‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 41 sur 226 · Plutasch., Lysandre^ n" 17. — 2. ibtd · texte numérisé non relu

Plutasch., Lysandre^ n" 17. — 2. ibtd

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Mes pauvres compatriotes ne comprenaient pas grand'chose à tout cela. Leur respect superstitieux pour les anciennes coutumes leur faisait accepter ces combinaisons insensées. Bien plus, ils gardaient obéissance et respect à leur roi Agésilas, nouveau Gallicratidas^ avec un peu plus d'énergie et d'activité, incapable du reste de rien faire avec intelligence pour le bien de son peuple, et qui ne savait pas même obtenir l'estime des étrangers. Je n'ai pas à rapporter ici nos dissentiments, ni la jalousie qui lui poussa dans le cœur à mon occasion. Nous ne pouvions guère nous entendre, lui qui croyait à Tezcellence des anciennes lois, et qui voulait les suivre dans toute leur rigueur ; et moi qui y voyais la ruine et la mort de ma patrie, et qui les méprisais souverainement. Dans ces contestations, si les lois et le peuple étaient pour lui, j'ose dire que la raison et la vérité étaient de mon côté.

J'étais d'ailleurs si sûr de ma supériorité que je voulais que la royauté de Sparte fût dorénavant donnée aux plus dignes et aux plus capables, et non aux misérables rejetons d'une famille privilégiée K J'étais ainsi sur le droit chemin du trône, et j'aurais, je vous assure, illustré mon règne tout autrement que mes prédécesseurs.

Malheureusement l'ignorance et la superstition des Spartiates ne leur permettait pas de rien entreprendre sans avoir d'abord l'assentiment des dieux. Il fallait donc gagner les prêtres de Delphes et la Pythie, et les faire parler en ma faveur. Or, je trouvai dans cette tentative plus de difficultés que je ne l'imaginais. L'oracle se piqua, à mon endroit, d'une délicatesse pour laquelle j'aurais bien dû garder une bonne partie de ces trésors que j'avais autrefois envoyés à Lacédémone. Hélas 1 je ne les avais plus; et mon projet se trouva indéfiniment igourné, lorsqu'un événement bien com-

1. Diod., Hùt., XIV, 13, n« 2 et 8uiy.; Plutarch., Lyiand., n» 24.

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muiiy mais sur lequel on ne compte jamais, la mort, vint mettre un terme à mon ambition et à mes intrigues.

Ge fut après cela seulement que les Spartiates s'aperçurent du rôle que j'avais joué. Tout en me reconnaissant un désintéressement exemplaire, au moins en ce qui touchait à l'argent, ils ne purent se dissimuler que j'avais eu constamment en vue mon élévation personnelle. Mais ils ne reconnurent pas, et en cela ils m'ont fait tort, que j'étais le seul de leur pays qui, ayant vu clair, eusse osé secouer une législation stupide, et que les innovations que je méditais, si elles devaient m'ëtre utiles, leur étaient encore plus avantageuses qu'à moi, puisqu'elles sauvaient la patrie, la replaçaient au niveau du reste de la Grèce, faisaient jouir les citoyens d'une position plus agréable, et mettaient un terme à ces assassinats et à ces infanticides qui nous déshonoreront à jamais.

Syl. Je vous remercie, 6 Lysandre, des détails que vous venez de me donner; je vois maintenant que votre conduite a été parfaitement conséquente ; et j'aime à déclarer que les historiens qui ont rapporté vos actions sont loin d'en avoir porté le jugement qu'elles méritaient.

TACITE ET LÉVBSQIB'.

Tacite. Soyez le bienvenu parmi nous, Lévesque^.Oa m'apprend que vous avez composé une histoire romaine ; je pense que vous avez profité de mes écrits.

LévKSQUK. Je n'ai pas eu à m'en servir : mon histoire, n'embrassant que la royauté et la république, s*arrëte aux premières années du règne d'Auguste.

Tac. Je le regrette ; j'aurais été charmé de vous offrir quelques matériaux pour votre narration, et je me plais à croire que vous auriez reproduit beaucoup de mes jugements.

Lév. Beaucoup moins peut-être, ô Tacite, que vous ne le supposez.

Tac. Pourquoi cela, je vous prie? n'est-ce pas par là que je brille, et ne me regarde-t-on pas comme le plus profond des historiens?

1. Ce dialogue, qui a pour objet la partialité des historienB, en particulier celle de Tacite, a été inséré dans Vlnveitigateur, journal de Tlnstitut historique, numéro de novembre 1846. J'ai modifié trois ou quatre lignes; mais la signification générale du dialogue n*en est aucunement atteinte; et à moins d*ayoir les deux textes sous les yeux, on ne s'en apercevrait pas.

2. Mort en 1812, et Tun des membres ]^ plus distingués de TAcadémie des Inscriptions, auteur d*une Bittoire grecque et d'une Histoire romaine extrêmement estimables. On reconnaîtra, en lisant ce dernier ouvrage, que les idées qu'il exprime ici sont, sinon identiques, au moins conformes à celles qu'il a toujours soutenues. Voyez d'ailleurs les Aapporto et ditcuuiOM sur les pris décennaux,

Lt7. Pardonnez-moi. C'est la réputation que vous avez à peu près partout. Hais, je vous en avertis, l'opinion publique n*est une règle pour moi que quand je la trouve en tout conforme à ma raison.

Tac. Est-ce à dire que je n*ai pas votre approbation?

Lév. Vous l'avez pleine et entière pour diverses parties de vos histoires, pour plusieurs des qualités que vous y développez. Mais il s'agit ici des jugements portés sur les hommes et sur les faits : et pour vous parler avec toute franchise, je vous crois moins pénétrant que soupçonneux, moins profond que malveillant.

Tac. C'est la première fois qu'on me fait ce reproche.

Lév. Je ne dis pas non: mais la question est de savoir s'il est bien ou mal fondé.

Tac. Précisément : et c*est à la preuve que je vous attends.

LÉV. Je ne serai pas embarassé. Dites-moi, d'abord : la profondeur dans un historien consiste-t-elle à supposer toujours et d'avance le mal chez ceux qui sont au pouvoir, ou à démêler les bonnes intentions des mauvaises? à bl&mer cellesci, à louer celles-là ?

Tac Évidemment, il faut juger le bien et le mal, et louer ou blâmer selon les preuves qu'on a pu réunir.

Lév. Eh bien, selon vous, les motifs sont toujours mauvais, quoi que l'on fasse.

Tac. Vous plaisantez, sans doute?

Lév. Mon Dieu, j'ouvre le premier livre de vos Annales : Vous n'avez pas plutôt exposé, avec un talent de style auquel je me plais d'ailleurs à rendre hommage, les rumeurs qui circulaient dans Rome pendant la dernière maladie d'Auguste, que, passant à sa mort, vous insinuez que Livie pouvait bien l'avoir empoisonné. Sur quoi fondée, je vous prie, cetteaccusation ? Sur les bruits vagues d'un voyage du vieil empereur à rtle de Planasie, bruits tellement incertains que vous et Plutarque, racontant le même fait, vous ne vous accordez ni

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sur les noms, ni sur les circonstances importantes ^ Vous ajoutez, comme si cela faisait q[aelque chose à Taffaire, qu'on n'a jamais su si, lorsque Tibère vint à Noies, Auguste yiyait encore ou s'il était expiré^; et cette dubitation n'a d'autre but que de faire conclure au lecteur que Tibère est arrivé là tout à point pour achever de ses propres mains le crime commencé par sa mère. Yoilà certainement les imputations les plus odieuses. Que trouve-l-on sous elles? une supposition ftitile, suivie d'autres suppositions tout aussi gratuites.

Tac. Mais ne sont-elles pas toutes possibles ?

I^y. Gela ne suffit pas ; il faut qu'elles aient aussi quelque probabilité, et c'est ce qui leur manque. -Auguste avait alors soixante-seize ans* ; est-il étoânant qu'à cet âge une maladie devienne mortelle T Et quelle conditicm impossible vous aurait-il fallu, je vous le demande, pour vous abstenir de soupçonner un crime ?

Tac. Cela m'eût été fort difficile, j'en conviens.

Liv. Vraiment, je m'en doutais. Eh bien, notre Voltaire a souvent, dans ses histoires, rencontré, non pas seulement l'hypothèse, mais l'accusation précise d'empoisonnement. Faitil comme vous? L'admet-il tout d'abord? Non certes. Il la discute, et conclut souvent, comme au sujet de la mort de la princesse d'Angleterre, que la malignité humaine et l'amour de l'extraordinaire (tirent les seules raisons de cette persuasion générale. Il remarque qu'il y avait longtemps que Madame était malade d'un abcès qui se formait dans le foie ; que son mari, trop soupçonné dans l'Europe, ne fut, ni avant ni après cet événement, accusé d'aucune action qui eût de la noirceur, et qu'on trouve rarement des criminels qui n'aient fait qu'un grand crime. Ilsgoute que le genre

1. Tacit, Ânnal^, I, 3. 4; Platarch., De GarrulU., p. 607, lign. 65.

2. Suétone {Oetaio,, n* 98; Tiber., n* 21) et Velle (Ut 123| n« 3) disent positivement qu*il ^entretint un jour entier avec Tibère.

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