‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 201 sur 226 · MONSIEUR DE BIÈVRE · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE BIÈVRE

— Je ne connais pas œs personnes-là. Je n'entends pas même bien vos paroles, c II doit sa réputation aux lettres, ou du moins à celle.... » Quoi celle ?

— La lettre qui a été écrite....

— Mais, ma nièce, le mot lettres ne signifie pas la même chose dans les deux phrases. Je ne m*étonne plus si je ne ¥ous comprenais pas.... Eh bien! voilà ces messieurs qui rient maintenant; est-ce que j'ai dit une sottise?

— Non, mon oncle, vous avez parlé très-sensément ; mais vous n'êtes pas du tout au courant, et je vais, pour vous y mettre, reprendre les choses de plus haut. M. de Bièvre n'est pas moins célèbre par ses pointes, ses calembours, comme on les appelle, que par son talent sur le bilboquet. Couper les mots, assembler et confondre les syllabes, présenter de faux sens, détourner la pensée de l'auditeur ou du lecteur, c'est là son exercice le plus ordinaire, par lequel il charme toute la bonne compagnie à Paris comme à Versailles.

— Peste ! c'est là une occupation bien utile à l'Ëtat, et qui doit lui attirer l'estime , je (dirai plus, la reconnaissance des honnêtes gens 1

-^ Ne vous en moquez pas, M. de Bièvre a fait une théorie du style dont un court passage vous donnera une idée complète. Il cite ces lignes de Télémaque : « De là on découvrait

< la mer quelquefois claire et unie comme une glace ; > et fait à ce propos la réflexion que voici : « Ce début est noble, il c est précis. Le bon sens est certainement satisfait; mais « l'esprit ne l'est pas et rimagination s'endort. Un léger

< changement va tout réparer ; mettez à la place : < De là on « découvrait la mer quelquefois claire et unie comme une « glace à la crème. > Dès lors, l'esprit sourit, l'imagination se réveille. Un rapport heureux nourrit et multiplie l'idée. Le mot glace devient un foyer d'où s'élancent deux rayons divergents. Le bon sens ne s'éloigne pas de celui qui l'éclairé, et l'imagination s'égare avec celui qui lui plaît. >

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— Mais voilà qui est pitoyable, et jamais je n'ayais entendu pareilles sottises.

— Tout le monde s'en amuse, mon oncle, et vous aurez les rieurs contre vous. Ils sont nombreux, je vous assure, depuis que la lettre à la Comtesse Talion sur VAhbé Quitte a réjoui la cour et la ville.

— Qu'est-ce encore que cette contestation sur une béquille ?

— Vous n'y êtes pas. C'est une comtesse qui s'appelle dation à qui on écrit la vie d'un abbé qui se nomme QuiiUe.

— Ah 1 fort bien ! est-ce là le piquant de la pièce ?

— Précisément. A propos d'un mot, quelquefois d'une syllabe ou même d'une lettre, on intercale dans le discours une espèce de parenthèse qui ne se rapportant qu'au son entendu, et nullement au sens du discours, déroute l'auditeur et l'amuse.

— Oh! V amuse! cela dépend des goûts. Gitez*nous donc, par plaisir, quelques lignes de ce style.

— En v(Hci deux ou trois , si madame le permet , dit le jeune chevalier de Lagnel : il s'agit de l'abbé Quille. « A douze ans il connaissait déjà toutes les langues (fourrées) ; à treize, il fît une ode en vers (luisants); à quatorze, il donna une pièce (de deux sous) en cinq actes (de contrition), qui était un chef-d'œuvre de l'art (rance). >

Tout le monde éclata de rire, excepté le vieux commandeur. « Est-il possible, s'écria-t-il, que le goût en France soit tombé si bas, ou même se soit si complètement évanoui, qu'on s'amuse de ces sornettes et de ces non-sens !

— Pardon, commandeur, interrompit le vicomte de la Saussaie; vous êtes trop sévère pour de simples jeux d'esprit. Les vers rapportés des Grecs et des Romains, leurs acrostiches, nos vieilles rimes senées, annexées, équivoquées ne valaient pas mieux ; on s'en amusait dans le temps : laissez-nous à notre tour prendre ces petites distractions.

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— Eh I messieurs, j*ai toujours regardé les poètes comme de grands enfants : mais entre tous les enfantillages, les baliYemes dont tous parlez ici sont encore les moins estimées. Pourquoi donc les imiter? et se peut-il qu'un homme ait si peu de valeur, qu'il ne sache rien faire autre chose?

— Pour de la valeur, reprit Lagnel, M. de Bièvre n'en manque pas ; il Ta prouvé quand il était mousquetaire.

— G*est la suite du même jeu à ce que je vois, dit le commandeur : eh bien je m'y prêterai volontiers, et me rattachant ici à votre dernier mot, n'est-ce pas mousquetaire à genoux que vous voulez dire ? Gela serait assez convendsle pour le petit-fils d'un chirurgien.

— A votre tour que voulez-vous dire mon oncle?

— Ah I ah l vous voilà battus sur votre terrain même. Eh bien je vous citerai ces vers du Mercure galant^ sur le grandpère de M. Hichaut :

Qa'était-ilt ayaiUil quelque charge? — Entre nous, Feu mon grand-père était mousquetaire à genoux. — Quelle charge est cela ? — C'est ce que le vulgaire, En langage commqn, appelle apothicaires

— Non, mon oncle ; H. de Bièvre sert réellement dans la première compagnie des mousquetaires, et il s'y est toujours conduit de manière à avoir l'estime de ses camarades.

— Soit : alors il devrait aujourd'hui s'occuper de travaux plus utiles que ceux dont vous me parlez.

— Avec ces futilités, il amuse : que voulez-vous de plus ? Aussi on le recherche partout ; et aujourd'hui même, ce n'est pas sans peine que je l'ai décidé à nous réciter quelques^ers de sa tragédie de Yercingétarix.

1. Acte I, se. II. Pour compreadre cette expression, que Piron emploie aussi dans le conte Le nex et les pincettet, il faut se rappeler que dans les anciens us^ les apothicaires ne composaient pas seulement, ils administraient les lavements. C*est ce que Ton voit dans Pourceaugnac^ où ils paraissent tous la seringue à la main.

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— Une tragédie, miséricorde 1 et dans le style que tous iious vantez ici. Je n'ai plus qu'à me sauver.

— Non, non , dit le Vicomte, restez, cela vous déridera. J'en ai entendu citer deux vers qui me donnent la plus grande envie de connaître le reste ; les void :

Je crie : Arrête, lâche (an pet) On je vais te percer de ce fer (à Umpet).

— Le ton est vraiment noble; et cette tragédie doit profondément émouvoir les spectateurs.

*- C'est ce que nous jugerons tout à l'heure, dit la comtesse : car j'entends un carrosse s'arrêter dans la cour et je n'attends guère ce soir que M. de Bièvre. »

En effet on annonça bientôt M. le marquis, et celui-ci, élégant cavalier d'ailleurs, plein d'aisance et de grâce, salua la maîtresse de la maison et toutes les personnes présentes d'un air à la fois modeste et dégagé, qui lui gagnait les cœurs : puis se mêlant à l'entretien sans affectation, il en devint le maître petit à petit, et raconta avec un entrain et une élégance d'expression que le commandeur admirait luimême, vingt aventures, dont il semblait avoir été le témoin ou le héros, et qui prêtaient à ses quolibets.

Par exemple s'il était arrivé un peu tard/c'est qu'il y avait un grand embarras dans une rue qui l'avait forcé de prendre un long détour. D'où venait cet embarras? c'est qu'un cheval était tombé dans une cave, et qu'un monde fou s'était assemblé pour chercher comment on le tirerait de là : « Je n'ai pu, sgoutait-il, leur donner que ce conseil en passant : puisqu'il est dans la cave, tirez-le en bouteilles. »

Une autre fois étant allé faire sa cour, il avait été fort embarrassé quand le roi lui avait deinandé de quelle secte philosophique étaient les puces? et comme il ne pouvait répondre, Louis XVI, lui avait appris qu'elles étaient de la secte ^'Èpicwre (des piqûres) . Mais lui-même avait riposté

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en demandant de quelle secte étaient les pous ; et comme Louis XVI à son tour, restait muet, il avait dit qu'ils étaient de celle i'Èpictète^ (des pique-téte).

n racontait encore que deux personnes de sa connaissance s'étaient prises de querelle; qu'après s'être injuriées, elles s'étaient souffletées, et qu'enfin, ayant pris jour pour dégainer, on l'avait prié, lui, marquis de Bièvre, de les rapatrier et d'empêcher ce duel. < Eh bien, dit la comtesse, c'était une œuvre charitable, et à laquelle vous vous êtes prêté sans doute ? — Fi donc ! madame, me prenez vous pour un raccommodeur de soufflets ? »

Jusque-là, et tant que les jeux de mots semblaient n'être pas préparés de longue main, le commandeur les acceptait volontiers comme ornements d'une conversation frivole. Mais bientôt on vint à la tragédie : et là, il faut l'avouer, les pointes sont si mauvaises, les mots ajoutés si à contre-sens qu'on s^expliquera sa mauvaise humeur, et l'interruption qui en résulta après une douzaine de vers.

C'est Vercingétorix qui ouvre la scène; et que H. de Bièvre fait parler en ces termes :

c Dans ces lieux (à l'aDglaise) où ma voix vous amène, Il faut de DOS malheurs rompre le cours (la reine). Amis, vous dont l'esprit est plus mûr (mitoyen), Donnez-moi des conseils dignes d'un citoyen. Et surtout (de droguel) dans vos vertus antiques, Rétablissons le sort de nos sujets (lyriques). Avec moins de secours et de bras (de fauteuil), Des Romains autrefois je creusai le cercueil. Je sus (comme un cochon) résister à leurs armes, Et je pus (comme un bouc) dissiper vos alarmes.

— C'est exécrable s'écria le commandeur ; vous écrivez je sus et je pus avec un « à la fin. Hais pour que TéqufVoque fût exacte, il faudrait qu'il y eût un e (un nez).

— Eh bien, monsieur, dit de Bièvre, je ne vous empêche pas d'y mettre le vôtre.

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— A merveille : vou8 n'avez pa8 d'autre moyen de répondre aux objections sérieuses que d'abuser du son des paroles. Mais ma nièce devrait bien quand elle autorise chez elle la lecture de ver» semblables, en prévenir ses parents ou les personnes graves, afin qu'on ne vint pas ici perdre son temps à écouter ces balivernes.

— Qu'à cela ne tienne, dit de Bièvre, en roulant son manuscrit, et le remettant dans sa poche; je lis ces vers à ceux qui, comme moi, s'en amusent; je ne veux certes en imposer l'audition à personne.

— C'est une retenue dont je vous sais gré, dit le commandeur. Vous-même excusez-moi, si avancé en âge comme je le suis, et m'étant toute ma vie occupé de choses sérieuses, je n'apporte pas un esprit bien préparé à ces jovialités dont je vois qu'on s'occupe à Paris; et si me souvenant un peu trop de ce que j'ai vu dans mon enfance, je trouve la grandeur et la majesté d'alors bien préférables aux plaisanteries hasardées du jour. >

La comtesse coupa court à cette discussion en donnant l'ordre de servir le thé : et au même moment une lettre fut remise au comte de Grandsire. Cette lettre venait d'un nommé de Chambre, qui avait été invité à se trouver le soir chez la comtesse; mais il était indisposé, et ne pouvant se présenter en personne, il lui adressait à la fois ses excuses et copie du billet qu'il écrivait au même instant à M. de Bièvre.

c Je sais ce que c'est, dit celui-ci ; H. de Chambre m'a rencontré il y a quelques jours dans une maison tierce; nous avons causé longtemps : nous nous sommes convenu, je puis le dire; et il m'a fait tant d'instance pour que j'allasse dîner chez lui, que je me suis mis à sa disposition. Je serai enchanté d'avoir ici même, quelques instants d'avance, la ré^ ponse que je trouverai en rentrant chez moi.

— Il ne reste donc, dit le comte, qu'à lire le billet ; le voici :

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< Empressé de vous recevoir, vous m'avez laissé, monsieur, « le choix du jour : je vous invite pour mercredi, etvous prie

< de vouloir bien accepter la fortune du pot. Db Chambre. > On se figure aisément quels éclats de rire accueillirent cette

cruelle équivoque. De Bièvre en était atterré^ et ne trouvant pas la riposte, il se demandait s'il n'était pas victime d'une mystification. Le conmiandeur lui-même avait pitié de son embarras. Toutefois, il n'était pas fâché de le voir' ainsi puni par où il avait péché. Aussi l'occasion l'inspirant, quand on approcha la table à thé, voyant qu'une roulette s'était détachée de l'un des pieds, et que la table n'était plus d'aplomb, comme on cherchait partout une cale à mettre dessous, il tira de sa poche un petit tampon de bourre de soie, et le présentant à M. de Bièvre, t Tenez, monsieur, dit-il, passez cela à Mme la comtesse.

— Cela, dit de Bièvre, et que voulez -vous qu'elle en fasse?

— Je veux qu'elle vous dise, et que vous reconnaissiez vousmême qu'il n'y a rien de si pitoyable que les cales en bourre (les calembours), et qu'il faut être bien dénué pour y recourir sans cesse.

— Parbleu, dit le calembouriste, si comme on le dit les plus mauvais sont les meilleurs, je puis me vanter de n'en avoir jamais fait de si bon. Au reste, l'avis peut être utile, et il y a des maisons, où ils sont si mal reçus, qu'ils ne devraient pas y être appelés, et qu'on fera toujours sagement de ne pas les y ofirir. »

Gela dit, il fit sa révérence, et prétextant une affaire pressée, il sortit plus brusquement sans doute qu'il ne l'eût fait dans un salon où il aurait été parfaitement satisfait de son rôle.

1 . Ce calembour fut en effet un de ceux qui portèrent la plus rude atteinte à sa souveraineté dans ce genre. Voyez le Bievriana.

LES DEUX ÉRMTS'.

Qui ne connatt de réputation rniustreCroit-Tout, cetérudit célèbre, hérissé de grec et de latin, et tellement confît dans l'amour de TAntiquité, qu'elle a, selon lui, tout crée, tout su, tout possédé, et que les siècles modernes n*ont pu que retrouver en détail quelques-unes de ces connaissances dont les sages de la Grèce, et les philosophes qui les suivirent, jouissaient dans leur ensemble*?

Il retrouvait toute notre chimie dans la magie antique'; il attribuait à Archimède notre arithmétique décimale ^ à Xénophon la connaissance du phosphore* ou de l'électricité^; aux obscurs compilateurs des traités de musique ancienne, et notre harmonie et notre contre-point avec un système d'autant plus riche que l'échelle musicale se divisant alors en quarts de toqsS les combinaisons possibles devenaient des

1. Cette pièce est de 1852. J*y trace un portrait de fantaisie : mais tout n'y est pas d'imagination. C'est une sorte de représentation collective plutôt que personnelle; les traits en ont été fournis par divers savants, dont quelques-uns mêmes seront nommés dans les renvois qui vont suivre.

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