RÉPUBLICAINS ET SOCIALISTES
Dous sommes vaincus ; vous trônez, vous gouvernez la France, vous l'épuisez d'argent, et nous sommes proscrits ; on rendra des honneurs funèbres à vos morts, on déportera ou on fusillera nos prisonniers. Toutes ces différences, remarquez-le bien, sont éCaprès et non d'avant. Elles seraient en sens contraire si la fortune eût autrement tourné.
Affre. Eh quoi 1 en est-on venu à ce point que a charité, que la justice, que l'humanité ne soient plus rien du tout? SufGra-t-il à un ambitieux d'avoir des passions effrénées, d'en apercevoir toutes les conséquences, et surtout d'étaler ses motifs au grand jour, sans retenue et sans pudeur, permettez-moi de le dire, pour justifier la ruine publique et le sang versé ?
Tons. Les vertus que vous citez là, monseigneur, ont certainement leur prix dans la conduite de la vie, et lorsque, tout étant calme, la fidélité à sa parole, le respect des droits des autres, sont aussi nécessaires que la parfs/^e tranquillité à la prospérité générale, un théologien, un moraliste de cabinet peuvent soutenir qu'elles sont tout aussi louables dans les commotions politiques et dans les temps de trouble. Quelque opinion qu'on se fasse du droit et du devoir dans leur sens absolu, il est constant qu'en fait, ils comptent alors pour peu. Les partis les foulent aux pieds ; et les vainqueurs, s'ils y pensent après la victoire, en réservent Fobservation stricte pour un autre temps, plus ou moins éloigné.
Yat. Je vous arrête ici, monsieur Tonsuré. En 1830, y at-ileu un seul instant où nous n'ayons pas proclamé le droit? où nous n'ayons pas invoqué lajustice? Dites, tant que vous le voudrez, que nos intérêts s'y trouvaient, j'en conviens volontiers : mais ces intérêts étaient liés à ceux de tous nos concitoyens, excepté de ceux qui veulent pêcher en eau trouble. C'est là, selon moi, ce qui a légitimé notre révolution : c'est là ce qui en a fait la beauté, si je puis employer ce terme.
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Affre. Une révolutioD n'est jamais belle.
DéMoc. Cela dépend du point de vue.
Tons. Certainement; mais indépendamment du jugement que nous portons, en vertu des principes particuliers que nous avons intérêt à faire prévaloir, il y a, citoyen Démoc, quelque chose de très-positif : c*est le moindre mal fait à la société. Je désire que ceci soit bien entendu ; car c'est là ce qui me reste à dire pour répondre à l'objection que m'a faite M. Yatencour. Tous les partis, ai-je dit, veulent arriver à la domination, à la puissance, aux honneurs ; tous mettent en avant pour cela des principes généraux dont le peuple est dupe ; tous, la partie une fois engagée, sont prêts à sacrifier à leurs intérêts l'humanité et la vertu : mais en fait, tous n'ont pas besoin de produire un mal égal, et les moins coupables aux yeux d'une postérité éclairée, seront assurément ceux qui auront produit le moins de désordre ou de ruines, minima de malis.
Affre, Yat., Démoc. Nous n'avons rien à opposer à cela.
Tons. A ce compte, la révolution de Juillet a joui d'un privilège unique. Le roi Charles X faisait un coup d'État qu'on aurait loué, je Pavoue, s'il eût été vainqueur. Il a été vaincu, et alors le manquement à sa parole s'est justement dressé contre lui : la violation de la Charte a justifié sa déchéance. Si l'on s'était arrêté à lui, il n'y aurait pas eu de révolution. On alla plus loin, vous le savez, et alors commença l'injustice, puisqu'on privait du trêne un enfant qui ne pouvait mais des fautes de son aïeul.
Yat. On ne pouvait pas faire autrement.
Tons. Vous donnez ici l'excuse de tous les partis : nous avons agi de cette façon parce qu'il le fallait. Je ne nie pas absolument la nécessité : je dis seulement qu'on l'allègue toujours et qu'elle vaut tout autant pour les autres que pour vous : d'ailleurs, c'est le droit que j'examine ici ; et il est
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certain qu'on le violait en transportant la couronne sur la tête de Louis-Philippe.
Cette injustice une fois mise à part, il faut avouer que la révolution se réduisait à des modifications de fonctionnaires, c'est-à-dire que le peuple pris en masse n'en souffrait pas sensiblement ; et en effet, au bout d'un temps assez court la confiance revint, les affaires reprirent ; la prospérité de la France s'éleva à un point qu'on n'avait pas vu, qu'on ne reverra peut-être jamais. Il serait injuste de ne pas reconnaître que la sagesse du prince fut pour beaucoup dans ce résultat ; il serait aussi excessif de l'attribuer tout entier à son gouvernement. La nature de la révolution de Juillet y a été pour beaucoup : c'était, en réalité, une révolution de palais, c'està-dire que pour la nation prise en masse, c'était moins une révolution proprement dite qu'une succession de rois. Le trouble a été momentané; la pensée rejoint facilement les deux parties de cette longue période ; et en reconnaissant que la confiance et la pro^érité ont été croissant de 18i5 à 1848, elle s'assure qu'il y a dans l'action des gouvernements un élément que les révolutionnaires laissent toujours de côté, et qui pourtant influe le plus puissamment sur la confiance et le bien-être des peuples : c'est le temps, aussi indispensable à ceux qui gouvernent qu'il l'est aux animaux et aux plantes pour atteindre toute leur croissance.
Yat. Ah! vous avouez donc aussi que ceux-là ont commis le plus grand crime, qui ont détruit d*un seul coup, non pas dix-huit, comme on le disait, mais trente-quatre ans de calme et de prospérité, et ensemble les principes que ce longtemps avait gravés dans les cœurs.
Tons. Non-seulement je l'avoue, mais je le proclame; c'est là ce qui nous distingue des démocrates. Où étions-nous en Février ? Je ne dis pas que des idées fort avancées ne germassent dans quelques têtes, mais ce n'est pas nous qui avons fait la révolution : c^est le National et ses amis. Nous