos gens, réunis et agissant par nos ordres, ont coxnparuM. l'abbé N. et H. Tabbé de l'Attaignant, tous deux chanoines de fteims : et celui-ci a déclaré avoir reçu par les soins de son confrère, les vingt coups de bâton, qui ne lui avaient pas encore été remis : a répété à plusieurs reprises qu'il en avait assez ; et partant, si plus tard, il concevait quelque scrupule sur la parfaite exactitude de là restitution, il serait mal fondé à se plaindre du dépositaire, qui ne s'est abstenu que sur sa prière de lui en faire remettre davantage. »

L'Attaignant écoutait sans dire un mot, mais en faisant une piteuse grimace, cette déclaration burlesque. Quand son receveur bien et dûment libéré plia son acte, pour le remettre

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dans sa poche : « La pilule que yous me faites avaler là, loi dit-il, est diablement amère : d'autant plus qu'il faut bien avouer que mon indiscrétion en a été la véritable cause et que je ne puis accuser que moi de ce qui m'est arrivé.

— Corrigez-vous donc, lui dit l'autre ; et si vous ne pouvez réformer vos habitudes licencieuses, du moins n'attirez pas sur vous gratuitement et à plaisir ces vengeances odieuseSi où le monde a l'indignité de siffler la victime, et d'applaudir le bourreau. Pour moi, je garde l'écrit que je viens de vous lire. Ce me sera un garant que s'il vous platt encore d'amuser vos auditeurs du récit de vos gaillardises, vous ne m'y mêlerez pas dorénavant; car je le montrerais sans balancer, et alors vous en êtes bien sûr, ce n'est pas à mes dépens qu'on rirait. »

La leçon profita-t-elle à l'Attaignant? Je ne saurais le dire, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne renonça pas à son genre de vie. Les soupers fins et les chansons, les amours et les parties de campagne, l'occupèrent comme par le passé, à peu près jusqu'à la fin de sa carrière. On a retenu de lui une chanson fort jolie, composée à près de quatre-vingts ans, et où rappelant son grand âge, il exprime sous une forme à la fois gaie et originale cette pensée ancienne, qu'il faut quitter ce monde avec courage quand vient l'instant fatal.

J'aurai bientôt quatre-vingts ans :

Je crois qa'à cet âge il est temps

De dédaigner la vie.

Aassi je la perds sans regret, Et je fais gaiment mon paquet.

Bonsoir, la compagnie.

J'ai goûté de tous les plaisirs, J*ai perdu josques aux désirs :

A présent je m'ennuie.- Lorsque l'on n'est plus bon à rien, On se retire, et l'on fait bien.

Bonsoir, la compagnie.

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Lorsque d'ici je partirai, Je ne saia pas trop où j'irai.

Mais en Diea je me fie.

Il ne peat me mener que bien :

Ausai je n'appréhende rien.

Bonsoir, la compagnie.

Je ne loue cette chanson que par rapport à la forme poétique. A un autre point de vue, le second couplet est assez scandaleux pour un chanoine , et le dernier surtout est fort hétérodoxe. La confiance de l'Attaignant dans la miséricorde divine pouvait, eu égard à ses anciens débordements, au vif souvenir qu'il conservait de ses plaisirs, et à la raison qui Ty faisait renoncer, paraître bien présomptueuse.

C'est du moins ainsi qu'en a jugé l'auteur anonyme d'une épigramme sur la conversion de ce mauvais prêtre. L'abbé Gautier, chapelain de l'hépital des incurables, et confesseur de Voltaire, décida l'Attaignant à renoncer au monde et à se retirer chez les pères de la doctrine chrétienne.

C'est sur cette réunion de circonstances, sur les fonctions de l'abbé Gautier, et sur son nom, qui rappelait les anciennes farces françaises^, qu'on fit les vers suivants :

Voltaire et l'Attaignant par avis de famille, Au même confesseur ont fait le môme aveu.

En tel cas, il importe peu Que ce soit à Gautier, que ce soit à Garguille; Mais Gautier cependant me semble mieux trouvé.

L'honneur de deux cures semblables,

A bon droit était réservé

Au chapelain des incurables.

L'Attaignant mourut au commencement de Vi nnée 1 779, Agé de près de quatre-vingt-deux ans.

1. Sut Gautier-GcurguiUe, Gros-Guillaume^ Turlupin, Tàbarinei GutUot- Gofju, voyez les Anecdotes dramatiques, t. I, p. 338.

L'ÀBBÉ DE VOISENON'.

Claude Henri Fusée de Yoisenon, abbé de Tabbaye du Jard et membre de TAcadémie française, fut tout ensemble Tun des plus pitoyables auteurs et l'un des plus mauvais prêtres qu'ait eus le dix-huitième siècle.

Nos critiques Font très-bien jugé comme poète ou comme écrivain. Yoisenon, né avec la constitution la plus débile, disait lui-même que la nature Tavait formé dans un moment de distraction. Elle avait mis en effet dans le corps le plus frêle, l'esprit le plus mince et le plus frivole ; ce que Palissot exprimait assez plaisamment, en disant que sa réputation littéraire ne fut pas moins fluette que sa complexion, et ressembla parfaitement à sa petite santé.

Laharpe n'a pas été moins piquant, lorsque à propos de l'édition des œuvres de Yoisenon réunie en 1782 par madame de Turpin son amie, il a dit : < Presque toutes les bagatelles de l'auteur avaient paru séparément peadant la vie de l'abbé sans beaucoup d'inconvénients : mais cinq gros tomes de futilités mettaient trop en évidence son esprit, et il ressemble sous cette forme à un papillon écrasé sous un infolio. >

Clément de Dijon lui a consacré un bon chapitre de ses Essais de Critique^ où il le fait parfaitement apprécier. Il remarque que l'abbé se peignait très-bien lui-même sans le

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