‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 74 sur 226 · Essai sur les masurs, qtc., chap, xzxvin · texte numérisé non relu

Essai sur les masurs, qtc., chap, xzxvin

les événements ^ son avantage. S*il le fait, s'il profite de sa position pour constituer un ordre de choses assez solide , il est justement nonjmé prudent et habile. S'il ne le fait pas, ou n'établit qu'une forme de gouvernement éphémère, c'est un imprudent ou un niais. Dans tous les cas, la force matérielle joue là le plus grand rôle, et en même temps qu'elle, le hasard qui a mis dans les mains d'un seul individu la partie active des forces d'un peuple.

— Comment, ô Vérité, demanda la Philosophie de l'histoire, mettez- vous le hasard au nombre des causes efficientes ? Il n'y a pas de hasard dans le monde, et en supposant qu'il y en eût un , il ne pourrait rien produire : car le hasard, n'est que noire ignorance des causes, c'est-à-dire un pur néant.

— C'est ce que je veux dire, répondit la Vérité: Tu as ici, ajouta-t-elle en s'adressant à Brander, un exemple de ces abus de mots sur lesquels reposent presque toujours les systèmes. Sans doute le hasard en soi n'est rien du tout et ne peut rien produire : mais les causes que nous ignorons produisent ou contribuent à produire les événements ; et ce sont justement ces causes dont nous ne connaissons ni l'essence, ni l'ordre, ni le nombre, que nous appelons le hasard. Je crois qu'en ce sens personne ne contestera la vérité de ce que j'ai dit.

— Assurément, dit Brander.

— Maintenant, reprit la Vérité, nous n'avons pas, depuis près d'un siècle, manqué d'exemples de révolutions. Nous avons vu tomber et finir, ou, au moins, interrompre bien des gouvernements héréditaires. Les circonstances sans doute ne sont pas celles qui ont accompagné la chute de la seconde race: au fond, c'est assurément la même chose; et nous pouvons juger de celle-ci par toutes les autres. Considérons Louis XVI en 1791, Bonaparte en 1814, Louis XVIII en 1815, Bonaparte de nouveau la même année, Charles X en 1830,

Louis-Philippe en 1848: qui pourrait nous montrer dans aucun de ces événements une volonté nationale constatée?

— Quoi doncl s'écria la Pseudo-Philosopliie, n'est-il pas vrai qu'à tort ou à raison, la nation française était en 1791 opposée à Louis XYI et aspirait à la démocratie?

— La question est mal posée. CSe qu'il y a de vrai, c'est gue la position du peuple français était si malheureuse à la fin du siècle dernier, que tout le monde, excepté les privilégiés, demandait un changement profond dans les lois et le gouvernement. Le refus fait par le parlement d'enregistrer l'édlt sur le timbre, détermina l'explosion et fit convoquer les états-généraux. On sait les résultats. M. Thiers a parfaitement peint et ce mouvement national, et les désordres qui s'ensuivirent immédiatement parce que Louis XYI qui n'avait pas su le prévoir, fut incapable de le diriger. En 1791, le roi était dépouillé de tout son pouvoir; on avait obtenu de lui lorsqu'il était puissant, des concessions excessives par lesquelles il s'était successivement démantelé, et remis entre les mains des factieux. Il n'avait plus ni armée dévouée, ni police bien faite; les ennemis de la royauté proGtèrent de cet abandon pour la battre en brèche; et comme personne n'osait ou ne pouvait la défendre, ils excitèrent contre elle un toUe général : mais ce n'est pas là proprement une cause : c'est un effet : ce n'est pas surtout un mouvement national ; c'est une intrigue habilement ourdie, et dont un roi tomba victime.

— Mais comment cette intrigue s'ourdit et réussit-elle si la nation ne s'en mêla pas?

— N'équivoquons pfis ; une nation se compose matériellement de tous les individus hommes et femmes qui en font partie; soit aujourd'hui pour la France trente-six millions d'àmes. C'est un total qu'il faut considérer quand on veut faire le compte du boire, du manger, du couvert et des vêtements de cette nation. Au point de vue politique, c'est bien

difTérent : il faut retrancher les femmes, soit dix-huit millions ; les mineurs, les incapables et les indignes, soit encore environ neuf millions : restent neuf millions ou un quart du total.

Dans ce quart maintenant il faut distinguer, passez-moi ces termes métaphoriques, les lions, les renards et les moutons. Les lions sont ceux qui ont la puissance, soit immédiatement comme le chef de TÉtat et tous ceux que leur naissance, leur fortune, leurs relations de toute sorte mettent en contact avec un grand nombre d'hommes; soit médiatement s*i]s la reçoivent des puissants immédiats, comme les fonctionnaires publics, et chez les particuliers, les intendants, régisseurs, etc. Les renards sont ceux qui n*ayant pas actuellement cette puissance, cherchent à l'acquérir, c'est-à-dire à devenir lions à leur tour. Tels sont les députés qui font de l'opposition, les journalistes, les écrivains politiques; quelques poètes même, quelques auteurs dramatiques. Ces deux espèces, celle des lions et celle des renards, sont toujours relativement peu nombreuses ; et le reste de. la nation forme la classe presque innombrable des moutons. Ce sont ceux qui, incapables de penser par eux-mêmes, tout entiers aux nécessités de la vie, ignorant d'ailleurs les premiers éléments des sciences et surtout de l'art de gouverner, vont là où on les pousse, ne concevant aucune préférence morale, ou indépendante de leur intérêt du moment ; c'est la race éterpellement soumise à l'influence des deux autres. C'est sur elle que les lions et les renards cherchent à agir sans cesse, pour un but et par des moyens semblables, quoique avec des résultats difTérents, je veux dire pour se maintenir au pouvoir ou y arriver. Il faut pour cela tourner à son profit cette masse moutonnière, si considérable relativement aux deux autres que si elle était unie dans sa volonté, elle emporterait toujours la balance. Or, comment dans cette entreprise, agir sur les moutons? On les enrégimente, les lions en les réunis-

sant sous les drapeaux, et en composant une armée, les renards en les formant en sociétés secrètes, en les astreignant par des serments, les excitant par des promesses mensongères. Ainsi réunis et organisés, les moutons deviennent loxips^ c'est-à-dire que, bien que leur intelligence n'ait pas augmenté, ils peuvent du moins user de leur force matérielle pour les uns, et contre les. autres: et alors ils peuvent décider, non pas par eux-mêmes certainement, mais selon l'impulsion qu'ils reçoivent, des destinées de l'État.

— Voyons, ô Vérité; donnez-moi quelqqes exemples.

— Ils abondent, et nous ne serons embarrassés que du choix. Pourquoi Louis XVI a-t-il fini si malheureusement ? C'est qu'il avait successivement laissé tomber les pièces 4e son pouvoir dans la gueule des renards de^son temps; que grâce à l'action dissolvante de la presse et du philosophisme, tous ceux qui devaient le défendre , la noblesse , le clergé, Tarmée, ou l'abandonnaient formellement, ou le soutenaient mollement. Pendant ce temps l'opposition gagnait du terrain par ses moyens ordinaires. Elle établit surtout une garde nationale, c'est-à-dire qu'elle s'enrégimenta elle-même et eut dès lors une force matérielle supérieure à celle du roi. Tu sais où on alla ensuite : et depuis ce temps, on a toujours parlé des idées de 89 et du mouvement populaire : ce qui est vrai sans doute si on parle de la suppression de ces privilèges qui humiliaient et écrasaient le peuple; mais absolument faux si l'on croit que la nation entière repoussait telle personne ou telle forme de gouvernement.

— Nierez-vous pourtant que quand Bonaparte fit son coup d'État du 18 brumaire, la France entière en ait été satisfaite?

— Je ne le nie pas du tout : Je crois seulement que cela ne touche pas à la question. Un régime peut être si mauvais que la nation entière en souffre physiquement. Tel a été l'effet, à des degrés différents, de la première révolution, et de celle de 1 848, dont tu as été le témoin. Tel avait été celui de la Fronde^

et auparavant celui de la Ligue. Quand ces périodes de souffrance durent un peu, quel que soit celui qui y met un terme, 11 est toujours le bien venu, comme celui qui vous tire de l'eau quand vous vous noyez. C'est un mouvement instinctif et momentané que les circonstances nous inspirent, mais qui ne saurait constituer ce qu'on appelle une volonté nationalô ^ Personne n'ignore que M. Lamartine avait en 1848, après son fameux discours contre le drapeau rouge, excité ce sentiment et un espoir qui l'eût porté immédiatement à la présidence, si quelques jours après, par cette autre harangue où ménageant, comme on dit, la chèvre et le chou, il n'osait pas se séparer de Ledru-RoUin, il n'avait dissipé toutes les illusions, détruit sa popularité, et fait chercher, pour le mal qui nous rongeait, un médecin plus énergique.

— Suivez, ô Vérité, l'exposé de la conduite de Bonaparte consul ou empereur.

— Rien de plus net. Il cicatrisa petit à petit les plaies de la France, ce que feront toujours les lions : car quand le pouvoir est une fois acquis, leur véritable intérêt c'est de rendre les moutons aussi heureux qu'ils peuvent l'être. Il en fit passer un très-grand nombre à l'état de loups ; et par eux il étouffa les renards ou les réduisit à se cacher. La manie de la guerre l'entraîna ensuite : et il fit à la France un mal tel que celle-ci put souhaiter sa ruine. Mais il avait si bien sous la main toutes les forces vives >iu pays, que jamais celui-ci n'eût pu s'en délivrer, si les lions et les loups étrangers n'avaient réuni contre lui des forces considérables, qui changèrent immédiatement les rôles. Alors il succomba sous la force étrangère, non pas, comme on Ta dit, sous la réprobation de la France.

— La France était lasse de lui , dit la prétendue Philosophie; et s'il est tombé, c'est qu'elle ne Ta pas soutenu.

1. Ce point a été fort bien présenté par M. Villemain dans ses Souœnin contemporains f 1. 1, p. 84.

— La France , reprit la Yérité , ne l'a pas soutenu parce qu'elle était épuisée. Depuis longtemps on ne voyait plus dans les champs, pour faire la moisson,que des vieillards, des femmes et des enfants. Tous les hommes fidts étaient sous les drapeaux. Les adolescents même avaient été pris dans toutes les familles pour former cette garde d'honneur dont une grande partie s'éteignit avant d'avoir vu l'ennemi. Ce n'est donc pas la volonté, c'est le pouvoir physique qui a manqué à ce que vous appelez la France. Il n'y avait plus de quoi former une armée respectable, tandis que les alliés en avaient une qui s'augmentait sans cessée Ne cherchez pas de causes inconnues et inintelligibles quand .vous avez là sous les yeux des causes matérielles si complètes que rien ne peut être demandé après elles.

— C'est évident, dit Brander. Maintenant, qui fit tomber Louis XVIII en 1815?

— Ce fut, se hftta de dire la Philosophie, le mécontentement général produit par l'administration des Bourbons, le retour aux anciens us, vu avec peine par la nation, la crainte que toutes les libertés acquises par tant de sang ne Aissent bientôt perdues.

— Chimères, répondit la Vérité. La France se reposait enfin, et commençait à réparer ses ruines ; mais Louis XYUI s'était un peu trop pressé de promettre dans la déclaration de Saint-Ouen' et de donner aux Français, dans sa charte con-

1. Au commencemeat de la campagne de Dresde (1813), Napoléon avait oicore trois cent mille hommes et quarante mille chevaux ; les alliôs comptaient cinq cent vingt mille hommes et cent mille chevaux. A la campagne de Leipsick (fin de la même année), il ne put réunir que quatre-vingt-seize mille hommes ; les alliés Tattaquèrent avec cent quarante mille. Il perdit cinquante mille des siens tués ou prisonniers; Tannée ennemie ^ où Ton voulut bien compter quatre-vingt mille tués ou blessés, ne perdit que ses morts; de sorte que sa perte fut en réalité moindre que la nôtre. Fain, ManuicrU de 1813, p. 449.

178 lA SAUTEUSE.

stitutionnelleS le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions. Il est toujours sage, après une révolution, de limiter beaucoup, selon quelques-uns même, de supprimer entièrement cette liberté de la presse, si active à miner et renverser le pouvoir. Le premier usage qu'on en fit fut d*ébranler sourdement le trône, de rallier les mécontents et de susciter des espérances factieuses. L*armée était restée avec ses officiers et ses habitudes d'obéissance aveugle à Napoléon. Quand celui-ci débarqua en France*, elle passa de son côté: elle y passa seule, avec les fonctionnaires publics dont les uns avaientdéjà trahi les Bourbons, les autres sont toujours àcelui qui les paye. La France ne fut absolument pour rien dans cette révolution : et la Philosophie de l'histoire, qui voulait que la lassitude de la nation eût seule déterminé la chute de l'Empereur en 1814, avouera bien qu'elle n'avait pas pu, en dix mois, reprendre assez bien ses forces pour vouloir essayer de nouveau la monarchie impériale. Il se fit là tout simplement ce qui se ikit toujours : l'armée ayant tourné, Louis XYIII sentit bien qu'il ne pouvait pas combattre seul contre elle. Il se retira : et sQors on put voir que les conditions matérielles qui avaient amené la première chute de l'empire, n'avaient pas beaucoup changé : car les alliés reformèrent une armée puissante contre laquelle Napoléon essaya vainement de lutter. La bataille de Waterloo' anéantit toutes ses espérances, et montra combien sa tentative avait été faite imprudemment. La France, de plus, perdit vingt lieues carrées de territoire, fut occupée militairement pendant cinq ans par 150 000 hommes de troupes étrangères, et paja pour les frais une indemnité de 700 millions. Tel fut, outre la désolation de toutes les familles, le résultat de l'expédition de l'tle d'Elbe. Hais si la France alors a payé les frais de cette affaire, elle n'y fut pas moins passive comme le sont toiyours les nations. Là connue

1. Le 4 juin 1814.— 2. Le 1" mars 1815. — 3. Le 18 juin 1815.

partout, ce furent les lions et les renardsiaidés^bienentendu, des moutons devenus loups, c'est-à-dire armés et enrégimentés, qui firent toute la t)esogne.

— Hais en 1830, dit la Philosophie, Charles X Ait encore chassé de France : et quelle fut la cause de ce nouvel événement sinon « qu'une dizaine d*années auparavant on avait perdu tout espoir d'une transaction pacifique entre les deux partis que la Révolution avait créés, qu'ainsi tout était remis aux chances plus ou moins prochaines, plus ou moins éloignées d'une crise sociale*, » et que cette crise fiit déterminée par les ordonnances de Juillet?

— Voilà qui est bien dit : mais l'auteur à qui vous empruntez ces belles paroles ne les a écrites qu'après l'événement Ce fut en effet une mode alors de dire que tout venait de la faute des Bourbons et de leur résistance inintelligente aux idées de leur époque. C'est une thèse qui a été soutenue avec talent, et surtout avec ensemble, par tous les écrivains de la un de la Restauration, et par ceux du gouvernement de Juillet. Hais cette opinion, quelque spécieuse qu'on l'ait rendue, n*est pas la vérité. Ce n'est pas pour avoir résisté, c'est pour avoir cédé aux tendances, non pas de la France qui n'y pensait pas, mais des renards d'alors, que Charles X a été renversé. H. Thierry, que vous citez ici,ajoute*:tCeux qui refusaient leur adhésion aux doctrines et aux projets du gouvernement, exclus de la carrière des fonctions publiques, se renfermèrent, en attendant l'avenir, dans l'étude et les travaux solitaires. Ce temps d'arrêt, unique peut-être, où le repos n*était pas de l'oppression, où la délivrance apparaissait comme certaine, fut fécond pour les esprits contraints de se replier sur eux-mêmes.... il y eut une passion de renouvellement littéraire associée par l'opinion aux hommes et à la

1. Aug. Thieny, Récits des temp* tnérovingiens, considérations préliminaires, chap. IV, p. 189.

Page 1