‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 66 sur 226 · Fain, Manuscrit de 1813, t. I, p · texte numérisé non relu

Fain, Manuscrit de 1813, t. I, p

Louis. Je croîs la proposition très-vraie; et les' preuves historiques s'offriraient en foule, s'il le fallait ; mais dans tous les cas, ce a*est pas à nous de la contester; ainsi, passons outre, et exposez-nous votre système de gouvernement.

Nap. Mon système ? il est bien simple. C'est d'être toujours le plus fort ; et si nous voyons que cet avantage va nous échapper, de le ressaisir par tous les moyens quels qu'ils soient.

Gh. Qu'entendez-vous pour un gouvernement, par être le ^ plia fort,

Nap. J'entends qu'il puisse faire tout ce qu'il veut sans éprouver jamais de résistance sérieuse. C'est la position que je m'étais faite d'abord et que j'ai maintenue en France pendant mon empire ; et je crois que c'était la seule bonne.

L. Ph. Très-bien ; mais les engagements antérieurs, et en particulier les serments....

Nap. Rappelez-vôus la distinction que nous aVbns faite tout à l'heure de la politique et de la morale ; nous faisons ici de la politique : n'y mêlons rien d'étranger.

Louis. J'y consens; seulement ce pouvoir absolu, tout le ' monde l'obtiendra-t-il ? Vous citez votre exemple, et vous avez raison ; mais vous succédiez à un régime de licence et de crimes dont tout le monde était si Jas, qu'on s'est reposé avec bonheur dans les bras du despotisme. Quand je suis arrivé, c'est le despotisme dont on se plaignait : il fallait bien promettre et donner la liberté.

Nap. La promettre, oui ; la donner, c'est autre chose. La grande habileté eût été de se réserver quelque prétexte pour retirer d'une main ce que l'on offrait de l'autre.

Loms. ExpUquez-vous. Quand une constitution donnée sous ce nom, ou sous celui de charte^ limite la puissance du souverain, peut-on immédiatement la violer? Et, sans compter même l'immoralité d'un manque de foi, puisque nous laissons ici la morale de côté, ne met-on pas contre soi l'opi-

nioD de tous les honnêtes gens? et par là, ne perd-on pas plus qu*on n'espérait gagner?

Nap. En hésitant, vous reculez, comme on dit, pour mieux sauter. Votre frère Ta bien fait voir. Hais il ne s'agit pas ici de violer sa parole, il faut l'éluder au moment favorable et le plus tôt possible, et, s'il se peut, avec assez d'adresse pour que tout le monde vous approuve.

Gh. Donnez-nous, je vous prie, un exemple.

Nap. Je le veux bien; et j'en prendrai un que nous pourrons juger avec une pariaite impartialité, car aucun de nous n'y est intéressé : c'est la Constitution de 1848, qu'un ministre voulait modifier en 1850 pour ce qui tenaK aux élections. Son projet dans son article 8 la violait ouvertement par les scrutins successifs qu'il proposait, puisqu'elle portait dans son article 30 : • L'élection des représentants se fera par département et au scrutin de liste. » La proposition y substituait un scrutin de ballottage. Je n'insiste pas sur l'impossibilité de faire voter, comme on le voulait, pendant trois dimanches consécutifs, des hommes occupés de travaux indispensables ; mais n'est-il pas évident qu'ici la liste n'est plus rien du tout, qu*on l'épure de plus en plus, et que la Constitution est foulée aux pieds?

Ch. Eh bien I c'est unj^oup d'État.

Nap. Oui, c'est un coup d'État maladroit, tandis qu'on peut le faire adroitement et gagner beaucoup plus sans rien risquer. Notez qu'alors l'Assemblée législative avait en main tous les pouvoirs,' au moins en prmcipe. Vous ne doutez pas qu'elle ne désirât se les perpétuer, c'est-à-dire, en cas de besoin, se renommer elle-même, en dépit des électeurs. Or, comment y parvenir malgré l'article 24, qui déclarait le suffrage universel? Rien n'est plus aisé, vous allez le voir.

On peut d'abord parier que sur mille personnes, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf au moins croyaient que cet article augmentait seulement le nombre des électeurs; il fallait

crier bien haut et faire comprendre qu'il changeait en mânie temps leurs droits et leurs devoirs ; car ce qui était autrefois le privilège était devenu le droit commun » et s*il est toujours permis de renoncer au premier, il ne Test jamais d'abandonner le second : de sorte que ce n'est pas assez d'écrire que le suffrage est universel, il faut' qu'il le soit réellement dans les limites que trace la loi électorale, sans quoi la Constitution elle-même est violée dans sa lettre et dans son effet. C'est là le point capital de la question; c'est aussi celui de ma thèse, et je vous prie de me suivre attentivement.

On avait proposé de contraindre les électeurs par la violence, de les assujettir à une amende, peut-être même à la prison. Tous ces moyens tyranniques auraient échoué certainement contre l'apathie des hommes, la difficulté du transport, ou les nécessités impérieuses de là vie.

Ce n'est pas ainsi qu'il fallait procéder. Rappelons-nous que, dans un gouvernement constitutionnel, tout est fiction légale, c'est-à-dire convention ; qu'il suffit qu'une chose soit convenue et déclarée par l'organe du pouvoir établi pour qu'à l'instant même, elle ait toute la vérité que comporte une institution politique. Gela étant, il fallait proclamer, une fois pour toutes, que tous les électeurs inscrits votaient ou étaient censés voter ; qu'ainsi le chiffre des bulletins était légalement égal à celui des électeurs reconnus ; et qu'après le relevé des votes déposés, l'Assemblée législative, existante au moment de la votation, se substituait à tous ceux qui s'étaient abstenus, et portait sans division tous ces suffrages absents sur les personnes qu'elle jugeait les plus convenables. Après cette décision seulement, la votation était complète, la majorité réelle, et l'élection définitive.

Par là, bien évidemment, l'Assemblée devenait maîtresse à peu près absolue de toutes les nominations ; et notez cependant que le texte de la Constitution demeurait intact. Selon l'article 30, l'élection se fait au scrutin de liste. Partout

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ce sont des listes ; nulle part il n'y a ballottage. L'article 24 n'est pas moins observé. Le suffrage est direct et universel : direct, car il n'est pas à deux degrés ; universel, car tout le monde a légalement voté. Ceux qui s'abstiennent sont censés remettre leurs pouvoirs, et à qui le remettent-ils? A la seule autorité qui, d'après les articles 20, 34 et 68, représentait essentiellement le peuple français. Quoi de plus naturel à la fois, de plus facile et de plus sage ?

Les opposants peuvent-ils se plaindre? Non, évidemment ; car il dépend toujours d^eux d'aller voter pour leur candidat, s'ils en ont un, ou contre celui qu'ils prévoient que l'Assemblée nommera, s'ils ne sont pas d'accord avec elle.

Cette interprétation des articles de la Constitution, bien que contraire à l'intention des fondateurs, est donc tout à fait conforme au texte. Elle l'explique même d'une manière libérale ; car on n'a pas prétendu confisquer le droit de suffrage au profit d'une minorité organisée. Elle est enfin dans les précédents de l'Assemblée constituante elle-même, qui, pour l'élection de président, se substituait, par l'article 47, non-seulement aux électeurs qui s'étaient abstenus, mais même à la majorité des votants, s'ils n'étaient pas au moins deux millions s'accordant sur un seul nom. Quoi qu'il en soit, comme il n'y a jamais aux élections la moitié des électeurs, au moins dans les campagnes, l'assemblée en fonction disposait, à vrai dire, des votes de toute la France, et se perpétuait légalement pour peu qu'elle en eût le désir.

Ch. Mais c'est le renversement absolu et des principes, et des croyances, et de la foi juré^. Comment! le suffrage universel est la base de votre constitution, et vous l'escamotez!

Nap. N'employons pas ici ces termes déplaisants. Les masses ne peuvent pas gouverner. Quand la Constitution les appelle à ce qu'elles ne peuvent pas faire, il faut bien, d'une façon ou d'une autre, que le gouvernement le fasse pour elles ; si les électeurs sont peu nombreux, qu'il s'en em-

pare ; si le suffrage est universel, qu'il le dirige. C'est là une nécessité absolue ; et dans ce sens, si vous tenez à conserver le mot, convenez que tout gouvernement constitutionnel est, plus ou moins, un escamotage.

Ce. Mais non, je ne le crois pas.

Louis. Mais si fait, mon frère; c'est ce que, à une époque déjà bien éloignée» ni vous, ni notre frère Louis XYI, vous n'avez voulu comprendre. On sait où cela vous a menés, lui en 1793, vous en 1830. Dans un gouvernement, il n'y a de réel que Faction de ceux qui gouvernent et celle des gens qui les attaquent. Tout le reste est fiction. Cette fiction, on est quelquefois obligé de s'y soumettre, parce qu'enfin notre force matérielle vient du nombre de nos adhérents, et que ceux-ci sont assez simples pour croire que des phrases écrites sur un chiffon de papier leur donnent une certaine influence sur les actes et le gouvernement de l'Ëtat. Mais malheur au prince qui prendrait tout cela pour une vérité ; qui croirait, par exemple, que parce qu'on a fait une déclaration des droits de l'homme, tous les hommes ont aussitôt les droits qui y sont compris et n'en ont pas d'autres.

Ch. Ainsi quand vous avez donné la charte

Louis. Quand j'ai donné la charte, je répondais à un vague besoin du peuple français, ou au moins de ceux qui se donnent pour le peuple français ; mais quand, par l'article 74, j'astreignais moi-même mes successeurs à jurer, dans la solennité de leur sacre, d'observer fidèlement la charte présente, je ne croyais pas pour cela que cette charte fût éternelle. Je mettais un article à l'adresse des bonshommes politiques, c'est-à-dire de la presque totalité de la nation : pour moi, je ne m'en embarrassais guère.

Ce. Hpis, mon frère, vous ne m'avez jamais dit cela.

Nâp. Il y a des choses qu'on ne dit pas, et que les habiles comprennent. Nous parlions tout à l'heure du suffrage universel, le dada des songe-creux firançais depuis 1 789. C'est pour

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moi y VOUS n'en doutez pas, un préjugé et une utopie ; mais c'est une utopie puissante, et qui, à défaut d'un droit reconnu, peut être fort utile. J'ai saisi le moment pour en tirer avantage ; d'abord lorsque je me fis nommer consul, et surtout quand, par le sénatus-consulte du 28 floréal an XII, je me fis donner le titre et la dignité d'empereur. Vous savez que, sur ma proposition, trois millions et demi de sufQrages contre deux mille cinq cents à peine prononcèrent que la dignité impériale était héréditaire dans ma famille. Considérez, je vous prie, qu'en invoquant le suffrage universel, je le confisquais à mon profit ; car, dans ce système qui attribue aux citoyens le droit imprescriptible de changer leur gouvernement et de nommer leur chef, le vote de 1804 ne pouvait lier ni celui de 1805, ni, à plus forte raison, ceux des années suivantes. Les électeurs de cette époque dérobaient donc d'un seul coup et m'immolaient le droit de toutes les générations à venir. Appelez cela, si vous le voulez, uù escamotage, j'y consens ; mais, d'une part, on n'a escamoté qu'une chimère et un non-sens; d'une autre part, on l'a fait dans l'intérêt de cette immense population qui ne comprend rien aux questions politiques, et que les ambitieux et les bavards agitent sans cesse afin de l'exploiter. En troisième lieu et enfin, il n'est pas possible qu'il en soit autrement. Le pouvoir, dans la réalité, ne se donne ni ne se délègue jamais : c'est toujours quelqu'un qui s'en empare ; et quand ensuite le peuple approuve ce qui s'est fait, c'est exactement comme si vous consentiez à la chute de votre maison quand elle est renversée par la foudre ou par le canon.

Louis. C'est l'exacte vérité. On a beaucoup disserté sur l'origine du droit de souveraineté. Il n'y en a qu'une : c'est la force ; et le vers de Mérope est incontestable :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. Notez seulement que quand je dis la /orce, je prends ce mot

dans le sens le plus général : force physique, force morale, force des circonstances, force de Topinion, etc. ; je n'en exclus aucune. Le suffrage universel est une force en un instant donné; l'instant d'après, il n'est plus rien. La légitimité en est aussi une à son heure et en son lieu. L'habileté consiste à profiter de l'occasion pour affermir son pouvoir et se maintenir au milieu des résistances et malgré les efforts de nos envieux ou de nos ennemis.

Nap. Très-bien : et cette habileté se réduit selon moi à être le plus fort, c'est-à-dire à avoir une administration active, une police bien faite , une armée nombreuse et surtout dévouée.

Louis. Vous en parlez comme un général qui a fait de longues campagnes et qui, s'il a épuisé le pays, s'est fait au moins une garde prétorienne sur laquelle il peut compter. Il n'en est pas de même d'un prince goutteux qui arrive au trône au milieu des circonstances les plus difficiles, à l'Age où la plupart le quittent ; qui ne peut se fier sur l'affection de personne, et qui, un an à peine après son retour, se voit abandonné de tout le monde, sur le seul bruit que son pré* décesseur a retrouvé son armée, et attiré à lui les maréchaux mêmes qui m'avaient promis de le combattre.

Nap. Soit, mais alors comment remplacer la force?

Louis. Par la patience et l'adresse; la patience en ce sens qu'un gouvernement s'affermit en général par cela seul qu'il dure ; l'adresse, en détournant les idées de la nation de la vue du trône sur des objets moins élevés comme peuvent être des portefeuilles ministériels. Vous reconnaissez là mon système qu'on avait appelé d'un nom assez caractéristique la bascuk. Et en effet, on a dit quelquefois pour expliquer certains mouvements populaires qui prenaient des dimensions considérables : « La France s'ennuie. » 11 y a du vrai dans ce mot. Un prince habile doit faire en sorte que son peuple ne s'ennuie pas au point de se révolter par une sorte

de récréation. J'occupais les Français avec mes virements ministériels; et je restais tranquille.

Nap. C'est ce que j'ai parfaitement compris ; mais permettez-moi de vous dire qu'il n'y a pas beaucoup de grandeur dans cette conduite, et que c'est un triste râle pour un roi, de livrer constamment ses ministres en £e tenant soi-même à couvert. Ainsi agit le chasseur quand il a dérobé les petits d'une tigresse. Quand la mère a reconnu sa perte, et qu'elle s'élance furieuse pour retrouver ses petits , le voleur n'a d'autre moyen de lui échapper, que de laisser tomber de distance en distance, les tigrillons qu'elle reporte successivement à sa tanière. C'est la conduite d'un dénicheur de merles, plutôt que celle d'an vrai chasseur qui doit affronter et combattre le danger. Croyez-vous qu'il soit bien glorieux de sacrifier ainsi à tour de râle tous ceux qui vous ont servi ?

Louis. La réponse est facile. La véritable grandeur d'un roi, c'est de rendre son peuple heureux, de développer chez lui la liberté, le commerce, l'industrie ; de lui donner cette tranquillité sans laquelle il ne peut y avoir que de la misère, et du désespoir. Tout le monde sait ce qu'a été mon règne à cet égard ; et, permettez-moi de vous le rappeler, c'est surtout par ]a comparaison qu'on en a faite avec le vôtre, qu'on en apprécia exactement et la majesté et le bonheur. A côté de cette grandeur véritable, et que l'histoire ne peut que confirmer, il y en aune autre tout extérieure qui frappe les yeuz de la multitude. C'est une grandeur théâtrale, fort méprisée des philosophes, mais que le menu peuple admire et respecte profondément; c'est celle qui, le poing sur la hanche ou la main sur la garde de son épée, prend constamment des airs de matamore, et semble pourfendre le genre humain. Je ne blâme pas assurément ceux qui, pour se grandir, ont recours à ce moyen. II me suffit d'établir qu'il ne fait pas la grandeur réelle d'un monarque, et que des moyens un peu

différents, accompagnant la grandeur réelle que j'ai définie tout à rheure, ne la détruisent pas du tout.

Nap. Je vous raccorde volontiers.

Louis. Pardon, je n'ai encore répondu qu'à une partie de l'objection : laissez-moi répondre au reste. Vous trouvez fort vilain de sacrifier ceux qui m'ont servi : mais dites-moi donc ce que fait de ses troupes un général, même lorsqu'il est empereur des Français. Il les envoie se faire massacrer où il ne veut pas aller lui-même ; et Dieu sait en quelle quantité, et souvent pour quel résultat il fait périr ses bataillons. Rappelez-vous ce que vous disiez vous-même à Lutzen et à Bautzen, lorsqu'après une journée entière de carnage, et une victoire si chèrement achetée, ne pouvant pas même vous emparer de l'arrière-garde ennemie, vous vous écriiez : « Ces gens-là ne me laisseront pas un clou ^ » Convenez de bonne foi qu'à estimer la grandeur réelle des choses, mon jeu valait exactement le vôtre : et quant à ses effets, il était infiniment moins coûteux.

Nap. Je ne le nie pas: mais quand ce serait une erreur populaire, j'avoue que je ne contemple pas, sans un certain orgueil, ces preuves d'une puissance irrésistible.

Louis. Je ne vous laisserai pas cette satisfaction. Les rodomontades ne me semblent excusables que quand on est assez fort pour n'avoir jamais à baisser le ton. Rien ne me paratt au contraire plus méprisable qu'un fier- à-bras, obligé de faire le plongeon devant un ennemi qu'il craint d'offenser. L'homme modéré qui plie ou s'incline quand l'adversaire est plus fort que lui, est dans la condition commune de l'humanité, il ne mérite aucun blâme : celui qui, comme Ajax, a défié les dieux , et qui , au moment périlleux, oublie tout ce qu'il a dit et subit, malgré ses grimaces, les conditions les plus dures, n'est-il pas bien au-dessous du premier ?

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