Voyez nos Thèses de critique ^ nMI, p. 168 à
100 l'influence d'dn roi.
L'action d'un souverain puissant et ferme est incontestable : mais il y faut bien distinguer ce que produit sa force matérielle, c'est là le phénomène qu'on pourrait nommer physiqvs; et le résultat de son influence sur les esprits, ce qui est le vrai phénomène moral, le seul qui puisse intéresser le philosophe, et dans lequel Soullé me parait avoir confondu l'autre.
Ainsi sous Henri ni» sous Louis XIII, sous la Fronde et dans notre Révolution de 89 , on compte selon notre auteur, beaucoup de caractères originaux, beaucoup d'individualités puissantes. Sans doute, ce sont des temps d'anarchie ; vingt chefs de parti s'élèvent, et conmie ils sont tous à peu près égaux en force, on est obligé de s'occuper de tous. Sont-ils pour cela des hommes remarquables ou vraiment supérieurs ? C'est une question que Soulié, s'il eût vécu jusqu'en 1848, aurait trouvée résolue par les faits dans un sens tout contraire à l'opinion qu'il émet ici. Nous avons vu alors une foule de gens portés à la tête des affaires, et plus ou moins chefs de parti ; c'étaient MH. Arago, Armand Marrast, Lamartine, Bûchez, Pages, Ledru-Rollin , Gaussidière, Sobrier, Blanqui, Barbes, etc. Dans cent ans, on dira peut-être comme nous le disons aujourd'hui des Danton, des Robespierre, des Saint-Just : « Voyez quelles individualités puissantes et pour l'histoire et pour le drame. > Eh bien 1 non, ces prétendues supériorités n'étaient au fond que des médiocrités (j'entends en politique ; je ne conteste pas leurs mérites dans d'autres parties). Tous se sont montrés complètement incapables, à ce point qu'on a pu s'étonner que la confiance d'une partie du public se soit, même pour peu de temps, attachée à quelqu'un d'entre eux^
Les soi-disant grands hommes de la Ligue et de la Fronde
1. Je trouve dans les Patse- temps d'un reclus ^ ouvrage posthume de Briffaut, de rAcadémie française, une appréciation toute semblable de nos grands révolutionnaires de 93 et de 1848. Voyez le Réveil du 13 février 185S.
n'étaient pas autre chose. Les temps, les mœurs, les opinions avaient changé sans doute ; et de là, la différence de couleur qu'on remarque facilement entre ces deux époques comme entre les républiques de 93 et de 48. Au fond c'est toujours la même chose, je veux dire des hommes médiocres que les circonstances, leur esprit remuant, ou une certaine facilité d'élocution mettent par hasard à la tête de petites factions composées d'hommes plus médiocres qu'eux encore. Chacun tire à soi la couverture le plus qu'il peut. L'histoire tient note de leurs efforts, et plus tard Timagination en fait autant de grands hommes, quand la raison n'y voit que des ambitieux vulgaires. >
Au bout d'un certain temps oh se lasse des maux infinis qu'ils répandent sur le pays. Une dernière faction se forme« dont le chef légitime ou non, renvjbrse les autres, s'empare do pouvoir, et met à la raison tous ces petits potentats, trop heureux de sauver ce qu'ils ont acquis par une obéissance servile au pouvoir nouveau. Le prince ou ses ministres ramènent l'ordre dans les affaires, impriment une allure régulière à l'administration, font nr^rchér tous leurs employés du même pas et dans la même directipn. Kst-ce le siècle qui a pris alors une couleur uniforme? IPoint du tout. C'est le gouvernement qui est rentré dans ses voies et qui ne se laisse plus déchirer par ses propres agents.
n importe donc de ne pas confondre ce qu'on nomme le siècle^ c'est-à-dire tous les individus alors vivants, et considérés dans ce qu'ils peuvent également faire ou ne pas faire, avec le gouvernement^ qui n'est qu'un système de rouages et de ressorts destiné à faire marcher la société humaine d'une façon conforme à ses intérêts naturels, et où par conséquent l'individualité ne peut se montre; que quand il y a partout ' le plus grand désordre.
Vous voyez déjà à quoi se réduit en grande partie la pro- I position de Soulié pour ce qui tient au gouvernement : c'est
qu'un pouvoir intelligent et fort met toujours de l'ordre dans les aiSaires ; et qu'un pouvoir faible et disloqué n'y peut pas réprimer le désordre. C'est là une vérité banale, qui ne méritait guère les termes ambitieux qu'emploie le romancier. Passons à ce qui ne dépend pas directement de la volonté du souverain, c'est-à-dire qui ne fait pas partie de l'administration, ou qui ne concourt pas à gouverner le pays. Là, pour certaines choses, l'influence du prince, quand il est riche et puissant, peut être très-grande et n'appartenir encore qu'au phénomène physique que j'ai distingué tout à l'heure. Il a, par exemple, entre les mains les finances du pays entier ; il peut lesemployer dans telle ou telle direction. Les hommes qui obéissent à cette impulsion sont-ils pour cela soumis à l'influence morale du prince * ? Point du tout : ils veulent gagner de l'argent, et suivent les goûts de celui qui le distribue. Par exemple Louis XIY avait des tendances élevées ; il aimait la grandeur en tout. Les peintres, les sculpteurs, les architectes dont les idées répondaient aux siennes avaient seuls le bonheur de lui plaire et le privilège d'être employés. Alors on construisait Versailles, Thôtel des Invalides, le grand Trianon. On agrandissait les Tuileries, on les joignait au Louvre. Louis XY n'avait ni les qualités ni les prédilections de son bisaïeul. Les petites maisons, les jolis boudoirs, le petit Trianon, c'était là ce qu'il aimait. Jugerons-nous le siècle entier par les travaux que ces deux rois ont fait faire ? Croirons-nous qu'au xvii* siècle, tout le monde voulait le grand, parce qu'il était dans le goût de Louis XIY ; et qu'au xvm*, tout le monde aimait le petit, le mignon, parce qu'il était dans celui de Louis XY ? Non, assurément, puisque nous voyons que les maisons, les hôtels construits par les seigneurs et les riches dans le siècle dernier, égalaient
1. M. Th. Gauthier, dans ses Grotesques (n* X, au commencement), exagère l'influence de Louis XIV sur les arts, comme Soulié exagère son influence sur les mœurs.
au moins en grandeur et en magnificence ceux du règne précédent.
Ce qu'il y a de vrai là-dedans, c'est que ces princes ont employé leurs richesses de la façon qui leur convenait, mais qu'on ne peut rien conclure de là pour leur siècle ; et que si Ton veut connaître celui-ci, il faut étudier les individus à qui leur position permettait de ne pas subir l'action directe du souverain, les théologiens, par exemple, les philosophes, les gens de lettres, les artistes qui travaillaient pour eux-mêmes ou pour des particuliers.
Considérez le temps de Louis XTV sous ce nouveau jour et voyez s'il manque d'originalité. Est-ce queBossuet n'avait pas sa personnalité bien caractérisée et indépendante du roi ? Est-ce que Fénelon, est-ce que la Fontaine se sont modelés sur Louis le Grand ? A un rang inférieur, est-ce que Hamilton, est-ce que Sénecé qui le premier tirait des contes charmants de nos vieux fabliaux, est-ce que Malebranche et d'autres ne se sont pas livrés à leur propre génie ? Arnault, Pascal et tous ceux qui tenaient à Port-Royal se sont-ils aussi complètement soumis au joug qu*on veut bien nous le dire 1 Si Lebrun, si Mansard suivaient exactement les goOts du roi, en était-il de même de Lesueur et de Poussin T L'assertion de Soulié est donc beaucoup trop générale. On ne peut méconnaître l'action d'un prince puissant sur tout ce qui se rattache à sa domination ; il ne faut pas non plus l'exagérer ni supposer que rien n'échappe à cette influence.
Ce qui est dit du grand empereur ^ comme ce qui est dit du grand roif n'a aussi qu'une vérité relative, c II absorba, diton, dans le cours impétueux de son règne, les restes déjà dégradés de la Révolution. » — Sans doute, c'est-à-dire qu'il ne laissa pas subsister le désordre, et qu'il ne consentit à employer ceux qui avaient plus ou moins participé aux troubles de la République, qu'autant qu'ils avaient le bon esprit de s'en repentir et de chercher le repos dans l'obéissance.
« A part lui, il n'y eut plus de grandes figures que celles qui lui ressemblaient le plus. » — Distinguons. Gela est vrai si, par ressembler, on entend suivre ses vues, ne pas se soulever contre lui : et c*est ce qu'obtiennent tous les princes qui ont avec la force un peu d'intelligence et de conduite. Si Ton veut dire avoir des facultés analogues quoique inférieures aux siennes, aimer les mêmes choses, les juger d'une manière semblable, c'est une pure imagination. Personne ne ressemblait à Napoléon parmi ceui qui eurent sous son règne des positions extrêmement élevées ; je veux dire que ceuxlà devaient avoir et avaient en effet, des connaissances et des qualités très-différentes de celles du maître. Est-ce que Tronchet et Portalis qui préparaient le Gode civil, est-ce que Fouché qui dirigeait la police, est-ce queTalleyrand qui représentait notre diplomatie ressemblaient en rien à l'empereur? ils s'accordaient avec lui ; c'est bien évident ; mais chacun dans sa partie en différait autant que Golbert de Louis XIV et Sully d'Henri IV.
Enfin, « dès qu'il fut tombé, ce fut une déroute complète, ce ne furent plus les hommes d'autrefois. » — Erreur à tous égards, malgré l'opinion populaire qui accepte et favorise cette croyance. Un système opposé succédant au régime de l'empire, les fonctionnaires qui s'étaient modelés sur l'empereur, qui voyaient en lui l'instrument de la Providence, durent ou se modifier ou s'éloigner. Rien, certes, n'est moins surprenant; et la prétendue dérotoe complète ne représente ici qu'un changement de front devenu nécessaire.
Mais, dit-on, « tous ces généraux, si grands sous Bonaparte, ne furent plus rien. > — Sans doute: ils brillaient dans la guerre ; quand on ne la fit plus, ils furent comme des comédiens sans emploi. C'étaient toujours les mêmes hommes, mais qui ne pouvaient plus jouer leur rôle. On s'en était oc- CQpé longtemps, aijyourd'hui on n'en parlait plus : il n'y a pas d'autre différence.
Voilà comment, en reconnaissant pour vrais les mêmes faits généraux, Soulié d'une part, avec la masse du peuple, de Tautre les philosophes, se séparent sur l'explication à en donner. Écoutez les romanciers et ceux qu'ils traînent à leur suite : un homme régit l'Europe, non pas grAce aux circonstances qui ont fait son pouvoir et au parti qu'il a su tirer de sa position, mais par une sorte de vertu interne ou inhérente à sa personne qui fait que les choses n'arrivent pas pour lui comme pour les autres, ou que l'univers suit en sa faveur une marche toute particulière et qu'il serait impossible de reconnaître ailleurs. S'il vient à tomber, c'est de même le monde entier qui se renverse et qui ne sait plus à quoi se raccrocher pour vivre.
L'homme sensé n'abandonne pas ainsi son intelligence ; il ne prostitue pas son admiration devant un fétiche ; il sait que les plus grands hommes ne sont jamais que des hommes ; il ne leur attribue donc que des qualités ou des actions humaines, et cherche, l'explication de ce qui se passe auprès d'eux, non pas dans une énergie propre, une puissance personnelle illimitée qui en ferait véritablement des dieux, mais dans l'état même des choses, dans les conditions et l'étendue de leur influence.
Gela frappe moins l'imagination sans doute, mais l'esprit, mieux éclairé, est sur la voie de la vérité ; là comme ailleurs, c'est un avantage qui mérite bien qu'on se donne un peu de peinef pour l'obtenir.
RËPUBLIGAMS