‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 65 sur 226 · RÉPUBLICAINS ET SOCIALISTES · texte numérisé non relu

RÉPUBLICAINS ET SOCIALISTES

n'avons pas attaqué le pouvoir de Juillet; nous n*avons rien détruit de ce qu'il avait édifié. Quand nous sommes montés à l'assaut, c'était pour combattre les républicains qui dominaient depuis quatre mois, et qui, on leur rendra cette justice, n'avaient fait aucun bien nulle part. Nous ne renversions donc qu'un mauvais gouvernement. La société n'aurait pas plus souffert de nous qu'elle ne souffrait de lui, et nous aurions eu les honneurs et les places qu'il possédait. C'est ce qui vous explique et l'énergie de l'attaque et la vigueur de la défense.

DÉMOC. Fort heureusement, nous sommes restés maîtres du champ de bataille.

Tons. Oui ; et pour vous, vous avez bien fait. Quant à nous, je ne dis pas quant à moi^ puisque les mouvements d'en haut ne me regardent plus, je parle au nom de mon parti ; nous attendons une autre occasion.

. D<M0C. Vous serez reçus comme vous l'avez été.

Tons. L'avenir en décidera. J'espère pour moi qu'il viendra un temps où nous l'emporterons.

Vax. Gomme nous-mêmes nous croyons au retour du régime monarchique.

Affre. La volonfé de Dieu sera faite. N'essayons pas de la prévoir ou de déterminer d'avance ce qu'elle amènera. Mais, pour revenir au point que j'ai réservé tout, à l'heure, il me semble que vous faites bien bon marché de la justice et de la morale. On croirait à vous entendre que tout se réduit en ce monde à battre ses ennemis, et que le bandit est justifié, parce qu'en me prenant ma montre ou ma bourse, il m'a tué ou blessé à ce point que je ne puisse ni remuer ni parler.

Tons. Monseigneur, il y a une distinction à faire entre les rapports d'homme à homme, qui sont réglés par la morale, et les rapports de peuple à peuple ou de parti à parti, qui sont le motif des mouvements politiques. Sans approfondir

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ici la question, tout le monde fait une différence entre l'individu qui vous dérobe un hyou, et celui qui se réunit à d'autres pour s'assurer des droits ou ce qu'il appelle ainsj .

Affre. Ce dernier me parait le plus coupable; car les ruines qu'il entraîne sont, la plupart du temps» bien plus cruelles.

Tons. C'est vrai ; mais ce n'est plis d'après cela qu'on le juge quand il est vaincu ; et lorsqu'il est vainqueur, tout le monde lui donne raison.

Affrk, Déuoc. C'est un peu fort.

Tons. Rappelez- vous les exemples que j*ai donnés tout à l'heure ! Ou mieux encore, voyez ce qui a lieu pour les traités entre les gouvernements les mieux assis. Si l'un des contractant3.est mécontent de la convention jurée, il y manque, et de là une guerre ; et quand la guerre est engagée, qui décide du droit, si ce n'est la victoire ?

Yat. C'est positif malheureusement.

Tons. Prenons un exemple qui sera, je le crois, goûté de H. Démoc. Les Ëtats-Unis forment aujourd'hui un État puissant que bien des gens regardent comme l'idéal des gouvernements républicains.

DéMoc. .C'est mon sentiment, je l'avoue.

Tons. Cet État, cependant, n'est pas en réalité aussi parfait qu'il nous le parait de loin. Des dissentiments intestins se manifestent depuis quelque temps et pourraient, dans un avenir peu éloigné, aboutir à des guerres sanglantes. Les intérêts du Sud ne s'accommodent pas toujours avec ceux du Nord. Des gens bien instruits de l'état des choses croient pouvoir annoncer dans dix ans, dans vingt ans peut-être, la séparation de ce vaste corps.

DiiMOc. Ce serait un affreux malheur et pour l'Amérique et pour les républicains du monde entier; heureusement, rien ne le fait prévoir jusqu'ici.

Tons. Je ne discute pas ces questions; mais, heureuse ou

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malheureuse pour l'Europe, supposons cette scission arrivée. Qu'est-ce qui décidera du droit entre les deux partis, si ce n'est la force?

DÉMOG. Les séparatistes seraient toujours infâmes pour avoir détruit cette admirable union républicaine, ce modèle de tous les peuples.

Tons. Ce sont là des mots, citoyen Démoc. Le gouvernement de Washington vous parait en ce moment représenter en Amérique le rdle que voustenez aujourd'hui en France, et vous condamnez ceux qui l'attaquent : je n'attendais pas moins de vous. Pour moi, ces séparatistes sont là-bas ce que les socialistes sont ici. Je les approuve donc du fond du cœur, et ne fais pas plus de cas de votre blâme que de vos opinions républicaines. Maintenant, qui décidera* entre nous? La victoire, et la victoire seule.

DÉMOc. Et l'opinion des honnêtes gens.

Tons. Perdez donc, au moins ici-bas, ces illusions enfantines. Est-ce qu'il y a en politique, et surtout dans les moments de lutte, une opinion spéciale aux honnêtes gens? Nous ferez-vous croire que tous les hommes vertueux sont d'un côté et les coquins de l'autre ? Je rougis, eu vérité, de vous voir recourir, pour la défense de votre cause, à de telles pauvretés. Les opinions, soyez-en bien certain, dépendent deâ intérêts, et les intérêts sont réglés par le succès des armes. Si la guerre éclate un jour entre les deux parties des États- Unis, on verra sans doute les journalistes, les avocats, le3 politiques de café, tous les oisifs des villes, raisonner chacun selon son opinion, pour prouver les uns que les séparatistes ont raison, les autres qu'ils ont tort. Peines perdues. La question sera décidée non par des principes de morale, mais par le canon ; et quand la victoire aura parlé, vous verrez tous les dissidents abandonner petit à petit leurs opinions anciennes pour se rapprocher de l'idée triomphante. Voilà ce que l'histoire nous montre, non pas aujourd'hui seule-

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ment, mais à toutes les époques. Est-ce que le Portugal ne s'est pas séparé de l'Espagne T Est-ce que, il y a quelques années, la Grèce ne s*est pas séparée de la Turquie? Est-ce que les Stats-Unis eux-mêmes ne se sont pas soustraits à la domination anglaise? Au moment de la lutte, il se trouvait sans doute des théoriciens pour les blâmer; quand ils ont eu réussi, s'est-il élevé contre eux une seule voix f Ne me parlez donc plus ni de raison, ni de justice, quand une fois la lutte est ouverte. La force seule est toute-puissante alors ; je ne saurais accepter d'autre décision .

Affre. Vous pouvez avoir raison en fait, quoique assurément ni les principes ni le droit n*y trouvent leur compte. Je ne saurais approuver, pour moi, des succès qui ne sont dus qu'à la force ; et je prie Dieu de tout mon cœur que la France, éclairée par tant de pertes, se repose enfin de ces agitations insensées où, toujours la proie d'ambitieux pervers, elle paye de son sang et de sa fortune la satisfaction de leur convoitise et de leur vanité.

LE I MAI i8J9*.

L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. Pail ! paU !

L'Assemblée coNsnruAifTE . Qui frappe?

La Lég. C'est moi, la Législative de 1849.

La Gonst. Gomment, déjà! Il n'est pas temps encore. Citoyen président, ne faites pas ouvrir.

La Lég. Mais c'est aujourd'hui dimanche, vous ne siégez pas.

La Gonst. N'importe; j'ai jusqu'à minuit pour vivre : on ne m'ôtera d'ici que morte.

La Lég. Laissez-moi du moins visiter les lieux.

La Gorst. Nonl non! Citoyen Marrast; maintenez vos droits et les nôtres. La Législative ne peut entrer que demain.

La Lég. Pour vous enterrer, soit;. mais je suis à la porte et ne m'en éloignerai point : j'y attendrai l'heure de votre trépas.

La Const. Quelle tyrannie ! Ne pas me laisser mourir tran-

] . Ce dialogue , dont la date est marquée dans le titre , a pour objet Texamen de cette question : si les institutions politiques ont de la force par elles-mêmes, ou si elles n'ont pas plutôt besoin de l'appui des bommes chargés de les exécuter. L'erreur commune des réformateurs, quand ils ont imaginé une convention qui les satisfait, c'est de croire que cette convention une fois acceptée se maintiendra d'elle-même, et régira les peuples pendant rétemité; tandis qu'il n'y a pas de constitution actuellement existante qui ne soit attaquée par les mécontents et renversée, si elle n'est vivement défendue par ceux qui l'aiment ou en profitent.

quille I Tourmenter mes derniers moments ! Mais, malheureuse l avez-Yous ce droit-là?

La Lég. Si j'ai ce droit 1 Assurément, et j'en ai bien d'autres encore.

La Const. Il est vrai que je n'ai rien mis dans la Constitution qui défendit à nos successeurs de nous assiéger in arti* culo mortis,

La Lég. Quand vous l'auriez mis dans la Constitution, vous savez qu'on ne respecte pas tovgours les volontés des mourants.

La Const. Qu'entends je 1 Quoi! la Constitution ne vous lierait pas I Vous la fouleriez aux pieds 1

La Lég. Je ne dis pas cela. Mais vous, une fois défunte, qu'est-elle, votre Constitution, sinon une lettre morte dont tous les pouvoirs qui viendront après vous feront ce qu'ils voudront ?

La Const., se signanL Yade retro^ Satana! Ce qu'il y a de plus vénérable au monde ainsi traité par une assemblée nationale I Où est le respect pour la loi: qui Fa fait naître.

La Lég. Ne parlez pas de respect pour les lois antérieures. Ces lois, vous et les vôtres ne les avez pas respectées en Février ; on ne les avait pas respectées en 1830, ni en 1814, ni au 18 brumaire, ni en 1792, ni à aucune autre époque. Ainsi voulussions-nous briser violemment votre œuvre, les autorités ne nous manqueraient pas. Mais je ne parle pas ici de cette rupture violente ; je n'entends qu'un examen philosophique; je veux. dire que, vous morte, votre Constitution ne vaudra plus que par notre pitié; que si nous l'attaquions, elle s'évanouirait comme un fantôme nocturne, aux premiers rayons du jour.

La Const. Bane Deùs! entendre à mon lit de mort prononcer de tels blasphèmes! N'y a-t-il donc plus rien de sacré parmi les hommes ? Non pas môme ce que nous avons voulu et fait, nous sortis du suffrage universel I

La Léo. Mais, ma bonne, ce n'est pas là une raison contre moi. Je suis issue de la même origine. Le suffrage qui m*a faitnaltre a même été bien plus libre et plus sincère que le vô* tre, puisqu'il ne s'exprimait pas sous la pressicHi de vos abominables commissaires qui furent l'horreur de la France et la honte du gouvernement provisoire. Il a surtout été plus légitime. Car enfin vos électeurs, par qui étaient-ils investis du droit de vous nommer? Par Ledru-Rollin et cinq ou six consorts. Les nôtres, au contraire, l'ont été par vous ; et, sans vous flatter, vous valez tom'ours mieux et vous représentez plus de droits véritables que quelques députés parjures à leurs serments, que quelques piliers d'estaminet portés au pouvoir par le coup de main d'un millier de bandits.

La Gonst. Quelle que soit notre origine à l'une et à l'autre, notre œuvre à nous, c'est la Constitution, et il faut la respecter.

La Lég. Qu'est-ce que c'est que la Constitution T

La Const. C'est la loi constitutive de l'État, je veux dire celle qui le constitue tel qu'il est.

La Léo. Sans doute ; et si nous la changeons, l'État sera constitué autrement. Ces naïvetés ne méritent pas d'être débattues.

La Const. Oui ; mais qui dit Constitution suppose une loi qu'on ne peut pas modifier sans certaines formalités.

La Lég. Il en est de même de toutes les lois qui ne sont pas essentiellement transitoires, ou qui ne portent pas dans leur texte l'époque précise où elles cesseront d'être en vigueur.

La Const. Mais nous avons déterminé les formalités à suivre et le temps nécessaire avant qu'on y change rien.

La Léo. Certainement; mais si nous changeons l'ordre ou l'époque de ces formalités....

La Const. Vous oubliez que c'est la Constitution.

La Lég. Ah I vous radotez, ma vieille, et revenez à ce que nous avons dit tout à rbeure. La Constitution est une loi, une loi comme une autre ; quand elle ne convient plus aux mœurs ou aux besoins d'une nation, on la change, et tout est dit.

La Const. Non, une Constitution ne se change pas comme cela.

La Lég. Gomment donc se change-t-elle ?

La Const. D'après une formalité établie.

La Lég. Je le sais bien ; vous venez de le dire, et je Tai accordé. Eh bien I nous annoncerons quelque temps à l'avance les formalités et le temps nécessaire.

La Const. Non, non. La Constitution est plus qu'une autre loi.

La LéG. Qu'est-ce que c'est donc?

La Const* C'est la loi d'où toutes les autres tirent leur origine et leur force.

La Lég. Qui est-ce qui dit cela?

Xa Const. C'est moi qui le dis.

La Lég. Mais vous n'existez plus, ou du moins vous n'existerez plus demain. Vous avez beau le dire aujourd'hui, demain personne ne le pensera.

La Const. Ah! mon Dieu 1 tout est perdu.

La Lég. Non, rien n'est perdu ici qu'une chimère. Vous croyez faussement qu'une Constitution est quelque chose de particulier, d'existant , pour ainsi dire , par soi , et à quoi l'on ne peut toucher qu'avec des précautions infinies. C'est une erreur. La Constitution n'est qu'un mot par lequel on représente la loi politique dont on suppose que toutes les autres dérivent. Vous comprenez bien que le nom qu'on lui donne ne fait rien à la nature de la chose, et que quand on l'appellerait statut^ règlement, principe^ base législative^ sa valeur serait toujours la même dès qu'elle servirait de fondement aux autres lois.

La Const. Hais on a toujours donné au mot Constitution un sens plus élevé que vous ne le dites ici.

La Lég. Point du tout. On y a toujours vu la loi fondamentale» celle d'où toutes les lois politiques doivent sortir^ à laquelle elles doivent se conformer. Que si l'on y a attaché quelquefois le sens d'une plus grande stabilité, cela vient, non de l'idée même, mais de la forme du gouvernement. Car, dès qu'il y a plusieurs pouvoirs reconnus, et indépendants les uns des autres, une constitution, c'est-à-dire une loi votée d'accord ou acceptée par tous, lie également tous les contractants. C'est ce qui avait lieu en effet sous l'empire de la Charte^ qui était aussi une constitution, quoiqu'elle n'en prit pas le nom.

La Gonst. Oui, mais elle n'émanait pas du suffrage universel.

La Lèg, Ne nous écartons pas, s'il vous plaît, et ne mêlons pas à la question actuelle celle de la valeur relative des fondateurs. Je dis seulement que la Charte avait une raison de durée ei de stabilité dans la pluralité des pouvoirs. Il fallait pour la changer que le roi, les pairs et les députés fussent d'accord. C'étaient, en quelque façon, les puissances contractantes : aucune d'elles ne pouvait modifier la Charte à son profit que les autres ne réclamassent et ne maintinssent ce qui était.

La Const. Où voulez- vous en venir?

La Lég. Tous, au contraire, vous n'avez admis qu'un pouvoir : c'est l'Assemblée législative.Quand celle-ci aura parlé par sa majorité» d'où diable voulez-vous que vienne l'opposition T

La Const. Du peuple.

La Lég. Le peuple n'est pas intervenu directement dans l'acceptation ni la révision de la Constitution. A quel titre interviendrait-il dans sa défense Y

La Const. U interviendra pour soutenir l'œuvre de ses mandataires.

La Lég. C'est nous qui les sommes aujourd'hui, et nous savons mieux que vous ce qu'il veut.

La Gonst. Malheureuse I vous allez donc briser mon ouvrage?

La Léo. Mais non, pas du tout : nous ne le briserons que si nous croyons qu'il y ait à le faire un intérêt réel. Seulement, si nous en venons là, c'est vous qui nous aurez mis à l'aise.

La Const. Moi, grand Dieu ! et comment cela ?

La Léo. En ne comprenant pas, malgré ce que l'on vous a dit, que le moyen d'assurer, votre œuvre, c'était d'établir plusieurs pouvoirs qui pussent se contre-balancer, s'opposer l'un à l'autre ; et borner ainsi dans l'intérêt de la durée des institutions, l'action souvent trop rapide ou même fantasque d'un pouvoir unique et sans contrôle.

' La Const. Cela ne se pouvait pas : c'eût été imposer des limites au suffrage universel.

La Lég. Vous prétendez bien en avoir imposé d'autres pour le temps et les formalités.

La Gonst. Mais nous étions assemblée constituante.

La Lég. Toujours la même chanson. Toutes les assemblées élues et souveraines le sont au même titre que vous. Où sont les cahiers qui vous donnent le droit de constituer? où sont ceux qui nous l'ôtent ?

La Gonst. Les collèges électoraux avaient été convoqués pour cela.

La Lég. Convoqués par qui ? par ce qu'il y avait de moins respectable en France, et qui était le plus loin d'avoir à cet égard le moindre droit. Mais n'insistons pas là-dessus. Supposons qu'en effet le gouvernement provisoire ait eu le droit de convoquer, de différer, d'ajourner les collèges; et qu'enfin ceux-ci aient pu par leurs élus faire une constitution : expliquez-moi comment le gouvernement provisoire aurait pu du même coup enlever le pouvoir de constituer aux collèges électoraux à venir.

La Gonst. Leur enlever ce droit, qu'entendez-vous par là ?

La LÉ6. C'est clair, à ce qu'il me semble ; le droit de constituer vient-il du pouvoir qui convoque, ou du suffrage universel î

La Gonst. Du suffrage universel, sans contredit.

La Léo. Que me parlez-vous alors du décret de convocation, et de l'objet qu'il exprime? Si c'est l'énoncé même de cet objet qui fait le droit des électeurs à se donner une constitution, il dépendra du gouvernement qu'on ne change jamais celle qu'il a une fois donnée ; il lui suffira de ne pas convoquer les collèges pour cet objet. Si au contraire, comme vous l'avouez, ce droit est inhérent à la généralité des électeurs, qui peut l'empêcher dans six mois, dans six semaines, de constituer l'État autrement que vous ne l'avez fait l'année dernière.

La Gonst. Mais nous avons décidé que la Constitution ne serait revue qu'au bout de'trois ans ; jusque-là les électeurs ne peuvent être convoqués pour cela.

LaLég. Mais vous oubliez que le pouvoir des électeurs leur vient d'eux-mêmes, et non pas de ceux qui les convoquent. D'ailleurs, en cas de besoin, nous les convoquerions ; nous vaudrions toijgours mieux que vos auteurs.

La Gonst. Quoi I vous vous exposeriez à une nouvelle élection, après ce qui nous est arrivé.

La Lég. Nous n'aurions pas même besoin de cela. Il suffirait d'ouvrir dans toutes les mairies des registres où l'on répondrait par oui ou par non^ si l'on veut nous reconnaître le droit de constituer à notre tour. N'est-ce pas ainsi qu'on a su du peuple français s'il voulait que Napoléon fût empereur : et vous vous rappelez quel fut le résultat.

La Gonst. Attendez donc au moins les trois ans que nous avons déterminés pour cette grande et solennelle épreuve.

La Lég. Je ne dis pas que je ne les attendrai pas. Je ne débats ici que la question de principe. Quand vous avez fait la GonstitutioUi j'accorde que vous aviez le droit de la faire,

et qu'il fallait y obéir tant que vous aviez le pouvoir en main. Ge que je ne saurais vous accorder^ c*est le droit de lier vos successeurs. En vain dites-vous qu'ils ne sont liés que pour trois ans. Un principe ne s'accommode pas de ces limites posées arbitrairement. Si vous aviez le droit de nous liçr pour trois ans, vous aviez aussi bien celui de déclarer qu'on ne toucherait pas à votre Constitution avant vingt ans, trente ans, un siècle. Si vous ne pouviez pas assigner justement un si long terme, je vous défie de me trouver une bonne raison pour le terme beaucoup plus court de trois ou cinq ans.

La Gonst. Il n'y en a qu'une seule ; c'est que ce terme est lui-même très-court.

La Lég. Gela veut dire en bon français que vous avez compté sur notre patience pendant ce temps-là ; et que vous ne l'auriez pas espérée s'il se fût agi d'un plus long délai. Je ne suis pas éloigné de le penser comme vous : mais où est l'idée de droit là dedans? et de quoi vous plaindriez-vous si nous jugions opportun d'anticiper sur le terme que vous avez fixé?

La Gonst. Ah I je vois bien que c'est fait de moi; et que l'assemblée qui me succède ne me respectera guère. Haie et honnie partout comme je l'étais, je ne pouvais retenir mon pouvoir : et maintenant que je le sens m'échapper avec la vie, je regrette de ne m'y être pas cramponnée plus longtemps comme le voulaient quelques-uns des miens.

La L^g. Mourez donc en paix, pauvre femme : ce ne sont pas nos actes qui sont à craindre pour vous : c'est le jugement de la postérité qui commence dès ce moment , et qui vous accusera sans doute d'avoir semé dans votre patrie les germes des discordes et des malheurs de toute sorte.

Napoléon. C'est un hasard bien heureux qui réunit ici les quatre derniers souverains de la France. Que ne donneraiton pas sur la terre pour nous tenir ainsi tous ensemble ne fût-ce qu'un quart d'heure? Nous qui avons ici du temps de reste, profitons-en pour nous entretenir à cœur ouvert de nos gouvernements et des vues générales qui nous dirigeaient. Que dites-vous de ma proposition, mes nobles successeurs ?

Louis XVIII. Je l'accepte volontiers, et avec d'autant plus de plaisir qu'étant le seul de nous quatre qui soit mort sur le trône, j'ai quelque raison de croire que mon système a été le meilleur.

Louis-PmuppE. Ce n'est pas absolument une raison. Les circonstances ont pu être différentes. Si j'en avais voulu croire le maréchal Bugeaud et faire après la bataille un petit coup d'État, je ne serais certainement pas mort en exil.

1. Ce dialogue, de peu de temps postérieur au coup d'Ëtat du 2 décembre 1851 y a été composé à la fin de 1856. On verra facilement que je n'ai pas du tout songé à y glorifier tel ou tel système politique. Je n'ai pensé qu'au dialogue même et.au caractère des interlocuteurs, tel que je me le représente, chacun d'eux disant ce qui lui semble le mieux expliquer et justifier ses vues ou ses actes. Je n'ai de même été animé d'aucune intention critique envers l'un ou l'autre de ces souverains, quoique je sois bien loin d'aimer également leurs gouvernements. Je ne suis ni avocat, ni juge; simple reporteur, je n'ai pas autre chose à dire que ce qui me semble la vérité; en sorte que les critiques, quand il y en a, sont faites dans l'intérêt de celui qui parle, et non dans le sens de mon opinion, que j'ai tâché au contraire de ne pas laisser apercevoir.

Charles X. Les coups d'Ëtat sont dangereux : j'en ai fait un qui ne m'a pas réussi.

Nap. r^n ai fait un, moi» auquel j'ai dû et ma puissance et ma renommée. Mon neveu vient aussi d'en exécuter un qui ne lui a pas nui ; et peut-être ne s'en tiendra-t-il pas là. Les coups d'Étiit ont du bon.

Louis XYIII. Oui, à la condition du succès : toutefois comme ce ne sont que des moyens exceptionnels; que nous parlons ici de nos systèmes de gouvernement, et que qui dit système^ entend un ensemble d'actes ou de moyens dépendant d'une seule façon de considérer les choses, nous devons, je crois, mettre les coups d'État de cdté, et nous apprendre seulement avec franchise, sans vanité comme sans fausse modestie, et sans mauvaise humeur contre les hommes, ce que nous avons surtout prétendu faire.. Vous nous avez précédés dans la carrière, illustre empereur des Français ; vous avez naturellement la parole.

Nap. J'y consens. Avant tout, cependant, convenons de quelques points sans lesquels on serait exposé à mal juger des intentions et des actes. Il me parait évident que la morale et la politique sont deux choses très-différentes. Les idéologues que je n'aimais pas, comme vous le savez, voulaient qu'elles se confondissent. En cela ils n'ont prouvé, ce me semble, que leur profonde incapacité. Je reconnais qu'un gouvernement affermi et tranquille doit tendre à rapprocher l'une de l'autre ; mais il ne dépend pas toujours de lui de le fiiire. C'est alors la morale qu'il faut sacrifier ; et il est injuste plus tard de louer ou de condamner le souverain d'après les règles ordinaires de cette science.

Charles. C'est à cause du duc d'Enghien que vous parlez ainsi.

Nap. Je n'y pensais pas^ mais j'accepte l'exemple^ L'enlè-

1. Voyez dans les Mémoireg du comte Miot, ou dans VVnion du mardi l&'juin iSôS, les raisons donnés par Napoléon de cette résolution.

vement et la condamnatioii de ce prince a été un acte tout politique^ une sorte de coup d'État. Ce n'est pas d'après saconformiié avec les principes de la justice ordinaire qu'il faut l'apprécier ; c*est comme tous les actesde ce genre, d'après leur utilité présente pour celui qui les fait, un peu d'après le bien ou le mal qu'ils font à la population, et beaucoup d'après le succès.

L. Ph. a tous ces égards, je crois que vous n'avez jamais eu à vous applaudir de cette condamnation. J'avoue du reste que le public juge généralement les coups d'État selon les principes que vous venez de poser.

Louis. C'est pour cela que nous n'avons pas à les discuter ici, et que nous pouvons les accepter au moins provisoirement. Hais sur quoi vous fondez-vous pour séparer ainsi la politique de la morale ?

Nap. Sur cette raison bien simple que ce sont deux choses difiérentes. La morale règle les relations entre les hommes par des considérations abstraites de justice ou de bien public. La politique n'est pas seulement un ensemble de principes spéculatifs : c'est surtout la pratique du gouvernement des peuples; et là dedans, comme dans toute action, le premier élément, c'est sans contredit la puissance d'agir. Or, cette puissance, il faut la prendre où elle est, c'est-à-dire dans les individus gouvernés, où elle se trouve sous forme de passions et de sentiments, les uns bons, les autres mauvais. La morale, c'est tout simple, ne s'adresse qu'aux bons ; la politique doit profiter des seconds comme des premiers. Quoi donc! on excitera contre moi les mauvaises passions du menu peuple, et je ne pourrai pas employer les mêmes armes contre mes ennemis I Allons donc ! c'est un métier de dupe que vous proposez là, et je n'en ai pas l'habitude. Aussi j'ai laissé dire, et n'ai jamais écouté les idéologues. Mes modèles ont été les rois ou les reines habiles qui ont gouverné jusqu'ici dans des circonstances un peu difficiles ; et qui tous

ont fait ce que les moralistes condamnent, dissimuler, diviser pour régner, susciter des haines ou des querelles qui nous soient avantageuses; irriter les préjugés nationaux, étouffer la vérité quand elle nous est contraire, etc. Tout cela est-il bien moral? non, assurément ; mais c*est politique, cela me suffit.

Louis. Soit: ici, du moins, on ne se plaindra pas que vous ayez caché votre jeu. Cette franchise, du reste, vaut mieux, entre nous s*entend, que les détours inflnis de la rhétorique et ses façons de dissimuler ou de dénaturer les choses. Mais cette distinction n*est pas tout ce que vous vouliez nous faire admettre.

Nap. Non. Un autre point très-important encore, c'est que, de quelque manière qu'un peuple soit gouverné par un seul homme qui a sa responsabilité royale, impériale, consulaire ou dictatoriale^ il est toujours plus heureux que quand il obéit à des meneurs ou à des bavards, sous quelque nom qu'ils se déguisent, États généraux, Assemblée constituante, Assemblée législative ou Convention nationale.

L. Ph. Je raccorderai volontiers, avec cette restriction toutefois que le souverain n'aura pas la manie de la guerre : car s'il est entraîné, dans un pays comme la France, à lever et à faire périr tous les ans trois cent mille hommes, le mal produit par cette fureur peut dépasser celui qui naîtrait des troubles et de l'inconstance d'une république.

Nap. Une république vous donnerait aussi bientôt la guerre, et de plus, elle ruinerait vos finances, votre industrie, votre commerce. Je crois mon assertion incontestable ; et j'y tiens d'autant plus, que dans les circonstances graves, elle ne nous laisse pas balancer sur le parti à prendre. L'intérêt bien entendu de la nation, se confondant toujours avec le nôtre, c'est nous-mêmes et notre sûreté que nous devons considérer uniquement ; et cette concentration de toutes nos pensées sur ce seul objet est une garantie pour l'Ëtat comme pour nous.

L. Ph. Je n'ai pas eu autant que vous cette confiance inébranlable.

Nap. C*e8t vrai ; vous avez hésité quand il fallait agir. Aussi qu'a-t-on vu ? Le roi des Français obligé de fuir, sa famille dispersée, et la France ruinée, jusqu'à ce qu'un autre relevât ce pouvoir que vous aviez laissé tomber.

L. Ph. Je ne dis pas non : mais la conduite opposée est sujette à d'autres inconvénients. Rappelez-vous ce qui vous est arrivé au passage de l'Elster. Vous aviez donné Tordre de faire sauter le pont quand notre dernier peloton se retirerait de Leipsick * . A peine fûtes-vous passé, vous, empereur des Français, que le feu fut mis aux poudres, et le pont sauta, laissant à la merci des ennemis soixante pièces de canon attelées et douze mille hommes '.

Nap. pe n'est pas par mon ordre.

L. Ph. Je me plais à le croire : mais bien des gens, vous ne l'ignorez pas, vous ont accusé d'avoir ainsi sacrifié, sans remords, une partie de l'armée à votre sûreté personnelle. Encore une fois, je ne veux pas croire à une action aussi odieuse et qui n'est pas prouvée. Convenez du moins que votre opinion sur l'importance personnelle du souverain donne quelque probabilité à l'accusation de vos ennemis.

Nap. Je l'avoue ; et néanmoins je persiste dans ma proposition, en l'appliquant même à l'exemple que vous citez. Je crois que mon salut importait plus à la France que celui des douze mille hommes qu'une imprudence et non ma volonté a livrés ainsi sans défense à une armée supérieure. Cette perte était locale et temporaire; celle de l'empereur pouvait être et eût été probablement le soulèvement de tous les mécontents en France, l'agitation des partis, la guerre civile, et finalement la ruine du pays.

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