Annai., VI, 46, 50; Suéton., Ttber., n
2. Annal., m, 6, 7, 10. — 3. ihid., U, 33; III, 33, 34, 52, 53, 54. 4. Annal., III, 60 i 63; IV, 14.
76 TACITE ET LËYESQUE.
Id c'est un comédien qu'on accuse d'avoir profané le nom d'Auguste, en se paijurant. C'est aux dieux,dit Tibère, de venger leurs propres injures ; et il écarte ainsi un procès odieux autant que ridicule. Une année, le Tibre, enflé par des pluies continuelles, inonde la partie basse de la ville; Asinius Galius, bien digne du premier de ses noms, propose, pour y remédier, de consulter les livres sibyllins. Tibère, un peu mieux avisé, charge tout simplement deux sénateurs d'exa-miner s'il est possible d'empêcher les débordements du fleuve. Une autre fois, un tribun fait son rapport au sénat sur un livre qu'un certain Caniuius Gallus voulait faire placer parmi ceux de la sibylle. Le sénat accorde cette demande. Tibère seul, en homme de bon sens, fait renvoyer ie tout à l'examen des quiodécemvirs, en s'appuyant sur des raisons de critique historique et littéraire tellement évidentes que la proposition fut immédiatement enterrée^
Il montre dans ses propres affaires et dans celles de sa famille la même modération, la dième grandeur d'&me. Il s'oppose à ce qu'on lui dresse des statues, qu'on lui élève des temples. Il déclare qu'il p'est qu'un homme comme un autre, que sa gloire sera d'avoir bien gouverné et assuré le bonheur du peuple. Il revient sur ces idées dans des entretiens particuliers, ce qui ne peut laisser aucun doute sur sa bonne foi. Et vous. Tacite, fidèle à ce parti pris de le bl&mer toujours, vous rapportez avec complaisance, et sans les combattre, les raisons malveillantes que cherchaient & cette dé* termination tous ceux qui étaient, comme vous, incapables de comprendre ce qu'elle avait de supérieur *.
Tac. Vous me traitez bien durement, ce me semble. Qu'aije fait là, je vous prie, que de rapporter les bruits qui couraient, et en même temps le jugement que les Romains faisaient de l'empereur T
1. Annal., î, 1b, -76} VI, 12. — 2. Ihid., IV, 3S; Saeton., Tiber., n'
Lév. Le jugement de ceux qui ne Taimaient pas et qui soupiraient après sa chute, parce qu'elle leur aurait rendu leur ancienne importance ; et c'est pour cela que, selon moi, vous n'avez été là dedans que l'écho d'un parti, et non l'interprète de la vérité. Suivons, du reste, encore Tibère dans quelques-uns de ses traits. La victoire de Germanicus sur les Germains ne l'éblouissait pas ; il sentait bien qu'on s'épuisait en batailles inutiles. Il rappela Germanicus à Rome, afin de faire reposer l'empire; et, bien entendu, vous lui en faites un crime. Il étouffa de même trës-promptement la révolte des Eduens et refusa le triomphe qu'on lui décernait ^ Le sénat courait au devant de ces honneurs extrêmes à rendre soit à lui, soit aux princes ; Tibère les réduisait toijyours à ce qu'il y avait de raisonnable *.
Tac. Je l'ai moi-même fait remarquer.
Ltv. Oui ; mais en insinuant que c'est chez lui défiance» jalousie, haine même de. ses proches et de ses enfants. Je ne finirais pas si je voulais rappeler tout ce que vous faites supposer de sa tyrannie. Les jugements les plus contradictoires ne vous coûtent rien, pour peu que vous disiez du mal de lui. Ten ai donné déjà quelques exemples. Vous l'accusiez tout à l'heure de bassesse d'&me parce qu'il ne voulait point de temples ni d'autels*; mais qu'il vjenne dans le sénat se féliciter de ce que les dieux ont donné deux jumeaux à son fils Drusus : ce serait pour tout autre une joie bien naturelle dans un aïeul : c'est, selon vous, vanité, forfanterie, envie de se faire honneur de tout, même des dons de la fortune ^
Agrippine se fait un jour général d'armée ; elle visite les soldats dans leurs tentes, leur tient des discours, leur adresse des remerciements. Tibère ne peut approuver une conduite inconvenante sous tous les rapports, et certainement dan-
1. Annal,, II, 26; III, 47. — 2. Ibid,, I, 14, 72; II, 87; III, 35; IV, 17, 37; V, 2; VI, 2, 3. — 3. IM,, IV, 38. - 4. iWd., II, 84.
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gereuse pour ravenir. Selon vous, il était jaloux d'Agrippine, comme il Tavait été de Germanicus à l'occasion de ses guerres de Germanie^
En suiyant toujours votre idée, quand ce jeune prince vient à mourir, Tibère s'est trouvé déchargé d'un grand poids, et personne n'ignorait qu'il dissimulait mal la joie que lui causait cette catastrophe. Vous supposez même gratuitement que c'est lui qui a empêché Antonia, la mère de Germanicus, de prendre part à la cérémonie des obsèques '. Cependant il vient un temps où il faut marier les filles de Germanicus et d'Agrippine : c'est Tibère qui se charge de les pourvoir; il le fait avec toute la sollicitude d'un père, et un tel succès que vous ne trouvez pas de mal à dire de ses choix*. Mais vous ne réfléchissez pas que cela seul détruit toutes vos insinuations précédentes, et que s'il eût été vraiment ennemi de ses neveux, 11 n'aurait pas si bien marié leurs enfants.
Et plus tard, quand il s'agit de nommer son successeur, il y a trois héritiers en présence : l'un est son petit-fils : c'est celui qu'il aime le plus, mais il est encore dans l'enfance. L'autre, qui fut depuis l'empereur Claude, est le frère de Germanicus : c'est un homme d'un flge mûr et en qui Tibère a reconnu de bonnes qualités ; mais la faiblesse d'esprit de ce prince idiot ne permet pas de s'y arrêter. Le troisième, Calus Caligula, est le fils de Germanicus et d'Agrippine : c'est lui que Tibère choisit, parce qu'il lui paràtt le plus propre à gouverner les Romains^. Je laisse ici de côté toutes les circonstances romanesques que vous ajoutez sur ce qui s'est passé à cette époque dans l'intérieur du palais, circonstances que personne assurément n'a pu savoùr avec certitude, mais qu'on a répandues dans le peuple et que vous avez avidement recueillies. Il résulte toujours de votre récit que cette haine
1. iiiifMi*., 1, 69; II, 26. — 2. Ibid,, Ul, 2, 3; IV, 1. — 3. !bid., IV, 75; VI, 15. — 4. /Wd., VI, 46.
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profonde et cette jalousie mal dissimulée de Tibère contre Agrippine et Germanicus, aboutissent à bien établir leurs filles et à laisser le trône à leur fils.
Tac. Mais Néron et Drusus» les deux aines de Gaïus, étaient morts.
Lév. Gela ne détruit pas ce que je viens de dire. Tibère, d'ailleurs, n'y était pour rien. Il avait, lorsqu'il perdit son fils, recommandé ces deux jeunes gens au sénat dans les termes les plus paternels ; plus tard, ils se laissèrent aller, selon vous, d'après les intrigues de Séjan, et plus probablement par les conseils de leurs faux amis, ou les instigations de l'ambitieuse Agrippine, leur mère incorrigible, à des espérances coupables, à des manœuvres séditieuses. Il fidlut les dénoncer au sénat, qui les aurait sans doute traités avec rigueur, si Tibère n'était encore intervenu pour s'opposer à la peine de mort*. Je sais que l'on a dit depuis qu'il les avait fait assassiner, ou empoisonner, ou mourir de faim K Mais cette accusation n'a pas la moindre raison. Un fou seul peut se charger lui-même de tout l'odieux d'un meurtre, lorsqu'un tribunal est là tout prêt et qu'il n'y a qu'à le laisser faire pour se débarrasser de ses ennemis. Je suis toi]ùour8 étonné, je vous l'avoue, de votre propension à supposer des crimes sans vous inquiéter s'ils ont quelque apparence. J'ai lu avec soin tout ce que vous dites des délations et des nombreuses condamnations rendues sous ce règne. Bb bien, partout je vois que Tibère s'efface; il prévient seulement le sénat, comme c'est son devoir. Celui-ci juge; et les accusés, la plupart du temps, oe tuent eux-mêmes. Quand Tibère intervient, c'est souvent pour adoucir la peine ou pour restreindre dans de justes limites le crime de lèse-miyesté'.
1. Ànnal.y IV, S, 12, 16, 69, 60, 67; V, 4, 6. — 2. lUd., VI, 23, 26. 3. Annal., I, 74; II, 29, 31; lU, 50, 51, 69; IV, 15, 19, 35, 60, 70; V, 3, 6, S; VI, 6 et suiv.
Voulez-vous enfia que je tous dise Timpression que fait sur moi la lecture de votre histoire?
Tac. Vous me ferez plaisir.
LÉv. Je vois dans tous les patriciens condamnés (car ce sont toujours des patriciens, ne l'oubliez pas) autant de conspirateurs en permanence ; et la suite de Tbistoire romaine ne nous confirme que trop dans cette opinion. Ces ambitieux» sous le prétexte, toujours séduisant pour la multitude, de ramener l'antique liberté, voulaient recommencer ce que Brutus et Gassius avaient exécuté contre César. Pour reconstituer cette horrible oligarchie romaine et se partager les dépouilles du peuple, comme ils l'avaient fait si longtemps, ils étaient tout prêts à renverser le trône, en écrasant sous ses débris la famille impériale entière, et ceux mêmes de leur ordre qui avaient accepté franchement le gouvernement d'un seul. Us ont donc noué des intrigues partout, jusque dans la famille de l'empereur. Us ont vanté comme l'espoir de la république, non pour leurs vertus ni leurs talents réels, mais pour le parti qu'ils en comptaient tirer, ceux dont ils croyaient pouvoir, en cas de besoin, se faire des drapeaux ou des chefs. La faiblesse ou la folie des successeurs de Tibère jusqu'à Vespasien a donné libre cairière à leur ambition ; et vous, Tacite, vous avez été, non pas leur complice, mais la dupe de leurs belles paroles ou de ce prétexte de liberté qu'ils mettaient en avant. Les ambitieux de tous les pays se ressemblent. Nous avons vu à l'œuvre depuis vingt ans quelques-uns des nôtres, lesquels nous ont fait bien comprendre ce que pouvaient être ceux des Romains. Ils ont pourtant, Dieu merci 1 après avoir ruiné la France, été vaincus à leur tour. Un prince habile nous gouverne aujourd'hui ; il a passé par le consulat avant d'arriver au trône. Dès lors on comprit que cette agitation perpétuelle qui âusait la force des ennemis de notre liberté allait bientôt finir. Aucun moyen n'était aussi sûr que l'assassinat pour nous rejeter dans le
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gouffre des révolutions ; on eut recours à Tassassinat, et la fameuse machine infernale fut le couronnement et le chefd'œuvre de ces tentatives désespérées, faites au nom de la liberté pour ceux qui la haïssent le plus. Le résultat bien connu de ce crime a été d*irriter profondément Napoléon contre tous ceux qu'il croyait, à tort ou à raison, capables d'employer de nouveau les mêmes armes contre lui. C'est justement ce que pensaient les empereurs romains, ceux du moins qui ont eu quelque habileté, quand ils se voyaient entourés de patriciens et de consulaires, toujours prêts à prendre part à toutes les révoltes, et même à les tuer pour s'élever sur leurs ruines*
Supposez maintenant que la machine infernale eût réussi, ou que peu de temps après la punition du crime, Napoléon eût été remplacé par un gouvernement très-faible : l'auteur principal et ses complices auraient été nommés, dans le premier cas, les sauveurs de la liberté, ou les derniers des républicains^ comme Brutus et Gassius les derniers des Romair^s; dans le second, ils eussent été les victimes de leur patriotisme. Ce sont aujourd'hui tout simplement des scélérats, comme vous rappelez vous-même que beaucoup de Romains nommaient les meurtriers de César ^
La supposition que je fais ici pour nous est précisément l'histoire de ce qui s'est passé à Rome. L'hérédité n'existait pas : le pouvoir fut toujours chancelant, l'esprit public variable; les intrigants avaient beau jeu; ils en ont profité. Ils ont su))primé les preuves ou les détails de leurs criminelles tentatives, en élevant aux nues les motifs de leurs auteurs. Vous avez accepté leurs rapports de confiance, et les avez présentés tons comme les victimes d'une tyrannie, non-seulement cruelle (ce qui pourrait, jusqu'à un certain point, se concevoir), mais crédule, irritante, insensée en un mot : ce