Hor., Carm., I, 28, v. 4 et
4. Thèses sur quelques points des sciences dans Cantiquiiéf n. UI.
494 L£S DEOX ÉRUDITS.
— Cependant, reprenait-on, la suite du passage d'Horaoe est formelle.
Animoque Yagantem Percarrisse polum moritaro \
« avoir parcouru en esprit le ciel qui tourne sur nos tètes. > Vous voyez bien qu'il n'est question que d'un voyage imaginaire, d'une traversée idéale.
— Oui, répondait-il, pour le parcours du cielentier, ammo percurrisse polum; parcours qui ne peut être accompli par un mortel, animo morituro; mais non pas pour le simple voyage, aerias tentasse domos, qu'Archytas avait certainement essayé, et ma proposition reste démontrée. >
Que conclure de là, je vous prie, sinon que comme Ta dit
Arnault ^.
Le pouvoir de rhomme est imrnebse ; Faire quelque chose de rien Est plus aisé que Too ne pense.
Quand un érudit s'empare d'un texte, il y trouve bientôt tout ce qu'il veut. N'y eût-il qu'un mot imperceptible, à force de le chauffer, de le souffler, de l'enfler, il en fait successivement des pages, des chapitres, des volumes. C'est toute l'histoire des procès de Brid'oye dans Pantagruel '. Lisez comment les sergents, huissiers, appariteurs, chicaneurs, procureurs, commissaires, avocats, enquêteurs, tabellions, notaires, greffiers, et juges pédanés engendrent à leurs procès têtes, pieds, griffes, becs, dents, mains, veines, artères, muscles, humeurs ; et vous saurez comment, grAce au travail d'un érudit, une dissertation devient parfaite^ galante et bien formée.
Croit-Tout avait pourtant un adversaire redoutable, et qu'il n'aimait pas à rencontrer , dans le sceptique Jean-
1. Hor., Carm., I, 28, v. ôet 6. — 2. Fables, liv. UI, &. 3; Rabelais, Fantogr,, liv. ni, ch. 42.
LES DEUX ÉRUDrrS. 405
Doute, qui prenait toigours le contre-pied de ses assertions ; et grâce à quelques textes adroitement empruntés aux auteurs anciens, en les mettant d'ailleurs en serre cbaude, et les couvant comme Croit-Tout faisait ses propres arguments, démontrait avec autant de succès que lui des propositions * diamétralement contraires,
Un soir qu'il s'agissait des femmes grecques» ou romaines, et que Croit-Tout, après avoir cité les noms qu'on trouve dans tous les choix de beaux exemples et les traits qu'on répète à leur propos dans tous les livres d'éducation, en tirait selon sa coutume un sujet d'amplification sur la supériorité des temps anciens, et l'infériorité relative des époques modernes et de nos contemporaines : < Laissez-nous donc tranquilles, avec vos matrones, lui dit Jean-Doute ; toutes les femmes dont vous nous faites un si brillant portrait, étaient depuis la plus haute antiquité jusqu'au quatrième ou cinquième siècle de notre ère, de dégoûtantes harpies, aussi malpropres sur elles-mêmes qu'elles étaient lascives !
— Malpropres 1 lascives ! s'écria Groit-Tout : des déesses ! des demi-déesses ! il faudrait prouver cela !
— Âh 1 mon Dieu I s'écrièrent les dames, sauvons-nous : nous aimons mieux y croire que d'y aller voir : et si vous entamez la démonstration....
— Rassurez- vous, mesdames, reprit Jean-Doute, je ne citerai rien qu'en latin : ainsi vous écouterez si vous voulez mais vous n'entendrez pas ; et nous saurons enfin si vous ne valez pas mieux que les Aspasie, les Phryné, et tant d'autres que Groit-Tout nous vante incessamment.
— Voyons , voyons , dit Croit-Tout : laissez les compliments, et à la preuve, s'il vous plaît.
— M'y voici, et pour rassurer ces dames je lie parlerai que de la malpropreté : vous y consentez, je pense.
— Soit : mais hAtez-vous.
— Je ne vous citerai d'abord, ni Catulle, ni Horace, ni
406 LES DEUX ËRUDITS.
Martial ; j'aurais beau jeu pourtant : et le gravis hirsuiis cubât hircus in alit de Tami de Mécène^, se fait sentir d'assez loin.
— Hais c'est dans une ode satirique.
— Satirique, tant que vous voudrez : c'est un bouc, hùr^ eus ; un bouc infect gravis^ et qui couche vous savez où.
— Où donCy dirent les mamans?
— Sous les aisselles, mesdames, in alis^ et sous des aissdles velues, hirsutis. Dites-nous si cette femme était bien propre pour puer ainsi.
— Discutez cela tant que vous voudrez, messieurs; nous ne tenons pas à savoir si les dames grecques ou romaines se lavaient exactement. Ainsi nous vous quittons la place : aussi bien il est temps de se retirer.
— Eh bien, tant mieux, dit Jean-Doute quand elles furent parties ; la discussion en sera plus libre, et la question exa-
-minée plus à fond.
— Oui, reprit Croit-Tout : et puisque vous avez cité Horace, pourquoi n'avez-vous pas dit qu'il s'agissait d'une vieille, et d'une vieille passionnée, anus libidinosa^ et qu'Horace assemble contre elle les traits les plus hideux; sans qu'on en puisse rien conclure? Ah! si c'était dans une pièce éiogieuse, s'il s'agissait d*une jeune fîUe, si surtout au lieu d'être une exception, c'était un fait donné comme général, j'avoue qu'il n'y aurait rien à dire.
— Voilà précisément, reprit son adversaire, ce que j'étais bien aise de vous entendre déclarer. Suivez maintenant mon raisonnement. Vous connaissez Ausone. Ce poète a fidt pour le mariage de Paulus son ami, et lui a adressé un centon nuptial, ou un épithalame composé de vers ou de moitiés de vers de Virgile. Toute la pièce est d'un ton fort décent, excepté la partie intitulée imminuliOf où il va dépeln-