‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 70 sur 226 · Fain, Manuscrit de 1813, t. II, p · texte numérisé non relu

Fain, Manuscrit de 1813, t. II, p

tait pas complet. Vous n'avez parlé que de la force ; il y avait évidemment autre chose, je veux dire ces poses théâtrales et ces discours ampoulés, triste apanage des gouvernements révolutionnaires et hâbleurs. Si réellement vous ne pouviez pas répudier ces formes nauséabondes que vous aviez héritées de la république, c'est que la force dont vous vous vantez était moins réelle qu'apparente. Au reste, laissons débattre cette question aux historiens : nous ne parlons ici que des systèmes de gouvernement ; et c'est à vous, mon prédécesseur, de nous entretenir du vôtre.

Gh. J'en formulerai aisément le principe en un seul mot : retour au passé, autant qu'il était possible.

Nap. Quoi 1 vous vouliez ramener les trois ordres, la dtme, les droits seigneuriaux, les maîtrises, les jurandes, le droit coutumier ou provincial I est-ce bien vrai ?

Gh. Non, certes, cela n'est pas vrai, dans l'étendue que vous donnez à mon expression. Ha pensée n'allait pas si loin. La révolution a fait de bonnes choses : ce sont cielles qui avaient été résolues avant elle, et qui se seraient effectuées sans elle, par le seul accord du roi et des états généraux, si ceux-ci, respectant les vœux de leurs commettants, ne s'étaient pas, dès le principe, déclarés assemblée nationale, et n'avaient pas usurpé les pouvoirs qui ne leur appartenaient pas. Sous l'influence révolutionnaire, le but a été dépassé ; et si l'ancien régime avait ses abus, le nouveau a eu les siens, qu'il était bon de combattre et de réduire. Est-ce par exemple une belle institution que cette garde nationale qui écrase les citoyens et leur fait dépenser en pure perte leur temps et leur argent, pour quoi? pour fournir en cas de besoin des armes aux émentiers, et fraterniser avec eux ? Est-ce aussi quelque chose de merveilleux que ce morcellement indéfini de la propriété, qui met les propriétaires entre les mains des usuriers et des prêteurs à la petite semaine ? Quand on aurait opposé une digue à ces abus et à tant d'autres, doutez-

Youfl qu'on n'eût rendu un yrai service au peuple français et à l'humanité ?

Nap. Je ne le nie pas d'une manière absolue ; je crois seu* lement que c'était bien difficile, et que vous jouiez gros jeu comme l'a prouvé 1830.

Gh. 1830 ne prouve rien contre le principe ; il montre seulement que je n'ai pas eu pour faire mon coup d'Etat l'habileté que vous avez déployée dans le vôtre. Je ne suis pas moins persuadé que les changements que je méditais auraient allégé toutes les charges.

Nap. Quels étaient-ils ces changements ?

Gh. Je vous l'ai dit en gros ; le retour au passé, autant qu'il était possible. Restauration de la puissance royale, en ce sens qu'elle ne pourrait plus être incessamment battue en brèche, dans les chambres, par des bavards, dans la presse, par des écrivains du plus bas étage ; rétablissement d'une aristocratie héréditaire, et par elle, retour à ces grandes et anciennes familles nobles ou bourgeoises, qui étaient l'honneur de la France, et qui ont aujourd'hui presque entièrement disparu ; système général et bien entendu d'anoblissement pour des services de toute sorte rendus à l'État; unions par mariages des familles riches et honorables avec les familles nobles chues en pauvreté; importance nouvelle donnée aux grandes villes de France, pour faire contre-poids à cette puissance absorbante de la capitale, qui se résout en un danger perpétuel pour les gouvernements, à moins qu'ils ne soient assez forts pour mettre à cette ville fantasque et mutine, un batUon et des menottes ; voilà une partie des changements que je voulais faire, qui tous, si je ne me trompe, étaient à l'avantage du peuple français, sinon des bavards et des ambitieux.

Nap. J'en conviendrai d'autant plus volontiers, que moimême j'ai souvent pensé à des modifications semblables. J'avais peut-être assez de force pour les exécuter. Hais ma

Ib2 LES QUATRE SOUVERAINS.

position n'y était pas favorable, et elles auraient tourné contre moi. Tai dû remplacer Tillustration des grandes familles par les habits brodés de toutes mes administrations ; et cela ne fait pas le même effet ; cela n*a pas surtout la même influence morale.

Louis. J'ai toujours pensé, mon frère, que vous en viendriez là. Je ne dis pas que votre idée ne fût pas bonne : mais elle demandait un praticien plus fort que moi, plus retors que vous. Pen ai écarté indéfiniment l'exécution, et je crois que j'ai bien fait. Vous l'avez entreprise et vous y avez suc^ combé.

Gh. Oui ; mais il ne faut pas juger toiJ^ours les choses par le succès. Pouvais-je faire autrement T Attaqué comme je l'étais et comme l'avait été notre frère Louis XYI par une opposition de plus en plus audacieuse, miné sourdement par les ambitions les plus misérables, ne pouvant compter sur l'affection de personne, ni dans les chambres, ni dans l'armée, ni dans l'administration, je serais tombé quelques jours ou quelques mois plus tard. Il fallait absolument un coup d'État pour changer un peu ces conditions. J'avoue qu'il n'a pas été bien fait : mais il était inévitable.

Nap. Pour ce dernier point, j'en suis persuadé comme vous ; je le suis d'autant plus, qu'en lisant la première ou la seconde Charte constitutionnelle, j'ai dit tout de suite : < Les Bourbons ne pourront jamais tenir avec un pareil régime : je ne leur en donne pas pour six mois. » Vous avez duré, je dois le dire, beaucoup plus longtemps que je ne l'avais cru, et cela fait honneur à votre habileté : mais le coup d'État n'a pas moins fini par devenir nécessaire ; et alors vous avez manqué d'adresse.

Gh. Gomment auriez-vous fait à ma place ?

Nap. Je ne puis le dire ainsi à l'improviste. Un coup d'État doit être préparé, et il faut en tenir tous les fils à la main pour en déterminer le moment. Je vous indiquerai seule-

ment un point où vous toucherez au doigt votre insuffisance. Vous vous rappelez cette revue de la garde nationale, où Ton vous demanda le renvoi de vos ministres. Vous avez répondu avec beaucoup de raison, au point de vue de la logique, que vous ne pouviez pas reconnaître un quatrième pouvoir dans la garde nationale parisienne ; qu'elle n*avait pas pour mission devons imposer des ministres ; et avec plus de raison encore, toujours au point de vue de la logique, vous l'avez licenciée. Mais d'abord lalogique n'est pas tout sur la terre. Il faut qu'elle soit comprise; et en fait, elle ne la pas été dans cette circonstancoi puisque tout le monde a paru blâmer ce licenciement. C'était à vous ou à vos ministres de l'expliquer assez clairement pour que personne n'hésitât sur ce point. Un mot d'ordre donné à toutes vos administrations, et sévèrement exécuté, eût assurément augmenté votre force. Ce n'est pas tout : la logique du gouvernement voulait, et c'jBst à quoi vous avez complètement manqué, que la garde nationale parisienne une fois dissoute, rien n'en pût plus subsister, ni en fait, ni en droit. Toutes les armes devaient être reprises ou confisquées : tous les habits défaits, tous les insignes conservés déclarés coupables et punis de peines sévères. Il eût été bon même que la condamnation en masse de la garde nationale fût prononcée et dans les termes les plus accablants par un tribunal disciplinaire où seraient entrés ses principaux chefs, et où on lui aurait reproché sa félonie sans aucun ménagement. Ainsi détruite et dans son ensemble par le licenciement, et dans ses membres parla suppression des armes et des habits, et dans l'estime publique par un jugement motivé ou des poursuites contre les meneurs^ la garde nationale ne serait pas en 1830 sortie tout armée de dessous terre; elle ne se serait pas dressée contre vous avec toute son ancienne force et les armes que vous lui aviez imprudemment laissées.

Ch. Vous avez raison. Vous vous entendez aux coups d'État mieux que moi qui ai cru que cela marcherait tout seul, et

n'ai pas même renoncé à une partie de chasse arrêtée quelques jours auparavant^ lorsque la couronne me tombait de la tête et que mon trêne était renversé.

L.-Ph. Hélas ! oui , sire, cette partie de chasse en un tel moment nous a fait bien du tort : je dis nous; car bien que j'aie paru profiter de votre chute, vous êtes aujourd'hui bien convaincu que je n'ai pris votre place ou celle du duc de Bordeaux que contraint et forcé.

Gh. Je le sais et vous en sais gré ; et je regrette que le parti légitimiste n'ait pas reconnu la nécessité de votre position. Il n'aurait pas ajouté l'appoint de sa considération à la puissance dissolvante d'une opposition qui tendait à la république.

L.-Ph. Oh ! les légitimistes boudent toujours, ils n'agissent pas : et quoiqu'ils forment assurément un parti considérable, et surtout honorable, ils seront éternellement dupes et vie* times dans les révolutions ^ J'aurais été bien aise de les avoir pour, moi; mais je savais parfaitement que quand ils me minaient, c'étaient eux-mêmes qu'ils détruisaient; que la république avec laquelle ils s'entendaient en apparence les écraserait aussitôt qu'elle serait la plus forte. Gela n'a pas manqué. Elle a supprimé tous les titres nobiliaires, et alors on a pu voir combien il eût mieux valu m'appuyer que me combattre.

Louis. Gela est vrai. Mais laissons-là les récriminatious ; et dites-nous quel a été votre système de gouvernement. C'est tout ce qui nous importe.

L.-Ph. Je l'ai caractérisé moi-même par le nom de Juste^ Milieu que tout le monde lui a volontiers donné comme moi.

Nap. C'est là un mot qui ne dit rien : il n'y a pas à propre-

1. Voyez dans les journaux du 6 décembre 1857 y l'arrité ministériel qui frappe la Preise d'une suspension de deux mois. Je n'ai ni à louer ni à blâmer les idées exprimées par M. Peyrat. Hais ce qu'il dit des légitimistes est parfaitement juste.

ment parler, de milieu en fait de gouveraement : ou plutôt tout gouvernement se trouve, quoiqu'il fasse, entre des excès opposés, qui ne sont pas eux-mêmes fixes ni déterminés. N'étais-je pas, par exemple, à ne considérer que la puissance, un milieu entre la dictature absolue et le pouvoir de la branche aînée ? Mes successeurs n'ont-ils pas été un milieu entre moi et vous ? N'étiez-vous pas ce milieu vousmême entre eux et la république qui vous a succédé ? Tous ces milieux-là étaient-ils justes? ou ne l'étaient-ils pas? Je suis porté à croire que chacun d'eux l'a été en son temps : et alors le vôtre ne se distinguant par rien d'essentiel , c'est un mot pur et simple, et qui n'a pas de sens.

L.-Ph. Je ne le défendrai pas. Ce mot me représentait assez bien la règle de conduite que les Latins avaient formulée par ces mots in medio virtits. Hais au fond, mon système était de me tenir dans la stricte légalité, de ne rien entreprendre en dehors du droit et des formes reconnues par la Constitution que j'avais juré de défendre. C'est ce sentiment qui m'avait fait dire que la Charte serait désormais une vérité ; et en fait, elle l'a été, quoique l'opposition m'ait bien souvent reproché d'y substituer ma volonté ou celle de je ne sais quelle camarilla.

Nap. Vous voyez par là que de quelque fagon qu'on s'y prenne, il est difScile d'obtenir Tapprobation de tous, et cela confirme ce que je disais tout à l'heure qu'il faut être d'abord convaincu de notre bon droit et du besoin urgent que le peuple a de nous.

L.-Ph. C'est possible ; mais enfin, avec mes idées, j'ai duré dix-huit ans, et je puis dire que la France n'a jamais été si heureuse que sous mon règne.

Louis. Excepté peut-être sous le mien et sous celui de mon frère. Mais comment n'avez-vous pas résisté quand quelques mauvais drôles, car je ne saurais dire autrement, vous ont attaqué ?

L.-Ph. D'abord j'avais soixante-quinze ans, ce qui est un âge peu propre à l'action. Mais surtout je ne voulais pas, à la fin de ma carrière» faire couler le sang pour soutenir une puissance que je n'avais ni recherchée, ni aimée. J'étais monté au trône sans coup férir, je voulais le quitter de même.

Louis. Très-bien, si c'était une propriété particulière que vous voulussiez laisser piller par des bandits; mais c'était un fidéicommis dont vous ne deviez pas abandonner la garde. La France vous avait confié son honneur et sa fortune. Croyez-vous être absolument hors de reproche, quand vous dites aux premiers venus : « Les voilà, faites-en ce que vous voudrez; je m'en lave les mains? »

L.-Ph. Je ne nierai pas que la suite vous a donné complètement raison ; je n'ai peut-être pensé qu'à ma tranquillité et à la satisfaction de ma conscience, qui me faisait reculer devant l'effusion du sang.

Nap. Par suite de cette malheureuse confusion de la politique avec la morale. J'ai agi tout autrement au 13 vendémiaire, et j'ai sauvé la France; et pourtant, je ne me dissimulais pas que les sectionnaires avaient raison au fond, et que cet abominable décret de la Convention, qui obligeait les électeurs à choisir au moins les deux tiers des élus parmi les membres actuels de l'assemblée, était la plus odieuse usurpation que se fût jamais permise un corps de législateurs. Mais il n'y avait pas à balancer, et je ne balançai pas.

L.-Ph. Votre neveu a fait à peu près la même chose au 2 décembre. Vous ne doutez pas que ceux qui combattaient alors contre lui, et qui sont morts dans les rues de Paris pour la République et l'Assemblée législative, ne fussent dans le parti de la vérité et du droit.

Nap. Du droit précédent, sans doute ; mais la victoire du président a créé alors un droit nouveau et leur a donné tort, comme cela arrive toujours. Quant à vous, vous n'aviez pas

mâme cette distinction à faire : le droit était pour vous, aussi bien que la force, et vous avez renoncé à Tun et à l'autre, mal à propos selon moi.

Louis et Ce. Selon nous aussi.

L.-Ph. Je n'appellerai pas de votre condamnation, puisque TOUS êtes unanimes. Je me borne à rappeler qu'ayant, pendant dix-huit ans, maintenu la paix non-seulement en France, mais dans l'Europe entière ; ayant obtenu toutefois des succès militaires, et qui pourtant ne coûtaient qu'un petit nombre d'hommes ; ayant supprimé de fait la peine de mort en matière politique, j'ai mieux aimé descendre du trône que de manquer, pour m'y maintenir, à la règle de toute ma vie. n aurait mieux valu pour moi, pour ma réputation, peutêtre pour ma famille, que le coup de feu dirigé sur moi près de Fontainebleau m'atteigntt et m'enlev&t au milieu de mes succès. Dieu ne l'a pas permis. J'espère au moins que ma renommée ne sera pas ternie par ce qu'on ne peut, après tout, me reprocher que comme une bonté excessive. Je vous dirai même qu'à choisir entre ma défaite et votre victoire sur les marches de Saint-Roch, j'aime mieux ma défaite; mais je ne prétends pas que votre jugement s'accorde avec le mien.

Nap. Et vous avez raison ; je ne saurais déployer une résignation aussi stoique lorsqu'il s'agit d'une couronne Vous avez vu, dans ma dernière lutte, quelle a été ma conduite* La France était épuisée d'hommes et d'argent, et les armées ennemies resserraient toujours de plus en plus autour de moi ce cordon menaçant qui m'enveloppait de toutes parts. Mais je n'abandonnais ni mes espérances, ni l'assurance qui m'avait si bien réussi. < Français, un dernier effort, leur disais-je dans ma proclamation aux départements; j'appelle ceux de Paris, de la Bretagne, de la Normandie, de la Champagne, de la Bourgogne et des autres départements au secours de leurs frères de la Lorraine et de l'Alsace. A l'aspect

158 LES QUATRE SOUVEEIÂINS.

de tous ces peuples en armes» l'étranger fuira ou signera la paix*. »

Gh. Et a-t-il fui, ou a-t-il signé?

Nap. Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Malgré mon appel, je n'ai pu entrer en campagne qu'à la fin de janvier, et je n'avais pas plus de cent mille combattants, tandis que les alliés en avaient au moins six cent mille'.

L.-Ph. Et pour un praticien comme vous, qui avait souvent répété que les gros bataillons usent les petits, la comparaison n'était pas rassurante.

Nap. Non y sans doute ; malgré cela, je ne lâchais pas prise ; et si la France eût pu fournir encore des armées, si, par un miracle, ses enfants eussent pu tout à coup être des adultes, je les aurais enrégimentés, et j'aurais lutté jusqu'à la dernière goutte de leur sang.

Louis. Ouiy c'est ce dont tout le monde était convaincu, et ce qu'on a représenté dans une épigramme sanglante faite contre vous sous la forme d'un court dialogue entre le général Bertrand et l'empereur des Français'; et cela montre qu'il y a eu encore entre votre gouvernement et les nôtres une différence considérable dont nous n'avons pas parlé jusqu'ici et qu'il est bon de mentionner: c'est que vous, comme le désigné du suffrage universel ou le représentant du nombre et de la force matérielle, vous avez usé et abusé des ressources de la France ; vous avez supprimé toutes les volontés, toutes les actions individuelles pour les absorber dans la conception abstraite d'un gouvernement absolu qui se personnifiait en vous. Nous, au contraire, représentants du droit divin ou quasi-divin depuis plus de huit siècles, ayant oublié et mis de côté le suffrage qui pouvait, dans le principe, avoir établi nos aïeux et répudié, par conséquent, toute idée de force

1. Fàin, Manuscrit de 1814, p. 28. ~ 2. Pnd.f p. 30. 3. Àeanthologie ou Dictionnaire ipifframmatiquef publié eu 1817, sans nom d'auteur, par Fayolle, au mot Buonaparte, p. 42.

brutale ou de nombre, nous nous regardions plutôt comme les administrateurs que comme les maîtres de la nation ; nous avons économisé ses hommes comme ses finances; écarté ces guerres générales et interminables qui détruiraient le genre humain, si la lassitude et le malaise ne les arrêtaient un jour ; fait fleurir le commerce et Tindustrie, et laissé toutefois à chacun la liberté et les garanties que la république avait confisquées, et que vous, son successeur, n'avez jamais rendues que d'une main avare. Je n*entends par là ni louer, ni blâmer aucun des deux systèmes ; je veux seulement marquer cette différence parce qu'elle est réelle, et qu'en la supprimant, nous n'aurions plus du tout l'exacte connaissance de ce qui s'est fait.

Nap. Vous avez raison. Quant à la question si cette différence est à vôtre avantage ou au mien, elle dépend d'une autre que je n'ai pas envie de traiter, mais qu'on peut formuler ainsi : < Par quoi les hommes, à les prendre en général, se laissent-ils le mieux conduire, par les bons conseils ou par la force ? par la raison et la douceur ou par la coaction ? Autrement dit, à qui obéissent-ils le mieux, d'un souverain qui les écoute,.qui compatit à leurs peines et, au besoin, se sacrifie pour eux, ou de celui qui impose sa règle, force tout le monde à s'y soumettre et, au besoin, sacrifie sans hésiter tous les opposants! » Résolvez cette question comme moi, et vous aurez l'explication de toute ma conduite.

L,-Ph. En la résolvant comme nous, vous aurez l'explication de la nôtre.

Nap. Oui ; mais vous êtes tombés ; et moi, qui n'ai cédé qu'à la force étrangère, vous voyez que, bien loin de baisser, je me relève sans cesse. Mon souvenir est en honneur chez toutes les nations. Mon nom seul est une puissance, et suffit à renverser des républiques que tous vos efforts n'ont pu empêcher de s'élever sur vos ruines.

L'avéntare du jeune Brander mérite d'être connue. Il avait terminé d'assez bonnes études dans un de nos collées ; puis ayant suivi les cours d'une faculté des lettres, il avait obtenu le grade de licencié. Maintenant qu'allait-il faire? Il avait quelque aisance y et pouvait choisir entre les occupations agréables qui se partagent les hommes ; mais son goût l'entraînait vers Fhistoire. Seulement à quelle école appartiendrait-il? C'était là ce qui l'embarrassait beaucoup. Il vit en songe uiie fée amie de sa mère qui le touchait de sa baguette, en lui disant : c Va, vois et juge; » et au même ingtant, il fut transporté dans une galerie sur les murs de laquelle se développait le corps d'une vaste bibliothèque. Les divisions de cette immense collection portaient toutes en inscription et comme enseigne le mot latin Acta que nous traduisons en français par Les faits. Ces faits étaient probablement relatés dans les nombreux volumes rangés sur les rayons : et jusquelà il n'y avait rien qui pût exciter l'attention de Brander.

Mais au fond de lagalerieoùil était le seul étranger, il voyait trois femmes. Une d'elles au maintien grave, à la figure austère, et revêtue de la robe antique, était assise devant une table ; elle semblait occupée à augmenter le nombre des volumes d^à recueillis ; car elle écrivait incessanmient sous la

1. Cette thèse^ sur ce qu'on appelle souyent la Phit(>tophie de rhistoire^ a été écrite eu juin 1854.

dictée ou d'après les conseils d'une autre femme qui se tenait debout auprès d'elle. Celle-ci, d'une beauté aussi sévère que la sienne^ et couverte d'un costume analogue, tenait à la main un miroir où les faits venaient se peindre avec exactitude. Elle se penchait de temps en temps vers sa compagne et semblait lui dicter ce qu'elle avait vu, et que l'autre enregistrait aussitôt.

Auprès de ces deux femmes, il y en avait une troisième, véritable contraste des deux autres; aussi agitée que celles-ci étaient tranquilles, elle ne pouvait pas rester en place. Ses yeux d'une mobilité extraordinaire erraient çà et là sans se fixer jamais sur rien. Son visage à chaque objet nouveau changeait de couleur ou de forme, reQétant ainsi tous les sentiments qui l'animaient. Elle avait un costume bigarré pareil à celui de ces muses folâtres que Boèce nous peint au commencement de sa Consolation. Sur les franges se lisaient, autant du moins que le permettait son agitation continuelle, les mots système, hypothèse, opinion. Bien plus, il y avait sur le parquet un certain nombre de boules étiquetées, l'une religion^ l'autre politiqv^e, celle-ci monarchie, celle-là démocratie, cette autre socialisme^ d'autres encore progrès, dépérissement^ etc. : et la gi^mde occupation de la femme paraissait être de sauter de l'une sur l'autre, et de s'y tenir debout et en équilibre. Elle accomplissait d'ailleurs ce fatigant et difficile exercice avec une agilité et une adresse qui tenait du prodige. Faisant rouler la boule où elle était perchée jusqu'à cette personne qui écrivait sans cesse, elle lisait les mots nouvellement tracés, levait les épaules d'un air de mépris, et sautait sur une autre boule sans jamais faire de faux pas. Cependant les deux autres femmes, tout entières à leur travail, ne paraissaient pas même s'apercevoir d'un voisinage si remuant, et pour d'autres si incommodes.

Ëtonné de ce manège, Brander s'approcha de la Sauteuse:

c Qui donc étes-vous, lui demanda-t-il, vous qui voltigez si

légèrement? et quelles sont ces deux femmes qui n'ont pas l'air de penser à vous !

— Ces deux femmes, répondit-elle? je n'en vois qu'une qui rédige et rédigera jusqu'à la fin des siècles ces interminables volumes. La malheureuse ! je ne voudrais pas pour beaucoup être chargée de spn travail.

— Je crois qu'en effet il vous conviendrait peu : mais enfin qui est-elle? et qui êtes- vous?

— Ne vois-tu pas que c'est l'Histoire et que je suis sa Philosophie?

— Sa philosophie? qu'est-ce que cela? et que voulez-vous dire? j'ai de la peine à comprendre ce langage. •

Alors la femme au miroir s'approcha de Brander : « Son français, lui dit-elle, te semble extraordinaire , il ne l'est pas plus que ses prétentions. Elle veut dire qu'elle est la Philosophie de r histoire. Nous verrons tout à l'heure ce que ce peut être. Pour moi, je suis la Vérité ; et si cette prétendue Philosophie ne m'aperçoit pas, en voici la raison. > Elle dirigea en même temps son miroir sur la face de ce personnage ; et Brander reconnut que ce qu'il avait pris pour une coiffure, était un bandeau qui ne laissait voir qu'un coin imperceptible des objets. Au même instant toutes les bouges crevèrent et s'évanouirent comme des globes de savon ; et la sauteuse perdant enfin l'équilibre, resta étendue par terre. Brander lui tendit la main et la releva. La Vérité la revoyant debout, dit au jeune homme : < Tu peux maintenant l'interroger pendant que je vais surveiller ce qu'écrit l'BUstoire. J'inspirerai tes questions pour que tu saches ce que tu veux savoir. Elle-même sera obligée de te répondre sincèrement : d'ailleurs, en cas de besoin, je suppléerai à son silence.

— Je vous remercie, 6 Vérité : et maintenant à nous deux, Philosophie de l'histoire. Qu'étes-vous d'abord , si toutefois vous êtes quelque chose? Avez-vous votre raison d'êfre dans

la nature même de l'esprit humain? ou n'étes^vous qu'un produit éphémère d'une imagination maladeY

— Tu me fais-là bien des questions à la fois. Xy réponds séparément. Suis-je quelque chose? Oui, je suis au moins une opinion. Ai-je ma raison d'être? Oui, j'ai cette raison dans l'impatience de l'esprit humain qui n'aime pas à voir une multitude de choses analogues sous un lien qui les unisse. Ne suis-je qu'un produit de l'ima^nation? Ce n'est pas moi, c'est toi qui devras, après m'avoir entendue, décider la question.

— Fort bien, expliquez-moi alors quel est votre objet.

— Rien de plus simple; et tu dois t'en douter d'après ce que j'ai dit tout à l'heure : c En histoire, il y a deux tâches distinctes, deux ordres de travaux que l'ambition de l'esprit humain tente simultanément, mais qui pour le succès, en dépit de notre volonté, vont toujours à la suite l'une de l'autre. La recherche et la discussion des faits, sans autre dessein que l'exactitude, n'est qu'une des faces de tout problème historique. Ce travail accompli, il s'agit d'interpréter et de peindre, et de trouver la loi de succession qui enchaîne les faits l'un à l'autre, de donner aux événements leur signification, leur caractère, la vie enfin, qui ne doit jamais manquer au spectacle des choses humaines ^ > Tout cela peut se mettre sous la forme d'un problème ainsi posé: Étant donnée une série de faits historiques, les rattacher tous à un même principe, les expliquer par la même cause, c'est-à-dire trouver une hypothèse qui s'applique à peu près à tous, et les réunisse sous une seule vue d'une manière satisfaisante.

— Le problème ne manque assurément ni de beauté ni de grandeur: mais est-il lui-même posé d'une manière raisonnable? Si l'on vous demandait de faire dépendre tous les phénomènes physiques d'un seul principe.*.?

1 . Ces paroles sont de feu Thierry dans les RéeUs des temps mérovingiensm Voyez les Considérations préliminaires, chap. iv, p. 191.

— Oh 1 cela serait absurde. Tout le monde sait , et je n'ignore pas moi-même qu'il y a dans le monde physique des forces très-divergentes ou même contraires; que si l'attraction réunit les molécules, la chaleur les écarte; que si la pesanteur agit indifféremment sur toutes les matières, l'affinité chimique les choisit, et ainsi de suite. Ici la vérité est tellement précise, que les fous ou les ignorants peuvent seuls la nier. Nous sommes bien plus à notre aise quand il s'agit des sciences morales.

— Oui, et probablement parce que les éléments en sont moins connus ; vous pouvez travailler en tous sens d'autant mieux qu'il n'y a jamais d'expérience précise ou péremptoire qui vous arrête. Mais,ditea-moi, êtes-vous d'accord au moins sur vos principes ?

— Non^ certes; et c'est pour cela que tu me voyais tout à l'heure sauter si légèrement d'une boule à l'autre- Tu comprends bien que je ne suis moi-même que la personnification de tous ceux qui font des systèmes historiques, et ma danse perpétuelle ne représente autre chose que leurs opinions plus ou moins bien établies sur les faits qu'ils voient se succéder.

— Xadmirais en effet votre adresse à ne pas broncher sur un terrain si mouvant.

— As-tu jamais vu un de ceux qui font des théories historiques hésiter dans ses hypothèses ?

— Non, non, je sais qu'il s'y tient bien et que tout l'y confirme. Je suis seulement fâché que pour tant de gens les mêmes faits prouvent des propositions si contraires.

— C'est, interrompit la Vérité, que tous ils ont, comme celle-ci, un bandeau sur les yeux qui ne leur laisse jamais voir que le moindre côté des choses. >

La Philosophie de l'histoire ne répliqua rien. Brander continua de l'interroger: « Votre science, quelle qu'elle soit,

est -elle nouvelle?

— Oh 1 point du tout : les systèmes peuvent être nouveaux parce qu*ils ne consistent que dans le choix et la combinaison qu*on fait de certains éléments. Mais pour Tidée fondamentale, celle qui nous fait rattacher tous les événements à un principe unique^ tantôt à une volonté suprême, tantôt à une nécessité fatale, quelquefois au hasard, elle est aussi vieille que le monde.

— Vous m'étonnez : on regarde souvent Yico comme le créateur de la philosophie de l'histoire.

— On veut dire par là qu'il lui a donné une forme plus savante, ou plus systématique, en distinguant un certain nombre d'âges que parcourait l'humanité, et après lesquels elle revenait à son point de départ pour recommencer sans cesse. Hais au fond, tous ceux qui ont cru que le Destin, divinité sourde et aveugle, ou la Nécessité selon d'autres, ou enfin la Providence, dirigeait les événements de cet univers, ont eu leur système historique, aussi bien que ceux qui croyaient qu'on pouvait modifier les choses par des vœux et des prières. Ce vers ' :

Humida solsticia atqne hiemes araU serenas, et cet autre ' :

Desine fata deûm flecH sperare precando.

bien que du même auteur, expriment très-vivement les deux opinions philosophiques qui se partagent la presque totalité des hommes depuis le commencement des siècles. Les prophètes et les faux prophètes des juifs soutenaient aussi sous le même nom, savoir sous celui de la volonté ;et des ordres de Dieu, des principes politiques ou historiques tout à fait opposés. Les Oracles sibyllins roulent presque entièrement sur cette idée que le peuple juif est malheureux, que le genre

Page 1