‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 47 sur 226 · nfioJ.^lV · texte numérisé non relu

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8S TACITE BT LÉVESQUE.

qui ne s'accorde aucunement avec le bien que nous savons, ni surtout avec le mal que tous nous dites de Tibère* A vous entendre, ce serait toujours pour des mots insignifiants, pour quelques mauvais vers, pour une plaisanterie hasardée, pour une louange intempestive, qu'on les aurait mis à mort. Vous oubliez que Tibère, non plus qu'Auguste, non plus que Domilien, n'était pas un imbécile ; qu'il avait formellement déclaré n'être pas curieux du tout de se faire gratuitement des ennemis ; et pourtant, si l'on admet vos jugements, c'est à cela qu'il aurait passé sa vie, tuant pour le plaisir de tuer, sans nécessité cooune sans justice.

Tac. Je n'ai pas dit cela précisément.

Léy. Vous le faites entendre partout, et si bien que, conune on vous a cru sur parole, Tibère est devenu, mieux qu'un tyran, la tyrannie personnifiée. Cette opinion s'est répandue d'autant plus facilement en France, que pendant longtemps notre noblesse a joué auprès de nos rois le même rôle que les patriciens auprès des empereurs ^. Les grands ont donc fait peindre . conune d'abominables meurtriers les véritables pères de la patrie , c'est-à-dire les rois ou les ministres qui ont voulu les plier, comme tout le monde, au joug de la loi : Louis XI d'abord, et surtout Richelieu; jusqu'au Régent, enfin , qui n'a pas voulu gracier un noble comte, convaincu d'assassinat prémédité et suivi de vol. Heureusement qu'aujourd'hui les procédures ne se perdent pas conune de votre temps, et nous y trouvons la preuve que les vrais tyrans ont

1. Yoy. par exemple VEsprit de la Fronde par de Maill^ (5 vol. m-t2); ce livre porte un cachet de vérité ineffaçable , et Ton est confondu de la profonde scélératesse de tous ces princes, de ces maréchaux, de ce coa4iuteur, de ces parlementaires, de ces nobles de tout degré qui n'hésitaient pas à tuer, à piller, à voler, à allumer, en un mot, la guerre civile, pour soutenir ou augmenter des privilèges acquis aux dépens du peuple et de l'autorité royale.

été , chez nous comme à Rome , ceux qui n'hésitaient pas à jeter Tempire dans les bouleTersements et les massacres pour sauver leurs privilèges ou en acquérir de nouveaux. Or, si vous y Tacite , vous aviez eu à écrire et à juger un des faits que je vous cite, et qui ont dans notre histoire une grande importance, quel parti auriez-vous pris ?

Tac J'aurais, comme autrefois, défendu la liberté.

liv. Sans doute : mais laquelle? Il y en a deux en présence : Tune, réservée à un petit nombre de puissants, et qui n'est le privUége de quelques-uns qu'aux dépens de tout le peuple; et l'autre, qui, tout en reconnaissant des différences de position et de fortune, soumet néanmoins tout le monde aux mêmes lois.

Tac. Tout le monde absolument !

Lév. Absolument. Le général d*armée et le fermier, le savant et le laboureur, comparaissent devant le même tribunal , sont astreints aux mêmes obligations , payent les im* pdts proportionnellement à leur fortune, peuvent, s'ils le veulent , marier leurs enfants, sont également protégés pour leur culte.

Tac. Et les anciennes familles î

Lév. Les anciennes familles vivent comme les autres, ou de leurs richesses acquises, ou de leur industrie actuelle, ou des fonctions publiques qu'elles peuvent remi^ir.

Tac. Et elles se contentent de cette position?

Ltr. 11 faut bien, s'il vous plaît, qu'elles s'en contentent* Du moins, si leur mécontentement les pousse jusqu'au crime, on juge les plus hauts barons comme les derniers des accusés. Le même jury ou le même conseil de guerre décide de leur sort. L'échafaud est le même pour les nobles et les roturiers. Ce n'est pas d'aussi bon ton que de recevoir un poignard de sos amis, ou de se faire ouvrir les veines dans un bain.

Tac. Ha foi, je vous avoue que j'aurais été fort embar-

rassé; je ne me fais pas & l'idée que des familles patriciennes n'aient pas de privilèges ^*

LÉY. C'est là que je voulais en venir, et vous voyez que je vous ai bien lu. Oui , vous avez soutenu partout les préjugés les plus rétrogrades. Constamment dédamateur, vous ne voyez de bien que ce qui fut autrefois, et il suffit qu'une coutume soit ancienne pour que vous l'admiriez sans aucune mesure. Incapable de comprendre le mouvement des esprits vers un ordre de choses plus juste et plus heureux, vos regrets vous reportent sans cesse aui temps des Fabius et des Scipion y voire des Marins et des Sylla ; et vous avez en abomination les héritiers de la puissance et des vues de Jules César, bien qu'ils soient les meilleurs représentants de l'esprit nouveau et répondent seuls aux désirs du peuple. Rien ne vous coûte alors pour les noircir : les insinuations malveillantes, les réticences perfides, le blâme direct ou indirect, la calomnie avouée, et même absurde, vous employez tout contre eux. Vous n'allez pas peut-être aussi loin que Suétone ^ qui ramasse sur la. vie de Tibère à Gaprée les anecdotes les plus odieuses et les plus inadmissibles ; mais dès qu'il s'agit de lui, les mots chez vous perdent leur signification , comme les faits changent de nature.

Asinius Gallus se laisse mourir de faim dans sa prison : c'est plutôt , selon vous , qu'on lui a refusé les aliments. Puis, César étant consulté si l'on pourrait lui rendre les honneurs funèbres, ne rougit pas^ dites-vous, de le permettre '.

1. Quelques personnes dont je respecte beaucoup le jugement, après avoir entendu ce dialogue, m'ont reproché d'avoir donné à Tacite un rôle indécis, de ne l'avoir pas fait se défendre avec plus de chaleur et d'assurance. Ce reproche est juste; mais je ne vois qu'un moyen de l'éviter : c'est de donner dés l'abord à Tacite ce caractère de fauteur de raristocratie, auquel j'arrive ici, c'est-à-dire de supposer démontré ce qui est en question. Je n'ai pas cru pouvoir le faire.

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