Hamilton^ Conlss. — 2. Art poét., y
c^est tout bonnement parce que nous les ignorons ; et œ serait, à mon avis, rendre service à la langue et aux auteurs que de leur montrer dans leur entier ces conjugaisons si outrageusement mutilées aujourd'hui. Je parle, bien entendu, des verbes importants.
— Voilà deux fois que vous employez ce terme; qu'entendez-vous donc par un verbe imponafa? Tous ne le sont-ils pas également, en ce sens qu'ils expriment tous une idée spéciale?
— Ces idées elles-mêmes peuvent avoir des valeurs trèsdifférentes ; les plus abstraites et les plus générales se représenteront à tout moment dans le langage, tandis que celles dont le sens est plus restreint reviendront rarement ou même ne paraîtront que dans certaines circonstances tout à fait particulières. Que ferez-vous, par exemple, du mot cangrier, qui signifie remplir le vide qui règne extérieurement entre les contours des torons d'un cordage, ou du verbe cohober^ qui veut dire distiller plusieurs fois de suite une liqueur sur son résidu? N'est-il pas clair que ces mots ne peuvent avoir d'emploi que dans le cas très-particulier pour lequel on les a créés? Partout ailleurs ils nous sont inutiles, comme ces livres où l'on ne trouve qu'une bonne pensée ou qu'un beau vers; on les laisse sans regret moisir dans un coin de sa bibliothèque. Hais les verbes généraux, comme Hre, penser^ agir^ faire^ tendre^ jeter^ etc., reviennent à tout moment dans nos discours. Nous ne pouvons pas nous en passer; ils sont comme les cahiers qu'il faut, suivant le précepte d'Horace, feuilleter jour et nuit.
— Très-bien, et tous les verbes dont vous me parlez sont-ils importants delà n^éme manière et par la même raison?
—Non, sans doute; quelques verbes sont précieux, comme je viens de vous le dire, par la généralité de leur idée propre; d'autres le sont par le grand nombre de dérivés ou de composés qu'ils forment; quelques-uns parla parfaite préci-
sion de leur signification, et parce qu'Us diffèrent sensiblement de leurs synonymes.
— Donnez-moi quelque exemple de ces derniers.
— Volontiers. Nous avons distingué soigneusement dans Texpressîon de nos sensations Tétat passif ou actif de notre âme, c'est-à-dire sa sensibilité pure ou son attention. Ainsi nous touchons par hasard une table ou une chaise, mais nous tâtons, nous pcdpons l'objet que nous voulons reconnaître par le tact : nous goûtons le vin et les aliments que nous mangeons pour satisfaire notre appétit; nous dégtutons les liqueurs ou les mets qui flattent notre sensualité : nous odorons une fleur, un parfum, un tas d'ordures, quand ces divers objets font sur notre odorat une impression indépendante de notre volonté; nous flairons, au contraire, quand nous voulons nous rendre compte d'une odeur ou déterminer ce qu'elle indique : nous voyons de même ce qui frappe nos yeux , et nous regardons quand nous concentrons sur une chose toute la force de notre vue. Voilà pour quatre de nos sens. Si vous passez au cinquième, à l'ouïe, qui est certainement un des plus importants pour l'homme civilisé, vous avez bien le mot écouter pour exprimer le désir de percevoir un son; mais le verbe indiquant la sensation même, ce verbe, vous ne l'avez pas.
— Ah bah ! et entendre?
— Entendre, répondit-il, n'exprime pas la sensation; entendre est un composé d'en et de tendre, parce qu'en effet à l'audition d'un son l'oreille se tend en quelque sorte, ou nous tendons Toreille en ce bruit; et cela est si vrai que Join ville, voulant peindre un lion qui s*élance sur une pièce de drap que le chasseur laisse tomber devant lui, dit : tLe lion r^entendaU au drap S » c'est-à-dire tendait à son tour en ce drap.