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Tonsuré. C'est vous, rnooseign^ir : je ne m'attendais pas, il y a quelques jours, à vous suivre de si près ici-bas.
H. Affrb. Qui étes-YOus, mon ami ? Et que signifie cette ceinture rouge et cette blessure qui saigne encore?
Tons. Je suis, monseigneur, un des élèves que vous entreteniez dans vos séminaires. Je n'avais pas de goût pour la vie ecclésiastique : je me suis bâté, dès que je l'ai pu, de sortir de vos écoles. Les événements et sans doute aussi mes dispositions particulières m'ont jeté dans un parti ardent dont cette ceinture rouge est le symbole. Vous savez ce qu'il a fait, il y a à peine un mois. Quant à la blessure que vous remarquiez tout à l'heure, elle vous montre que je ne suis pas resté inactif pendant le combat. J'étais, en effet, sur une barricade où j'ai trouvé une mort moins glorieuse que la vôtre, si vous voulez, mais de la même nature.
Affre. Eh quoi I vous , un de nos élèves , un de nos enfants, vous avez porté les armes contre votre patrie, nonseulement contre le gouvernement établi, mais contre vos
1. Ce dialogue, qu'on reconnatt dans le texte avoir été de fort peu de jours postérieur aux journées de juin 1848, a été composé vers le même temps. Quoique j'y donne la supériorité au socialiste, on aurait grand tort de croire que mes sympathies sont de ce côté-là. C'est une thèse soutenue, et Toilà tout
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pères spirituels que vous voyiez dans le parti opposé prêcher partout la paix et la fraternité T
Tons. Votre Graodeur me trouvera bien plus coupable encore quand je lui aurai dit que je n'étais pas loin d'elle lorsqu'elle s*est présentée aux insurgés, et que c'est sur le signal que j'ai donné qu'a été tiré le coup qui l'a fait descendre au tombeau.
Affrs. C'est vous 1 ah! il est vrai que j'étais loin de m'attendre à un tel aveu, et l'idée qu'un crime pareil a pu être commis par un de mes anciens.élèves est, je vous le déclare, la plus vive douleur que j'aie ressentie depuis longtemps.
Yatsivcour. Monseigneur, l'ingratitude est de tous les états. A Dieu ne plaise que je m'appesantisse sur le passé, et que je revienne sur un tort que vous avez noblement expié ! Mais enfin si vous êtes justement indigné qu'un jeune homme élevé par vous ait tiré ou fait tirer sur son bienfaiteur, croyez-vous que les hommes attachés à Louis-Philippe ne vous aient pas vu avec peine donner, le surlendemain de sa chute, l'exemple d'un abandon imité aussitôt par tout le clergé ? La prière pour la république substituée à la prière pour le roi, quand celui-ci n'était pas encore sorti de France et avait besoin des secours d'en haut pour échapper à tant de dangers, a blessé bien des cœurs.... Mais j'ai peut-être tort d'insister, quand je vois que vous avez été payé plus mal encore de vos bons soins et de votre bienfaisance que Louis- Philippe de sa tolérance et de sa justice.
Affre. Vous m'excuserez, monsieur Vatencour, si je n'accepte en aucune façon le blâme que'vous jetez ici sur moi. Je nie d'abord la parité des situations. Je ne crois pas qu'on puisse assimiler un prêtre qui reçoit du Saint-Père, sur la présentation d'un roi, le gouvernement spirituel d'un diocèse, à un enfant élevé par un évêque dans ses séminaires. L'évêque est pour l'enfant un second père qui n'a pas moins de droits à sa reconnaissance que celui que la nature lui a donné; et
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quelle que soit celle que vous croyez due au prince qui in*a nommé archevêque, je ne pense pas qu'elle aille aussi loin que celle d'un enfant pour celui qui le nourrit, l'entretient, l'instruit et le prépare à un état honorable.
Yat. Ce n'est pas non plus ce que j'ai voulu dire.
Affre. L'objet de cette observation n'est pas d'affaiblir le moins du monde ma gratitude à l'égard du roi Louis-Philippe. Quoique nous n'ayons pas toujours été d'accord sur ce qui touche aux relations du spirituel et du temporel, je n'ai jamais oublié ce qu'il avait fait pour moi ; qu'il m'avait confié le siège le plus important de toute la France, à moi qui ne comptais pas encore parmi les princes de l'Église ; et j'ai tâché, pour lui en témoigner toute ma reconnaissance, de me montrer digne de la haute position qi||il m'avait faite. Je dirai même que, au moment de la mort, si quelques pensées mondaines venaient encore toucher mon esprit, j'étais bien aise d'emporter en mourant la confiance que l'archevêque nommé par lui n'avait pas fait déshonneur à son choix.
Yat. Oh! assurément, monseigneur, tout !e monde vous a rendu justice à cet égard. Si quelques nuages s'étaient élevés sur vous à l'occasion d'une volte-face trop rapide, il n'y a eu qu'une voix sur votre dévouement à l'ordre et sur' le beau caractère que vous avez montré quatre mois après.
Affre. Maintenant j'iiborde la véritable question, celle de ce revirement que vous avez trouvé trop prompt, vous et beaucoup d'autres, je le sais. Yous oubliez où nous en étions alors, où en était la société ; que la démagogie la plus fougueuse triomphait dans la ville ; que la surprise qui avait mis la puissance aux mains d'une faction, ne laissait plus subsister aucun pouvoir régulier. Que pouvait faire le clergé? Lutter contre la force? impossible. Maudire la puissance actuelle? c'était vouloir nous détruire nous-mêmes sans utilité pour personne. Ne valait-il pas mieux l'adoucir en la bénissant, et plus tard peut-être la diriger? C'est ce que j'ai fait,
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OU plutôt ce que nous avons fait : car ne croyez pas que cette résolution ait été prise par moi tout seul. Mes conseillers y sont pour leur part ; et je suis persuadé aujourd'hui encore que nous ne pouvions rien faire de mieux que ce qui m'a été reproché par quelques amis du roi qui ne pouvaient connaître nos motifs.
Yat. Soit : je n'opposerai rien à cette déclaration ; je suis trop heureux de la recevoir.
Tons. A mon tour, maintenant, monseigneur. Que vous me reprochiez mon ingratitude, je le conçois : les apparences sont contre moi. Je puis vous dire cependant avec vérité que cette ingratitude n'était pas dans mon cœur. Dieu m'est témoin que si, dans une autre circonstance, il eût fallu donner ma vie pour sauver la vôtre, je n'aurais pas hésité. Mais les choses ne se présentent pas ainsi. Dans une bataille, les chefs ne sont pas maîtres de sauver leurs amis combattant dans le camp opposé. J'ai subi la nécessité des circonstances, je ne les ai pas fait naître.
Affre. Très-bien; il ne faut plus maintenant qu'expliquer le parti même dans lequel vous combattiez : car vous avouerez que c'est une triste excuse que celle d'un chef de brigands qui rejetterait sur la nécessité de son commandement le meurtre de ses amis. Prouvez-nous donc d'abord que la guerre que vous faisiez était légitime.
Tons. Mais, monseigneur, il n'y a pas de doute. Est-ce que de tout temps on n'a pas vu des populations mécontentes de l'état présent, se soulever contre Tordre établi ? Le combat une fois engagé, qui, je vous le demande, prononçait sur le droit et sur la justice, si ce n'est la victoire? Sans remonter bien haut, qu'a-t-on fait en 1830f qu'a-t-on fait en 1848? Imaginez que Charles X eût été vainqueur, que seraient devenus les Deux cent vingt et un dont on a fait autant de héros? Imaginez que Louis-Philippe, au lieu de quitter la France, eût cédé momentanément; mais qu'ayant concentré
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ses troupes un peu plus loio, il fût revenu assiéger et réduire une ville rebelle ; dites-moi quel rôle auraient joué les membres du gouvernement provisoire et leurs adhérents ? Ne seraient-ils pas regardés non-seulement comme des incapables, ce que personne aujourd'hui ne leur conteste, mais surtout comme de misérables révoltés qu'on ferait bien de laisser pourrir dans les cachots?
DÉMOc. Leur cause serait toujours noble et belle, parce qu'ils auraient combattu pour la liberté ; tandis que la vôtre, messieurs les socialistes, est la confiscation de toute liberté au profit de je ne sais quelle ombre de gouvernement formé de vous et de vos amis.
Tons. Oh! brave Démocl gardez ces phrases pour les abonnés du National. Ici nous nous devons la vérité ; et si vous n'osez pas la dire, je la dirai pour vous,. Monseigneur et M. Yatencour jugeront qui de nous deux met dans ses discours la plus entière Tranchise.
DÉMoc. Parlez, je vous écoute.
Affre. Et nous aussi: mais sans préjudice de la question à laquelle vous répondiez tout à l'heure, et qui reviendra quand celle-ci sera vidée.
Tons. Ty consens; quant à la vérité que M. Démoc n'ose pas dire, la voici : c'est que, quel que soit notre parti, quand nous parlons d'ordre, de liberté, de bien public, etc., tous ces mots n'expriment jamais au fond que nos intérêts personnels, et ensemble ceux de nos proches, de nos amis, de nos alliés.
Vat. Parlez pour vous, je vous prie: il y a des partis qui ont d'autres idées.
Tons. Ne m'interrompez pas; ce que je dis n'a rien de désobligeant pour personne : les choses sont ainsi parce que la nature humaine le veut, et qu'il est impossible qu'elles soient autrement. Et par exemple, pour répondre ici à votre interruption, quand vous préconisiez l'ordre, la soumission aux
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lois, et en particulier à la Charte de 1830» vos intérêts gênérauXy ceux de votre famille, ceux de vos amis^ je dirais presque vos intérêts de caste, ou si vous l'aimez mieux, vos intérêts de parti, n'étaient-ils pas garantis par cette Charte et par les lois qui en ont été la conséquence 7
Yat. Ceux de la nation dans sa presque totalité s'y trouvaient protégés aussi.
Tons. C'est possible ; je dirai même que je le crois; et je rexpliquerai si vous le voulez ; vous verrez alors que cela ne tient pas du tout à un dessein prémédité ou arrêté chez vous. Dans tous les cas, ce n'étaient pas les intérêts de la nation, c'étaient les vôtres, c'étaient ceux de votre parti qui vous préoccupaient. Sans cela verrait-on constamment, je vous prie, dans une Chambre une droite, une gauche et un centre? Non, sans doute ; chacun voterait sur les diverses questions selon ses lumières actuelles ; et vous savez bien que voter ainsi, ce serait vouloir être toujours battu. Que fait-on donc, je ne dis pas ordinairement, mais toujours? On vote avec son parti ; c'est-à-dire que, sauf des exceptions imperceptibles, ce sont nos intérêts présents, personnels, que nous défendons avec ceux de nos amis et partisans. Nous les parons ensuite du prétexte du bien public, sans quoi nous n'aurions personne derrière nous, et réduits à notre seul noyau, nous ne réussirions pas : mais au fond le peuple n'est là, et partout, que comme les pions sur un échiquier. C'est lui qui fait les frais de la guerre ; on le sacrifie pour sauver toutes les autres pièces. La lutte importante est entre les rois, c'est-à-dire entre les chefs des partis. Que le nôtre l'emporte, c'est tout ce qu'il nous faut : car nous aurons avec lui honneurs, richesses, dignités. Quant à la nation, qui diable y pense, au milieu de cette curée ?
Affr£. h y a du vrai dans ce que vous dites : peut-être même n'y a-t-il que du vrai. Mais où voulez-vous en venir?
Tons. Le voici. Quand les républicains de la veille mettent
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en ayant ou inscrivent sur tous les murs la liberté, Tégalité, la fraternité, la liberté surtout, c*est une immense mystification.
DÉMOc. Gomment une mystification?
Tons. Vous allez le voir. Laissons l'égalité et la fraternité sur la fausseté desquelles il ne peut y avoir de doute. Vous savez bien que votre liberté n'en sera pas réellement une ; qu'elle n'aura pour résultat que de confisquer toutes les libertés au profit de votre gloriole et de votre puissance.
DÉMoc. Mais je ne puis accorder une proposition pareille.
Tons. Je vais donc vous la démontrer et vous en conviendrez avec moi tout à l'heure. Vous avouez d'abord que par liberté vous n'entendez que la liberté politique ; la liberté civile, celle qui consiste à aller, venir, vaquer à ses affaires, donner à ses plaisirs, on l'avait sous le gouvernement royal probablement plus, tout au moins autant que sous le vdtre : vous ne le niez pas, j'espère.
DÉMOC. Je ne désire pas même le nier.
Tons. En quoi consiste donc cette liberté politique, la seule que, de votre aveu, nous ayons gagnée en février ? 1* en ce que tout le monde peut, ou est censé pouvoir écrire ce qu'il veut dans les journaux ; 2« en ce que tout le monde, à quelques exceptions près, est appelé à voter dans les élections. Y a-t-il d'autres résultats ?
DÉMOC. Je n'en vois pas. Mais ceux-là sont assez grands, assez beaux....
Tons. Pour vous et vos amis; c'est ce que je disais et que je vais prouver. Quant à la première liberté, celle d'écrire dans les journaux, vous avouerez bien qu'elle ne regarde pas la totalité des Français. Elle ne s'adresse évidemment qu'à ceux qui ont ou assez d'intelligence et d'études pour écrire, ou assez d'argent pour payer l'imprimeur, ou assez de connaissances et d'amis pour faire agréer leur collaboration quelque part. C'est là précisément ce que j'ai appelé tout
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à l'heure vos proches, votre parti, votre caste ; ce sont les gens qui sont ou que vous croyez être dans les menues conditions que vous. C'est à eux que vous avez pensé. Quant aux autres....
DÉMOc. Les autres ont absolument les mêmes droits.
Tons. Ils ont le droit et n'ont pas la puissance, c'est-à-dire qu'en réalité leur droit n'est rien. Un muet aussi a le droit de parler, un aveugle a celui de voir, un paralytique celui de danser : mais quand les moyens manquent, à quoi le droit se réduit-il T Annoncer à trente millions de Français le droit d'écrire ce qu'ils voudront dans les journaux, quand en réalité ce droit ne pourra pas être exercé par plus de deux ou trois mille, c'est les traiter comme de franches dupes; c'est ce que j'ai appelé une immense mystification.
Affre. J'en suis fâché pour vous, citoyen Démoc ; mais je crois qu'il est difficile de répondre à cela.
DÉMOC. J'y réponds par le suffrage universel.
Tons. Je vous y attendais; il ne nous reste plus qu'à examiner ce suffrage ; et nous verrons à quoi il se réduit. Pour l'avoir dans toute la rigueur du terme, il faudrait, le gouvernement provisoire l'a déclaré, que tous les Français pussent se réunir dans une vaste plaine et que ceux qui auraient obtenu plus de la moitié des suffrages fussent nommés représentants.
DÉMOc. G*est là une fiction. Si une telle élection était praticable dans les petites républiques d'Athènes ou de Sparte, il est absolument impossible qu'elle se fasse de même en France.
Tons. J*en conviens. Alors on décompose la France en un certain nombre de parties, dùnt les élus devraient être les représentants de ces parties seulement, et non, comme ils le prétendent, les représentants du peuple. Ce premier mensonge a quelque importance sans doute, surtout lorsqu'on voit le député d'un département ignoré, l'élu de gens incon-
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DUS, étaler son ruban au milieu des barricades» se dire l'tiomme du peuple entier, et prétendre à ce titre à une inviolabilité à laquelle il n'a droit qu'à la Chambre, ou tout au plus dans la province qui nous l'envoie ; et non pas dans les rues de Paris qui ne Ta pas nommé et ne le conna'tt pas. Mais laissons cette difficulté; vous m'accorderez bien qu'au moins cette élection devrait être faite à la majorité absolue des suffrages, sans quoi , le prétendu représentant du peuple ne représente en effet que la minorité de son obscur département. Voyez un peu le beau titre!
DÉMOC. Il serait impossible de faire recommencer la votation à des hommes venus quelquefois de très-loin et pour qui les frais de transport ou de séjour sont très-onéreux.
Tons. Je ne le conteste pas : mats alors, comme je le disais, c'est une minorité bien disciplinée qui fait la loi. Nous l'avons vu partout, à Paris comme en province. Or cette minorité bien dressée, dans les mains de qui est-elle ? Dans les mains de ceux qui dirigent les départements, les arrondissements, les communes ; et comme ce sont vos amis qui tiennent toutes ces directions aujourd'hui, honorable Démoc, votre prétendue liberté consiste, si nous y regardons de près, à dépouiller du droit, ou plutôt du pouvoir de voter efficacement, la majorité des citoyens.
DÉMOC. Cette majorité elle-même s'unira sans doute un peu plus tard pour dominer à son tour.
Tons. Elle pourrait bien prendre ce parti plutôt que vous ne l'auriez désiré vous-même, quand, par exemple, il s'agira de l'élection du président. Mais cela ne change pas la posi* tion. En effet, la masse des. électeurs n'aura pas plus de liberté alors qu'elle n'en a sous votre régime. Il faudra toujours se réunir selon les nécessités du moment, non selon son goût ou sa conscience ; c'est-à-dire que s'il y a deux listes dans un département qui aient seules des chances sérieuses, c'est à l'une de ces listes qu'il faut absolument se
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rattacher tout d'abord, à moins qu'on n'aime mieux perdre sa voix. Ici donc encore, comme tout à Theure, vous conGsquez le droit de Timmense majorité des citoyens au profit d'un petit nombre d'hommes qui se trouvent assez bien posés par leur influence, leur fortune, leur réputation, pour entraîner les autres à leur suite. Et de là cette conséquence singulière, et que l'histoire pourtant nous prouve aussi bien que le raisonnement : que ceux qui se donnent pour des républicains purs, pour des démocrates, ne sont au fond que des aristocrates ; on peut ajouter les aristocrates les plus détestables, parce qu'ils exploitent la république à leur protit. Ils ne se contentent pas, en effet, comme les nobles autrefois ou les bourgeois enrichis de nos jours, de jouir de leur fortune et de leur position acquise, et d'en faire profiter tous ceux qu'ils occupent ou qu'ils reçoivent : mais font servir à leur glorification, à la satisfaction de leurs désirs et de leur vanité, l'argent du public et les mauvaises passions des individus, qu'ils ne payent d'ailleurs qu'avec des promesses trompeuses et des discours boursouftlés.
Affre. Avez-vous quelque chose à répondre à cela, citoyen Démoc? et d'abord niez-vous le fait?
DÉMOG. Je ne le nie pas, mais je l'explique. C'est la condition de tout gouvernement populaire. Il est naturel que les hommes du plus grand talent dirigent les autres, et pour cela qu'ils occupent toutes les places, au moins celles qui tiennent à la politique et à l'administration.
Tons. Je ne demande pas autre chose. Alors c'est une question d'intérêts privés. Le fond de votre pensée, c'est toujours que vous voulez les places pour vous tt votre parti. Vous les demandez, je l'avoue, à titre d'hommes plus capables que les autres, mais vous avez bien soin de vous réserver le jugement de celte capacité ; car si l'on pouvait vous la contester, que deviendriez-vous, je vous prie? Ainsi, je crois qu'en ce moment la vérité n'est pas douteuse. Tous les
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partis, quels qu'ils soient, quand ils combattent, n'ont d'autre objet que de s'assurer la possession des places lucratives, des dignités, des honneurs , de l'influence. Le prétexte est le même partout : c'est toujours le bien public : la forme seule diSère. Les uns veulent s'avancer par la solidité d'un parti, comme les légitimistes ; les autres par la bourgeoisie, comme les orléanistes ; ceux-ci par les journaux, comme les démocrates ; ceux-là, ce sont les socialistes, par la décision des hommes les plus capables réunis en conseil de la nation.
DÉMOC. Et ces plus capables, qui les Tera reconnaître f qui les instituera ? La force, sans doute, ou la surprise. Vous ne rencontrerez pas mieux que nous.
Tons. Vous voudriez me dépister : je ne m'y prêterai pas. J'ai joué cartes sur table, et j'irai jusqu'aujbout. Il s'agit ici, pour nous vaincus de Juin, non pas de la bonté de notre système ou de la moralité absolue de nos actes, mais de leur bonté et de leur moralité relatives. Je n'ignore pas ce qui peut se dire contre nous, je vous le soufflerai si vous en avez besoin : je dis seulement que si nous comparons notre conduite à celle de nos vainqueurs, c'est des deux parts la même litanie. Vous avez renversé un gouvernement établi pour vous mettre à sa place; nous avons voulu vous renverser pour nous mettre à la vôtre. Vous vous appuyiez sur la promesse d'une liberté chimérique ; nous nous sommes appuyés sur celle d'une organisation sociale, qui n'est guère plus réalisable. Étiez-vous dupes vous-mêmes de vos raisons! vous le dites et je n'en crois rien : avons* nous été dupes des nôtres ? dans notre parti, je ne sais : pour moi, j'avoue franchement que je ne l'étais pas. En résumé, les grands mots n*ont été que des prétextes. Nos vrais mobiles ont été notre intérêt, celui de nos amis, de nos proches, de nos associés, auxquels nous avons sacrifié, comme cela se fait toujours, l'intérêt de la nation même.
Où est entre nous la différence ? Vous êtes vainqueurs et