H. PI
Il s'agit ici du temps probablement assez éloigné où la première Provinciale a été écrite -, mais rien ne l'annonce dans l'expression, et il n'est personne qui, en lisant ces mots 9 ne puisse croire que la visite est du jour même. La pensée de Pascal est pourtant très-nette , et l'emploi de ce prétérit /e fus visité parfaitement légitime. D'où cela vient-il? de ce que les faits énoncés se peignent à notre esprit comme succédant à d'autres qui sont bien finis, et qu'alors le prétérit conservant son sens passé , la postériorité qu'il implique n'est aucunement contredite dans l'expression par ce qui l'accompagne.
Par là s'expliquent et se justifient les phrases données par M. A. Lemaire : bien que tous les prétérits employés appartiennent au jour même où l'on parle , ils n'y sont pas rapportés , mais bien à des heures dont il ne reste rien -, cela suffit pour que l'emploi de ce temps soit parfaitement légitime.
II résulte de là que le prétérit est le temps historique par excellence. Quand on raconte quelque chose et qu'on le fait sans figure , c'est-àrdire sans changer les passés en pré-
DU l'RÉTÉRlT EN FRANÇAIS. 185
sents pour augmenter la rapidité du style j les événements se succédant les uns aux autres y veulent à ce temps presque tous leurs verbes.
Voyez la magnifique allocution où Âgrippine rappelle à Néron ce qu'elle a fait pour lui', tous les verbes exprimant la suite de ses actes sont au prétérit : les imparfaits et les conditionnels qui s'y mêlent expriment des idées explicatives ou accessoires y ou entrent dans des phrases incidentes :
Les droits de mes aïeux, que Rome a consacrés,
Étaient même sous moi d'inutiles degrés.
Quand de Britannicus la mère condamnée
Laissa de Glaudius disputer fliyménée ,
Parmi tant de beautés qui briguèrent son choix ,
Qui de ses affranchis mendièrmt les voix ,
Je souhaitai son lit dans la seule pensée
De vous laisser au trône où je serais placée.
Je fléchis son orgueil, \^ allai trouver Pallas ;
Son maître, chaque jour caressé dans mes bras.
Prit insensiblement dans les yeux de sa nièce
L'amour où je voulais amener sa tendresse.
Hais ce lien du sang qui nous joignait tous deux
Écartait Glaudius d'un lit incestueux :
Il n'osait épouser la fille de son frère.
Le sénat fut séduit : une loi moins sévère
Mit Claude dans mon lit et Rome à mes genoux.
C'était beaucoup pour moi : ce n'était rien pour vous;
Je TOUS fis sur mes pas entrer dans sa famille ,
Je TOUS nommai son gendre et vous donnai sa fille , etc.
n résulte encore de là que le premier verbe d'une narration n'est pas ordinairement au prétérit , par la raison qu'on dit toujours ce qui était avant ce qui fat plus tard. Cependant si, par quelque raison, on supprime les détails antécédents , on mettra très-bien le prétérit comme indiquant un fait subséquent à d'autres sous-entendus.
Le De viri$ illustrihm d'Âurelius Victor commence ainsi :
' Racine , Britannicus, acte IV, se. 2.
Proea, rex Albanùrum, Afnulium et Numitorem fUio$ habuit, ce que nous traduisons en français par :
Proca y roi des Albaios, eut pour fils Amulius et Numitor.
Il est visible qu'on sous-entend ici tous les événements qui ont précédé , et qu'on entre en matière conmie s'ils étaient énoncés. •
A plus forte raison, si tout ce qui précède est ignoré, le prétérit peut commencer une narration , il représente parfaitement ce qui succède au néant et aux ténèbres du chaos. Quand la Genèse dit : In principio ereavii Deu$ eœlum et terram, ou en français :
Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre,
bien qu'elle indique ici le premier moment de l'existence des êtres, comme dans l'idée d'une existence commençante entre nécessairement celle d'une succession quelconque , et qu'ici en particulier nous voulons dire que le monde succède au néant , le prétérit créa est beaucoup mieux placé que le parfait a crié , précisément parce que son sens de postériorité exprime qu'on sort de l'éternité vide et silencieuse pour entrer dans le temps et les faits.
Changeons, au contraire, non pas la donnée biblique, mais les termes du rapport ; au lieu de prendre le néant pour point de départ, prenons la création, et iiarlons du néant qui l'a précédée , pourrons-nous dire :
Avant ia création, il n'y eut rien?
Non sans doute -, nous dirons il n'y avait rien, comme Ovide, exprimant une idée analogue au commencement de ses tf étamor phases, dit :
Ante mare et terras et quod tegit omnia eœlum UnuB erai toto natnne vultus in orbe.
En effet , notre prétérit ne se rapporte bien qu'à ce qui lui est antérieur-, si la forme de la phrase exclut toute idée
DU PRÉTélilT EN FRANÇAIS. 187
d'antécédence , le* prétérit blesse notre oreille , il faut Tim-
parfait ou le plus-que-parfait.
Cette belle strophe de Racine nous en donne un exemple
frappant :
0 sagesse ! la parole Fit éclore ronivers :
Posa sur un double pôle La terre au milieu des airs.
Tu dis et les cieux parurent , Et tous les astres coururent Dans leur ordre se placer.
Avant les siècles ta règnes :
Eh ! qui sui&-je que tu daignes Jusqu'à moi te rabaisser?
Il y a dans les six premiers vers cinq prétérits , qui expriment les premiers actes de la création : oui ) mais ces faits sont postérieurs à la parole de Dieu , et celle-ci même suppose hors de lui le néant universel. Au huitième vers se trouve le présent tu régnes. Il y est évidemment par figure, puisqu'il y est déterminé par avant les siècles. Quel temps alors remplace-t-il? Est-ce le prétérit tu régnas ? non certes ^ c'est l'imparfait, le parfait ou le plus-que-parfait, comme on le verrait dans ces phrases :
Avant les siècles tu régnais et tu règnes encore.
Avant les siècles tu as régné , tu règnes pendant leurs cours , tu régneras après eux.
Avant les siècles tu avais régné , tu régneras toujours.
Qu'on ne croie pas que le rejet du prétérit vienne de ce que Dieu se présente à nous comme régnant encore aujourd'hui ; car le prétérit parurent s'applique très-bien aux cieux, qui n'ont pas cessé de paraître; la vraie contradiction est entre régnas et avant les siècles : le prétérit ne se doit pas déterminer par quelque chose qui le suit. On ne dira pas bien :
Ce parti, il le prit avant votre visite ;
il fit cette démarche sans attendre mes ordres;
mais bien plutôt :
Ce parti, il VcwaU pris ou il Ta pris avant votre visll^
11 a fait ou avait fait cette démarche sans attendre mes ordres.
Quelquefois seulement, mais par exception , et dans des phrases toutes spéciales , le passé absolu ou prétérit simple s'emploie très-bien -, soit par l'imitation du latin , soit par le voisinage immédiat du présent et du futur, comme dans ces exemples :
Un seul Dieu est , fut et sera.
Un seul demeure , un seul fat et sera.
Mais je ne sais s'il y aurait même un autre verbe que le verbe être qui permit cet emploi. Dans tous les cas, la phrase est trop particulière pour être donnée comme fondement d'une règle ou même d'une exception générale.
En un mot, il n'y a pas pour le langage ordinaire de phrase à prétérit où Ton ne pût, si l'on voulait exprimer la circonstance antécédente, mettre l'imparfait de l'indicatif > le prétérit indiquant alors et toujours ce qui succède , par exemple :
(Il n'y avait rien).... Dieu créa le ciel et la terre ,
ou comme disait l'ancien Anaxagore , et comme l'a répété Ovide :
(Tout eadstait pèle-mèle).... Tesprit vitU et mit tout en ordre.
Réciproquement, il n'y a pas de phrase où l'emploi du prétérit ne soit légitime, si la circonstance exprimée ou sous-entendue à laquelle on le rapporte peut être considérée comme terminée, si, par conséquent, le fait représenté par ce prétérit , bien que passé , est postérieur à cette circonstance; par exemple :
Nous étions sortis ; la pluie nous surprit et nous rentrâmes. I Cet enfant ayant couru imprudemment, tomba dans un fossé.
Gela compris, qu'a fait Corneille dans les vers repris par r Académie ou par Voltaire? il a supprimé la circonstance antécédente y ce qui est parfaitement convenable dans toute composition 9 et surtout dans le dialogue poétique-, et il a continué avec une admirable rapidité, comme s'il eût dit, sans rien sous-entendro :
(L'insulte de don Diègue appelait ma yengeance.) Je Pavoue entre nous, quand je lui fis Taffront, reus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt ;
et ailleurs dans le récit de Rodrigue :
(Nous étions peu nombreux ; mais le danger pressait .- ) Nous parûmes cinq cents, mais par un prompt renfort Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port.
Je ne crois pas qu'on puisse rien trouver dans aucun poète qui soit ni plus logique, ni plus correct, ni surtout plus rapide et plus éloquent que ces vers*. L'éloquence et la rapidité étaient avouées sans doute ; mais la correction avait été contestée par des juges compétents. Il était bon de montrer par la discussion analytique de la valeur du prétérit, que la condamnation quelle qu'elle fût, ne reposait sur rien de solide, et qu'un préjugé, pour répandu qu'il soit, ne doit pas nous aveugler et nous faire rejeter de véritables beautés.
' Je ne dirais pas la même chose de ce vers de Voltaire (Nanine, acte H, se. 13).
En 8*époasant ils crurent qu'ils s*ttimirent.
L'emploi de ce prétérit me parait ici un contre-sens; il fallait le conditionnel : ils crurent qu'ils s'aimeraient.
DE
L'OPTATIF FRANÇAIS '
La forme verbale terminée chez nous en asse, i$$e, usse, in$$e, et nommée vulgairement imparfait du subjonctif ^ estelle réellement un temps de ce mode ? N'est*elle {las plutôt un mode particulier auquel conviendrait parfaitement le nom d'optatif y qu'on lui donne en grec , et que quelquesuns ont appliqué au temps latin en arem, erem, trem qui lui correspond ? C'est ce que je veux examiner.
Je pars , bien entendu , de la définition ordinaire des temps et des modes*, je suppose que les premiers diflèrent entre eux par le temps qu'ils expriment, tandis que la différence des modes porte surtout sur la manière dont ils signifient l'idée du verbe -, je veux savoir, en conséquence , si la dififérence de je sois à je fusse est analogue à celle de je suis à j'étais , ou à celle de je serai à je serais. Celle-ci est essentiellement modale, l'autre est évidemment temporelle. H ne doit pas être difficile, avec un peu d'attention, de déterminer la nature des deux mots que nous étudions.
* Celte dissertation , dont le principe se trouve très-nettement établi dans une longue note de mon Abrégé de grammaire française, imprimé & Dieppe en 1832 (p. 85 , note 2), a été écrite en 1839.
D6 L OPTATIF FRANÇAIS. 191
Ou je m'abuse forl> ou les deux formes je $oi$ eije fu$$e n'indiquent aucune modification dans l'idée du temps. Estil d'abord bien certain que je sais, je vienne, je coure soien des présents dans le subjonctif? N'ont-ils pas plutôt et toujours un sens futur ? Ce serait une question qui deviendrait importante, si l'on pouvait être induit à penser que je fusse, je vinsse, je courusse, sont des imparfaits. Mais quoi que l'on jhsse, on ne trouvera rien dans ces formes qui rappelle le moins du monde le double rapport indiqué par l'imparfait de l'indicatif-, je veux dire un temps à la fois passé , relativement à l'acte de la parole , et présent , pour une autre époque déterminée dans le discours*. Déjà donc, c'est par un ^us de langage très-f&cbeux qu'on applique à ce temps son nom vulgaire , puisque le résultat immédiat de cette dénomination est de faire supposer entre deux formes du même nom une analogie de signification qui n'existe pas.
Mais il y a mieux encore : en considérant le temps en asse, isse, usse, insse, par rapport à ce qu'on nomme le présent du subjonctif, on reconnaît qu'il n'y a entre eux pour l'époque qu'ils marquent aucune difierence. Ces deux phrases :
Je désire que vous soyez demain chez moi à midi ; Je désirerais que voas fussiez demain chez moi à midi ;
sont assurément équivalentes quant à la signification du temps, puisqu'elles expriment la même action pour le même jour et la même heure. Il est donc tout à fait impossible d'attribuer à l'une de ces formes le sens du présent, et à l'autre celui du passé. Autrement dit, ce n'est pas par l'idée du moment signifié qu'elles diffèrent-, c'est par une autre circonstance que l'analyse doit nous découvrir. Quelques-uns disent, pour justifier ce nom d'imparfait,
• Cours supérieur de grammaire, part. 1, lit. 11, c, 20.
I9t DE L OPTATIF FRANÇAIS.
que cette forme s'accouple le plus souvent avec des temps passés, tandis que le présent du subjonctif je sois, je fasse répond y dans la phrase subordonnée, au présent ou au futur de la principale. Nous verrons que cette règle n'est pas vraie dans le sens absolu qu'on lui donne ici : mais, quand elle le serait, qu'est-ce que cette subordination peut faire au temps exprimé par un mot? Le temps n'est pas une modification qui vienne d'ailleurs-, il est interne et compris dans le mot lui-même lequel doit répondre directement à notre pensée. Je dirai ainsi :
Je veux que vous fassiez cela aujourd'hui; Je veux que vous Voyez fait demain ;
fissiez , ayez fait sont assurément deux temps différents , comme le présent et le parfait ; aussi je veux, qui les régit, n'a-t-il aucune influence sur eux : ils dépendent l'un et l'autre, non d'une règle de syntaxe, mais de ma pensée seule, qui rapporte l'un à aujourd'hui et l'autre à demain.
La raison que l'on donne ici tourne donc contre ce que l'on veut établir. Que le verbe principal soit au présent , au passé ou au futur, le verbe de la phrase secondaire ne peut tirer son temps du premier-, il n'en dépend que comme subordonné, par la construction de la phrase *, or, la subordination est essentiellement modale , puisque le mode n'est lui-même autre chose que la manière de signifier dans les verbes : de sorte que , quand bien même l'emploi de cette forme en asse, isse, usse, insse dépendrait du temps du verbe précédent, ce ne serait pas son propre temps qui serait modifié , ce serait seulement son mode.
Il est facile, au reste, de démontrer l'erreur matérielle de ceux qui croient que l'emploi de cette forme vient des passés qui la précèdent ou la régissent. On n'a qu'à choisir des phrases où elle se trouve seule et sans verbe antécédent qui la gouverne , on verra que ce qui la caractérise et la
DB L OPTATIF FRANÇAIS. 193
distingue réellement du subjonctif présent, c'est un sens indécis ou indéterminé, qui la fait ressembler au conditionnel et permet quelquefois de l'y substituer.
Ronsard, parlant des fleurs , a dit, avec un sentiment exquis du bon langage français :
Qui ne les eût à ce Tespre cueillies.
Chutes à terre elles fussent demain V
« Si on ne les avait cueillies ce soir même, elles seraient, dès demain, tombées à terre. » Certes elles fussent chutes est, quant au temps, non pas un imparfait, mais un futur, puisqu'il s'agit du jour suivant. Quant à la signification, pourrait-on mettre chutes elles soient? Non, sans doute, car soient n'a rien d'hypothétique -, tandis que fussent se prête parfaitement à cette absence de certitude ou d'affirmation, et c'est si bien son caractère, qu'ici même on peut le remplacer par le conditionnel, comme je l'ai fait dans l'interprétation des vers de Ronsard.
Suivons celte idée, et voyons, sur divers exemples, si ce ne serait pas par là que difiereraient essentiellement les deux temps que nous examinons. Nous trouverons que la signification du subjonctif est toujours plus affirmative, plus certaine*, que celle de l'optatif est plus vague, plus obscure, plus hypothétique-, bref, que c'est une difiérence de signification qui sépare ces deux formes.
Bossuet dit à ceux qui ont connu le prince de Gondé :
Ainsi puisse-i-ïl vous être un cher entretien ! et Molière , dans Y Avare ', fait dire à Harpagon : Plût au ciel que je les eusse , les dix mille écus !
Tous les deux forment un souhait *, tous les deux deman-
' lieux poètes français , t. IV, p. 455. ' Acte 1, se. 5.
104 DE l'optatif FRANÇAIS.
dent une chose qu'ils désirent; pour tous les deux, ce souhait , qu'il s'accomplisse ou non , est également futur. Mais le premier fait sa demande comme comptant bien qu'elle se réalisera (subjonctif)] l'autre l'exprime de manière à détourner la pensée que pourraient avoir ses enfants qu'il possède réellement ces dix mille écus , et à montrer même cette supposition comme impossible ou absurde (opto* tif).
Il y a dans VAgamemnon d'Eschyle un dialogue entre le chœur et la prophétcsse Gassandre , qui annonce à la fois la mort du roi et la sienne propre. Le chœur la compare à Philomèle qui gémit sur Itys et remplit sa vie d'amertume ; et Gassandre répond au chœur par ce couplet : c< Trop heureux le destin de Philomèle ! Les dieux lui ont donné des ailes y ses jours sont doux et sans douleur : une hache aiguisée tranchera les miens* . »
Essayons de rendre en français par le verbe pouvoir à la forme exclamative , le sens du premier vers grec où le verbe n'est pas exprimé. Mettrons-nous :
Puissé-'ie avoir le destin de Philomèle !
Non certes : car il semblerait que Gassandre l'attend ou le désire comme possible -, et en sa qualité de prophétesse elle sait bien que cela ne peut pas être. Elle dira donc, par une forme peu usitée :
PuM^-je avoir le destin de Philomèle !
c'est-à-dire plût aux dieux que je V eusse et non pas plaise aux dieux que je l'aie.
Par la même raison , Figaro dans la Folle journée* rappelant ses anciennes tribulations s'écrie :
Me fusse' je mis une pierre au cou !
* Agamemnon, ▼. U45, édil. Didot. Tradaclion de Laporle-Duthcil..
• Acte V, se. 3.
DE l'optatif français. 195
lion pas seulement pour exprimer un passé : car me sois-^je mi$ l'exprimerait tout aussi bien -, mais parce que l'impossibilité de revenir sur ce qui a été, de faire que les événements accomplis n'aient pas eu lieu ou aient été remplacés par d'autres ie forcent de prendre la forme hypothétique.
Cette diflérence de sens deviendra manifeste à la troisième personne-, si nous imaginons qu'un homme fort mécontent d'un autre dont il n'a pas eu de nouvelles depuis quelque temps , répond à un ami qui lui demande ce qu'est devenu celui qui excite sa colère :
Je n^en sais rien. Se soit-il mis une pierre an cou , je serai débarrassé de bien des soucis.
Ici en effet la chose lui apparaît comme possible : et le subjonctif parfait se soit-il mis est bien placé.
Changeons un peu la situation : supposons que le même homme ait la certitude que celui dont il se plaint , absent pendant quelque temps , vit encore , et lui causera probablement des chagrins : emploiera -t-il la même forme? Non, il dira par une tournure semblable, mais avec une signification sensiblement différente :
Se fUt'il mis une pierre <au cou , je sercns débarrassé de bien des soucis.
C'est ainsi que Molière a mis dans le Misanthrope * :
La peste de ta chute, empoisonneur, au diable ! En eusses-tu fait une h te casser ie nez !
et Regnard dans Démoerite * :
Bon ! tout autre que moi ne Veut pas ménagée. Pourquoi ces opUitifs? c'est qu'Alceste sait bien que Philinte
* Acte I , se. 2.
• Act. IV, se. 7.
196 DE L OPTATIF PRANÇA!S
n'a pas fait cette chute , et Strabon qu'il n'a pas jeté sa femme dans la rivière. Ils ne peuvent donc exprimer l'un et l'autre leur pensée que comme celle d'un désir qui n'a pas eu et qui n'aura pas son effet.
Au contraire , dans les imprécations en général , dans les vœux où il s'agit de l'avenir on ne met pas d'optatif, parce que la passion présente nous peint tous les maux annoncés comme devant ou pouvant s'effectuer.
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés Saper ses fondemenls encor mal assurés.
Et si ce n'est assez de toute l'Italie, Que rOrient contre elle à rOccident s'allie. Que ceut peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les monts et les mers. Qu'elle même sur soi renverse ses murailles Et de ses propres mains déchire ses entrailles. Que le courroux du ciel allumé par mes vœux Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux : Puissé'ie de mes yeux y voir tomber la foudre * !
Et Horace irrité de ces malédictions, s'écrie par une forme de langage presque semblable, après avoir tué sa sœur :
.... Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain '.
La théorie donnée ici est si vraie , qu'il suffit de modifier la pensée , et de rendre , si l'on peut parler ainsi , l'imprécation hypothétique pour changer les subjonctifs en optatifs , comme je vais le faire , en ajoutant un seul vers aux derniers de Corneille :
Qu'elle même sur soi renversât ses murailles Et de ses propres mains déchirât ses entrailles. Que le courroux du ciel allumé par mes voeux Fit sur elle pleuvoir un déluge de feux : Que je pusse moi-même y voir tomber la foudre, [ C'est ce qu'à souhaiter je ne puis me résoudre- ]
• Corneille, Horace, acle IV, se. 5.
« Ibid.
DE L OPTATIF FRANÇAIS. 197
Les optatifs accumulés dans les cinq premiers vers nous laissent , tout le monde le sent bien , dans une indécision et un vague tels que le sens nous échappe absolument. Nous pouvons dire en toute rigueur que nous ne comprenons pas cette tirade jusqu'à ce que le sixième vers vienne, avec sa négation^ nous monter que toutes les phrases précédentes ne sont» chez celui qui parle, que des hypothèses qu'il a l'intention de rejeter plus tard.
Ainsi s'étabUt la diOêrence toute modale des deux formes que nous examinons. Ainsi s'explique l'espèce de gradation qui se fait naturelleinent de l'optatif au subjonctif , et de celui«-ci à l'impératif. Il sufSt presque toujours que la passion nous fasse retrancher la conjonction que, et toute autre formule tranquille ou de transition pour que le sens impératif se manifeste :
Me prépare le ciel de nouveaux châtiments
Si jamais un tel crime entre dans mon courage^ !
Tombe sur moi le ciel pourvu que je me venge * !
Sachent tous mes valets que ma bonté se lasse *.
.... Saisie du ciel écrasé si je mens^ !
Àh ! périsse à jamais la discorde barbare !... Périsse la colère et ses erreurs affreuses ! Périsse la vengeance et ses douceurs trompeuses * !
Quelques personnes opposent à ces exemples, et aux conséquences que j'en tire, cette considération, vraie d'ailleurs, que quand nous voulons expliquer ces locutions , nous remettons devant nos subjonctifs ou nos optatifs le verbe principal et la conjonction qui les régissent ; qu'ainsi ces mots
' Corneille, MéUte, acte I, se. 3.
' Corneille , Rodogune, acte V, se. 2.
* Scarron, D, Japhet d'Arménie, acte H , se. 2.
* Molière, Le Misanthrope, acte 1, se. 2. ^ La Harpe , Traduction d'Homère,
198 DB L OPTATIF FRANÇAIS.
isolés ne prouvent pas plus dans ces phrases elliptiques que dans les phrases complètes , et que l'on peut alors ramener l'objection précédemment citée et combattue. — C'est là un pur sophisme et un abus manifeste de l'analyse logique ou de l'analyse grammaticale. Celles-ci rendent compte de la construction ou du bon emploi des formes, sans contredit, et peuvent prouver la correction du tangage. Elles ne peuvent rien sur la signification primitive des mots. C'est parce que je sois et je fusse ont chacun leur sens , qu'on a formé les phrases différentes citées tout à l'heure, dont l'analyse montrera ensuite la parfaite convenance : ce n'est pas cette analyse qui peut créer ces sens ni influer sur eux en aucune manière.
U me parait donc solidement établi que la véritable différence entre les deux formes qu'on appelle présent et imparfait du subjonctif, est relative non pas à l'époque indiquée dans le discours, mais à la manière de signifier, c'est-à-dire que ce sont non pas deux temps , mais deux modes divers , soit qu'on les regarde comme absolument séparés, soit qu'on aime mieux les prendre pour les parties d'un mode oblique qui s'opposerait à l'indicatif ou mode direct.
Quoi qu'il en soit, il est visible que notre conjugaison admet ainsi , outre cette distinction générale des modes , en personnels et impersonnels-, et parmi les modes personnels, du mode direct et du mode oblique, celle d'une nuance que toutes les langues n'ont pas, et qui consiste en ce qu'il y a à côté d'une expression positive ou certaine de la pensée, une expression incertaine ou hypothétique.
Cette double signification est manifeste dans ce que j'ai nommé le subjonctif et l'optatif : elle ne l'est pas moins, ce me semble, dans le futur et le conditionnel-, je serais je serais f je ferai, je /«rats. Elle se trouve encore, quoique avec un moindre degré d'évidence , dans le présent et l'imparfait de l'indicatif, je suis et y étais » je dis et je imxs. Ce
I)Ë LUPTATIF FRAiNÇAlS. 199
dernier temps ^ bien que positif dans renoncé du jugement ou de l'action , emprunte de son époque passée et de son caractère essentiellement transitoire quelque chose d'incertain ou de vague que n'a pas le présent.
La distinction de ces formes positives ou hypothétiques est surtout nécessaire dans notre syntaxe. Lorsque deux verbes se régissent, on associe généralement dans la phrase principale et dans la secondaire des temps de même caractère *, c'est-à-dire qu'ils sont tous positifs ou tous hypothétiques.
Je ekanUrai si vous voulez que je chante. Je ehaniercM si vous vouliez que je chantasse.
On suit ordinairement la même règle pour les temps composés 9 c'est-à-dire qu'on regarde comme positifs ceux ou l'auxiliaire est à un temps positif et comme hypothétique, ceux où il est à un temps incertain.
Quand vous aurez commandé qu^on le fasse. ^ttnez-vous commandé qu'on le fit ?
Est-il vrai qu'on ait emmené votre frère? Était-il vrai qu'on Veut forcé de partir?
Toutefois, les passés étant toujours un peu incertains par eux-mêmes , puisqu'ils n'affirment pas que ce qu'ils expriment dure encore, après le prétérit défini, et, après le parfait , on met fort souvent l'optatif.
Je vous ai toujours aimé quoique je vous admirasse ^ Fai dit qu'on se mU à table.
J'at voulu que tout fût prêt.
Il y a cependant des exceptions assez nombreuses qui sont presque toujours fondées sur le sens particulier de l'optatif ou du subjonctif, et qui s'expliquent, en effet, par le sentiment plus ou moins certain exprimé dans la phrase.
^ Voltaire, Lettre à Maupertuiif ^ 22 juin I7i0.
300 DE L*OPTATIF FRANÇAIS.
Voici des exemples de l'emploi du subjonctif, où Fou reconnaîtra inunédiatement une énergie d'affirmation qui ne serait pas dans la tournure ordinaire.
Corneille a mis dans Pompée * ces vers, où Voltaire croit', certainement à tort, qu'il y a une petite faute de style :
.... Je lear dois des vœux de ce qu'ils ont permis
Qae je rencontre ici mes plus grands ennemis
Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince
Qui doit à mon époux son cœur et sa province.
Racine de même dans Britannieus * :
Au nom de l'empereur j'allais vous informer D'un ordre qui d'abord a pu vous alarmer. Mais qui n'est que l'effet d'une sage conduite Dont César a voulu que vous soyez instruite.
Fénelon écrit, dans son dialogue de Denyi, Pythia$ et Damon :
Pythias a mérité que tu le laisses vivre.
Dufresny peint, dans une chanson, un buveur qui rentre chez lui , et s'écrie , en voyant sa femme double :
Je n'avais qu'une femme, et j'étais malheureux :
Par quel forfait épouvantable i4»-je donc mérité que vous m'en donniez deux 1
Lemercier fait prononcer à Âgamemnon , rentrant à Hycènes après le siège de Troie, ces vers touchants^ :
Recevez, amis chers, et vous, augustes lieux,
Ces pleurs qu'un saint respect fait couler de mes yeux ;
Tribut de mes respects et de ma tendre joie.
Les dieux seuls ont permis qu'enfin je vous revoie,
> Acte 111, se. 4.
* Commentaire sur CorneiUe.
* Acte I , se. 2.
* Agamemnon, acte II, se. 7.
OB L*OPTATIF FRANÇAIS. 201
De Tracy a mis dans le supplément à la première section des Éléments d^idiologie :
WafaUu que je reporte Tattention du lecteur sur l'analyse du jugement.
M. Cousin a dit de même, dans son Coun d'hisloire de la philosophie * :
11 a fallu que vous ayez d'abord l'idée de corps, pour que cette idée vous étant donnée , Tidée d'espace vous appcàntt*.
Si on y fait bien attention, on voit qu'ici le sens est tellement af&rmatif , que l'emploi de l'optatif serait moins heureux ; quelquefois même , comme dans les exemples de Fénelon et de Dufresny, il serait absolument impossible.
Par une raison semblable , nos auteurs ont quelquefois substitué le temps hypothétique au temps positif, contrairement à la règle ordinaire.
Molière a mis dans VÊçole des maris * :
De peur qu'elle revînt, fermons à clef la porte ;
dans le Bourgeois gentilhomme * .
Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien ;
dans le Misanthrope ^ :
N'a-l-t7 point quelque ami qui pût sur ses manières IVun charitable avis lui prêter les lumières ?
Ces deux derniers exemples sont remarquables : l'un,
1 Année 1829, leçon 17.
* J*aimerai8 mieux vous apparaisse. Ce subjonctif serait plus d'accord avec la pensée générale et le subjonctif précédent.
» Acte III , se. 2.
« Acte 11 , se. 6.
* Acte II , se 5.
i09 DE L*01*TAT1F FRANÇAfS.
parce que le subjonctif sans que j'en sache rien serait tout à fait inadmissible; l'autre , par la nuance du sentiment qu'il exprime : Glitandre regarde , en cflet, une telle franchise chez un ami comme extrêmement douteuse ou éloignée. Donner un avis pareil , est un acte de liberté dont son extrême politesse l'empêcherait de se charger, et il lui parait bien difficile qu'un autre s'en charge.
Racine, par un mouvement pareil , fait dire à Andromaque, dans la pièce de ce nom * :
Hélas ! on ne craint pas qu'il venge un jour son père , On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère.
// n'essuyât est plus indéterminé , plus vague , que il rieêsvie : Ândromaque affirme qu'on ne craint {ms qu'il venge, parce qu'en efiet , il y a dans sa situation présente impossibilité absolue , comme il y a pour elle un intérêt puissant à nier cette crainte. Quant à essuyer les larmes d'une mère, la pensée qu'on veut l'empêcher ne saurait être aussi positive, et le temps incertain exprime cette différence. Madame de Sévigné écrit à sa fille ' :
Madame de Marbeuf est arrivée. Elle est tout à fait bonne femme ; mais ne croyez pas que je ne m*en passasse fort bien.
Cet optatif signifie que , si quelque raison que ce fût éloignait madame de Marbeuf, madame de Sévigné s'en passerail. Imaginons , au contraire , qu'elle ait dit à sa fille :
Celte dame est venue soi-disant pour être avec moi ; mais elle est toujours dehors.... Ne croyez pas que je ne m'en passe fort bien ;
ici le subjonctif est obligé , parce qu'il s'agit d'un fait positif certain et qui n'a rien de conjectural. Fénelon , dans un de ses Dialogues, fait dire à Gryllus,
' Acte I, se. 4.
' \o novembre 1684.
OE l'optatif français. 203
changé en cochon par Gircé, et à qui Ulysse propose vainement de reprendre la forme humaine :
Arrêtez ; je ne suis pas encore tellement cochon que je renonçasse à être homme , si vous me montriez dans l'homme une immortalité véritable.
Renançoêse et non pas renonce^ ce dernier temps ne serait bon que si Gryllus croyait à cette immortalité. Alors il dirait : Ne croyez pas que je renonce... ; si vous me montrez. . . . Mais cette immortalité n'est, selon lui, qu'un leurre qu'Ulysse fait briller à ses yeux , pour le tromper : et il exprime son incrédulité par les deux temps hypotliétiques renonçasse et montriez.
Voltaire a dit, par un sentiment analogue ' :
C'est un des plus grand plaisirs que le roi de Prusse pût me faire.
Puisse aurait indiqué qu'il comptait sur ce plaisir, qu'il en était assuré \ pût laisse l'événement dans l'hypothèse, et montre seulement le plaisir qu'y aurait l'écrivain, dans le cas tout à fait indécis où ce qu'on lui a dit se réaliserait.
Il y a enfin une phrase de Fontenelle , dans la préface de ses Mondes, qui mérite d'être citée ici , parce que les deux temps du même verbe sont employés dans deux propositions secondaires semblablement construites^ avec une exquise distinction des valeurs. La voici :
Il se peut bien faire qu'en cherchant un milieu où la philosophie convint à tout le monde, j'en aie trouvé un où elle ne convienne à personne.
Pourquoi contint dans le premier cas ? C'est qu'ici Fontenelle cherche , et sa modestie réellelou simulée lui fait exprimer qu'il craint de ne pas trouver. Pourquoi convienne dans le second ? Parce que Fontenelle a trouvé , et la
' Correspondance générale, 8 mai 1744.
%0A DE L OPTATIF FRANÇAIS.
même modestie lui fait exprimer comme positive la pensée qu'il n'aura pas de succès.
Telle est y en français , la véritable distinction des deux formes de langage dont il s'agit. On peut assurément trouver dans d'autres langues , et nous avons dans la nôtre y des nuances plus fortes, plus tranchées , plus nécessaires : on n'en saurait trouver de plus fines et de plus délicates. Il est remarquable que le langage le plus conmiun exprime ainsi, sans aucune gène, ce que l'analyse ne peut déterminer qu'avec de longs efibrts. Toujours nous montre-t-elle que la différence dont il s'agit est une différence de mode à mode et non de temps à temps *, et qu'ainsi c'est à tort qu'on distingue dans les grammaires françaises le subjonctif présetU et Vimparfait. La véritable distinction est celle de 5ubjonctif positif ei subjonctif hypothétique, ou plus brièvement et mieux, de subjonctif et optatif.