‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 71 sur 226 · Virg., Georg., I, v. 100. — 2. Virg., JSn., VI, v · texte numérisé non relu

Virg., Georg., I, v. 100. — 2. Virg., JSn., VI, v

humain le sera sans cesse parce qu'il n*a pas obéi aux commandements de la diyinité. C'est l'ancienne tbéosophie juive, qui, comme tu le peux voir, considérée dans son abstraction philosophique, réduit tout à l'action immédiate de la Divinité.

Cette idée prit une forme plus dogmatique et plus savante aux quatrième et cinquième siècles de notre ère, lorsque les vieux Romains désolés de la décadence de l'empire attribuèrent tous les malheurs qui les frappaient à ce qu'on avait abandonné les dieux du paganisme et déserté le Gapitole. Le livre de Paul Orose fut composé exprès, à la demande de saint Augustin, pour répondre à cette opinion. -

Passons tout de suite aux temps modernes. Bossuet n'a vu dans l'histoire universelle que le progrès du christianisme exécuté sous l'oeil et par la volonté de Dieu. Je n'ai pas besoin de te dire que ce point de vue n'est pas celui de Voltaire. D'autres, depuis^ ont supposé un autre principe abstrait, par exemple le progrès continu de la civilisation. Mais quelques philosophes bien éloignés de ce sentiment, soutiennent qu'au contraire tout dépérit depuis la réformation : tandis qu'il y en a qui croient la nature de l'homme si essentiellement mauvaise, ou tellement gâtée par le péché, que tous les événements du monde sont le juste châtiment du mal fait autrefois, et dont vous portez la peine.

— Ce sont là, si je ne me trompe, dit Brander, des vues plus poétiques qu'historiques : mais quelle est la vérité làdedans?

— Ce n'est pas moi qui puis te répondre.

— Non, c'est moi seule, dit la Yérilé en s'approchant. Eh bien, il y a dans tous ces systèmes, comme dans toutes les idées morales généralisées, du vrai et du faux. Seulement le vrai y est rare, et le faux y foisonne; et d'autant plus que l'auteur reconnaît un moindre nombre de principes, et cherche à les déterminer d'une manière plus précise.

— 0 Vérité, je ne saisis pas exactement oe que vous voulez me faire entendre. Expliquez-vous mieux, je vous prie.

— Volontiers. Je remarque d'abord qu'il y a des idées tellement vagues par elles-mêmes qu'aucun fait ne peut ni les confirmer ni les contredire. Ainsi, que Bossuet voie partout l'action divine, tandis que les épicuriens disaient que les dieux ne se mêlaient aucunement du gouvernement du monde, ce peut être une idée philosophique, ce ne saurait être un système, puisque personne ne peut savoir au juste ce que c'est pour la divinité que diriger ou laisser libres les actes humains, et qu'ainsi tous les faits quels qu'ils soient se prêtent également aux deux explications.

— J'avais déjà cette idée, dit Brander: et bien [que le Discours sur Phistoire universelle doive être lu dans une certaine disposition d'esprit, j'y trouve bien au fond, je n'y ai jamais Yu dans la forme ce qu'on appelle aujourd'hui la philosophie de ^histoire.

— Tu as raison. Hais si au lieu de ce principe indéfini de l'action de Dieu, un écrivain posait ce principe aussi absolu qu'il est nettement déterminé: « Dans toutes les modifications sociales, les peuples marchent toujours, et sans aucun recul, vers une plus grande liberté, politique , » ne faudrait-il pas pour y faire rapporter l'histoire, la violenter en beaucoup d'endroits? N'y a-t-il pas même des faits authentiques qui en prouvent la fausseté? les divers ordres de la Suède remettant tous les pouvoirs entre les mains du roi ; le peuple français presque entier applaudissant à la suppression de la république, et acclamant soit le consul, soit le président qui l'en délivre, ne montrent-ils pas où l'on va avec un principe unique et serré, comme celui que je rappelle*?

1. Voyez Texorde du discours de M. Favre, le 6 août 1864, dans le procès des treize. « Quand je mesure du regard la carrière qui a été parcourue par le pays depuis soixante ans, je me demande si la théorie du progrès ^n*est

— Oui ; aussi y a-t-il peu de philosophes qui renoncent sous cette forme : presque tous admettent dans la marche des peuples certains points d'arrêt ou de rétrogradation , auxquels ils rapportent naturellement ces faits et d'autres semblables.

— C'est ce que je disais. L'erreur est non-seulement réelle, elle est surtout manifeste et insoutenable quand le principe est précis comme tout à l'heure : quand on y admet des exceptions qui permettent en cas de besoin de le supprimer lui-même ou de le renvoyer à d'autres époques, ce sont alors en réalité deux principes, et l'on se sauve de l'un dans l'autre à la moindre difficulté.

— Je comprends cela parfaitement.

— Ce que l'on fait ainsi avec deux principes, on le fait avec un seul, si celui-ci, au lieu d'être l'expression d'une idée unique et définie nettement^ représente une idée complexe, comme serait par exemple celle de la civilisation. La civilisation, en effet, comprend tant d'éléments que, quoi qu'il arrive, il sera impossible de dire avec certitude si tel événement lui est favorable ou contraire.

— C'est juste : ainsi je causais dernièrement encore avec un ancien Sainl-Simonien, qui regrettait pour lui très-vivement cette époque de 1830 et 1831 où la société, si elle ne jetait pas un bien vif éclat, faisait au moins beaucoup de bruit : et autant que j'en puis juger, façonnait l'histoire à sa fantaisie et selon son intérêt. Son grand cheval de bataille était que ni le bien ni le mal ne sont absolus ; et appliquant cet aphorisme à l'époque de la Terreur, il convenait bien que pour le moment elle avait quelque chose de désagréable et de fâcheux ; mais eu égard au bien que cette eipérience devait amener, il soutenais qu*il fallait s'en applaudir, et non s'en plaindre.

pas une cruelle illusion. » n se console un peu plus loin en se disant que rétat actuel n*est qu'une défaillance passagère. ^

— Il en parlait à son aise, dit la Vérité, comme quelqu'un pour qui le mal d*autrui n'est qu'un songe. Quoi qu'il en soit, tu comprends comment un de ces prétendus principes peut être si complexe qu'il soit impossible d'y rien distinguer nettement. Or il est remarquable que les hommes habiles qui ont donné dans ces vues philosophiques sur l'histoire et le mouvement de l'humanitéi ont eu soin de réunir ou de grouper ainsi plusieurs éléments; ils en ont formé une sorte de faisceau, dont les dards inégaux en grosseur comme en développement, se prêtaient également bien à la représentation métaphorique des faits et surtout à l'élusion des difficultés qu'un esprit sérieux ne manquerait pas d'y faire.

— Expliquez-moi cela, s'il vous platt, par un exemple.

— Je prendrai cet exemple dans un ouvrage célèbre, fort bien écrit et fort jsavant. As-tu lu les Lettres sur VhisuAre de France?

— Par M. Augustin Thierry? certainement; et avec un vif intérêt.

— Cela ne m'étonne pas. Il y a, en effet, sous une forme très-neuve, et en quelque façon dramatique, une science trèssolide et des vues de la plus grande justesse. Dis-moi seulement quelle est l'idée dominante dans les premières lettres?

— C'est qu'il n'y a rien de plus absurde que cette espèce A^vmfication par laquelle tous nos historiens considèrent le royaume de France comme formé dès ce temps de Clodion, et la royauté comme renfermée dans la personne d'un seul individu que nous nous sommes habitués à regarder comme un de nos rois^

— Ta mémoire te sert bien, reprit la Vérité. Rien n'est plus juste que cette observation; et M. Thierry est absolument dans le vrai, comme un homme qui a profondément et savamment étudié les textes, tant qu'il reste dans la critique

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