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DE SIGNIFICATION

RieD de plus commun chez ceux qui enseignent ou étudient les langues que d'en vanter la beauté. Mais, si on leur demande ce qu'ils entendent par ce terme , on trouve, la plupart du temps, qu'ils s'en font une idée très-vague, qu'ils ne savent ni l'expliquer ni le définir, c'est-à-dire qu'au fond , ils ne se comprennent pas parfaitement euxmêmes.

Gela vient de ce qu'ils regardent la beauté comme une qualité simple et absolue , tandis que là , comme ailleurs, elle est relative et complexe : relative à nous , à nos organes, à nos besoins, à nos habitudes *, complexe, parce qu'elle ne dépend pas d'une seule condition, mais de plusieurs. La beauté du visage, par exemple, ne consiste ni exclusivement ni séparément dans la proportion des parties , ou dans la régularité des traits, ou dans le teint, ou dans l'expression de la physionomie , mais dans l'ensemble et l'harmonie de toutes ces qualités -, et , de même , la beauté des langues

* Celte dissertation a été rédigée en février 1854.

ne vient uniquement , ni de la sonorité des voyelles , ni de la netteté des articulations ^ ni du nombre des mots, ni de la liberté ou de la clarté des constructions , etc., mais de la reunion de tous ces accidents, dans la mesure la plus avantageuse.

Ainsi , quand Burnouf commence par ces mots la préface de la première édition de sa grammaire : a Nous ne ferons pas ici l'éloge de la langue grecque *, tout le monde convient que c'est la plus belle que les hommes aient jamais parlée *, » on désirerait, avec raison , apprendre en quel sens elle lui semble l'emporter tellement sur les autres. Subsidiairement, on pourrait lui demander à quelle époque il prend le grec pour en porter un jugement si favorable.

D'une part, en effet, la langue grecque a certains avantages, que l'on peut énumérer, par lesquels elle mérite réellement notre admiration : mais certains autres peuvent lui manquer et la faire descendre , en quelques points , au-dessous d'idiomes qui lui seraient inférieurs par le nombre des mots ou la facilité des tournures. D'un autre cdté , elle est loin d'être restée la même pendant toute sa durée. L'idiome d'Homère et des poètes de son époque diffère considérablement de celui du siècle de Périclès. Celui-ci est à son tour fort éloigné de celui de l'âge romain ou de la décadence.

On ne peut donc pas prononcer ainsi , d'une manière absolue et générale, qu'une langue est plus belle que toutes les autres. Il faut avoir fait le compte exact des qualités et des défauts qu'on y trouve , se décider séparément sur chacun de ces points, et résumer, si on le veut , tous ces jugements partiels en un jugement général , dont alors seulement on connaîtra, à la fois, les bases et la portée.

Je veux aujourd'hui m'attacher à une seule qualité du langage, qualité qui, bien que fort importante, ne me semble avoir jamais attiré l'attention des grammairiens : c'est celle que je nomme la capacité de signification.

L'objet principal des langues étant d'exprimer nos pensées, c'est sans doute pour elles un avantage marqué de contenir un plus grand nombre d'idées sous une moindre quantité de sons. Supposons y en effet, que, toutes choses restant égales d'ailleurs, l'idiome A exprime, avec cent syllabes, ce que l'idiome B n'exprimera qu'avec deux cents-, et que cette proportion se maintienne toujours et partout*, n'est-il pas clair, qu'à prendre dans leur ensemble la conversation et les livres, le premier aura, dans le même temps, exprimé deux fois autant d'idées que le second? C'est là une supériorité manifeste à laquelle on aurait tort sans doute de subordonner toutes les autres qualités , mais qu'il est d'autant plus injuste de passer entièrement sous silence qu'elle est, dans une certaine limite , l'indice le plus assuré des progrès ou de la civilisation avancée d'un peuple.

Car, quelque idée qu'on se fasse de ce qui constitue essentiellement la civilisation , on ne peut douter que le plus grand nombre des idées partout répandues , ne soit un de ses éléments. Les sauvages ont très-peu d'idées -, les peuples, à mesure qu'ils deviennent plus instruits , qu'ils ont entre eux plus de relations, qu'ils font plus de métiers, cultivent plus d'arts, connaissent enfin plus de choses, augmentent nécessairement avec leurs notions les mots qui les expriment. C'est même là la cause principale, dans des ftges à peu près contemporains , de la différente richesse des langues grecque et hébraïque. Un peuple pasteur comme les JuiEs avait peu de connaissances-, une nation à la fois guerrière, commerçante, artiste, ergoteuse comme les Grecs devait, au contraire, étendre tous les jours son vocabulaire, et c'est ce que la comparaison matérielle des dictionnaires des deux langues nous montre inmiédiatement de la manière la plus péremptoire.

Or cette grande quantité d'idées , les comparaisons incessantes que l'on en fait , les jugements qu'on porte à leur

occasion 9 réagissent d'une manière remarquable sur la constitution du discours. Elles tendent à Tabréger sans cesse ; d'une part y parce que le temps ne suffit plus à l'expression de la pensée devenue plus riche et mieux nourrie *, de l'autre, parce que l'on comprend qu'il y a plus de solidité , de grandeur et de beauté véritable dans un langage qui n'admet que des sons significatifs, que dans c^lui qui, se chargeant d'une foule de syllabes parasites , consent ainsi à résonner à vide, à remuer l'air pour le son seulement, sans en faire sortir aucun sens.

Ainsi s'opère, petit à petit, une sorte de condensation de la diction primitive^ ainsi s'augmente, par un travail insensible mais continu , cette capacité de signification qui nous occupe ici , et qui distingue à un si haut degré le français entre toutes les langues modernes.

Quels sont les moyens généraux par lesquels s'opère cette grave modification du langage? Il y en a plusieurs : le rejet des mots insignifiants \ la réduction à une seule de plusieurs expressions qui disent la même chose -, la négligence et, finalement, l'oubli des formes inutiles *, enfin, dans presque tous les mots, la contraction du radical et le resserrement des terminaisons.

1®. Les mots insignifiants sont particulièrement ceux qu'on appelle explétif $, c'est-à-dire qui ne sont là que pour le rempUssage *, ou , si on aime mieux une expression qui ne soit pas figurée, dont le sens est insaisissable à ce point qu'on ne peut les définir exactement.

Ces mots , qui n'existent pas proprement chez nous , et qui sont fort rares en latin , sont , au contraire , assez nombreux en grec, et , ce qui est remarquable , ils le sont surtout dans la première langue , dans celle d'Homère et d'Hésiode. Us disparaissent de plus en plus , à mesure que la langue avance ou se façonne davantage aux aflaires et aux mille mouvements d'une vie agitée.

Il est difficile, sans doute, de compter les mots purement explétifs dans une narration poétique. Cependant, si Ton ouvre le second chant de Y Iliade , on trouve , dès le premier vers, /ttÉv, fJ«, té, jwk/; entre lesquels le seul jcai a son sens obligé. La particule iè se présente aussi constamment dans les vers suivants , sans autre signification que celle de la liaison courante que le simple discours met entre les phrases qui se suivent, et qui, par conséquent, n'a pas besoin d'être exprimée. Cette superfluité -n'est nulle part mieux caractérisée ni plus évidente que dans les cinq vers, 16 à 20, du même livre, où ce mot se trouve six fois, et d*une fagon si peu utile, que la traduction latine ou le supprime, ou le rend tour à tour, sans aucune raison déterminante, par autem, par que et par vero.

Lamotte, dans ses Réflexions $ur la critique, s'est moqué avec esprit de <c ces charmantes particules grecques qui ne signifient rien , mais qui ne laissent pas , à ce qu'on dit, de soutenir et d'orner les vers d'Homère *. » — Sans partager tout à fait la sévérité de cette opinion , sans contester que ces petits mots aient pu donner à la construction une certaine souplesse qui ne manque pas de grâce , il faut pourtant avouer qu'au point de vue de la convenance et de l'utilité, c'est une superfétation difficile à justifier, qui n'a d'analogue chez nous que ce jeu par lequel les écoliers ajoutent à la fin de quelques mots des syllabes sans valeur, telles que mar et miche, pour dérouter ceux qui les écoutent. Une telle habitude a pu faire un bon effet dans une langue ancienne, y être même une condition particulière d'élégance dans le parler d'alors : il serait certainement déraisonnable aujourd'hui d'admirer cette prolixité enfantine , de souhaiter qu'elle eût été conservée chez nous , ou d'en désirer le retour.

' Œuvres complètes, t. 111 , p, 23.

SIO IIB LA CAPACITÉ DB SIGNIFICATION

2®. On peut rapporter aux explétifs et traiter absolument comme tels ces expressions gui » réunies , ne signifient pas plus qu'une seule. Tels sont, d'une part, les synonymes parfaits, par nature ou par position*, tels sont aussi les noms patronymiques ou les épithètes habituellement accolées au nom propre; par exemple , les mots xapfixo/jLcùjyreç , /770fcopvdZfjç^ 'AxpiihjÇf 'AtoAAo^v et tant d'autres ont une signification qui leur est propre ^ mais quand Homère applique toujours aux Grecs l'épithëte de chevelu ^ Kapvixojuubcûyxsç *Axaioi\ à Agamemnon celle d'Atride * AyxiJ,iju,yovoç 'Ar^£/Jao*-, à Phébus celle d'Apollon, 4>oî€oç'ATcAAû?y'; qu'ainsi les mots réunis n'apportent qu'une seule idée, comme chez nous Lauii XIII fili d'Henri 1 V, Philippe II dit Auguste^ on ne peut pas nier que cet allongement perpétuel et insignifiant des phrases, s'il est favorable à la poésie , ou plutôt au laisser-aller d'une composition rapide et à la paresse du poète , ne soit cependant un défaut réel dans la langue qui l'autorise.

Gela est si vrai , qu'on ne retrouve la même lâcheté de style, du moins au même degré , ni dans les épiques d'une époque plus récente, ni dans les tragiques. Parcourez les Argonautiques d'Apollonius de Rhodes , les Posihomé" riques de Quintus de Smyme-, et bien que l'un et l'autre affectent d'imiter la phrase et les locutions d'Homère^ cependant il y a sur ce point une difierence frappante entre eux et leur modèle.

Quant aux tragiques , il n'y a pour le dialogue ni pour les récits aucune comparaison à faire *, et si même on examine leurs chœurs , où ils cherchent plus qu'ailleurs à se rapprocher de la forme ancienne , on reconnaît qu'ils ne se livrent

< lUas, H, T. 323, 472, etc.

* lUas, I. V. 102, 203, 355, etc.

* Ilias, l, V. i4, 04, 73,elc.

nulle part à cette surabondance de paroles que le génie grec affectionnait évidemment au temps de sa première efflorescence.

Homère y Hésiode et les Homérides ont donc seuls usé aussi largement de cette ressource prosodique : les poëtes postérieurs n'en ont plus voulu , c'est-à-dtre, quelque opinion qu'on s'en fasse aujourd'hui , qu'ils n'ont pas approuvé ce moyen y puisqu'ils se sont imposé un système de versification plus serré ^ partant plus difficile ou moins expéditif.

Nous savons que la langue latine , dès sa première époque, n'admit pas ces formes fastidieuses , ces redoublements importuns du même mot, ces accouplements de termes équivalents. On n'en trouve d'exemples ni dans les fragments d'Ennius, ni dans ceux de Lucile, ni dans Catulle , ni dans Lucrèce. Vii^ile a quelques mots, comme pius JEneaiy foriii Cloanthm; et déjà on les lui reproche avec raison : mais ils sont rares chez lui et confirment notre assertion plutât qu'ils ne l'affaiblissent. On peut donc dire qu'en somme cette verbosité oiseuse condamnée par les Grecs aussitôt après le premier âge de leur littérature, ne se trouve pas dans la langue latine , et à bien plus forte raison est sévèrement bannie du français.

Il en est de même de ces expressions composées où l'on dit en deux ou trois mots ce que le premier exprime complètement tout seul. Nous trouvons (je cite toujours le même passage, le commencement du second livre de Y Iliade) que Jupiter médiiaii dans son esprit f^spfjLPjpi^e kûcxcc (ppha* : que tel parti lui parut le meilleur selon son intention j kuta bv/jLoy àpitTTij* : qu'ayant appelé un songe, il prononça ces paroles volantes : eirsoc Trrspoevrazpofj^vfa^^ etc. Quel peut

• nias , 11 , ▼. 3.

* nias, U,T. 5.

»/«a*Jl,?. 7.

être pour la pensée l'avantage de ces prolongements syllabiques? Il est bien sûr que , quand on médite , c'est dans son esprit-, que quand on juge un parti meilleur qu'un autre, c'est selon son intention ou selon son cœur; que quand on parle, les mots volent, c'est-à-dire sont transportés par l'air de l'un à l'autre interlocuteur. Nous ne gagnons rien du tout à ce qu'on insiste sur ces circonstances ; et si un art enfantin comme celui du temps d'Homère les laissait subsister, un art plus avancé a dû les exclure et les a exclues en effet.

Chez les Latins il est resté quelques traces de cette ancienne coutume : certaines épithètes comme undm liquidœ, maria humida de Virgile nous puraissent aujourd'hui indignes de la poésie-, et nous les mettons résolument au nombre de ces fautes désignées sous le nom de ehetiUe$ ; mais elles sont relativement rares , et si l'on en trouve déjà fort peu dans les poètes du temps de Périclès, il y en a moins encore dans les bons poètes latins -, elles sont surtout difficiles à rencontrer chez les nôtres , malgré la grande difficulté de notre rime*.

3°. Les formes inutiles, particulièrement celles qui se rapportent à la syntaxe , ont aussi été rejetées des langues à mesure que celles-ci se sont perfectionnées. Le grec admet trois nombres, le singulier, le pluriel et le duel. Or que signifie celui-ci? Deux n'est-il pas le commencement de la pluralité? certainement : les Grecs se servaient donc trèsrarement du duel , et le remplaçaient le plus souvent par le pluriel. On a bien fait d'y renoncer.

Les verbes grecs avaient trois voix : entre lesquelles la passive et la moyenne contenaient un grand nombre de formes communes, par conséquent équivoques ; et ce qu'il y

* Voyez sur ce sujet, dans le Traité de versification latine de M. QuicWat (c. ii, $2), un article plein de goût et d'érudition.

DANS LES LAN(;Ul!;S. SI 3

a de pis , le sens de la voix moyenne était si indécis , que jusqu'ici les auteurs ni les grammairiens n'en ont pu donner une définition exacte ou générale'. Évidemment c'était là une surabondance de formes à laquelle il eût été insensé de de s'attacher. Aussi le grec moderne a-t-il depuis longtemps rejeté ce moyen que le latin de son côté n'a jamais admis.

On pourrait suivre cet examen sur diverses circonstances caractéristiques des langues classiques y sur les verbes déponents, sur les degrés de signification, sur les cas euxmêmes dans les noms et les adjectifs , et en résumant ce long travail , on reconnaîtrait qu'à considérer le nombre des formes dans la déclinaison et la conjugaison des trois langues , il semble que le grec était opulent , le latin aisé , le français pauvre. Mais si l'on fait entrer en compte la netteté du sens exprimé, l'opulence grecque cache une pauvreté réelle-, la langue latine avec moins de formes exprime mieux ce qu'elle veut dire *, le français surtout , quoiqu'il ait considérablement réduit sa dérivation , est beaucoup plus complet que les deux autres.

4°. Les mots dans les langues primitives sont généralement fort longs. Ils s'abrègent le plus souvent par les syncopes opérées dans le radical , par le rejet des augments et des redoublements , par la contraction des terminaisons. On sait à quel point la langue grecque laissait foisonner ses finales. Dans les adjectifs , les degrés de signification en repoç ou êarspoç , en raroç ou hrxroç leur donnaient quelquefois cinq ou six syllabes-, Sijcaioç^ S'iKaiirepoç ^ Sixaibraroç: adxppcav^ ^Qxppovktnepoç^ aœ^poyiarccroç : xop^vpeoçy irop^ (pupiârepoç , etc. Les Romains avaient un comparatif un peu plus court-, mais le superlatif ne le cédait guère à celui des

' Voyez la remarque faite à ce sujet par M. Alexandre, dans la préface de son picliounaire grcc-fran^'uls.

Grecs : sanctus, ianetior, sanctiêsimus ^ prudent, prudentior, prudenti$$%mu8 , etc. La conjugaison grecque allongeait surtout les mots d'une manière extraordinaire. Par exemple un verbe de trois syllabes , comme ç>i?^iœ^ faime, qui était au présent d'une longueur très-convenable , prenait devant lui à l'imparfait, sous le nom d'augment, un é qui ne signifiait rien et l'allongeait d'une syllabe , ipxsov. Le parfiadt devenait par sa terminaison (piXffKa, et comme il fallait ajouter devant lui un redoublement , on avait irîq>iXvixa y c'està-dire quatre syllabes pour le même sens que le latin amavi, ou le français j'ai aimé, qui n'en ont que trois. Le plus-que-parfait se formait du parfait et prenait de plus un augment, izepixijK^iVj de sorte qu'il y avait cinq syllabes pour le même sens que ama%>eram ou faoaU ahné rendent en quatre.

Ce n'est pas tout : les désinences étaient quelquefois d'une longueur démesurée. Rien de plus commun en grec et en latin que des terminaisons de trois syllabes *, quelques-unes même en ont quatre , comme dans Au-6i^9QyLt«6â;y Au-Sj^crJyEtevoCy cmMibamini, am-averamus.

C'est par des contractions et des syncopes qu'on a le plus souvent corrigé cet allongement excessif des mots : xoppv^ povç pour iroppvpeoçi (ptXoiy eç>iXovv pour ^ikêoûj iq>iXBO¥\ chez les Latins ama$ii pour amavi$i\; amaram, amaro, amoisem pour amaveram, amavero, amavissemy montrent comment on a toujours tendu à obtenir une expression plus rapide, ou mieux adaptée à la quantité d'idées que le progrès de la civilisation forçait de rendre sans augn^enter dans le même rapport le temps consacré à la production des sons. >

Chez nous c'est mieux encore : non-seulement nous avons contracté considérablement dans leur radical les mots tirés du latin, comme oncb venu d'avtmculus, août venu d'ilugusltiêj anUume venu de amsueiudinem , souci de 3oUtcttudo, etc. ; nous avons encore rejeté les augments et redou-

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bienieilis, et réduit nos terminaisons à deux syllabes dont la dernière est même fort souvent muette. Les désinences adjectives able, ibUj en donnent un exemple. Dans les verbes, celles-ci : erai, irai, âme$, âle$, èreni^ assians, a$$iêt, assent, et toutes les analogues ne sont pas moins irappantes. Aussi quand on réfléchit que ces contractions ou réductions de syllabes sont la loi essentielle et toujours agissante de la formation de notre langue , on ne peut douter que le résultat définitif n'ait dû être Taugmentation considérable chez elle de la capacité de signification.

Il est d'ailleurs visible que toutes les difierences indiquées ici sont de celles qu'on doit nommer grammaticales, parce qu'elles appartiennent aux langues considérées en ellesmêmes, et non aux auteurs qui auraient pu y mettre leur cachet particulier. Tel écrivain est concis^ tel autre est prolixe ; tel orateur est nerveux, tel brille par une molle abondance -, ce sont là des qualités individuelles et littéraires, c'est-àdire qui appartiennent à l'étude des divers styles, et je n'ai pas dû en parler ici. Celles dont je «m'occupe sont plus générales y elles touchent à l'ensemble même des langues y et en conséquence se rapportent directement à mon sujet.

Quel a donc été le résultat définitif de tous ces changements en ce qui tient à la capacité de signification? Y a-t-il quelque moyen de constater cette qualité dans diverses langues et de l'y apprécier comparativement? Certes, il suffit de faire le compte des syllabes employées pour l'expression d'un même nombre d'idées : le résultat se produira de luimême.

Pour cela 9 deux marches s'ofirent à nous. L'une fait employer un moyen tout matériel qui consiste à traduire littéralement et platement les mots d'une langue dans une autre, sans s'occuper de l'élégance ni même de la légitimité des expressions, et en observant seulement la correction gram-

maticale ou syntaxique : on compte ensuite les syllabes résultantes, et Ton voit la difierence.

La seconde méthode est plus satisfaisante pour Tesprit : elle consiste à relever et à compter, dans de la prose ou des vers traitant de sujets analogues , les termes vraiment significatifs; j'entends par là ceux qui peuvent se séparer naturellement les uns des autres, et qui sont susceptibles d'une définition précise '. On estime ensuite en moyenne la longueur des mots, et l'on en conclut ce qu'un nombre donné de syllabes peut exprimer d'idées.

Appliquons d'abord la première méthode, et, pour cela, prenons quelques phrases grecques, latines ou françaises, et traduisons-les mot à mot dans les deux autres langues : nous verrons immédiatement où est l'expression la plus rapide ou la plus lente. Je rappelle que c'est d'une traduction toute plate qu'il s'agit ici : car l'élégance , dans chaque langue , pourrait faire admettre ou rejeter certains mots ou certaines tournures , et influer ainsi sur le nombre des syllabes de telle phrase spéciale, sans qu'on en pût rien conclure pour la langue elle-même.

H 00% opSç Srt ruy iv opyîi itaxpeurtTOfUvav àTâvruv o XoytfffjLoç àiFoimui^ (peùyuv ràv Bufidvy ùç TtJipàv rôpayvov*. — 38 syllabes.

iVofifié vides quod in omnibus per iram factis ratio abit, fugiens iram, u$ scBvum tyrcmnum ? — 30 syllabes.

Ne voi&-tu pas qu^en tout ce qu'on fait en colère, la raison se sauTC fuyant Tire comme un tyran cruel? — 29 syllabes.

Haraténiç fAoraior^Tav^ xaî râvra fiaraiSniç '. — 46 syllabes. Vanitas vanitaivm et omnia vanitas. ^ 44 syllabes. Vanité des vanités, et toat est vanité. — 43 syllabes.

* Cette demiëre condition montre qa^en français les temps composés de nos Terbes, tU aimé, avais aimé, ne comptent que poor un mot de trois on de quatre syUabes.

* M. Quicherat, PrenUers exercices de traduction grecque, p. 37. > Eeclesiast., I, 2.

kv&paré^ ei/At ' àvBpcoThou fiijièv èfioù àXXérpiov vofjciiia. — 20 syllabes.

Homo sum; humant nihil a me alienum puto '. — 16 syllabes.

Je suis homme et De ccois rieD d'humaio ôtraDger à moi. — 14 syllabes.

Ces exemples montrent suffisamment que l'expression de la même pensée , dans des termes équivalents et selon une tournure semblable, demande, en général, moins de syllabes en français qu'en latin , et moins en latin qu'en grec.

On pourrait, avec des exemples choisis exprès, arriver à des différences beaucoup plus fortes-, il y a certaines phra* ses françaises où les mots sont des monosyllabes , ou même une seule syllabe représente deux mots *, l'un par son articulation, l'autre par sa voyelle : j'at, c'est, VoUy qu'un, etc. *, en donnent des exemples. On pense bien que cette concision dans le langage ainsi poussée à l'extrême , ne se trouve, que rarement chez nous. Toutefois , comme la langue française l'admet, et notamment dans les vers qu'on a nommés monosyllabiques, où il y a toujours au moins autant de pensées distinctes que de syllabes, si l'on voulait en traduire quelqu'un littéralement en grec ou en latin , on arriverait à une différence énorme dans les dimensions de la phrase.

Le vers fameux de Racine %

* Le ciel n'est pas plas pur que le fond de mon cœur,

qui contient treize mots dans ses douze syllabes , se rendrait en latin par ces huit mots, formant quatorze syllabes:

Dies non est purior quàm fundus cordis mei ;

* Terent. , Heautontimor,, y. 25.

* On s'est amusé à faire , comme preuve de cette condensation de la pensée propre à notre langue , ce vers ridicule dont les huit syllabes représentent quinze mots tous significatifs.

Qa'onis-je ? et qn'ois-je? oa qa*aije? et qa'eos-je?

* Phèdre, acte IV, se. 2.

et en grec par les onze suivants , dont le developpemeot syllabique est près de deux fois celui du français :

H iffjapâ oùx ItTTi KoBapÙTSpa 19 rh (iaSù rifç xapêlaç fMÙ,

Mais 9 indépendamment de ce que ces phrases, calquées sur l'expression et la tournure françaises, ne sont proprement ni grecques ni latines, il est visible que , eu égard seulement à la longueur de la prolation , ce sont des exceptions sur lesquelles il serait insensé de s'appuyer, pour juger de la capacité de signification d'aucune des trois langues. C'est par des exemples pris dans la forme commune qu'on doit s'éclairer*, encore faut-il établir sa moyenne sur beaucoup de phrases , car il serait possible d'en composer où le rapport indiqué précédemment serait interverti : il nous suffit qu'il demeure vrai , en général , pour que la conclusion que nous avons tirée tout à l'heure soit légitime *.

Passons maintenant à la seconde méthode, et, pour cela, prenons dans divers ouvrages grecs, latins ou français , de même nature , des morceaux de sens ou de caractère analogues , et estimons en moyenne la longueur des mots si-

' Je dois aller au-deTant de cette objection qu'on ne manauera pas de me faire, que dans la plupart de nos traductions exactes des ouvrasses grecs ou latins, le français occupe plus de place que le texte. 11 faut preimre garde d'abord que la différence remarquée ici ne soit dans Técriture plutôt que dans la prononciation : par exemple la première pbrase des Tusculanes contient 197 lettres seulement, et la traduction française de Bouhier et d'Olivet en a 225 : mais si Ton compte les syllabes, il y en a 87 en latin, et 76 seulement en français.

D'un autre côté , la question considérée ainsi se complique d'éléments divers et bétérogènes qui ne permettent pas d'asseoir, d'après ce point de vue seul, un jugement certain. Le goût particulier du traducteur, la nature des idées , Félégance propre à chaque langue , la nécessité d'une plus grande précision pour satisfaire des lecteurs plus difficiles , etc. , tout cela rend l'expérience si trompeuse, qu'on n'en peut rien conclure directement , à moins de s'environner des précautions que j'ai prises , c'est-à-dire de s'occuper de la pensée seulement , sans compter pour rien l'élégance du langage , ni la tournure plus ou moins recherchée , ni même le besoin que telle langue peut avoir d'une expression plus exacte et plus précise.

DANS LES LANGUSS. 219

gniBcatife, ou^ ce qui revient au même, le nombre des idées contenues sous une certaine quantité de syllabes.

Ce calcul exige quelques précautions, tant sous le rapport littéraire qu'au point de vue grammatical. Gela est évident, par rapport à la littérature ; car c'est le résultat infaillible du progrès de l'art, que les poètes ou les écrivains d'une époque plus avancée dédaignent une multitude de détails dont s'accommodaient fort bien leurs devanciers. Quand on lit comparativement Homère et Virgile, par exemple, on est frappé du grand nombre de circonstances petites ou indifférentes qu'admet le poète grec , et du soin que met le poète latin à les écarter, pour ne recevoir que celles qui ont un intérêt réel. On comprend ainsi que Virgile ait condensé dans une seule épopée, beaucoup plus courte que YOdyssée^ tout ce qu'il y avait dans les deux poèmes d'Homère; et que Térence prit ordinairement deux comédies de Ménandre, pour en faire une seule des siennes.

Mais, quelque importante que puisse paraître cette observation , de quelque grands et nombreux exemples qu'il fût facile de l'appuyer, il serait injuste de la faire entrer dans le compte des vertus ou des défauts d'une langue. C'est une qualité propre aux auteurs. Homère, s'il eût vécu sous Auguste , aurait été , dans le choix des détails , aussi sévère que l'a été Virgile : Ménandre , s'il eût pu voir les comédies de Molière , aurait mis dans ses pièces deux ou trois fois autant que Térence a mis dans les siennes , bien loin de lui paraître vide et insuffisant.

Ce point de vue ainsi écarté , il est donc bien entendu qu'il ne s'agit ici que des caractères propres à chaque langue en elle-même, lesquels sont seuls du ressort de la grammaire. Mais ici encore, il faut remarquer qu'il y a dans quelques-unes un certain nombre de petits mots qui peuvent revenir fort souvent , sans apporter d'idée nouvelle. Tels sont, en particulier, les articles qui déterminent les sub-

stantifs énoncés , mais qui, par eux-mêmes, n'expriment rien qui ne soit déjà connu. De sorte que si une langue comme le grec multiplie le nombre de ces mots au delà de toute mesure, comme ce sont des monosyllabes, on jugera qu'il y a dans une phrase donnée un très-grand nombre de mots et, par conséquent, d'idées, tandis qu'en réalité il y aura d'autant moins d'idées réelles ou distinctes, qu'on aura laissé passer ces articles en plus grand nombre.

Le parti le plus sûr est alors de ne les compter ni comme mots ni comme syllabes , et de faire le calcul comme s'ils n'existaient pas : ils se distinguent ainsi des explétifs purs, qui doivent compter comme syllabes , puisqu'ils allongent le discours *, et ne doivent pas compter comme mots, puisqu'ils ne signifient rien. On verra, du reste, comment j'ai cru devoir opérer par les exemples suivants.

Je commence par Homère : je trouve dans les sept premiers vers de VIliade 44 mots qui se réduisent à 40 par quatre explétifs. Ces 40 mots font en tout 105 syllabes-, chaque mot a donc, en moyenne, un peu plus de deux syllabes et demie (2,625), autrement dit, 1000 syllabes pourraient exprimer 381 idées distinctes.

Les sept premiers vers de Y Enéide contiennent aussi 105 syllabes j mais il y a 51 mots qui se réduisent à 50, à cause d'un explétif : cela fait pour chaque mot une longueur de deux syllabes et un dixième, ou bien un discours de 1000 syllabes exprimerait 476 idées.

Les six premiers vers de la Henriade, qui n'ont en tout que 72 syllabes, ou 74, si l'on veut compter deux syllabes muettes finales non élidées , contiennent 53 mots qui peuvent se réduire à 48, à cause de cinq articles. Ils diminuent de 4 le nombre des syllabes et le ramènent à 70 ; c'est pour chaque mot une longueur moyenne d'une syllabe et demie-, c'est-à-dire qu'avec 1000 syllabes, le français ex-^ primerait 666 idées.

DANS LES LANGUES. Î2t

Examinons le genre didactique. Dans les Travaux et les Jours d*Hésiode , les six vers (27 à 32) où il s'adresse pour la première fois à son frère Perses , ont 96 syllabes et contiennent en tout 42 mots qui se réduisent à 39, à cause de trois explétifs : c'est en moyenne deux syllabes et demie pour chacun.

Les sept vers (43 à 48) du premier livre des Geargiques contiennent 45 mots formant ensemble 1 04 syllabes : c'est en moyenne , pour chacun , deux syllabes et trois dixièmes.

Les six premiers vers de Y Art poiti^ie de Boileau ont, en comptant les deux muettes de la fin des vers féminins , 74 syllabes qui se répartissent sur 55 mots : c'est en moyenne une syllabe et un peu plus d'un tiers-, c'est-à-dire que la pensée y est encore plus pressée que nous ne l'avons vue dans les vers de Voltaire, et que 1000 syllabes exprimeraient 746 idées distinctes, au lieu de 434 dans le style de Virgile , et 400 seulement dans celui d'Hésiode.

Dans le genre dramatique , et en considérant des œuvres d'une autre époque, on peut être sûr d'avance que le rapport ne restera pas ce qu'il a été jusqu'ici : on arrive même, si l'on prend les récits îambiques de Sophocle, par exemple, à ce résultat extraordinaire au premier coup d'œil , que la langue y est aussi serrée qu'elle l'a été jusqu'à présent chez nous. Ainsi les quatorze premiers vers de Y Electre de Sophocle forment 172 syllabes et contiennent 121 mots qui se réduisent à 1 1 0, en ne comptant pas les articles : ce qui fait un peu moins d'une syllabe et six dixièmes par mot, c'est-à-dire 625 mots pour 1000 syllabes.

Les onze premiers vers de Y Hercule furieux de Sénèque contiennent 141 syllabes et 63 mots seulement : ce qui fait en moyenne deux syllabes et un quart par mot; soit pour 1000 syllabes, 444 idées seulement, près d'un tiers de moins que dans l'exposé de Sophocle. D'où peut venir une telle différence ? Elle vient en partie de ce que le début de YHer-

2SS DE LA CAPACITÉ DB SIGRiFICATION

cuU est aussi emphatique et prétentieux que celui de VÊUetre est simple *, elle vient surtout de ce que cette simjdîcité se manifeste par l'emploi d'un grand nombre de petits mots dont la conversation autorisait le retour^ mais qui n'avaient pas un grand sens, et qui, toutefois, entrant dans le compte général, diminuent beaucoup la longueur moyenne des termes.

Le douzième vers , '

ïîpàç <njç bftaifiou xaî uaffiyinjniç XaC^v^

qui signifie l'ayant reçu de ta sasur, nous en donne un exemple : il y a six mots pour douze syllabes, ce qui accuse deux syllabes pour chacun : cependant le mot le plus important, KccQiyviixviqj en a quatre à lui tout seul -, et le mot omIfjuov y qui a exactement le même sens et répète purement et simplement la même idée , est encore un mot de trois syllabes-, mais, parce qu'il est joint à son synonyme par la conjonction Kui , il n'entre dans le compte général de ce vers que comme en ayant deux. Ajoutez à cela les contractions et les syncopes qu'autorisait le dialogue chez les Grecs, et vous vous expliquerez la supériorité plus apparente que réelle que nous trouvons ici au texte de Sophocle.

Au reste, si nous passons à notre style tragique, les huit premiers vers de YAndromaque font juste 100 syllabes, et il y a 69 mots, en comptant pour un seul les temps composés de nos verbes : c'est-à-dire qu'avec 1000 syllabes, on exprimerait 690 idées distinctes * c'est plus encore que nous n'avons trouvé dans Sophocle, et je n'ai pas besoin de dire qu'il n'y a chez Racine ni synonyme inutile , ni mot parasite , ni rien enfin que le sens n'exige absolument.

Faisons la même épreuve sur des morceaux appartenant au genre historique ou biographique. Je prends dans Plutarque * quelques lignes de la Vie de Cicéron. Je trouve dans

• Tome 111, p. 442, 5; t. IV, p. 75« de l'édit. de Reiskc.

ce passage 135 syllabes formant 56 mois qui se réduisent à 489 si Ton retranche les articles ' j en divisant par ce nombre les i27 syllabes restantes , on obtient pour chacun, en moyenne, 2 syllabes 64 centièmes. J'ouvre la Vie d'Auicus, par Cornélius Népos. Les premières lignes du troisième chapitre, depuis hk autem jusqu'à posuerunt, donnent 148 syllabes réparties sur 60 mots : c'est pour chacun un peu moins de 2 syllabes et demie. Le premier alinéa du second livre de V Histoire de Charles XII contient 74 mots formant 117 syllabes, ou en retranchant les articles, 66 mots et 110 syllabes : c'est, par mot, une syllabe et deux tiers , c'est-àdire que 1000 syllabes exprimeraient en grec 379, en latin 405^ et en français 602 idées distinctes.

Dans un autre genre, dans celui du petit conte en vers que je suis bien aise de citer ici, parce que c'est celui où , par la nature même du sujets l'auteur doit condenser le plus d'idées dans le moindre espace, il est curienx de faire le bilan de chaque langue.

Les Grecs, d'abord, ni les Romains n'ont eu de ces contes, au moins sous ce nom, et l'on peut dire que les modernes , surtout les Français, ont seuls cultivé avec succès ce genre ingénieux et plaisant. Toutefois , on trouve parmi les épigrammes grecques quelques narrations plus ou moins piquantes, d'après lesquelles nous pouvons apprécier la rapidité que les Grecs cherchèrent à y mettre. Je lis dans VAfMoiogie* une épigramme de Nicarque assez faible par la pensée : il est question de deux sourds plaidant l'un contre l'autre, devant un juge encore plus sourd qu'eux. Le conte se compose de trois distiques contenant 42 mots en 85 sylla-

* Il faut d'aatani plas retrancher les articles quand on compare le grec au latin , nue celui-ci ne les a pas , que si on les compte comme des mots , ils en dimmnent considérablement la longueur moyenne; et si on ne les compte que comme syllabes , ils Taugmentent.

•Liv. X!,n«251.

S24 DE LA CAPACITÉ DE SIGNIFICATIOiN

beSy OU 30 mots en 73 syllabes , si l'on ne compte lias les articles ni les /xév ou S^e qui s'y rencontrent : c'est deux syUabes et demie pour chacun.

Pour des contes latins, on en trouve de fort joliment tournés parmi les fables de Phèdre. Ce ne sont pas des apologues , puisque rien n'y est allégorique : ce sont de vrais contes en vers, quoique l'antiquité ne les ait pas distingués sous ce nom. Tels sont les Deux chauves, le Bouffon et le Paysan, le Prince joueur de flûte *. Le premier de ces contes a 7 vers en 93 syllabes; il y a 43 mots : c'est, en moyenne, deux syllabes et un quart.

Dans Martial , il y a un petit conte assez froid sur un enfant tué par la chute d'un glaçon pointu qui se fond dans la blessure*. Total 50 mots formant 114 syllabes en quatre distiques. Longueur moyenne des mots , deux syllabes et deux septièmes.

Nous avons en français une multitude de ces contes brefs qui presque tous sont excellents. Pour en citer un connu de tout le monde, prenons les Deux médecins, qu'on trouve parmi les fables de La Fontaine ', et qui n'est pas plus un apologue que les contes de Phèdre indiqués tout à l'heure. Ce conte comprend dix vers alexandrins, ce qui fait 120 syllabes, et 124, en comptant quatre finales muettes non élidées. Ces 124 syllabes forment 77 mots, ce qui ne fait pour chacun qu'une syllabe et six dixièmes. C'est déjà une supériorité notable sur les exemples antiques , puisque , selon cette proportion, 1000 syllabes exprimeraient en grec 411 idées, en latin 441 , et en français 621 *. Mais les deux

« Liv. V, fable 6 , 5 et 7.

«Liv.IV,nM8.

» LW. V, fable 42.

* De tous ces exemples, il ressort uhe moyenne générale, saToir en grec de 437 idées distinctes pour mille syllabes, en latin de 440, et en français de 665, en admettant sans restriction aucune l'eiemple emprunté à Sophocle,

derniers vers méritent une attention particulière, comme donnant une preuve de l'extrême condensation de la pensée. Les voici :

L'un disait : Il est mort, je Ta vais bien prévu. S'il m'eût cru, disait l'autre, il serait plein de vie.

Dans ces 24 syllabes , il n'y a pas moins de 24 mots y tous parfaitement significatifs, et tels, qu'on n'en pourrait retrancher un seul sans affaiblir, obscurcir ^u même détruire le sens total. C'est là une merveille de concision qu'on a d'autant plus tort de ne pas faire remarquer aux jeunes gens , qu'il n'y a rien là de particulier au genre du conte en vers, et que La Fontaine n'a pas fait autre chose dans cette fin qu'y transporter les mots et les formes de la conversation la plus commune. Il suffira certainement de signaler aux lecteurs intelUgents cette prodigieuse capacité de signification de notre langue, pour la leur faire admirer autant qu'il est convenable.

Maintenant, sans doute, il serait injuste, cette qualité une fois reconnue , de négliger absolument les autres. Mais il serait insensé de ne la pas faire entrer dans le compte des avantages que le français peut avoir, et de ne pas reconnaître que par là du moins, il l'emporte notablement sur le grec et sur le latin.

qui, comme nous l'avons dit, est tout à fait hors de proportion avecles antres eitraits ffrecs. Si, au contraire, on le supprime, ainsi que les eiemples latin et français qui y répondent , et qui sont tout à fait analogues aux autres de leur langue , la moyenne générale n^est plus pour le grec que de 393 idées, pour le latin de 439, pour le français de 659. Ces deux derniers sont restés à bien peu près ce qu'ils étaient. Le grec a perdu environ un dixième, ce qui le met, pour la capacité de signification, notablement audessous, non pas seulement du français, mais même du latin. Le simple raisonnement , d^ailleurs , nous conduisait à ce résultat.

COUP D'OEIL

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