‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 76 sur 226 · ipigr.fUr, l · texte numérisé non relu

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remarquables, et le talent d'exposition ou de style qui les distingue comme écrivains , et qui contribuera à éterniser leurs œuvres. A ce double égard personne, je puis le dire, ne les estime plus que moi, et je pourrais citer ici quelquesuns de ceux qui font en cela honneur à leur pays. Mais ce n'est là pour eux, ni pour personne, ce qu'on nomme la philosophie de Vhisioire, Cette prétendue philosopliie est essentiellement un système : or, quant à ces systèmes, indépendamment de ce qu'ils ne sont fondés que sur des considérations abstraites, dont je crois avoir montré tout à l'heure la vanité, je fais les remarques suivantes que vous ne contesterez pas vous-même, je me plais à le crob:e. Ils ne sont pas d'accord entre eux : cela est bien évident pour ceux qui soutiennent des partis opposés, et dans le même parti, il y a des nuances qui ne demandent qu'une occasion pour tf river à une contradiction formelle. Est-ce vrai?

— Je ne le conteste pas, dit humblement la prétendue Philosophie.

— C'est un premier point qui a sa valeur : car que peut être une science sur laquelle les savants ne s'entendent pas T Un second point, non moins grave, c'est qu'à prendre en soi un quelconque de ces systèmes, il ne faut, pour s'y attacher, ni talent, ni lecture^ ni réflexions, ni connaissances d'aucune sorte. Ce sont même, en général, les écrivains les plus obscurs et les plus ignorants qui s'y livrent avec d'autant plus de confiance et d'abandon qu'eux-mêmes ne voient rien au delà de ce qu'ils écrivent ou qu'on leur souffle à l'instant.

— Ah ! pouvez-vous parler ainsi î

— Quoi donc! reprit la Vérité, y a-t-il là-dessus le moindre doute possible? Ouvrez tous vos journaux. Quel est celui qui ne soutient sa théorie historique? Manque-t-il jamais d'écrivains pour fournir à sa rédaction? Comptez les rédacteurs eux-mêmes. Les donnez-vous tous, par hasard, pour des aigles? Il n'y en a pas un pourtant qui n'ait sa philosophie de

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rhistoire, je veux dire son système ; et quant à la consistance de ces gens-là, combien y en a-t-il qui, forcés par les propriétaires du journal ou par l'action du gouvernement d'exprimer toute autre chose que ce qu'ils pensent, aimeraient mieux briser leur plume? Non, non: il ne faut, pour soutenir tel ou tel système historique, ni talent, ni convictions, ni conscience, ni études sérieuses. Il faut de l'aplomb, et voilà tout. Je ne dis pas que quelques-uns n'y aient pas mis autre chose , je dis que cela suffit, et mille exemples le prouvent. >

La Pseudo-Philosophie baissa la tête ; et la Vérité reprit : m Ha dernière remarque est celle-ci, que quelque opinion qu'on se soit faite, dans le cabinet, des hommes et de leur nature, quelque système qu'on ait bftti à cet égard, quand on arrive aux afTaires on a toujours soin de metlre ses anciennes opinions de côté, afin de gouverner les hommes comme l'expérience a montré qu'il fallait le faire. De là ces reproches si répétés qu'on renie ses antécédents, qu'on trahit son parti ou qu'on vend sa conscience. Autant d'exagérations et même d'erreurs. On voit seulement plus clair ; et en maniant tous les fils d'une affaire, on reconnaît que si Ton a pu écrire des sottises dans ses livres ou les soutenir dans la conversation, c'est jouer trop gros jeu que de les faire passer dans la pratique. Il s'est trouvé pourtant des gens assez aveugles pour ne rien comprendre à ce qui se passait autour d'eux, pour conserver toigours et mettre à exécution leurs systèmes, lorsqu'ils ont été en place. Ils se sont dits honnêtes gens en cela» et je n'y contredis pas ; mais il faut bien avouer qu'ils ont été de pauvres politiques. Je ne nommerai ici personne; je me contente d'affirmer que ces gens -là s'étaient, sous le nom de système, ou d'axiome ou de principe de gouvernement (le nom n'importe guère), fait une philosophie de l'histoire, c'est-à-dire que, comme les savants dont nous avons parlé, ils avaient arrangé dans leurs têtes les faits qu'ils connais-

saient, se les étaient expliqués d'une certaine façon, et tiraient de cette explication vraie ou fausse , des conséquences pour Tavenir, indépendamment des événements qui pouvaient surgir. Hélas I c'est un travers bien commun de nos jours. Qui ne fait en politique ses chéteaux en Espagne? qui ne se croit appelé à régir le monde, à sauver la France, à donner de temps en temps des leçons au pouvoir* ? On a remarqué un certain nombre de choses ; on les réunit entre elles par une explication de fantaisie; et l'on s'imagine que cette expli* cation s'appliquera à tous les événements futurs*. C'est, dans un autre genre, la même erreur et la même prétention que celle des astrologues qui faisaient dépendre tout l'avenir d'un homme de l'aspect ou de la situation des planètes au moment de sa naissance. >

En ce moment la Vérité retourna auprès de l'Histoire. La Pseudo-Philosophie, humiliée et confuse, n'osait pas lever les yeux. < J'en ai assez, dit Brander. J'étudierai les faits. Sans doute je ne me refuserai pas à conclure de beaucoup de faits semblables et qui produisent les mêmes effets, la réalité de cette production ; mais je me garderai bien de faire des systèmes, ou de vouloir m'expliquer par des considérations abstraites la série des événements. Quand tout le monde sera d*accord sur Texplication à en donner, ou quand on pourra, d'après le passé, prévoir exactement l'avenir, la philosophie de l'histoire sera sans doute une science. Jusque-là ce n'est qu'une opinion ; et je ne vois aucun avantage à m'y attacher. »

1. Voyez la comédie intitulée le Bourgeois de Parie ou les Leçane an pouvoir, par MM. DumaDoir^ Clairrille et Cordier, représentée for le théâtre du Gymnase le 15 juin 1850.

2. M. Âug. Thierry, qui aimait la famille de Louit-Philippe, se demandait un jour devant moi comment un gouvernement si eicellent à tous égards avait pu périr si vile, et il ne trouvait pas de réponse satisfaisante. la réponse n'est pourtant pas difficile après l'événement; il suffit de voir les éTénements se produire les uns les autres, et amener le résultat final. Mais M. Thierry cherchait une loi générale ; et cette loi n'eiistant pas, comment anrait-il pu la trouver ?

J'étais allé, dans le mois d'août dernier, revoir cet admirable Jardin des Plantes que son éloignement da centre de Paris fait souvent négliger à ceux même qui l'aiment le plus. J'y rencontrai mon ancien élève Tireau » que des raisons d'économie avaient forcé de prendre, au moins temporairement, les fatigantes fonctions de mattre d'étude. Il semblait lire avec attention un ouvrage qu'il tenait à la main. Je m'approchai de lui, et après les premiers compliments : « Le livre que vous lisiez, lui dis-je, lorsque je vous ai interrompu, vous intéressait beaucoup, sans doute?

— Je ne le lisais pas, répondit-il.

— Gomment! vous le teniez ouvert, et vous paraissiez si absorbé dans votre lecture 1

^ Gela peut être, reprit-il , mais c'était bien sans aucune intention formelle, et mon esprit errait ailleurs.

— Ah! ah! se perdait-il dans les espaces imaginaires?

— A peu près, me dit-il en riant : j'évoquais devant moi des morts auxquels je redonnais l'existence et le mouvement.

— Boni comme l'enchanteur Faustus fit autrefois revenir devant Elisabeth d'Angleterre les plus célèbres beautés des temps anciens, à commencer par Hélène, dont la reine, par

1. Ce dialogue, qni a pour olget Tezamen d'un certain nombre de nos anciens Terbea firangais, a été inaéré dans le Jaumol de Vlnttitut hiitorique, llTiaison de mai 1841.

parenthèse, blftma fort le teint de porcelaine et les pieds mal tournés^

— Non, non, me dit-il, je ne remonte pas pi haut. Il nous reste quelque chose des morts dont je parle ; il ne s*agtt que de les ranimer. Au reste, je ne veux pas vous faire chercher plus longtemps le mot de l'énigme : les individus dont je parle ne sont pas, comme vous le croyez, des hommes ou des femmes; ce sont tout simplement quelques verbes appartenant à la langue française.

— Des verbes ! mais alors que parlez-vous de leur rendre la vie?

— Les verbes dont il est question, sont ceux ou quelquesuns de ceux que la langue a perdus. Vous savez ce qu*Horace dit à ce sujet' :

Malta renaacentar qoœ Jam oeddere, cadentqae Quœ DUDC sunt in honore vocabula, ai volet oaaa, Quem penea arbitriam eat et jua et norma loqaeadi.

— Eh bien I que pouvons-nous faire à l'usage 1

— Nous pouvons l'éclairer. N'est-ce pas une chosemalheureuse que les verbes souvent les plus utiles, les plus importants de la langue française, aient perdu successivement leurs personnes, leurs temps et leurs modes ; qu'ils n'apparaissent plus dans les dictionnaires que pour mémoire, c'est-à-dire à la forme infinitive, et avec cette note: le reste manque j ou celle-ci : on ne V emploie que dans cette phrase f

— Mais enfin, vous ne pouvez pas faire que le mot actuellement inusité soit actuellement usité ?

— Non, sans doute^ et ce n'est pas là ce que je désire; mais si nos écrivains n'emploient pas ces mots, si nous ne nous en servons pas dans la conversation, croyez bien que ce n'est pas parce que le dictionnaire les déclare inusités ;

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