‹ Thèses de grammaireChapitre 13 sur 63 · DU PRÉTÉRIT · texte numérisé non relu

DU PRÉTÉRIT

L'idée que se font ordinairement du prétérit les grammairiens et les littérateurs ou les critiques, c*est que cette forme verbale ne peut indiquer qu'un temps entièrement écoulé, par exemple le jour précédent séparé par la nuit du jour où nous sommes.

Cette opinion est fort ancienne. Je trouve dans les Seti" timents de V Académie sur le Cid, à propos de ces deux vers que prononce le comte de Gormas %

Je Tavoue entre nous, quand je lui fis l'affront. J'eus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt,

la remarque suivante : « Il n'a pu dire je lui fis, car l'action vient d'être faite. Il fallait dire : quand je lui ai fait, puisqu'il ne s'était point passé de nuit entre deux *. »

* Cette dissertation , dont l'idée première se trouve dans V Abrégé de grammaire (Dieppe, 1832), p. 31 , a été composée en 1848.

* Corneille, le Cid, acte II, se. 1.

> T. II, p. 517 du Théâtre de P. Corneille, six vol. in-12, chez Nyon. i747. Cette idée s*est modifiée plus tard, comme on peut le toir par la discussion de Regnier-Desmarais sur la vraie nature du prétérit (Gramm. franc, j tr, des verbes) , et par celle de Beauzée sur le même sujet ( Encyclop, méthod,, mot Temps, t. HI, p. 498). Mais tous supposent que ce

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Celle critique de l'Acadéinie Causse el injuste, comae nous le verrons tout à l'heure, fit changer i Corneille deux excellents vers pour ceux-ci qui sont pitoyables :

Je Tavcoe entre doqs, mon sang un peu trop chaud S^est trop ému d'un mot et l'a porté trop haut.

Sur quoi Voltaire remarque, avec cette sagacité qui le distingue, qu'un sang trop chaud qui le porte trop haut est bien pire qu'une faute contre la grammaire '. Il a donc reproduit avec raison l'ancienne leçon dans son édition de notre vieux tragique , et a été suivi en cela par les autres éditeurs. Toutefois il approuve la remarque de l'Académie, et, quelques pages plus loin , à propos de ces vers prononcés par Rodrigue,

Nous partîmes cinq cents ; mab par un prompt renfort Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port *,

il ajoute : « L'Académie n'a point repris cet endroit ', qui consiste à substituer un aoriste au simple i)assé. Je vis, j^fi*, j'allai, je partis, ne peut se dire d'une chose faite le jour où l'on parle. Plût à Dieu que cette licence fût permise en poésie : car nous nous sommes vus cinq cents, nous sommes partis, est bien languissant. »

Voltaire demande ici comme une faveur ce qui appartient comme un droit , non-seulement aux poètes, mais aux écrivains en prose. Il n'y a aucune licence dans la phrase de Corneille, qui est rigoureusement française. Il y a erreur dans la critique de l'Académie , erreur dans l'opinion de Voltemps répond essentiellement à un certain période nécessairement terminé, que ce période soit un jour, une semaine , un mois , une année , un siècle, etc. Orc*est Tidée même de période qui s'est toujours maintenue, que je crois essentieUement fausse, et que je vais combattre.

* Dans son Commentaire sur Corneille.

» Le Cid, acte IV, se. 3.

* H faudrait : c( N'a point repris en cet endroit la faute qui consiste, etc. »

taire, et entraînement bien naturel, sans doute, mais fàcheux, dans l'assentiment que les grammairiens postérieurs ont , en dépit de leur conscience peut-être , donné à cette décision.

D'abord tout le monde sent que les vers cités par Voltaire sont très-beaux ; qu'ils satisfont parfaitement Toreille et le langage -, qu'il faut , pour y trouver quelque chose à reprendre, remonter jusqu'à une règle factice et les en rapprocher minutieusement j à peu près comme un apprenti sculpteur, pour juger de l'Apollon ou de la Vénus antiques, prendrait une ficelle et en mesurerait exactement tous les membres. Dans les arts, cette manière de juger n'est pas bonne : non pas que je veuille interdire cet examen scrupuleux qui peut perfectionner l'analyse et rendre la critique plus clairvoyante ; je veux dire seulement que c'est le sentiment qui doit nous guider d'abord , et que , si l'on ne s'aperçoit pas, en regardant l'Apollon, qu'une des deux jambes est plus longue que l'autre, la vérification, au moyen d'un pied ou d'un ruban, aura beau mettre cette vérité en évidence, le défaut n'en sera pas moins imperceptible au point de vue de l'art ^ et l'artiste n'aura pas à s'inquiéter beaucoup du reproche qui lui en sera fait.

Que serait-ce si, au lieu d'employer un moyen de vérification certain , comme la longueur invariable d'un fil , on avait recours à une mesure changeante , comme le simple écartement des mains , ou imaginaire, comme la prétendue règle de grammaire dont on s'appuie ici? N'est-il pas vrai que la critique n'aurait alors aucune valeur? que l'œuvre du sculpteur ou du poète resterait pure de toute atteinte, et devrait être jugée par le sentiment tout seul?

Eh bien ! c'est ce qui doit avoir lieu ici. La première chose à faire est d'examiner cette règle, qu'on nous donne avec confiance comme un critérium infaillible. Nous verrons que cette confiance n'est pas fondée, que la règle n'est pas vraie

du tout, qu'elle ne peut qu'induire en erreur ceux qui s'en servent.

A priori. Ton peut dire qu'il est ridicule et absurde d'exiger l'intervalle d'une nuit, pour employer légitimement une forme d'un verbe. Que peut faire à l'idée du temps la clarté ou l'obscurité du ciel? et comment douze heures de nuit absoudront-elles un prétérit que douze heures de jour ne justifieraient pas? U y a ici évidemment une confusion d'idées qu'il ne doit pas être impossible de démêler en interrogeant la nature et la logique. L'une et l'autre nous crient que si le prétérit ne peut servir pour exprimer un temps qui n'est pas entièrement écoulé, ce temps doit être déterminé conune durant encore , soit dans la pensée de celui qui parle, soit dans son expression , et non pas du tout parce que la terre aura décrit sur son axe un certain nombre de degrés , et cela dans une certaine position par rapport au soleil.

A posteriori, l'usage est entièrement contraire à l'assertion de l'Académie. Si je dis , en parlant d'un de mes amis quitté le matin même , que Je suis allé lui faire mes adieux : si j'ajoute :

La voituro était prête ; je n'^ic^ que le temps de l'embrasser, et il partit ;

quel honmie, sachant le français, pourrait trouver une faute dans ces phrases ?

M. A. Lemaire va plus loin * : il pense qu'un homme , rendant compte de l'emploi de sa journée, pourrait fort bien dire :

Je me levai à six heures; je partis à sept; f arrivai à midi; je me remis en route à deux heures et me voilà.

Et, en eOet, les auteurs les plus corrects ont employé le

* Grammaire des grammaires, dixième édition, p. 657.

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prétérit simple dans des tournures et avec des sens absolument semblables. Exemples :

Gomme il sonna la charge, il sonne la victoire *.

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire *.

Le flot qoi Vapporta recule épouvanté '.

Le ciel qui m*accabla du poids de sa dtsgrftce Ne m'a point préparée à ce comble d'audace ^

Y a-t-il rien là dedans qui se rapporte à la prétendue règle du jour fini et de la nuit écoulée? Loin de là, ces exemples y sont formellement contraires , comme ceux de La Fontaine et de Racine; ou bien, comme ceux de Boileau et de Voltaire, ils expriment des passés tout à fait indéfinis, ou qui ne sont déterminés et limités que par la pensée de celui qui parle.

Corneille lui-même , dans la narration de Rodrigue ^ sur le combat qu'il vient de livrer aux Maures , emploie plusieurs prétérits, pour représenter des faits qui datent de quatre ou cinq heures , quelques-uns du moment même -, et personne, ni l'Académie, ni Voltaire, ni les grammairiens subséquents, ne les lui a reprochés.

Une troupe d'amis chez mon père assemblée Sollicita mon &me encor toute troublée; Mais, sire, pardonnez à ma témérité Si j'osai l'employer sans votre autorité. ...

Puis vient le passage déjà cité , nous partîmes cinq cents ; ensuite ce vers célèbre :

Le flux les apporta, le reflux les remporte ;

* La FoQtaiue, Fables, liv. Il, 9.

' Boileau, Art poétique, chant I, v. 03.

* Racine, Phèdre y acte V, se. 6.

* Voltaire, MéropCf acte I, se. 3.

* Le Cidy acte IV, se. 3.

enfin ces vers remarquables sur la prise des rois maures :

Ils demandent le chef, je me nomme , ils se rendent : Je TOUS les envoyai tous deax en même temps , Et le combat cessa faute de combattants.

On pourrait jusqu'à un certain point dire que les premiers de ces exemples sont antérieurs au jour présent » ou au minuit qui a précédé. Mais pour le dernier ce n'est pas possible. C'est pendant la nuit même que Rodrigue a quitté la ville \ il annonce que ses soldats sont restés fort longtemps en silence : Le reste , dit-il ,

Se couche contre terre et sans faire aucun bruit Passe une bonne part d*une si belle nuit.

Ce n'est qu'après cela qu'ils voient débarquer les Maures. Puis vient le combat qui a duré trois heures , d'après ce qu'a dit Elvire dans la première scène du même acte ; et quel que parût être l'avantage ou la perte des combattants, ce n'est qu'au lever du soleil qu'on a pu s'en bien rendre compte.

Je ne Fal pu savoir jusques au point du jour ; Mais enQn sa clarté montre noire avantage.

La prise des deux rois, et par conséquent la remise qui en est faite aux officiers pour les conduire à don Femand sont postérieurs à ce moment*, et pourtant qui oserait blâmer ces prétérits je les envoyai, le combat cessa? Qui ne sent que ni l'oreille, ni le sentiment ne sont blessés? et qu'il était iml)ossible de mieux dire.

La règle du jour écoulé ou de YirUervalle d'une nuit est donc une règle absolument fausse, comme le seront, du reste, toutes celles où l'on voudra matérialiser, c'est-à-dire rapporter à un phénomène physique déterminé, le juste emploi des formes qui ne doivent peindre que les mouvements de notre esprit.

Cherchons la véritable règle relative à l'emploi du prêté-

DU PHBIËIIIT EN FUANÇAIS. IbS

rit', nous la trouverons dans la définition même de ce temps f qui indique essentiellement un passé relativement au moment où Ton parle, et un futur, ou plutôt une postérioriU^ une subséquence relativement à une chose passée exprimée ou sous-entendue dans le discours.

Si donc cette chose est donnée comme présente et durant encore, vous ne pouvez pas y appliquer le prétérit simple, qui , par une antilogie impénétrable , donnerait comme absolument passé ce qui est postérieur au moment présent Vous ne direz donc pas :

Je fis ce voyage cette année; Je partis cette semaine ; rarrivai aujourd'hui ;

parce que Tannée^ la semaine, le jour d*hui sont donnés dans ces expressions comme n'étant pas terminés , et que les prétérits indiqueraient que le fait qu'ils expriment comme passé leur est subséquent.

Vous ne direz pas non plus :

le le /ft ce matin,

quoique vous soyez au soir*, pas plus que

Je le fis au commencement de cette nuit,

quand bien même vous seriez à la moitié ou à la fin du Jour suivant, parce que les mots ce, cette, employés ici par ellipse , expriment ces parties de la durée commune si elles étaient encore devant nos yeux.

Mais vous direz très-bien , en rapportant ces mots ce, cet, cette à des temps plus éloignés ou désignés dans le discours :

L'année 1832 est célèbre par Tinvasion du choléra. Je fus cette année assez heureux pour ne perdre aucun de mes amis.

Quelle semaine de beau temps nous avons eue au commencement d'avril. Je passai cette semaine à la campagne, chez M....

Cette pauvre femme que vous me recommandiez, je la vi$ ee matin même où je reçus votre lettre.

Quant à l'élégie dont vous me parlez , je la composai au commencement ou dans le courant de cette nuit terrible qui....

Par la même raison , vous direz trës^bien^ en parlant d'un fait qui vient de se passer^ mais que vous rapportez à d'autres événements complètement finis :

Dix heures sonnaient : on tira le canon et le vaisseau mit à la voile.

Ce matin même nous allions partir pour la chasse quand on nous annonça votre arrivée, et nous restâmes pour être avec vous.

Pascal commence ainsi sa seconde ProvincUUe :

Comme je fermais la lettre que je vous ai écrite, je fus visité par

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