Achille et Chiron , dialogue
%. Platon et Denys , Alexandre et Aristote,
nez-y garde, c'est une maxime dangereuse. Ce que j'aurais regardé, moi, comme infiniment plus utile que d'exciter l'émulation chez un jeune homme, c'était de lui former un jugement sain, de lui apprendre à apprécier les choses, non d'après l'opinion du vulgaire, ou par un vain cliquetis de paroles, mais par elles-mêmes et en pesant exactement l'utilité ou les inconvénients qu'elles peuvent apporter aux hommes.
FÉN. C'est ce que j'ai toujours tâché de faire.
S.-ÉVR. Et & quoi vous avez, selon moi, bien mal réussi. Tai montré tout à l'heure comment en louant la pauvreté outre mesure vous étiez arrivé à des propositions que je n'ai pas hésité à qualifier d'immorales. 11 en est de même quand vous exagérez les autres vertus, et encore quand vous exagérez les vices.
FéN. Exagérer les vices! est-ce que cela m'est arrivé une seule fois?
S.-ÉvR. Relisez votre dialogue de Néron et Caligula. Vous y montrez ces deux empereurs faisant assaut de scélératesse, et se vantant de leurs crimes comme s'ils en devaient tirer une gloire d'autant plus grande qu'ils seraient plus affreux.
FÉN. Aussi ce sont les deux plus méchants empereurs qui conversent.
S.-ÉvR. Je ne le nie pas; mais quelque méchants que soient les princes, ils ne font pas le mal pour le mal. Ils ne se vantent pas d'être criminels et de l'être pour le seul amour du crime. L'un d'eux ne peut pas dire à l'autre qu'il a, pour le seul avantage d'être le plus scélérat des hommes, fait périr sa mère, sa femme, son frère et son gouverneur ; ni l'autre lui répondre qu'il a étouflé son père mourant, et menacé sa femme, en la caressant, de lui faire couper la tête. Je sais bien que ces accusations, moins horribles encore que dégoûtantes, sont rapportées par quelques historiens : mais il y a loin d'accuser ainsi Néron et Galigula, à les faire se
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vanter eux-mêmes de leurs forfaits. Les plus méchauts hommes ne le sont guère qu'en vue de leur intérêt ou parce qu'ils sont emportés par la passion : les représenter, comme tous le faites, faisant le mal sans autre objet que le mal lui-* même, c'est tracer un portrait de fantaisie qui ne peut toucher ni instruire personne.
Fén. Vos critiques me semblent avoir quelque fondement ; et si je retournais sur la terre, je modifierais mon dialogue.
S.-ÉvR. n faudrait corriger de même celui où vous laites parler Henri YIII ^ Croyez bien que quand des princes, même très-cruels, commettent des actes de cruauté, ils cherchent à s'abuser eux-mêmes, et surtout à tromper les autres par des prétextes tirés du bien général et des nécessités de l'État. Ils ne disent pas qu'ils ont ixxé leurs femmes, l'une parce qu'elle était laide et ennuyeuse dans sa vertu, l'autre parce qu'elle était coquette, la troisième parce qu'elle n'était qu'une statue sans agrément, etc. Ils donnent d'autres raisons qui, si elles ne valent pas mieux au fond, ont au moins plus d'apparence, et qu'il faudrait rapporter loyalement si vous voulez les combattre.
Fén. Je penserai à tout ce que vous me dites là.
S.-ÉvR. L'exagération des vertus ne me semble pas moins dangereuse. Nous avons vu tout à l'heure où vous vouliez pousser la reconnaissance. Je ne saurais non plus approuver votre recommandation d'un patriotisme excessif. Selon vous, il n'est jamais permis, quoi qu'il arrive ou quoi qu'on nous fasse, ni de combattre, ni d'abandonner notre pairie : nous devons attendre qu'elle nous exile ou nous rejette ' ; encore faut-il loin d'elle la respecter, souhaiter son bien, être prêt à y retourner, à la défendre et à mourir pour elle '.
Fén. Ne sont-ce pas là de beaux sentiments?