Le Cfmnétable de Bewrbùn et Bayard
S.-ËYR. Pour beaux, je ne sais ; pour absurdes, assurément : et TOUS ne serez pas étonné de m'entendre parler ainsi, moi qui ai mieux aimé quitter la France et mes amis, que de me soumettre aux ordres capricieux du roi 1 Qu'est-ce donc, pour Dieu, que la patrie T Est-ce la terre qui nous porte T ou l'ensemble des habitants qui la cultivent, parlent la même langue et sont prêts à s'entr'aider ?
Fin. Ce sont les habitants sans contredit.
S.-ÉvR. Et croyez-vous que tous ces habitants soient d'accord à l'exception de celui-là seul qui est puni ? que quand il s'est agi de ma lettre sur le traité des Pyrénées, toute ma patrie fût d'avis que l'on m'emprisonnât à cette occasion ?
Fén. Je n'ai jamais dit une telle sottise.
S.*ÉvR. A quoi se réduit donc la patrie dans cette circonstance ? à celuj4à même que j'avais critiqué ou plutdt à ses créatures * qui, ne pouvant répondre autrement à mes critiques bonnes ou mauvaises, s'en vengeaienten m'ôtant ma liberté. ITaurais-je pas été le plus fou des hommes de regarder comme l'expression de la volonté générale, les ordres de gens que je méprisais, et d'accepter avec soumission une captivité odieuse déjà éprouvée *, dont le souvenir me glaçait d'horreur ?
FiN. Mais ces gens représentaient la patrie.
S.-ÉvR. Ils la représentaient en fait , quand il s'agissait de réunir ses forces ou ses richesses, et de les faire agir; c'està-dire qu'ils avaient la puissance entre les mains. Gela n'est pas douteux. Hais en droit, en équité, représentaient-ils vraiment la patrie? C'est là justement la question que j'ai résolue, à ce que je crois, de la seule manière raisonnable.
FÉN. Toute puissance vient de Dieu, et vous ne pouvez
1. Mazarin était mort. Ce furent Golbert et Letellier qui agirent auprès du roi contre Saint-Êvremond.
2. SaintrÂvremond avait passé trois mois à la Bastille, peu après la prise de Dunkerque par les Espagnols, en 1662.
sans impiété refuser d*obéir à ceux qui remplaœnt la Divinité sur la terre.
S.-Éyr. Monseigneur, ne faisons pas de théologie, je vous prie. Les puissances qui remplacent la Divinité sont pour moi plus ridicules encore que celles qui prétendent à elles seules représenter la patrie. J'ai lieu de croire que vous* même n'êtes pas très^ convaincu de la réalité de ce remplacement, puisque vous approuvez en vingt endroits de vos dialogues ^ le meurtre des tyrans par les' révoltés , à moins que le poignard ne soit aussi pour vous une puissance établie de Dieu, et ne le représente à son tour; mais alors il faudrait avouer que la puissance que j'ai eue d'échapper à mes oppresseurs était aussi un acte de la volonté divine , et qu'à mon tour et pour ma part je représentais la Divinité.
FÉN. Hais Socrate, condamné à mort par un jugement dont il pouvait contester la légitimité , a cependant mieux aimé soufirir le dernier supplice que de se sauver lorsqu'cm lui en offrait les moyens.
S.-ÉVR. Monseigneur, si vous voulez que nous continuions de converser, faites, je vous prie, usage de votre raison, et ne recourez pas aux autorités comme vous semblez trop disposé à le faire. On ne m'endort pas avec des figures de rhétorique, avec cette prosopopée des lois d'Athènes qu'on admire à la fin du CrUon. Croyez que quand j'appelle à ma raison des jugements du temps passé, c'est tout de bon que j'en fais l'examen, et que je ne me règle pas sur les déclamations d'un écrivain brillant sans doute, mais qui , la plupart du temps, ne s'entendait pas lui-même. Je ne songeais pas du tout k Socrate. C'est vous seul qui l'avez mis en scène; et puisque vous l'avez rappelé, l'occasion d'exposer ma pensée sur son compte est trop belle pour que je ne la saisisse pas.
1. Romulus et Tatius; Solon et Pùittraie; Cétar et CaUm; César et Alexandre f etc.
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Je VOUS dirai donc que le refus de s'évader a été partout loué et présenté à Tadmiration des jeunes gens comme une chose à imiter; c'est un sentiment que je ne saurais admettre, non pas que je ne m'explique ce refus. Je me représente Socrate comme comprenant parfaitement sa valeur et sa puissance morale; comme jugeant que sa mort, après un refus aussi ferme, aussi constant, aurait une grande influence sur les esprits, et servirait plus que tîntes ses leçons à faire entrer sa morale dans les cœurs; à y graver en quelque sorte, à y fixer inébranlablement les idées à la propagation desquelles il avait consacré toute son existence. Je conçois alors que tout dévoué à la vérité et à la vertu , il ne mette pas sa vie en balance avec le bien que sa mort peut produire ; et ce dévouement me paraît admirable, parce qu'il est raisonné '. Hais tout le monde n'est pas Socrate ; et dans la position ordinaire d'un condamné, sa mort est une perte pour lui sans être un gain pour personne. Si le supplice est injuste , il est, comme toute injustice, un mal pour la société entière. Dans ce cas, celui qui pouvant s'échapper, se laisse exécuter
mort, charge inutilement ses juges et ses bourreaux d'un crime qu'il pouvait et devait leur épargner. Yous voyez donc déjà que, à considérer Socrate comme un simple particulier, le refus dont on lui fait tant d'honneur, me parait à moi une mauvaise action. Ce doit être pour vous un avertissement de ne jamais trancher une question philosophique par une autorité qui peut être contestée elle-même.
Que si laissant ce point de morale pratique, nous considérons les relations abstraites entre le condamné et la société qui le fait périr, il n'y a qu'une métaphysique exagérée et
1. H. Lôlut a, dans son Vémon de Socrate , donné une autre explication peut-être plus vraie. Il montre que Socrate était un halluciné , voyant ce qui n*existe pas^ entendant des sons imaginaires : obéissant ainsi à une voix qu'il croyait entendre^ et qui n'était pour lui, comme pour tous ceux qui sont dans cette triste position, qu'un jeu de son imagination.
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tout à fait dénuée de raison et de preuves, qui puisse reconnaître entre la société et celui qu'elle retranche, de son sein, des obligations ou des devoirs subsistant encore après que tous les liens sont rompus. Est-ce à vous qu'il faut apprendre que la vertu ne consiste que dans les rapports de Thomme avec ses semblables? Et si vous supprimez, si la société détruit ces rapports, que peut être la vertu, sinon une chimère? Cette exagération des sentiments moraux, même les plus louables, ne peut jamais produire aucun bien. Il y a plus, elle est dangereuse; elle nous habitue à voir la morale et la vertu où elles ne sont pas ; à nous faire par conséquent des idées fausses du vice et de la probité; à chercher le bien dans une conviction aveugle qui dégénère en enthousiasme et en fanatisme. Je ne connais pour moi rien de plus immoral et de plus fâcheux.
FÉN. Il faudrait alors changer profondément, selon vous, les règles aujourd'hui admises.
S.-ËvR. Assurément, sinon pour la conduite habituelle et la vie commune , au moins pour les circonstances inaccoutumées où l'homme intelligent se trouve de temps en temps mêlé. J'avoue qu'il m'est impossible de condamner Goriolan ou le connétable de Bourbon *, plus que tous ces protestants qui, chassés par la révocation de l'édit de Nantes, ont porto leur travail et leur industrie chez les nations qui les ont adoptés, et n'hésiteraient pas à revenir chez vous les armes à la main s'ils avaient quelque espoir d'y reconquérir leur ancienne fortune.
Fén. Pour les protestants, j'entre volontiers dans votre idée, parce qu'il s'agit d'une croyance religieuse qu'on doit toujours laisser Hbre, et qui, quand elle est sincère, domine toutes les autres afiections.
S.-ÉvR. C'est là une question de préférence. Vous sentez
1. Voyez les deux dialogues JTara» Cariolanus et F. CamiUiu; U Connét4ible de Bourbon ti Baiiford.
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qu'au fond la règle ne peut pas varier parce qu'il s'agira ici des biens matériels, là de la liberté civile, là de la liberté reUgieuse. Je puis, moi, faire bon marché de ce qui vous paraîtra très-important; aucun de nous n'a le droit d'imposer à l'autre sa manière d'apprécier les choses. Mais ce que nous avons le droit d'exiger l'un et l'autre, c'est que si la société dont nous faisons partie» reconnaît et garantit à tous sea membres certains droits généraux, on ne viole pas ouvertement la loi à notre préjudice, qu'on n'invente pas tout exprès pour nous les appliquer, des règlements exceptionnels ni surtout des peines arbitraires. Quand cela arrive, la violence peut sansdoute étouffer nos plaintes ou nous réduire à l'inaction. Les esprits vigoureusement trempés ont toujours tâché de secouer le joug, et n'ont pas hésité à combattre ou, du moins, à fuir l'injustice puissante dont ils étaient les victimes.
Fén. J'avoue que dans la pratique on trouvera plus d'hommes qui, quand ils en ont eu le pouvoir, aient agi seloi^ vos principes que selon les miens.
S.-Évu. Gela seul aurait dû vous montrer que la nature ne s'accordait pas avec votre règle ; et c'est déjà une forte présomption contre elle. Je crois d'ailleurs la mienne plus morale que la vôtre ; car elle retient les puissants par la crainte d'une résistance énergique sur le penchant de la violence et de l'injustice, tandis que la -vôtre les pousse par l'espoir de l'impunité à satisfaire toutes leurs passions per fas et nefas. Concluez de là, si vous voulez, que le pardon ou. l'oubli des injures recommandé par l'Évangile, peut être moral eu égard à la victime et dans de certaines limites, particulièrement quand on pense qu'il y a dans le ciel ,un juge qui rétribuera équitablement toutes nos actions ; mais qu'il ne l'est pas du tout à l'égard de l'oppresseur ; et que si la religion i*a recommandé, la justice humaine, quand elle est juste, ne doit ni le poser en principe ni même l'admettre habituellement.
FÉM. C'est possible. Cependant je m*en rapporterai plutôt encore à la religion qu'à votre philosophie.
S.-ÉvR. A votre aise : vous étiez, en qualité d'archevéquei chargé de faire fleurir la religion dans votre diocèse, et non de constituer TËtat. Je ne m'étonne donc pas du parti que vous prenez en ce moment même. Je maintiens toujours qu'au point de vue purement humain, ce n'est pas la vérité : et comme la justesse dans les idées sert partout et toujours de la même manière, et que ceux qui en manquent pour une chose risquent bien d'en manquer aussi dans une autre, je ne suis pas étonné non plus que vous ajez quelquefois porté des jugements si exorbitants sur des actions où je n'hésite pas à affirmer que la raison eût dû vous faire prononcer tout différemment.
Fén. Qu'est-ce donc encore? et rien dans mon livre ne doit-il échapper à votre critique ?
S.-ËVR. C*est le dernier reproche que j'aie à vous faire ; mais c^est peut-être le plus grave de tous. Vous en jugerez. Je ne puis vous nardonner, je l'avoue, les jugements puérils, ou même absolument déraisonnables que vous formulez sur des questions purement philosophiques, où vous pouviez prendre, sans aucun risque de blesser les opinions reçues, ou l'une ou l'autre décision. Dans ce cas, comment choisissezvous, je dis fort souvent, des solutions qui n'ont aucune apparence de bon sens? comment n'hésitez-vous pas à fausser l'esprit de votre élève et de tous ceux qui vous liront avec confiance ?
FÉN. Je ne sais pas du tout de quoi vous voulez me parler. Citez-moi quelques exemples, je vous prie.
S.-ËVR. Vous avez écrit deux dialogues sur les peintres. Vous paraissez y préférer Poussin à tous les autres ; c'est votre goût et je n'ai rien à y voir : mais quand ce grand peintre vêtit faire admirer ses productions, il les décrit, et ses interlocuteurs se contentent de cette description. Avez-
VOUS jamais pu croire que le mérite d'un tableau s'appréci&t d'après un compte- rendu? et quand je vous raconterais ici le sujet et la disposition des toiles que j'ai admirées à Londres, comment sauriez-Yous si elles ne sont pas les ouvrages de quelques mauvais barbouilleurs? Est-il plus raisonnable maintenant que Parrhasius et Léonard de Vinci soient convaincus de la supériorité de notre compatriote sans avoir vu ses œuvres, mais pour en avoir seulement ouï parler?
F^N. Je ne pouvais pas faire apporter dans les enfers les tableaux que nous admirions en France.
S.-ÉvR. Vous pouviez ne pas traitée ce siget, c'est le conseil d'Horace * :
Et qus Desperat tractata nîtescere posse, relinquit.
Le silence à cet égard n'eût-il pas mieux valu que cette prétention absurde de faire juger des tableaux sur des ouidire ? Quant au mot qui termine le dernier de ces dialogues, et qui est là comme voire conclusion, je n'y comprends rien du tout. Poussin dit à Léonard : « Je ne vous cède, messieurs les modernes, qu'à condition que vous céderez aux anciens *. > Gomment avez-vous pu écrire une telle pensée? et qu'importe, je vous prie, que Léonard se mette au-dessus ou au-dessous des Grecs pour la comparaison qu'on fera de lui avec Poussin? Les rangs dans les beaux-arts ne sont-ils plus qu'une affaire de politesse? peut-on s'y passer la rhubarbe à la condition qu'un autre nous passera le séné ? Vous yous êtes trop hâté d'écrire ces petits entretiens.
Fén. J'en conviens volontiers et je le regrette.
S.-ÉvR. n y a d'autres questions plus graves encore où vous n'êtes pas plus à louer. Hercule et Thésée se disputent la prééminence. Après avoir énuméré leurs actions, le pre-