COUP D OBIL HISTORIQUE
de distance en distance comme des jalons ou points de repère au moyen desquels on se rappellera tout de suite et sans cesse les changements importants introduits dans Fart d'écrire.
Suivons dans Tétude rapide de ces diverses formes la division même que nous venons d'indiquer tout à Theure, et commençons par celles qui tiennent à la cadence du discours.
I. Formes harmoniques. — !•. Les Périodes dont l'harmonie repose essentiellement sur le rhythme, ont certainement précédé les vers dans Tordre des temps, puisque ceux-ci diffèrent des périodes par l'égalité qu'on s'est efforcé de mettre dans les membres, et qu'avant d'avoir obtenu cette égalité réglée, on s'était contenté de l'harmonie produite par des membres inégaux ou sans règle. Mais quelle que soit l'évidence de ce raisonnement, il est certain qu'en fait les périodes ont été remarquées longtemps après les vers , soit parce qu'elles étaient en effet moins frappantes pour l'oreille, soit parce que les vers ayant changé de nature à mesure qu'on devenait plus difficile, ce nom qui ne désignait peutêtre d'abord que des portions de phrases cadencées, détermina bientôt d'autres qualités, et fit oublier successivement celles dont on se contentait autrefois *.
Corax de Syracuse, le premier des rhéteurs grecs' qui florissait au commencement du v® siècle avant notre ère , et qui fonda l'enseignement de la rhétorique , avait probablement remarqué et mis & profit le plaisir que nous éprouvons
* Yoyei dans nos Études sur quelques points des sciences dans l'an^ tiquité, la dissertation IX, sur les Vers saturniens. Cette considération réduit à sa juste valeur et explique l'opinion commune aujourd'hui, et exprimée par Voltaire dans son Essai sur la poésie épique (c. 2, au commencement) , que l'emploi des vers a partout précédé celui de la prose. 11 faut bien entendre que ces prolations regardées alors comme des vers , ne seraient pour nous , si nous les entendions aujourd'hui , qu'une prose un peu cadencée. Voj. d'ailleurs ci-dessous, p. 232.
• Wak , Wietores grœci, 1. 11 , p. 119 ; 1. 111 , p. 610.
à entendre des phrases bien cadencées : on peut du moins le conjecturer par le succès qu'il obtint.
Les sophistes les plus anciens , Gorgias et Protagore^ qui vivaient à peu près dans le même temps que Gorax , ou bien peu après lui, et qui attirèrent les applaudissements des Athéniens, avaient aussi recours au même artifice de langage : l'harmonie de leurs phrases contribuait certainement à leur succès et à leur réputation.
Get art se perfectionna assez rapidement *, Isocrate , né en 436 avant notre ère , pratiqua pour lui-même et recommanda à ses disciples le travail des périodes * *, peut-être même abusa-t-il de ce moyen y puisqu'on lui reprocha plus tard un style trop constamment cadencé et qui se rapprochait ainsi des vers *. Il avait certainement essayé et reconnu ce qu'il y a de fondamental dans la théorie *, car on trouve dans ses discours , notamment au commencement de son Panégyrique, des périodes fort bien faites et très-harmonieuses, et Aristote lui emprunte la plupart de ses exemples *. On en trouve à plus forte raison dans les orateurs venus après lui , dans Eschine, dans Démosthène, qui sortaient de son école ou avaient profité de ses leçons \ On en trouve surtout des modèles achevés dans Gicéron, dans les panégyristes latins et dans les discours que les historiens prêtent à leurs personnages.
Le principe de la période une fois établi , il n'y a plus guère que des nuances à y distinguer. Un peu plus ou un peu moins d'égalité dans les membres , une division plus ou moins symétrique de ceux-ci en incises , etc. , c'est là peu de chose en résumé : on peut donc croire que les Romains ont poussé plus loin que les Grecs, et nous plus loin
» Cicéron, Orat.,c. 12, 13, n. 38, 40.
• Denys d'Halicarnassc , De composii. verhorum, c. 19. » Rhetor,, lil, 9 ; voy. redit, de M. Gros , p. 501, 502.
* Belin de Ballii , Hist. de Véloq. , t. 1 , p. 219.
S30 COUP DO.:iL HISTORIQUE
que les Romains , Tart de composer et de diviser les périodes y sans qu'il résulte de celte différence une supériorité appréciable.
Quant à la théorie , elle a suivi le progrès de nos connaissances pratiques. Aristote parle de la période seulement comme d'une phrase exactement terminée; et dans le long chapitre qu'il y consacre , il ne dit pas ce qui la caractérise essentiellement-, il y fait rentrer en revanche plusieurs qualités qui en sont indépendantes et se rapportent beaucoup plus aux figures de mots ^ Le petit livre attribué à Démétrius de Phalère sur V Interprétation , est plus court et plus complet. Il distingue nettement les périodes de deux , trois et quatre membres *, et rejette celles qui en ont davantage*. Hermogène est plus avancé-, mais il embarrasse sa matière de conditions tout à fait étrangères, comme quand il remarque minutieusement par quel cas (nominatif, génitif, datif, etc.) commencent les membres des périodes*. Cette indécision, ou plutôt cette confusion n'existe pas chez les rhéteurs latins. Les définitions données dans le Rhetorioh rum ad Herennium \ les questions soulevées dans VOrator* sont plus précises et plus pertinentes : les exemples donnés sont plus frappants. Quintilien*, plus bref encore, se contente de résumer ce qui a été dit par Gicéron; et en effet , il semble qu'alors tout est fini : pour nous , nous n'avons presque rien eu à ajouter à ce qu'avaient dit les Romains-, seulement plus qu'eux encore nous sommes allés droit au fait , distinguant nettement les périodes comme forme harmonique du langage , de tout ce qui pouvait y entrer en
< Rhêtor., m, 9, no 3.
• N~16etl7;Wak, t. IX, p. H.
» Dehwmt., IV, 3; Wali, t. III, p. 150.
^ Bhetar. ad Berenn. , IV, 19 et 20 , n^ 27 et suif.
■ Oratùr,, c. 61 , n^ 204 et suiv.
• InstiLorat,, IX, 4, nM24.
SUA LE STYLE. 33 i
outre ; mais se rapportait à une autre partie de Tétude du style , et que nous avons laissé à sa place.
2*. Vers. — Les vers se rattachent évidenunent par leur cadence aux périodes ou à leurs membres. Il est probable même qu'à l'origine ils n'en différaient pas du tout. Ainsi les vers des Hébreux , autant qu'on en peut juger dans une langue qu'on ne sait aucunement prononcer par la coupe constante des versets des psaumes, n'étaient guère que de petites périodes divisées en deux parties à peu près symétriques.
Chez les Grecs , ceux qui passent pour avoir les premiers parlé en vers, les Amphion, les Olen , les Eumolpe^ ont dû se rapprocher plus ou moins de cette cadence simple et élémentaire qui nous frappe d'abord et indépendamment de toute règle prosodique. On a ensuite tâché d'en augmenter et d'en régulariser l'harmonie par des moyens de plus en plus artificiels, soit en comptant, soit en évaluant les syllabes. C'est cette dernière méthode que les Grecs ont suivie 'j c'est à elle qu'est due toute leur métrique ^ c'est-à-dire la science qui fait connaître les diverses sortes de vers mesurés.
Quelle était dans le principe là mesure des vers? On l'ignore absolument. Elle devait être fort grossière et s'éloigner de toutes les espèces de mètres qui nous sont parvenues , puisque les anciens eux-mêmes ont indiqué l'origine de ces derniers.
Les principaux sont en effet les hexamitres, les éUgiaque$, les tambtques et les lyriques. Les hexamètres sont les plus anciens. L'invention en est attribuée par les uns à Olen ou à la devineresse Phcmonoé ', par les autres à Orphée *, tous les trois antérieurs à la guerre de Troie. Horace me semble
' Pausanias , \\i. X , c. 5 , n®* 7 cl 8.
• Pausanias, Ht. IX, c. 30, n*» 4;M. Bouillet, Dictionnaire universel, mot Orphée,
331 COUP DOBIL HlSTOaiQUE
donner cette création à Homère * : du moins, il lui attribue d'avoir montré dans quel mètre il fallait chanter les exploits des héros : or, si l'on considère que , d'après Homère luimême , ces exploits étaient chantés avant lui , et qu'il eût été bien étonnant qu'à une époque où il n'existait de tous les vers conservés depuis que l'hexamètre seul, on ne l'employât pas pour ce qui demandait le plus de majesté et d'harmonie, on ne doutera guère que le mot d'Horace ne signifie plus que ce qu'on entend ordinairement, c'est-à-dire la création même des vers , et non pas seulement un meilleur emploi.
Quoi qu'il en soit, d'après toutes ces hypothèses, le vers hexamètre est de bien peu antérieur ou postérieur à la guerre de Troie. Quel mètre employaient donc les poètes d'avant cette époque, tels qu'Amphion de Thèbes, Eumyclée de Cypre, si toutefois ils avaient un mètre*? Ce qu'il y a de plus probable, c'est assurément que leur poésie n'était qu'un langage figuré , vivement accentué et cadencé ^ c'est-à-dire que ce qu'on appelait alors des vers, ou plutôt, car on ne leur donnait pas encore ce nom , ce qu'on regardait comme une forme particulière, différente du parler ordinaire , n'était autre chose que ce qu'on a nommé plus tard des membres ou des incises de périodes : et ainsi s'explique ce que nous disions tout à l'heure, que, dans l'ordre des inventions, les périodes ont certainement précédé les vers , quoiqu'elles aient été remarquées et définies beaucoup plus tard.
Les vers élégiaques étaient, chez les anciens, des vers hexamètres et pentamètres disposés alternativement, a On ne sait, dit Horace % à qui en est due l'invention-, » mais
* Horat. , Ars poet. , v. 74.
* Vojei dans nos Éludes sur quelques points des sciences f la dissertation D® iX sur les Vers saturniens. Les Grecs ont dû avoir, comme les Romains , des vers mal mesurés ayant leur Ycrsification régulière.
* Ars poet,, ▼. 77.
elle remonte au moins au huitième siècle avant noire ère , puisqu'il nous en reste sous cette forme une vingtaine de Gallinus d'Éphèse, qui appartenait à cette époque. Tyrtce, qui le suivit de près, employa le même rhythme, pour relever le courage des Lacédémoniens *.
Le vers îambique fut inventé par Archiloque , poète du septième siècle avant J.-C. Selon Horace *, c'est la rage qui le lui avait inspiré, car il s'en servit pour écrire contre ses ennemis les plus violents outrages, et en réduisit, dit-on, un ou deux à se pendre. Sur cette tradition, et d'après le passage d'Horace, bien des lecteurs sont persuadés que le vers îambique avait en lui-même , c'est-à-dire dans la cadence qui venait de sa propre mesure , un caractère incisif ou mordant auquel les autres ne pouvaient atteindre. C'est là probablement une pure imagination.
Nous savons que l'îambique était un vers très-libre , si libre même, qu'il se rapprochait plus qu'aucun autre de la prose ' ', qu'il s'en produisait très-souvent dans la simple conversation *, et que le théâtre l'avait naturellement préféré pour cette ressemblance avec le dialogue ordinaire \ Rien làdedans ne nous donne l'idée d'un vers assez vivement rhy thmé , rien ne lui constitue une cadence assez frappante pour attirer par le son tout seul l'attention des auditeurs. Il semble donc bien probable que les anciens ont attribué au mètre les qualités qui n'étaient que dans le sujet ou les pensées, et que nous nous sommes trompés comme eux en les croyant sur parole.
D'autres considérations prouvent la même chose d'une
^ Voyez les fragments de Trrtée et le passage indiqué ici dans le discours de Torateur Lycurgue contre Léocrate.
• Arspoet., ▼. 79.
' Arist. , Rhet,, 111, 1 , § 2, à la fin, p. 446 édit. de M. Gros.
1 Arist., Pœt,, c. 4, n?6.
" Arist., ibid.
S3i COUP d'oeil historique
façon plus péremptoire encore. Il est d'abord bien certain qu'Hipponax , qui se rendit si terrible par ses satires virulentes^ altéra Tlambique d'Archiloque dans sa partie la plus caractéristique, puisqu'il remplaça, dans ses scazons, l'ïambe final par le spondée ou le trochée \ il ne l'eût certainement pas fait, si le vers iambique lui eût semblé aussi exclusivement approprié à sa verve injurieuse qu'on nous le dit et que nous voulons bien le croire.
D'un autre côté, le vers satirique par excellence, chez les Romains, fut, sans difficulté, l'hexamètre : c'est dans ce vers , qu'ont écrit tous les satiriques, depuis Lucilius jusqu'à Sulpitia : et quand la satire , portée au dernier degré de fureur, est devenue aussi acerbe et violente pour le moins que les invectives d' Archiloque , par exemple , dans les Imprécations de Yalérius Gaton et dans Ylbiê qu'Ovide avait imité de Gallimaque, c'est encore l'hexamètre, pur ou formant des distiques, qui règne dans ces compositions , à l'exclusion de l'îambique. On ne saurait donc accorder à celui-ci, pour l'expression des pensées mordantes, une supériorité de cadence que les anciens eux-mêmes n'ont pas reconnue dans la pratique.
Ainsi , en somme, le vers fambique ne s'ofire à nous que comme très-facile à faire, ou ayant une cadence assez peu sensible pour le rapprocher de la prose et le faire confondre avec elle. Or cette idée est en tout conforme à celle que nous a déjà donnée Fétude attentive des vers grecs et de leur harmonie, d'après laquelle il est bien difficile de croire qu'aucun d'eux ait eu un rhythme assez sensible pour qu'on lui assignât un caractère spécial et exclusif '.
Les vers lyriques sont plus variés et moins importants : nous n'en dirons qu'un mot. Ils ont été imaginés à diverses
* Voyei dans nos Éludes sur quelques points des sciences, le n<^ YllI, p, 278-295, sur les Vers grecs.
époques par des poètes dont ils ont tiré leurs noms. Ainsi Alcée, SaphOy poètes du sixième ou du septième siècle, ont inventé les vers o/catçtie et sap At^u€.Asclépiade etPhalisqueont aussi donné leurs noms à des vers particuliers. Tous sont, du reste, postérieurs aux trois espèces indiquées d'abord. Telle est, en peu de mots , l'histoire de la versification dans la Grèce.
L'Italie n'avait, dans le même temps, que ces vers grossiers et presque sans harmonie' qu'on a nommés Satur^ niens, comme s'ils appartenaient à l'époque où Saturne s'était caché dans le Latium. Il est difficile de dire précisément en quoi consistaient ces vers*; ce que nous savons positivement^ c'est que le poète Névius, qui florissait 230 ans avant notre ère , est le dernier poète de talent qui y ait écrit-, qu'Ennius introduisit, au contraire, dans la poésie latine, les règles de la versification grecque ; qu'il reprocha même à Névius d'avoir employé un mètre qu'il jugeait, lui, tout à fait dépourvu d'harmonie * ; et qu'enfin le sentiment public s'accorda avec celui d'Ennius, puisqu'on renonça dès lors à regarder les vers saturniens comme des vers latins. Du reste, M. Quicherat * a peut-être indiqué en quoi consistait la principale règle de ces vers, par la remarque qu'il a faite, que, dans tous ceux qui nous sont parvenus, la césure parait constante.
Les Romains reçurent donc, deux cents ans environ avant J.-G., toutes les espèces de vers grecs. Ils ne paraissent pas en avoir inventé de bien nouvelles, mais ils perfectionnèrent celles qu'ils avaient reçues. Les césures et les fins
* Varron, De lingua lat,, VII , 36 ; Festas , au mot Satumo ; Horat., EpisL 11 , 1 , Y. 156 ; Virg. , Georg. , II , y. 376 ; Ut. , HUt, rom., IV, 20; Vil, 2.
* Notre dissertation sur les Vers saturniens {Études sur qutiques points des sciences, n® IX] est consacrée à Teiamen de cette question.
* Cicéron, Brutus , c. 18 et 19, n»» 71 , 76.
* Traité de versification latine , c. 27, § 5.
i36 COUP D OEIL HISTORIQUE
de vers furent mieux marquées-, la césure tomba presque toujours après le second pied dans Thexamëtre , le pentamètre ^ Tiambique trimètre, Talcaîque et le saphique^ c'està-dire dans la presque totalité des vers latins * -, la fin du vers exigea des mots d'une certaine longueur, et arrangés eux-mêmes d'une certaine façon, afin que Taccent final occupât une place déterminée et augmentât ainsi l'harmonie -, enfin des points d'arrêt plus nettement caractérisés furent exigés en certaines places, notamment à la fin des distiques, au moins à l'époque de la perfection de la langue*.
Ces règles, que l'oreille avait indiquées aux Romains, et que le bon goût leur fit imposer à leur versification, étaient si bien fondées sur l'expérience et le sentiment de la cadence, qu'aujourd'hui même, les vers latins prononcés par les Ilaliens nous paraissent avoir une harmonie bien supérieure à celle des vers grecs prononcés par les Grecs.
Les poètes chrétiens et les peuples modernes ont changé entièrement le système de versification des Grecs et des Romains. Dans la décadence de l'empire , après l'invasion des barbares, le sentiment ou la connaissance de la prosodie, sur laquelle étaient fondés les vers anciens, disparut petit à petit. Alors l'harmonie poétique ne dépendit plus que du nombre absolu des syllabes et de la disposition des sons accentués. C'est là le système de versification moderne auquel s'ajouta bientôt la rime.
On trouve les premiers rudiments de cet ornement de nos vers dans les hymnes latines des poètes chrétiens du IV® siècle, saint Damase, saint Hilaire, saint Augustin*. Cet élément se maintient dans le latin corrompu des siècles suivants, comme on le voit dans la chanson sur
' Études sur quelques points des sciences, n» Vlll, p. 280.
* lUd,, p. 281 et suiv.
' M. Duméril , Poésies popul, lat., p. i 17 et suiv.
la victoire remportée par Glotaire II , dont quelques vers ont été conservés dans une vie de saint Faron *.
A leur tour, Fancien français et le provençal s'emparent de la rime et la perfectionnent. Les trouvères et les troubadours essayent, du xii* au xv* siècle, toutes les espèces de vers. Dans les xv*, xvi* et xvii* siècles, les tentatives se continuent-, mais surtout on tâche d'épurer l'harmonie poétique, de n'admettre que les cadences vraiment agréables à l'oreille, de repousser les mauvaises rencontres de sons. On formule alors des règles pratiques qui constituent notre prosodie et qui toutes ont pour objet de nous faire faire des vers bien cadencés.
Ce sont là, on le voit, des systèmes de versification différents-, on en pourrait, sans doute, imaginer beaucoup d'autres. En général, chaque peuple préfère le sien, parce qu'il y est accoutumé, sans qu'on puisse dire, d'une manière absolue, lequel est le meilleur. Toutefois il y d certaines améliorations assez frappantes pour qu'il ne soit pas permis de les contester : ce sont celles que le temps introduit successivement dans un système donné. Il est alors intéressant de suivre, quand l'histoire le permet, ce progrès de l'art, de son origine à sa perfection. Mais cela même devient trèsdifficile, lorsque la langue a disparu et que l'harmonie n'en peut plus être exactement reproduite. Nous savons, par exemple, très-bien l'effet produit chez nous par l'hiatus, et nous nous rendons compte du motif qui l'a fait exclure de nos vers. Mais dans les vers anciens, où deux voyelles se rencontraient perpétuellement, l'effet était-il aussi désagréable que chez nous? On ne saurait le penser, d'autant plus que la voyelle finale des mots , qui est toujours accentuée dans notre langue , Tétait rarement en grec et ne l'élait jamais en latin. Il y a donc là un élément spécial que nous
• M. Duméril , Poésies popul. lat., p. 239.
238 COUP DOBIL HISTORIQUE
ne connaissons qu'imparfaitement, et dont l'oubli peut nous entraîner dans de graves erreurs.
S"*. Strophes. Le mot strophe est un mot grec qui signifie tour. Ce nom a été donné , soit parce que les vers revenaient dans le même ordre y soit pardè que y dans les chœurs exécutés sur le théâtre , les acteurs qui avaient marché pen* dant la strophe s'arrêtaient, quand elle était finie, pour retourner sur leurs pas pendant l'antistrophe.
La strophe était un ensemble de vers réunis dans un ordre déterminé , et produisant par leur liaison et leur retour un effet agréable à l'oreille.
Il est très-difficile de dire exactement en quoi consistait cet effet*, il n'est pas non plus aisé d'indiquer quelles ont été absolument les premières strophes *, on peut toutefois assurer qu'elles étaient très-courtes, comme de trois, de cinq et surtout de quatre vers.
D'abord, les strophes alcaîques et saphiques, les plus anciennes que nous connaissions des Grecs avec certitude, sont de quatre vers. Ensuite Denys d'Halicarnasse nous apprend ' que les anciens lyriques, savoir : Alcée et Sapho, ne faisaient que de petites strophes , composées de vers peu variés et terminés par un petit vers épisodique , tandis que du temps de Stésichore et de Pindare on faisait les strophes plus longues , et on y entremêlait des vers d'espèces différentes. Les tragiques grecs suivirent dans leurs chœurs le système de Pindare et de Stésichore , c'est-à-dire qu'ils firent des strophes très-longues , pendant lesquelles les danseurs exécutaient diverses évolutions.
Il se peut qu'avec l'appareil des danses et la musique qui l'accompagnait, ce système ait paru aux Grecs réaliser nne belle harmonie. Pour nous , il nous est impossible de trouver aucune cadence agréable dans ces longues suites de lignes
• De composit, verborum , c. 19.
inégales : et qu'on ne croie pas que cela vient de ce que nous ignorons la vraie prononciation grecque , puisque nous sentons très-bien une harmonie dans les strophes alcaîque et saphique *, si celle des strophes de Pindare et des tragiques nous échappe absolument, c'est qu'en effet elle est moins sensible.
Les Romains en ont, du reste, jugé comme nous; car, sans rappeler ici les déclarations explicites de Gicéron sur les vers des lyriques ' , leurs poètes n'ont pas imité les longues strophes des Grecs. Certes, s'ils sont revenus à la strophe saphique, à la strophe alcaîque et aux autres strophes très-courtes ; si , dans les chœurs de ses tragédies , Sénèque, au lieu d'employer, comme ses modèles, toute sorte de vers^ conserve, au contraire, toujours le même, en se bornant à terminer la strophe par un vers plus petit servant de clausule ou d'épode, c'est qu'ils ont trouvé dans ce retour mieux marqué une harmonie plus sensible et plus agréable*. Ils ont donc épuré, en quelque façon, le système des strophes grecques , et y ont introduit une amélioration analogue à celle que nous avons déjà fait remarquer dans leurs vers.
Les poètes chrétiens apportèrent aussi ou du moins rendirent habituel dans les chants lyriques un perfectionnement remarquable. Le sens se termina constamment en même temps que le couplet. Il faut se rappeler que chez les anciens c'était par hasard que le sens d'une strophe ne se prolongeait pas sur l'autre. On peut ouvrir le recueil des odes d'Horace , on trouvera presque partout des exemples de ces enjambements, qui, eu égard à nos habitudes de prononciation, nous semblent insupportables. La coutume d'associer le peuple des fidèles au chant des psaumes et des
' Orator, c. 55, n» 183.
■ Etudes sur quelques points des sciences^ n» VIll, p. 289 à 294.
SiO COUP d'oeil historiqde
hymnes fit probablement sentir la nécessité de terminer d'une manière frappante pour tous le chant auquel tout le monde prenait part. Et qu'y avait-il de plus convenable pour cela que de s'arrêter précisément à la fin des strophes ?
Au reste y le sentiment seul de l'harmonie lyrique aurait peut-être amené ce progrès-, car, si l'on jette les yeux sur les odes latines faites depuis le temps de Domitien et rassemblées dans le recueil des Pœtœ latini minore$\ on remarque avec intérêt que toutes celles qui sont coupées ea .groupes égaux ont à la fin de chacun ou le point final ou un sens bien suspendu ^ et qui permet un temps de repos. Il y a là , si je ne me trompe , une preuve incontestable du travail souvent inaperçu , mais réel , que fait l'esprit humain , sous la conduite infaillible de la sensation. C'est pour avoir méconnu ce progrès que tant de critiques se sont trompés dans leur appréciation des coupes harmoniques chez les anciens ou chez les modernes.
Quoi qu'il en soit, les strophes, chez nous, doivent présenter un sens complet et terminé, ou du moins assez suspendu pour que l'on puisse s'y arrêter quelque temps. Cette condition des repos périodiques nous semble indispensable à l'harmonie lyrique; et c'est, à proprement parler, ce qui distingue notre système de $tance$ de celui des strophes antiques. Ces repos , combinés avec les diverses rimes et les différents mètres, ont^encoreun avantage considérable : ils nous ont permis de jeter dans nos groupes de vers une variété que les anciens n'avaient jamais soupçonnée. Ainsi , nous avons une quarantaine de stances de six vers toutes différentes les unes des autres. Les strophes de quatre , de cinq, de sept vers, sont aussi fort variées -, et, grâce à ce que des repos moins soutenus en font apprécier à l'oreille les diverses sections, nous réunissons jusqu'à dix ou même
' T. II, p. 214 et suiv.. cdit. Lemairc.
SUR LE STYLE. 2it
douze vers dans une seule stance , et nous en sentons par-faitement l'harmonie , tandis que les Romains n'allaient pas au delà de quatre ou cinq dans leurs strophes régulières V
Du reste 9 on a cherché, au moyen des rimes et de leur entrelacement; à réunir la suspension exigée par notre oreille à la fin des vers et des stances , avec l'enchatnement qu'admettait le système antique. Il a suffi, pour cela, de mettre dans la stance suivante la consonnance appelée par un vers de la précédente qu'on y laissait sans rime. Les Italiens ont eu ainsi leur tierce-rime ou terza-rima qui a été quelquefois imitée en français. Pasquier ' attribue à Ârncul Gréban , poète de la fin du xv** siècle, une combinaison qui fait que toutes les stances, bien que leur sens soit terminé , se rattachent aux quatrains suivants. Les trois pre^ miers vers de chacune riment ensemble *, le quatrième reste tout seul de sa consonnance, et ce sont les trois premiers de la stance qui vient après qui lui donnent son complément.
Quelquefois aussi l'enchaînement a été produit par les permutations des mêmes mots. C'est ce qui est arrivé dans les sexiines, où les six derniers mots des six vers de la stance terminaient, à tour de rôle et en changeant leur position selon un ordre préétabli, les vers des autres.
Toutes ces combinaisons, au reste, sont d'un effet médiocre; on n'y trouve, en réalité, que l'harmonie des vers qui se suivent, et non celle de ces coupes lyriques que l'oreille distingue avec tant de plaisir. Elles ne peuvent entrer en comparaison avec nos stances : aussi ne sont-elles étudiées que comme des essais curieux , dont personne aujourd'hui ne se soucie de profiter, et que nos grands lyriques ont toujours laissés à l'écart.
4*>. Mitriciens. Les observations faites pendant iin long
' Ginlessus, p. 239 ; et M. Quicherat, Traité de versification latine, c. 39.
* Recherches, etc. , liv. VII, c. 5 ; t. II, p. 15 de Tédition Feugère.
241 COUP DOfilL HISTORIQUE
espace de temps sur les vers et les strophes , et les conditions qui les rendaient agréables à l'oreille, ont été recueillies successivement par les grammairiens et ceux qu'on appelait spécialement mitridens. Héphestion d'Alexandrie , qui florissait sous Yespasien , nous a laissé un Manuel sur les mètres, qui contient la plus grande partie de ce que la critique ancienne connaissait en ce point*, Héphestion peut donc passer pour le plus complet et le plus savant des métriciens grecs.
Chez les Romains , où l'art de la versification s'était periectionné, comme nous l'avons dit, plusieurs grammairiens ont parlé avec détaib de la métrique latine ' : il faut , entre autres , distinguer Térentianus Maurus , poète didactique contemporain de Martial, selon l'opinion commune, auteur de trois traités en vers sur les syllabes , sur les pieds et sur les mélres , où il joint constamment l'exemple au précepte , donnant les règles de chaque vers en vers de la même mesure. Au reste , tout ce qu'il y a d'important dans Térentien et les autres métriciens latins a été résumé et bien disposé dans le Traité de versification latine de M. Quicherat*.
Nous avons eu aussi un nombre considérable d'auteurs qui ont traité des vers français et des stances à partir du xvi* et surtout du xvii* siècle. Lancelot, Richelet, le Père Mourgues, sont les plus célèbres et ceux où on a toujours puisé pour les ouvrages élémentaires et les plus répandus dans le public'. Enfin M. Quicherat a, dans son Traité de versification française ^ fait pour notre langue ce qu'il avajt fait pour le latin : il a résumé et coordonné tout ce que l'on
I Voyez dans le recueil de Putsch , M. Yictorinus , Térentien , Serrius , Priscien , etc.
• Vol. in-42, oniième édiUon , 1847.
* Voyei sur ce sujet deux articles publiés à la fin de 1850 dans le Jourfiol général de l'instruction pubUqw, n«« des 23 et 27 noYembre.
« Dernière édition , in-^% 1850.
savait jusqu'à lui, et donné, d'après ses propres recherches, des détails si nombreux et si complets qu'il parait bien difficile d'aller au delà de son livre, à moins que notre langue et notre versification ne viennent à changer beaucoup.
ë"". Figures de mots. Les seules figures qui aient pu amener quelques modifications dans l'harmonie matérielle du style, et inQuer ainsi sur le plaisir physique de l'oreille, sont la répétition et l'imitation , ainsi que les homéoptotes ou cas semblables j et les koméotéleules ou désinences semblables qui sont des dépendances de l'une et de l'autre. Aussi voyonsnous que les premiers rhéteurs ne distinguant pas suffisamment le principe de l'harmonie périodique, qui consiste entièrement dans le rhythme , y rattachaient mal à propos ces figures', et notaient comme des périodes particulières celles où se trouvait rappelé quelque mot ou seulement une de ses formes. Il est visible que l'eff'et obtenu alors est tout à fait étranger au rhythme , qui constitue essentiellement la période , et que la véritable place de cette théorie particulière se trouve dans l'étude des figures de mots.
C'est en efiet à l'imitation que se rapportent toutes les assonances et consonnances , et par conséquent notre rime; c'est à la répétition qu'appartiennent les refrains, dont il faut dire ici quelque chose.
On appelle refrain le retour du même ou des mêmes mots, du même ou des mêmes vers, ou enfin de la même stance après un certain nombre d'autres vers.
Le refrain n'était pas absolument inconnu aux anciens » quoiqu'on puisse dire qu'ils n'en ont pas à beaucoup près tiré autant parti que les modernes. Il se trouve dans beaucoup de leurs pièces : il y a en particulier un chœur d'Eschyle qui nous offre l'exemple peut-être unique d'une stro-
' Aristot. , Rhet. , Il , 9. p. 500 et suiy. de Féd. de M. Gros ; la même confusion se trouve dans Hermogène, De invent., IV, 3; Walz, t. HI, p. 1 50 et siiiv.
24i COUP DÛEIL HISTORIQUE
phe, une antistrophe et une épode (c'est-à-dire ce que nous nommerions trois stances ou couplets}^ terminées toutes trois par le même vers \ La plupart du temps le refrain n'est pas aussi régulier. C'est surtout dans la poésie bucolique et dans quelques pièces érotico-lyriques qu'on le retrouve, et alors il ne revient pas ordinairement après des groupes de vers égaux , mais selon le caprice de l'auteur et le besoin du sens. Théocrite dans son Thyrsis et sa Pharmaceutrie , Bion dans son Chanl funèbre d'Adonis , Moschus dans son idylle Sur la mort de Bion, Virgile dans sa huitième églogue, Galpurnius dans celle qu'il a intitulée Tros, ont montré combien l'harmonie des sections du discours pouvait être augmentée par le retour du refrain.
Cependant ce n'est guère que chez les modernes qu'on en a tiré tout le parti possible en le plaçant à la fin de stances ou de couplets égaux. Ici encore les chants d'église, auxquels le peuple entier s'associait à la fin des hymnes et des psaumes, et surtout les doxologies par lesquelles on terminait tous les chants religieux, paraissent avoir puissamment contribué à répandre et à faire aimer cet arrangement.
On sait que chez nous , indépendamment des petits poèmes usités jusqu'au xvi^ et au xvii^ siècle , et dont le principal mérite consiste dans les refrains, nous avons appliqué cette harmonieuse répétition soit à des chansons, soit à des odes; et qu'en ramenant la même pensée et les mêmes mots à des distances égales, nous avons obtenu le système harmonique le plus complet qu'on ait pu imaginer jusqu'ici. Il touche presque à l'harmonie musicale , et il ne semble pas que l'avenir puisse rien faire connaître qui, sans employer d'autre moyen que le langage parlé , y apporte un perfectionnement sensible.
' Agamemnony t. 121, 139, 159. Voyez nos Études sur quelques points, etc. , n« XIV, p. 490 , et suit.
SOK LE STYLE. 2 43
Ajoutons que le refrain nous permet d'allonger encore nos stances sans qu'elles perdent leur harmonie lyrique. Le re^ tour du même pu des mêmes vers suffit pour maintenir dans Toreille le sentiment de la période poétique pendant quelques instants de plus.
C'est donc là que se termine Thistoire rapide des formes du langage considérées quant au rhythme ou à la cadence dont elles sont susceptibles y et à l'effet que cette cadence produit sur notre oreille.
II. Style figuré. — 1°. Figurez. Si nous passons maintenant aux formée brillantes, c'est-à-dire aux tropes, aux figures de pensée et aux figures de construction qui jouent un si grand rôle dans ce qu'on appelle le mouvement et la couleur du style y il est d'abord évident qu'elles touchent à l'origine même du langage ; que la passion a suffi pour faire exagérer les choses; , et les peindre sous les couleurs les plus vives 9 comme le manque d'un terme propre pour exprimer Une idée nouvelle, a forcé de recourir aux métaphores ou aux métonymies. Aussi y quelque haut qu'on remonte , soit dans les ouvrages écrits , soit dans les discours prononcés ou dans les traditions ^ on trouve toujours et par^ tout l'expression figufée marchand de pair avec le mot propre.
Dès le second verset de la Genèse il est question de la Face de Vabime et de Y Esprit de Dieu qui est porté sur les eaux. Des métaphores ou des personnifications semblables se retrouvent à tout instant dans les cantiques et dans les psaumes y mêlés aux interrogations , aux exclamations y aux figures les plus véhémentes. On les reconnaît encore dans les vieux oracles transmis par les Grecs et les Romains y comme dans les traits d'éloquence recueillis des nations barbares de l'ancien monde ou des tribus sauvages du nouveau.
Les discours rapportés par les auteurs ou les poètes,
ii6 COUP D03IL HISTORIQUE
quelle qu'en soit rantiquito , nous montrent sans exception l'emploi de quelqu'une de ces figures. Nestor, le plus vieux des Grecs , ne nomme pas les héros qu'il a vus dans sa jeunesse, sans ajouter à leur nom l'épithè^ presque toujours figurée que ses pères y accolaient : c'est Dryas, le pasteur des peuples^ c'est Thésée égal aux immortels; contre qui n'aurait pu lutter aucun de ceux qui vivent au^ jùurJChui sur la terre \ Les hyperboles, les amplific^itions, comme les exclamations, les interrogations, les apostrophes naissent donc, en quelque façon, en même temps que la parole.
Mais la science ne commence, et nous n'avons à la constater que quand l'observation une fois formulée permet de recueillir, et plus tard de classer les objets dont on s'occupe : or cette science est venue assez tard -, car Isée , orateur athénien , disciple d'Isocrate et maître de Démosthène, passe pour le premier qui ait dressé un catalogue des figures, vers 380 ou 390 avant notre ère *.
2*. Rhéteurs. On avait eu sans doute depuis un siècle environ l'occasion de remarquer ces formes dans les discours les plus brillants , puisqu'indépendamment des rhéteurs élèves de Gorax et de Tisias , Gorgias de Léontium ', né au commencement du v^ siècle , passait dans sa patrie pour le plus habile orateur, et qu'étant venu à Athènes en 437, il y eut par son éloquence un succès prodigieux. « Il se piquait, nous disent les historiens, de parler sur tous les sujets dans un style magnifique. y> N'est-il pas par là bien probable qu'il avait remarqué et employait habituellement soit les formes harmoniques du langage, soit surtout
* Homeri iUas, I, v. 263, 265, 271 , 272.
* Belin de Ballu, Hist, de Véloquênce, 1. 1, p. 240.
* Hsc tractasse Trasymachum prtmum et Gorgiam ferunt. Cic. Orator, c. 12, n® 39.
les figures ou ornements du style à Taide desquels il charmait son auditoire '. Protagore d'Abdëre y élève de Démocrite et contemporain de Gorgias, se vantait'conune lui de parler sur tout avec agrément. On sait d'ailleurs que c'était la prétention commune des sophistes-, qu'ils parlaient sur les mêmes matières que les philosophes; mais que ce que ceux-ci traitaient avec sécheresse, dans des dialogues ou par de courtes interrogations , en feignant de l'ignorer, les au^es en faisaient l'objet de discours suivis ornés des grâces de l'élocution*.
Tout cela suppose une connaissance au moins générale et vague des premiers moyens et des premières ressources de l'art oratoire , connaissance que les sophistes ne se hâtaient pas de divulguer, mais dont ils tiraient parti pour eux-mêmes et pour les disciples qui les payaient : et ce n'est pas là seulement une conjecture ; car tous les écrivains qui parlent de l'éloquence des sophistes, ne manquent pas d'y blâmer l'excès même des formes dont il s'agit \
Âristote , qui avait rassemblé avec soin les livres des rhéteurs précédents, en tira les excellents préceptes qui, avec ce qu'il devait à ses propres observations , composent sa Rhétorique. Il a consacré à l'élocution et à quelques figures les premiers chapitres de son troisième livre \ Du reste , il est facile de voir combien cette connaissance était peu avancée alors. Il y a des figures qu'Âristote ne sait comment nommer, et qu'il désigne plutôt qu'il ne les définit ^ -, d'au-
* M. Gros, trad. de Denys d'HaiicarnasBe , 1. 1, p. 312 et 314, en note; Belin de Ballu, Hist. de l'éloquence, t. I, p. 106 et 107.
* Belin de Ballu , ouvr. cité , p. 92.
* Denys d^Halic. , Isée, t. 1, p. 313 el 315 de ]a trad. de M. Gros; Philostrale, Vies des sophistes ; Cic, Orat.^c. 49, 52, n^ 167, 175.
* Voyei surtout l*édit. de M. Gros.
' Bhetor., 111, 2, v? 2. 11 cite des exemples d^euphémismes, de litotes, d'exagération, et les confond tous avec la métaphore ; au c. 1 1, il rapporte encore Thypcrbolc au môme trope.
s 48 COUP D'Oi'JL HISTORIQUE
très qu'il confond sous un nom générique devenu depuis le nom particulier d'une seule espèce * \ enfin il y en a beaucoup dont il ne parait pas soupçonner l'existence *.
Quand d'Âristote on passe à Gicéron et à Quintilien , c'est un horizon et un pays tout nouveau. Les tropes, les figures de mots y les figures de 'pensée y sont nettement distinguées et définies '. On voit que le champ de la science a été cultivé sans relâche, que les exemples ont été recueillis en plus grand nombre , que les classifications sont devenues plus complètes et mieux ordonnées, qu'elles apportent surtout à l'esprit des notions plus elaires et plus précises.
Les auteurs venus plus tard n'ont guère fait que suivre la marche tracée par les Romains , d'après les Grecs qui les avaient précédés, ou par les Grecs de l'époque romaine-, c'est-à-dire qu'ils ont mis, autant qu'ils l'ont pu^ plus de précision encore dans les définitions et les caractères de ces formes brillantes du style.
Nous distinguons aujourd'hui *, outre les figures de mots, qui se rattachent en quelque partie aux formes harmoniques du langage, 1* les figures de construction; ^ celles de signification ou les tropes, et, parmi les tropes, ceux qui tombent sur les mots isolés et ceux qui tombent sur les phrases entières, comme V allégorie, V Mutions 3* les figures de pensée; 4° les ornements du style, comme les périphrases j les épithitet, les comparaisom, qui ne sont pas
' Par exemple , la métaphore est pour lui le nom commun de tous les tropes, plutôt que le trope particulier oue nous nommons ainsi. Voyei la remarque de Blair, citée à ce sujet par M. Gros , p. 450 de sa traduction.
* Telles sont la métonymie, la synecdoque, la catachrèse et ]a plupart de nos figures de pensée.
* Auct. ad Berenn. , IV, 13 et seq. , n^* 20 et seq. ; Gic. , de Orat,, m, 52 et seq., n<» 201 et se(]^.; Brutus, c. 17 et 37, n»* 69 et 141; Orat.y c. 24 et seq., n** 80 et smT. ; Quintil., Instit, orat,^ VIII, 6; IX, l,no 3.
^ Gette classification est solidement établie et surtout exactement suivie dans notre Caurs supérieur de grammaire, t. II , liv. II et 111.
SUR LE STYLE. i49
proprement des figures, et doivent pourtant être étudiées à côté d'elles. C'est uiie classification plus exacte et plus complète qu'aucune de celles qu'on pourrait trouver chez les anciens, et nous y avons la preuve intéressante que l'art de Télocution s'est constamment perfectionné; qu'à mesure que les discours et les ouvrages en prose ou en vers se sont multipliés, on y a successivement observé et signalé à l'attention des étudiants un plus grand nombre de particularités, c'est-à-dire , en d'autres termes , qu'on a mieux connu la matière , et que la science est devenue plus complète.
ni. Qualitis du style, — Passons aux qualités du style : et, quoiqu'en une matière si délicate il soit mal aisé de saisir et de constater les changements de la pensée ou de la connaissance humaine, j'espère pourtant qu'on trouvera dans cette partie un progrès proportionnel à celui que nous avons déjà reconnu. On verra que nous distinguons plus de styles différents que les anciens \ que ces styles sont mieux définis et mieux classés; que nous en tirons de meilleurs effets, et en plus grand nombre. Le simple bon sens pouvait nous le faire présumer, puisqu'il n'est pas possible qu'un art constamment pratiqué ne fasse pas des progrès, par cela seul qu'on le cultive. Mais , soit qu'on n'ait pas considéré cette nécessité, soit qu'on ait négligé de poser la question dans ces termes , cette opinion n'est pas généralement reçue ; et il y a bien des gens qu'on étonnerait beaucoup en leur disant que les Grecs ni les Romains n'avaient ni notre style fin , ni notre style comique, ni notre style poétique , ni peut-être plusieurs autres de ceux que nous distinguons aujourd'hui. Gomme cette vérité est aussi importante que peu connue, on ne sera pas étonné de me voir y donner le soin qu'elle mérite, et entrer, à ce sujet , dans des détails assez étendus.
Je rappelle avant tout que le style, ainsi qu'il a été défini
250 COUP d'oeil historique
au commencement de cette dissertation S n'est pas la même chose que la langue. Celle-ci dépend des habitudes admises chez tel ou tel peuple^ habitudes formulées ensuite par les grammairiens en prescriptions ou règles qui deviennent obligatoires pour tous, et qu'on ne peut négliger sans tomber dans l'incorrection ou le barbarisme. Le style est la forme plus ou moins vive, plus ou moins piquante donnée à la parole ; il dépend y non pas des règles générales de la granmiaire , mais de la manière dont l'orateur ou l'écrivain est affecté , ou fait partager ses impressions aux autres ; et ainsi y la langue restant la même, c'est-à-dire également correcte ou incorrecte^ le style peut è^e aussi varié dans ses qualités ou dans ses défauts qu'il y a de gens qui parlent ou écrivent.
Gela compris^ il en a été des qualités du style conmie des figures : elles se sont montrées et ont frappé les auditeurs dès qu'on a prononcé des harangues ou récité des v^^. Ces mots de discoureur sublil, si souvent répétés dans 1'/liade * ; cette épithète d'aimable chanteur appliquée aux poètes \ montrent bien que les Grecs , dès les temps héroîqueSy faisaient la distinction du bien et du mal-parler. Mais ici encore , la science ne commence réellement que quand on a réuni les observations, qu'on les a classées ou formulées en règles. C'est donc aux premiers U^tés des rhéteurs grecs qu'il faut se reporter, pour y trouver la mention expresse et la définition des styles. Alors, pour peu qu'on sépare attentivement ce qui, chez eux, est de doctrine et ce qui est seulement de goût ou de sentiment et ne peut entrer dans un enseignement méthodique , on remarque combien la science était encore peu avancée-, on s'assure même
Ci-dessus, p. 226, 227.
• Ai^ùç àyopifTiç. lUas, 1, ▼. 248, etc.
* tpiijpo^ àoiS6(;. Odyss., VHl, ▼. 471.
SUR LE STYLB. 251
qu'elle n'a fait dans Fantiquité que des progrès bien restreints.
Aristote , par exemple , ne parait pas avoir une idée nette de ces différentes qualités qui nous ont fait distinguer et nommer plusieurs styles. Il dit bien que Télocution doit être claire , qu'elle ne doit être ni basse ni trop élevée, qu'elle doit convenir au sujet , etc. ' -, il remarque même certains défauts qui gâtent le discours, et fait un chapitre entier sur rélocution froide * : mais ce sont là des préceptes généraux y ce que j'appelle des conseilê décontenance ou de goûtf rien n'y est distinct ni précisément défini ; ce sont donc les rudiments d'une science, plutôt qu'une science vraiment constituée.
Au temps de Gicéron , par le résultat sans doute des travaux des Grecs, mais aussi par suite de l'esprit plus sérieux et du jugement plus ferme que les Romains portaient dans tout ce qui faisait l'objet de leurs méditations, les idées étaient devenues bien plus nettes *. Il y avait définition précise et classification arrêtée. L'auteur des Rhetoricorum ad Herenr nxum et , à plus forte raison , Quintilien, distinguent trois genres de style, le grave, le moyen et le peiii^, nommés plus ordinairement le tiyle $vblime, le %iyh tempéré ou orné et le ttyle simple \ L'un et l'autre disent exactement ce qu'ils
* Rhetor., III, 2et8uiT.
* Bhetor, , 111 , 3.
' Ce n'est pas ici le lieu de montrer comment Tesprit romain a dans tous les genres modîGé et perfectionné les œuvres , et surtout régularisé et affermi les connaissances de Tesprit grec. Je me borne à dire que si Ton compare aux préceptes de Gicéron ou de Cornificius et de Quintilien ceux d*Hermogène , qui leur était postérieur, on trouyera toujours dans ceux-ci moins de netteté , moins de précision , et cette sorte de vagabondage de l'homme qui n'ayant rien analysé sérieusement , ne sait à quoi s'arrêter. Voyei le De speciehus, lib. I , c. 2 à 7 ; 1. 111, p. 202 à 240, des Hhetores grcBd de Wali.
* Unam (rationem dicendi) .gravem , alteram mediocrem , tertiam extennatam vocamus. Lib. IV, 8 , no 12. Cf. Cic, Orat,, c. 6, n^ 20.
" Gênera dicendi. . . . unum subtile .... alteruro grande a(quc robuslum ....
25 2 COUP d'oeil UlSTOHiaUfi
entendent et en donnent des exemples*. Us nous avertissent aussi de prendre bien garde^ en outrant les qualités de chacun de ces styles , de tomber dans un excès blâmable ' ; ils nous déclarent enfin que ces ^ois genres ne sont pas tout dans réloquencCy mais que dans les intervalles qui les séparent^ il y a place pour de nouvelles divisions '. U y a donc là, depuis le temps d'Aristote, un progrès qu'il n'est pas permis de méconnaître.
Toutefois c'est un progrès qui en appelait un autre bien important que les modernes ont fait. Ils ont renoncé d'abord à cette division ternaire que les anciens afiectionnaient et mettaient partout, souvent sans raison. Ils ont ensuite considéré les styles en eux-mêmes et par les qualités qui y éclatent, au lieu d'y voir trois degrés d'une seule qui se développer^t de plus en plus \ Ce point de vue moins resserré, moins réduit, si l'on peut parler ainsi, au matériel de l'élocution, et, embrassant davantage ses nuances morales, leur a permis de distinguer, en se tenant même aux formes U^nchées et en évitant des sous-divisions insignifiantes ou poussées trop loin, des caractères plus nombreux et bien mieux déterminés.
Ils ont de plus énuméré les qualités habituelles du style, c'est-à-dire qui doivent s'y trouver sans cesse , comme la
tertium , alii médium ex duobus , alii floridum addiderunt. Quint. , Instit. orat. , XIl , 10 , n« 58.
* AucL ad fferenn., IV, 8, 9 et 10; n^* 13, 14, 15; Quint., InsUt. orat,,X\l, 10, n««59à65.
* Est autem cayendum ne dum hœc gênera consectamur, in ûnitima et propinqua vitia yeniamus. Auct. ad Herenn. , IV, U, n^ 16.
' Quint. , Instit. orat, , XII , 10, n<> 66 et n« 71 ; voyei aussi dans les Rhetoresgrœci deWalz, pour la diYision et la classification des styles ; Démétrius, De interpret,, n' 36, t. IX, p. 21; Syrianus, t. VII, p. 93; Joann. Siciliens., t. VI, p. 72.
* Tria suot omniuo gênera dicendi.... grandiloqui.... contra tenues*, acnti.... est autem quidam interjectus, inter bos médius, et quasi temperatus. Cic. , Orat., c. 6, n* 20, 21.
clarté, la pureté, la précision, le naturel, Y élégance; et les vices, par excès ou par défaut , qui y sont opposés, comme l'obscurité, V embarras, Yindécision, le purisme, le n^ologisme, la bigarrure, V affectation , la bassesse ou la trivialité\ Jusque-là, il n'y a peut-être rien de bien nouveau-, car les anciens avaient, comme nous^ signalé ces fautes dans rélocution-, comme nous, ils appréciaient la dignité ou la noblesse*, la richesse ornée*, les grâces*, la pompe du style ou le sublime *-, ils blâmaient l'obscurité des phrases *, l'impropriété des tennes \ l'enflure ' comme la bassesse *. Bref on trouve chez eux la preuve qu'ils jugeaient souvent avec une grande finesse les qualités et les défauts des auteurs**, la prétention, la faiblesse ou l'exagération de leurs expressions " et les fautes de composition '*. Ainsi ce n'est pas en ce qui tient au goût instinctif, au sentiment inné du bon et du mauvais, que nous sommes supérieurs aux anciens.
Ce qui, sans aucun doute, nous élève au-dessus d'eux, et qui fait de notre doctrine à cet égard une vraie science,
* Cours supérieur de grammaire, t. Il, liv. lY, c. 1 à 6.
■ Td fjL€*yaXoTperéç. Dcmet., De interpr. , n» 38 el seq., Walz, t. IX, p. 22.
* Jivêtfooypa<pQ^ yXceCpvpàq )J*yoç. Demctr., De interpret., n«* 128 et seq. , Wal», t. iX , p. 58.
* Xâpiç y.6Yov. Demetr., De interpr., n» 132, Walz, t. IX , p. 60. " 'fypoçj uvl^ûxr/ç. Voye» le traité de Longin.
* Arist., ilfcetor. , 111 , 2 , n« 1.
' Âxupta^ Tapa(p6opâ. Hermog. apud WaU, t. III, p. 404.
■ Arist., Rhet., III, 3; Td \Ijuxp^v. Démet., ZMtiKerpr., n» 114; Wali, t. IX, p. 52. Cf. Aristoph., iîanœ, ▼. 838, 839.
* ^avXa opposé kàariM. Demetr., De interpr,, n« 114 , Walï, t. ÏX, p. 52; raTelvuffiqy Walx, t. I, p. 620.
»• Arist., BheL, lll, 3 ; A. Gell. , Noct. aitic, II , 5.
•• Arist., Khet., 111 , 3 ; A. Gell. . Noct. attic. , IV, 1 ; 11 , 6.
** Wall , Rhei. gr, , t. IV, p. 576. Cf. Denys d'Halic. sur Thucydide, n« 2, t. Il, p. 140 et suiv. , édil. de M. Gros.
1S4 COUP d'oeil historique
c'est Tordre parfait que nous avons su établir entre ces diverses parties; les analogies et les différences que nous avons remarquées entre elles, et particulièrement la distinction et la détermination des qualités aceidmtelUi du style , c'est-à-dire de celles qui ne s'y trouvent que par occasion y comme la gaUé, la profondeur, la fnesie \
En effet , les qualités habituelles devant se trouver partout , ne peuvent servir à différencier les espèces y tandis que les qualités accidentelles y précisément parce qu'elles sont ici et non pas là , donnent aux divers morceaux en prose ou en vers une physionomie particulière assez frappante pour qu'on la remarque et qu'on en assigne le caractère essentiel. C'est ainsi que nous avons déterminé et nommé le style gai, le style fin , le style énergique, le style fleuri, le style pompeux, le style poétique^ et à propos de chacun, le vice où peut tomber l'écrivain , soit que la qualité lui manque , soit qu'il l'exagère.
Qui ne comprend combien cette division est à la fois plus conforme à la nature, plus complète et plus philosophique que la division ancienne? combien elle rend mieux compte des choses et de l'effet que nous en ressentons? combien surtout elle est plus vraie , puisqu'elle suppose essentiellement une relation entre le style et le sujet, tandis que, autrefois, les trois styles n'étant que les trois degrés d'un seul, semblaient pouvoir s'appliquer également à tout.
De là résulte cette conséquence grave, et néanmoins peu connue jusqu'ici, que ces qualités de l'expression dont les nuances nous frappent si vivement , frappaient très-faiblement ou même ne frappaient pas du tout les anciens , soit que leur esprit n'eût pas acquis la délicatesse nécessaire , soit plutât que leurs langues si richement douées , quant au nombre des mots , à la liberté des constructions , à la
• Cours supérieur de grammaire , 1. 11 , IW. IV, c. 1, 7 et «uiv.
SUR LB STYLE. tftS
pompe el à la magnificence du style , ne possédassent pas encore ces mérites plus subtils , et , à certains égards supérieurs y qui sont l'apanage de nos langues néo-latines , et particulièrement du français.
Il serait difficile de prouver clairement cette proposition sur les styles simple, orné et magnifique ou sublime que les Romains avaient distingués ; nous ne pourrions y en les comparant à ceux que nous avons désignés sous les mêmes noms, arriver qu'à des nuances peut-être imperceptibles. Nous aurons plus d'avantage à prendre pour sujet de notre examen quelqu'un de ceux dont la dénomination même nous appartient, comme le style fin, le plaisant, même le style poétique y et à nous assurer par une étude attentive si les anciens les possédaient, comme on le suppose la plupart du temps , ou si, comme je le crois, ils ne les avaient pas du tout. C'est ce que je vais tâcher d'éclaircir ici.
Je prie toutefois le lecteur de n'entendre cette assertion que dans le sens précis où je l'énonce : je ne veux pas dire que les anciens manquassent de morceaux gais , fins , poétiques : il serait très-facile d'en citer-, j'en rappellerai même plusieurs exemples dans cette discussion. Il s'agit de savoir s'ils avaient distingué divers styles, caractérisés, indépendamment des pensées , par certaines conditions , et qui convenaient particulièrement à l'expression de ce genre de pensées *. Or je n'ai pas souvenir qu'il y ait rien de pareil chez les rhéteurs anciens -, et en examinant de près les conditions qui nous semblent constituer ces styles différents, je suis induit à croire non-seulement qu'ils ne les connais-
* G*est sur ceiie distinction que repose en très-ffrande partie la différente manière déjuger des anciens et des modernes. CbeK eux, quoi qu'ils fissent , la pensée exprimée ou le sujet entraient toujours plus ou moins dans leur conception des qualités du style. Chez nous, la pensée et l'expression sont essentiellement distinctes. Le mot de Cambronne à la bataille de Wa-
terloo était sublime quant à la pensée : Texpression était ce qu*on peut trouver de plus bas et de plus trivial , h ce point qu'il a fallu la c'
changer
256 COUP DOEIL HISTORIQUE
soient pas *, mais que , la plupart du temps , ils n'auraient pas pu les réaliser quand on les leur aurait définis. Parlons d'abord du style fin.
1*. Le style fin est pour nous celui dans lequel on multiplie les pointes 9 les antithèses , les rapprochements, l'abus des termes^ les sous-entendus, les demi-mots, les insinuations , les allusions , les épigrammes '. Le succès n'y dépend pas seulement de ce qu'on y fait entrer, mais particu* lièrement de la manière dont on l'arrange; les choses doivent se faire mutuellement ressortir, sans quoi la finesse dispardt entièrement , et il ne reste plus que de la platitude. C'est justement ce que M. FayoUe a marqué dans une épi* gramme très-mordante contre Gaston, le traducteur de VÊniidej qu'on avait devant lui qualifié homme d'esprit :
Cet homme d'esprit, quoi qu'on dise.
Quand il vous parle n'est qu'un sot ; Car il ne vous cite un bon mot Que pour en faire une bêtise *.
Il est donc chez nous , non-seulement possible , mais assez ordinaire de rendre plate et insipide une pensée fine par la mauvaise façon qu'on lui donne. Les Grecs avaient-ils quelque chose dans ce genre qui se rapportât soit aux conditions générales du style fin , soit au choix et à l'arrangement des
entièrement pour lui donner cours en France. On en a fait : La garde meurt et ne se rend peu , qui ne ressemble en rien au mot primitif. Au contraire, il n'y a rien de moins relevé aue le sujet , et rien de plus noble que l'expression dans ces vers de M. Lalanne sur Les eaux de Bagnéres :
Femmes jennes encor, mais en qui s'est tarie La source où dort caché le'germe de la vie , Cette onde voas attend poor vons rendre les jonrs Où l'exacte Phébé vous marquait ses retours.
Voyez dans le Cours supérieur de grammaire , t. II, liv. IV, c. 6, à la fin, Tobservation très-juste de Marmontel sur la bassesse considérée dans la pensée ou dans les termes.
* Cours supérieur de grammaire , t. II, liv. IV, c, 8.
• Acanihologie , in-12, 1817, moi Gaston.
SUR LE STTLI. t57
idées? nous le supposons volontiers, parce quç nous transportons naturellement chez les anciens ce dont nous avons l'habitude chez nous. Mais cette question , ne l'oublions pas, doit être résolue par des preuves positives , par des comparaisons bien faites y et non sur des ouï-dire ou de vaines apparences. Cherchons donc chez nous des exemples incontestables de finesse dans le style , et voyons si la littérature grecque nous offre quelque chose d'analogue.
Nous avons, par exemple, dans nos comédies, dans nos lettres missives, dans la simple conversation, des exemples infiniment variés de ce style*. Pour en citer ici un modèle, dans une comédie de Lamotte intitulée V Amante difficile, et remarquable par Textréme délicatesse des idées et des mots, Silvia, l'hérofne, veut éprouver Lélio son amant : elle se^ déguise en homme, et vient sous ce costume, à l'aide d'équivoques ingénieuses, le tourmenter par la peinture de l'amitié qui l'unit à elle-même , et que Lelio prend pour l'amour d'un étranger*. Considéré en son lieu, cet artifice dans le langage en fait précisément la finesse. Je ne crois pas qu'il y ait dans aucune des comédies anciennes rien qui donne la moindre idée d'une disposition semblable ou analogue.
C'est bien pis encore , si au lieu de nous attacher aux éléments d'un morceau , nous en examinons l'arrangement : ici nous trouvons la preuve positive de l'inexpérience des Grecs à cet égard. J'ouvre la comédie des Nuées d'Aristophane : j'y vois Socrate qui fait chercher à Strepsiade divers
* Cours supérieur de grammaire, lieu cité.
' Acte IV, se. 5. Plusieurs scènes toutes semblables au fond se trouvaient déjà dans des comédies plus anciennes. Dans la Femme juge et partie de Montfleuri (1669), Julie qui passe pour un homme et qui en porte le costume, tient des discours équivoques exprimant son amitié pour une autre femme et son amour pour son mari , que les autres personnages entendent en sens inverse. Voyez aussi dans V École des maris, dans Tar~ tufe, divers discours à double sens.
f58 COUP DOBIL HISTORIQUE
moyens de ne pas payer ses dettes. Un de ces moyens consiste à dérober la lune , et à l'enfermer dans une armoire. L'idée est certainement ingénieuse et bouffonne. Mais voyons le style :
StrApsudb. J'ai une idée pour frauder les intérêts. — Soceàtb. Fais-la moi connaître. — Str. Dis-moi donc : si, achetant une sorcière thessalienne, je décrochais ta lune pendant la nuit; si je l*eDfermais dans une boite ronde comme un miroir, et si Je la gardais avec soin par devers moi.... — Soc. Eh bien, à quoi cela te servirait-il? — Str. Tu le demandes? Cest que si la lune ne se levait plus nulle part, je ne payerais pas d'intérêt. — Soc. Comment cela? — Str. Parce que l'argent rapporte son intérêt par mois*.
Il est difBcile de trouver une expression plus triste et plus inutilement allongée pour une de ces impossibilités que Iqs anciens critiques mettaient au nombre des moyens les plus efficaces d'exciter le rire*. Un auteur français eût renversé Tordre des idées, et mis à la fin Tabsurdité en quoi consiste toute la plaisanterie. Par exemple , de cette façon :
Strbpsudb. J'ai un moyen de ne pas payer ma dette. — Socratb. Lequel, je te prie. — Str. Dis-moi, Socrate, quand paye-t-on les intérêts échus? - Soc. Tous les mois, je pense.— Str. Bien ; et les mois, quand commencent-ils? — Soc. A la nouvelle lune. — Str. Et s'il n'y avait pas de lune ? — Soc. il n'y aurait pas de mois. — Str. En ce cas, je paye une sorcière thessalienne qui me fait descendre la lune du ciel, je l'emporte dans un tablieret, l'enfermant en lieu sûr, je souhaite bonne chance à mes créanciers.
La même inhabileté se remarque soit dans les bons mots rapportés par les Grecs comme appartenant à des personnages anciens, soit dans leurs épigrammes. J'emprunte à Xé-
' Aristoph. , Nubês, v. 747 à 756. On peut remarquer que cette forme de style est précisément ceUe des paillasses qui font cbei nous la parade avec M. Gassandre. Us disent d*ai>ord leur plaisanterie bonne ou mauvaise ; ensuite ils Texpliquent, Texpérience leur ayant appris que sans cela leur auditoire ne la comprendrait pas.
* ScholiM iV Aristoph, , édit. Didot , p. xviij et xxvj.
SUR LB STTLB. S59
nophon' l'exemple suivant , où se trouve un mot célèbre de Socrate :
Un certain Apollodore fort attaché à Socrate , du reste homme de bonnes mœurs, lui disait : « Pour moi, ô Socrate, ce que je souffre avec le plus do peine , c'est que je te vois mourir injustement. » On rapports que Socrate, lui caressant la tète, lui répondit: «Quoi donc, 6 mon cher Apollodore , aimerais-tu mieux me voir mourir justement qu'injustement?» et en même temps il sourit.
Laissons de côté l'élégance des mots et la manière générale dont le fait est raconté. Y a4r-il rien de plus froid que cette terminaison? Tout l'intérêt de la narration , ainsi que la beauté de la réponse , porte sur cette comparaison entre la mort de l'innocent et celle du coupable : que Socrate ait ou n'ait pas souri, c'est une circonstance insignifiante et sans valeur qui devait se placer dans le préambule y et par laquelle Xénophon n'aurait certainement pas fini , si les Grecs avaient su de son temps , ce <iue tout le monde sait en France depuis trois ou quatre siècles *, en quoi consiste le style fin.
Examinons encore une de ces épigrammes grecques dont la forme embarrassée y la tournure traînante et la plaisanterie rendue par là insipide, nous étonnent toujours. En voici une de Straton ' qui , par la pensée , n'est ni plus ni moins bonne que la plupart des autres , et dont le style est exactement le même :
Le médecin Capiton a froUé de collyre les yeux de Chrysès , qui voyait une grande tour, de huit stades ; un homme , d'un stade ; une caUle, de douze coudées; un pou, d'un pied et demi. Depuis ce temps, ii n'aperçoit pas la ville à la distance d'un stade ; de deux plèthres, il voit à peine le phare quand il est allumé; il ne distingue pas un cheval à la distance de quelques pieds; d'où il voyait une caille, il
f Apolog, Sacral., n<> 28, p. 614, édit. Didot.
* Voyez les pièces de Marot, de Mellin de Saint-Gelais et d'autres encore antérieures.
• Anthol. grœca, lib. XI, n" H7.
360 COUP DOEIL HISTORIQUE
no reconnaîtrait pas uuo aatruclie. Pour peu que tu continues de le frotter , ^ Capiton , il ne verra pas même un éléphant placé devant lui.
N*est-ce pas là , à tous égards, une épîgramme bien maussade? et si la pensée, par elle-même, a quelque chose de piquant, n*esl-il pas manifeste que le style sufBt à en émousser ou aplatir la pointe?
La finesse du style fit assurément de grands progrès chez les Romains. Les réflexions ou reparties qui nous sont rapportées d'eux, dès le temps des guerres puniques-, les bons mots de Cicéron , de nombreux passages des satires ou des épîtres d'Horace, plusieurs épigrammes latines, sont remarquables par le sel de la pensée , la bonne disposition et le choix des mots. Je me bornerai à cet exemple de Martial^
Tu nous trompes , Phébus , avec tes cheveux peints et ta tète couverte de poils tracés an pinceau. Tu n'as pas besoin pour les faire disparaître d'appeler un perruquier, une éponge te sufGra.
Ce n'est pas encore la finesse française : déjà pourtant on trouve ici cette sobriété qui n'admet que le nécessaire -, cette opposition ingénieuse de détails ou de termes qui se mettent mutuellement en relief-, cette tournure rapide qui ramasse en un petit espace, sur un vers, par exemple, quelquefois sur un ou deux mots , toute la force de la pensée. L'observation de ces tours de langage et leur application faite à propos constitue précisément la finesse du style. Or, il est facile de reconnaître que les Grecs avaient à peine le sentiment de cet art-, que nous le voyons naître, au contraire, et se développer de plus en plus chez les Romains^ et qu'il est devenu chez nous si commun, je dirai même si populaire, qu'il suffit d'y manquer, pour gâter les meilleures choses. Il nous parait ainsi d'une nécessité indispen-
' Xpigramm., VI, 57
SUR LE STYLE. idl
sable 9 où les anciens ne supposaient pas seulement qu'on pût reconnaître un style particulier.
2». La gaité dans le style est encore plus que la finesse une qualité française. Elle ne dépend pas» comme celle-ci, d'un parti pris par l'auteur ou de l'arrangement de ses pensées : elle vient surtout d'un caractère tout spécial à notre idiome 9 savoir que, sous un fond commun, il comprend véritablement trois langues : la langue noble , la langue familière, la plus riche de toutes , et la langue ordurière ou graveleuse, dont il n'est pas permis do prononcer les mots en bonne compagnie ni devant les fenmies ou les enfants *. Le fonds commun se compose de ces mots généraux qui reviennent sans cesse et forment la base de tout discours. Mais ce qu'il y a de particulier, c'est que l'introduction d'un seul mot de la nuance noble, de la nuance familière ou de la nuance graveleuse, donne immédiatement au discours entier la couleur de ce mot , et le rend excellent ou souverainement ridicule, selon qu'elle se fait bien ou mal à propos*.
* Ces trois langues sont distinguées dans le dictionnaire de l'Académie : ceux du fonds commun et de la langue noble ne portent aucune remarque : sur les mots de la langue familière , TAcadémie ajoute ordinairement : « il est familier; » sur ceui de la langue ordurière , qu*elle n*a pas mis tous, il s*en faut de beaucoup , elle ajoute « il est bas. p Si Ton fait attention au grand nombre des mots qui sont ainsi annotés par l'Académie , tandis qu'il tCj en avait presque pas qui dussent Têtre dans les langues anciennes , on comprendra tout Tintérêt que peut avoir cette observation dans la question qui nous occupe.
* C'est dans cette propriété de la langue française qu*il faut chercher Texplication de différences très-singulières, aussi sensibles pour nous qu'elles paraissent avoir été inaperçues des anciens. L'étranger qui remerciait Fénelon d'avoir pour lui des boyaux de père , au lieu d entraiUes , ne se doutait pas qu'un sentiment si noblement rendu par le dernier mot ne fût que ridicule ou dégoûtant par l'autre. De même il y a des milliers de phrases nobles dans l'antiquité, qui, traduites littéralement en français, deviennent comiques ou même bouffonnes , parce nue quelque mot y appartient au style plaisant. On sait quelle applicatmn nurlesque Piron poursuivi et battu par les Baunois a faite de ce verset d^avid (ps. 128 , y 3) : Supra doTium mêum faMcaverunt peccatores; prolongaverunt iniquitatem suam. Le plaisant vient en partie de la situation sans doute ; mais il vient aussi de la traduction que nous en faisons mentalement en français : C'est
iSi GOUI* D'OBIL historique
Or, tout ce qui constitue chez nous le style gai est essentiellement pris dans la nuance familière , et » pour quelques cas seulement, dans la graveleuse. La nuance noble n'y peut concourir que par le ridicule qui naît toujours de l'emploi fait à contre sens d'un moyen tout contraire à l'effet qu'on veut produire. Les anciens , si je ne me trompe , n'avaient rien de semblable. On trouve chez eux un grand nombre de morceaux dont le sujet est plaisant y dont l'expression est même très-convenable, comme on pouvait l'attendre d'écrivains aussi habiles : le style n'a rien de gai, et l'examen attentif de ces passages ou la comparaison avec des passages français de même nature le démontre clairement
Je citerai ici la fin de l'oraison pro Murena \ où Gicéron se moque avec beaucoup de finesse et d'agrément de Caton, de la philosophie stoïcienne qu'il professait, de l'exagération de ses principes,aussi bien que des reproches qu'il faisait à son client. Mais bien que la situation et les pensées soient gaies, le style n'a que cette élégance continue qui caractérise l'auteur.
iur mon dos que les pécheurs ont battu le fer et prolongé leur iniquité, où les mots mon dos qui ne peufent appartenir qa*au style familier, ôtent immédiatement aux termes du psalmiste tout ce qu'ils ont de sérieux ou de triste.
* C. 28 à 39 , n^ 58 à 84. Un autre jnissage ancien plus démonstratif encore , c*est le long chapitre que Quintilien consacre à 1 étude du rire on de ce qui excite le rire dans son Institution de l'orateur (liy. VI , c. 3 , n^ 1 à 112). Dans cette longue et intéressante dissertation, il n*est pas dit un seul mot qui se rapporte à ce oue nous nommons précisément le style gai. Quintilien dit bien que le rioicule consiste ou dans les mots ou dans les choses , positum in rébus aut in verbis; mais cette division ne lui donne pas du tout Tidée de distinguer, comme nous le faisons , les mots familiers des mots nobles ; et il est impossible de trouver dans les nombreux exemples qu*il cite une seule parole analogue à celle qui fut dite aux états de la Ligue par madame de Belin à madame Bussy, qui avait laissé échapper un vent : « Ah ! procureuse , la queue vous fume. Vous venes ici parfumer les croix de Lorraine. i» ^SieUirs Ménippée, la farce les états de la Ligue, au conunencement.) Ici les mots seuls sont plaisants, la pensée n*a rien de gai ni même de fin. Tous les bons mots cités par Qumtilien le sont par la pensée. L'expression n'est que ra^nde ou élégante; elle n*a rien qui soit proprement gai.
SUR LE STTLB. 163
Tout y est parfaitement sérieux , et si nous comparons une traduction au texte , c'est par l'élégance , par la rapidité , par l'énergie même» qu'elle nous parait inférieure» et non parla gaité.
Serrons de plus près la discussion. Tout le monde connaît ce passage du De temctuU ' où Salinator , qui avait laissé prendre Tarente et s'était réfugié dans la citadelle, se vantant auprès de Fabius, qui avait repris la ville, de ne lui avoir pas été inutile , celui-ci lui répondit en riant : « Certainement : car^ si tu ne l'avais pas perdue, je ne l'aurais pas reprise. »
Me audlente, SaliDatori, qui, aini;sso oppido, fugerat in arcem, glorianti atque ita dicenti : « Mea opéra , Q. Fabi> Tarentum r«cepisti. — Ccrte, iQquit ridens; nam nisi tu amisisses nunquam recepissem.»
Il est impossible assurément de rien trouver de mieux dit^ de plus finement tourné , de plus vivement exprimé; et ce petit récit confirme l'observation faite tout à l'heure , que la finisse dans le langage avait fiMt de grands progrès , des anciens Grecs aux Romains. Mais le style est-il ce que nous appelons gai? Non; et la simple comparaison de deux traductions françaises dont une seule est exacte le fera bien voir. La réponse de Fabius est littéralement celle que nous avons placée avant de citer le texte. Or, cette forme, en latin comme en français, est tout à fait sérieuse. C'est un raisonnement comme un autre, où la pensée peut être moqueuse, où l'expression n'a rien qui ne puisse entrer dans un discours élevé. Mettons , au contraire , à la place de c^rtainemmt et de ear^ une de ces formules de seinnent constamment employées dans la conversation familière, en cette fagon :
C'est un peu grâce à moi, Fabius, que tu as repris Tarente. — - Parbkul si tu ne l'avais pas perdue, aurais-je jamais pu la reprendra?
» C.4,noU.
t04 COUP d'obil historioob
On reconnail tout de suite la forme fomiliëre et vive de notre conversation ; forme qui ne peut, en aucune façon , se trouver dans le genre élevé , et qui , changeant inunédiatement le ton de la réplique, en fait en même temps la gaUé. De nos deux traductions, la seconde a la tournure française \ la première est précisément latine , c'est donc celle qu'il faut conserver quand on traduit ; mais cette comparaison , en nous montrant une des raisons par quoi les traductions des auteurs anciens nous semblent toujours un peu maussades , nous prouve que le style gai , tel que nous le concevons, manquait aux anciens, même à ceux qui ont le plus habilement écrit
Un exemple emprunté aux comiques latins le fera mieux voir encore. Dans VAultdaire *, Euclion , à qui on a volé son argent, s'écrie :
Péril ! interii I occidi ! quo curram ? quo non curram ? Tene ! tene ! quem ? quis t nescio, nihU video, cscus eo.
La situation est assurément comique , mais l'expression n'a presque rien qui ne soit aussi convenable à la tragédie qu'à la farce. Tous ces mots, en effet, peuvent être et sont employés dans le style le plus sérieux. Le plaisant vient donc ici du personnage ou de l'incident, et, si l'on veut, de ces oppositions ridicules, quo curram? quo non curram? tene! quem? quis? Les mots en eux-mêmes n'ont rien qui appartienne à une nuance plutôt qu'à une autre, et, itav conséquent, ne répondent en rien à l'idée que nous nous faisons aujourd'hui de la gaité considérée comme qualité du style.
Dans la même position qu'Euclion, l'avare de Molière s'écrie, dès le jardin et avant d'entrer en scène* :
Au voleur ! au voleur ! à l'assassin !... je suis assassiné !... on m'a
* Auiularia , tct. IV, se. 9.
* L'Avar9p acte IV, se. 7.
coapé la gorge, on m'a dérobé mon argent !... Rendb-moi mon argent, coquin!...
Et aucun de ces mots, voleur, asMSiin, coquin, couper la gorge, dérober fargenif ne pourrait entrer avec le même sens qu'ici dans le style élevé. C'est là une difierence immense et trop peu remarquée jusqu'ici entre les langues anciennes et la nâtre. Elle tient aux distinctions qui se sont faites naturellement chez un peuple libre, spirituel et gai comme les Français, des fortunes, des rangs, des positions sociales, et aux nuances qu*une politesse en quelque sorte innée nous a fait mettre dans la manière de parler aux uns ou aux autres.
Considérées par rapport aux ouvrages littéraires , ces distinctions ont été pour nous une source de jouissances nouvelles , puisqu'elles nous ont fait sentir des impressions ou reconnaître des genres de style dont les anciens n'avaient pas l'idée ^ et qu'elles ont ainsi mis le principal mérite de nos œuvres , spécialement de nos œuvres comiques , dans ce caractère moral de l'élocution qui, chez eux, était tout à fait secondaire , s'il n'était pas absolument nul.
Cette dernière proposition paraîtra bien étrange peut-être au premier coup d'œil : on peut pourtant se convaincre qu'elle est entièrement conforme à la vérité. Cicéron parle en divers endroits des comiques latins, de Plante, de Cécilius , de Térence , dont il faisait le plus grand cas : jamais un mot de ce que nous nommons le style. S'il en parle quelquefois, c'est à un point de vue tout grammatical, par exemple, pour louer Térence de sa correction et pour reprocher à Cécilius de faire des fautes de latin*. Denys d'Halicarnasse, à la fin de son Jugement des écrivains anciens, reconmiande l'étude des poètes comiques-, il vante chez eux l'éclat des pensées , la clarté , la concision , la grandeur, la
* AdÀtticum, VU, 3.
sac COUP d'obil uistoriqub
force et une fidèle peloture des mœurs ' : il ne dit rien du tout He l'e&pression gaie ou plaisante^ ce sans quoi nous ne coEcevons pas même une comédie passable.
Horace , dans son Art poétique et aUleurs , parle des comédies et des tragédies 9 du style comique et du style tragique '. Nulle part on ne voit apparaître cette conviction que l'un et l'autre sont caractérisés par le sentiment de la gdté ou de la tristesse. Pour lui , le premier est celui dont les termes n'ont rien de trop ambitieux -, tandis que le second adjnet une sorte d'exagération dans les mots et de résonnance dans les syllabes que rejette la conversation ordinaire. C'est tout bonnement la distinction du style simple et du style pompeux transportée au théâtre; et ainsi s'expliquent ces vers si connus, qui, pris à la lettre dans nos idées , seraient ou des contre-sens ou des niaiseries :
Versibas exponi tragids res comica Don vult * hidignatur item privatis ac prope socco Dignis carminibus narrari cœna Thyestœ^..,.
« T. 111, p. 316 de Fédit. de M. Gros.
* Voyei surtout Epist., II, 1 , t. 169 et suiv.
* Ars pœt.f Y. 89. Ces mots se rapportent à ceux-ci de Cicéron : « In Hagttdia comicnm vitiosum est, et in comisdia turpe tragicom. » De opL gmere orat., c. 1, n® 1. Mais ^uel en est le sens précis? Traduirons-nous qu'une aventure comique ne doit pas être exposée en ?ers tragiques , ou ^ae ce qui est gai ne doit pas être dit tristement. Le précepte est d*une siuiplicité qui va jusqu'à la sottise. Le trai sens d^Horace est qu*il ne&ut pas exposer les faits plaisants dans un style pompeux.
' Même obsenration. Dire que le repas de Thjeste ne doit pas être raconté en vers conUques jou approchant du comique, dans le sens que nous donnons à ce mot ; c^est comme si nous mettions dans une poétise : a qu'un béraut dans une tragédie sur Marc-Antoine ne vienne pas lui annoncer que ses troupes rabandonnent en des vers tels que ceux-oî (La Fontaine, Ragotiu, acte IV, se. 8) :
A ce coop , TOQS Toilà comme an baodei sanglé , Sire. Noas novs éiions rangée sor les moraiUes Poor oolr on zéro, qni noas a dit : Canailles, Econtez-iDoi . je viens de la part de César Uni voas époas*tera comme il faut, tôioa tard Si vous ne lai livrez cette reine flchoe Ponr qai le grand Antoine a loojonrs la bcrlae, Et qni Ta débancbé , etc.
SUR LB STTLB. 167
Interdum tameo et voeem eomadiatoUit, Iratusque Chrêmes tumido delitigat ore.
Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri * : Telephus et Peleus, quam pauper et exsul, uterque Projicit amfmUas et sesquipedalia verha *.
An tragica desœvit et ampuUatur in arte *.
EffiUire Uvês indigna tragœdia vemu *.
Ce n'est pas là du tout le sens d'Horace. Il veut qu*an événement tragique soit raconté avec une certaine pompe de langage, et non pas dans les termes privés dont la comédie se contente. En un mot , nous transportons chez les Romains notre façon actuelle de juger, et nous supposons que les mots qu'ils employaient avaient le même sens que ceux que nous en avons tirés. C'est une double faute de logique. Nous reprochons aussi aux tragédies de Sénèque Texagération de la pensée et l'enQure des termes. Mais que savonsnous si ce style n'était pas précisément celui que les Romains exigeaient dans ce genre d'ouvrage Y et combien ne serait-il pas souvent convenable de savoir douter de quelque chose !
^ Ars past, , v. 93. Suite de la même pensée. Ceux-là se trompent qui voient dans ore tumido TenQure des paroles , et dans sermone pedestri notre style prosaïque. Il y a dans ces mots français un mauvais sens , une intention de blâme qui n'est pas du tout dans le latin , et qui nous ferait entendre le texte en contre-sens. Os tumidum, c'est le style ému, passionné et qui s'élève par la passion même : sermo peàestris , c'est le style ordinaire ou tout simple.
' Ars poet,, v. 96. Ces vers suivent et complètent les précédents. Us doivent être entendus d'une manière analo^e. Nous traduisons souvent ou plutôt nous appliquons ces mots comme si Horace avait voulu dire : « Ils rejettent les mots prétentieux et ampoulés. 9 Si c'était là le sens^ il s'ensuivrait que dans la bonne fortune le personnage tragique emploie ordinairement et fait bien d'employer ce style enflé. Ce n'est pas là du tout l'idée d'Horace. AmpuUœ et sesquipedalia verba signifient le style élevé ou magnifique. Ce n'est pas un mauvais style qn*Horace blâme ici , c'est un beau style , qui n'est pas à sa place.
* Epist. I, 3 , V. 14. Même observation. 11 s'agit ici d'un ami : ampul" latur n'est donc pas pris en mauvaise part pour désigner une sorte de bour« souflure tragique , mais seulement le style élevé ordinaire dans la tragédie.
* Arspœt,, V. 23i. C'est toujours la même signification. Levés ver^ sus ne veut pas dire vers légers , badins , remplis de fariboles : ce sont des vers du style simple. La tragédie ne daigne pas les prononcer. — 11 est très-remarquable que nous sommes portés à traduire tous ces vers contrairement à leur sens exact, par suite de nos habitudes de critique , et parce que nous supposons qu'Horace a donné aux mots la aignification pig'oro- Uve ou en mauvaise part que nous leur avons assù^née chei nous, par suite d'idées on de principes généralement reçus en France , et tout différents de ceux des Romains, soit au temps d'Auguste, soit plus tard.
S68 COUP d'obil historique
De même , daas ce curieux chapitre où Âulu-Gelle compare Cécilius à Ménandre^ et où je ne saurais voir qu'un parti pris de louer le poète grec aux dépens du poète latin (comme quelques-uns chez nous préfèrent Euripide à Racine ou Phèdre à La Fontaine)^ il accuse Cécilius d'avoir maladroiteâient imité Ménandre et rapetassé des vers d'une enflure tragique, consarcinans verba tragià tumoris ; et cite en preuve le passage même :
Is demam infortanatas est home Pauper, qai edacit in egestate libères : Ferluna et res est ut x^ontinuo pareat. Nam opulente famam facile occultât factio.
Ces vers, Âulu-Gelle déclare qu'il les trouve très-bons quand il les lit isolément-, mais que , quand il les compare aux vers grecs, il les juge si faibles et si mauvais que , selon lui, Cécilius n'aurait pas dû chercher à imiter ce qu'il ne pouvait atteindre. Laissons -lui son jugement*, mais convenons, c'est là seulement ce qui nous intéresse ici , que le critique qui reprend dans ces vers Vemphase tragique entend certainement ce mot dans un sens tout autre que nous , et qu'il ne faut pas lui demander, non plus qu'à ses contemporains, l'idée que nous nous faisons de la galté du style ou de l'absence de cette qualité.
3^. Le style poétique appelle des observations semblables. Les vers chez les anciens se distinguaient matériellement de la prose par la mesure et même par quelques mots qui n'étaient usités que là. Nous pouvons dire que chez nous aussi nos vers dillèrent de la prose par la mesure et la rime, et parce que certains mots , en petit nombre toutefois , ne sont permis qu'aux poètes : tels sont encor pour encore f je voi pour je voie; coursier au lieu de cheval, jadis pour aulrefois, etc. Or, cette distinction est toute matérielle, et si elle
> Noct. atiic. , U , 23.
SUR LB STYLB. idU
sépare , en quelque sorte à la simple vue , le langage mesuré du langage non mesuré y ce n'est pas là du tout ce qui y pour nous y fait le style poétique et le distingue de la prose. La distinction que nous faisons est fondée sur des qualités plus élevées, plus fines, plus spirituelles, si Ton peut ainsi parler. Elle consiste dans un emploi plus fréquent de certaines expressions, des épithètes, des figures de toute sorte et surtout des inversions \ Pour les expressions, la poésie se permet les plus élevées , les plus éloignées de Tusage commun, sans préparation , et même dans les situations les plus ordinaires. Ainsi Oreste , rencontrant Pylade et conversant avec lui du ton le plus simple , lui dit sans difficulté :
Oui , puisque je retrouve un ami si fidèle , Ma fortune va prendre une face nouvelle , Et déjà son courroux semble s*ètre cuiouci Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici *.
La face de la fortune et son courroux qui s'adoucit entreraient & peine dans la prose la plus élevée : dans les vers , c'est le ton de la conversation^ notre oreille n*est aucunement choquée de ces beaux mots qui la blesseraient dans le langage non mesuré : tant le style poétique est pour nous quelque chose de précis et de distinctement senti !
Ce style ne se manifeste pas moins par les épithètes qu'il admet en très-grand nombre , tandis que la bonne prose repousse tous les adjectifs qui ne sont là que pour arrondir la période ou amuser Toreille. Ouvrez Ylphigénie de Racine , et, dans la situation bien petite d'un maître qui parle à son serviteur, vous trouvez, dès les premiers vers, Yhumble fortune, le joug superbe, Vétal obscur, le secret outrage, le puissant Atrée, etc., que vous rejetteriez avec dégoût dans la prose , et qui , au contraire , vous plaisent dans les vers.
' Cours supérieur de gramm., l. Il, liv. IV, c. 43. * Racine, Andromaqutj ncle 1 , se. 1 .
S70 COUP DOEIL HISTORIQUE
Enfin , c'est par les figures de toute sorte et surtout par les inversions que le style poétique se distingue pour nous du langage ordinaire. Les vers reçoivent naturellement toutes celles que la contrainte de la mesure ou de la rime rend nécessaires , tandis que la prose est, à cet égard , extrêmement réservée , et que Tusage trop fréquent de ces licences ou de ces fleurs d'élocution suffit pour rendre un écrivain ridicule *.
De ces divers caractères , les premiers n'avaient pas dans les langues anciennes l'importance qu'ils ont chez nous. Le dernier 9 qui est certes le plus saillant, ne pouvait pas même y exister, puisqu'elles acceptaient habituellement toutes les inversions dans toute forme de langage. L'idée que nous nous faisons aujourd'hui du style poétique, par opposition à celui de la prose, est donc tout à fait moderne; elle nous appartient en propre; et, si les anciens ont employé ces mots, ils y attachaient certainement un sens très-différent, dont il faut d'abord nous rendre compte si nous voulons les bien entendre et trouver dans leurs pensées à cet égard la rectitude qu'ils croyaient y mettre.
Quoi de plus bizarre, par exemple, ou même de plus absurde, selon nos idées, que de voir discuter sérieusement si la comédie est un poème, si les épitres d'Horace le mettent au rang des poètes? C'est pourtant ce qu'il fait lui-même, et avec autant de grflce que de modestie:
Primum ego me illorum dederim quibus esse poetas Excerpam numéro *.
Et pourquoi ne veut-il pas être poète? C'est qu'il ne suffit pas, pour cela, de mesurer des vers, d'avoir ou d'exprimer des pensées qui sont dans la mesure commune de l'intelligence humaine , et dont les termes se rapprochent de la
' Cours supérieur de grammaire, lieu cite. * Hor. ,So^, I, 4, V. 39.
SUR LE STYLE. f7i
conversation. Non , non ; le vrai poêle est celui qui joint au génie naturel une âme qui s'élance vers les naes et un style noblement sonore :
Ingenium oui sit, oui mens diyinior, atque os Magna sonatoram , des nominis hujas honorem *.
Aussi Ton reconnaît le vrai poète , lorsqu'en dérangeant ses mots pour détruire le vers , on trouve encore , non pas des termes simples et ordinaires, comme les siens propres ou ceux de Lucilius, mais bien des mots à grand fracas , ce qu'il nonmie des membres poiliques.
Non ut si solvas : « Postquam discordîa tetra Delli ferrâtes postes , portasque rerregit. » Inveoias etiam disjecti membra poeta; *.
Dans cette idée, on conçoit parfaitement qu'on n'ait pas mis la comédie ni la satire au rang des poëmes :
Idcirco quidam comœdia necne poema Esset qnssivere ; qnod acer spiritus ac vis Nec verbis , nec rebus inest ; nisi quod pede certo Differt sermonl , sermo merus *.
Nous verrons tout à l'heure comment cela se suit et s'entend parfaitement dans le sens que les anciens donnaient aux mots poétique et poëme : dans le sens que nous donnons aux mêmes mots , les pensées d'Horace ne seraient ni sensées ni conséquentes.
Je sais bien que plusieurs philosophes ou écrivains modernes ont' élevé sur la vraie nature de la poésie des diffi-
* Eor. ,Sat., I, 4. t. 43.
* Hor. , Sat, , 1,4, y, 60. Voyez à ce sujet le passage de Denys d*Ha- Ucarnasse sur PJaton , où il dit que si le morceau qo*il cite avait la mesure et le nombre du vers comme les dithyrambes et les chants destinés aui danses , on pourrait le comparer à une ode de Pindare. {Sur Démosthénê, c. 7, t. m , p. 35 de Yéâïi, de M. Gros.)
* Hor., Sat., 1, 4, v. 45.
27 i COUP D*OBIL HISTORIQUE
ficuliés semblables*-, mais, indépendamment de ce qu'ils n'ont eu aucun succès et ne sont pas parvenus à changer le sens populaire et vrai du mot , s'ils ont pu discuter sur la signification abstraite et l'application, en quelcpie façon, future de ce terme , y en a-t-il un seul qui ait soutenu que nos comiques et nos satiriques, que Molière et Regnard, Mathurin Régnier et Boileau n'étaient pas des poètes, ou n'avaient pas fait des poèmes, comme Horace, ironiquement ou sincèrement, le soutient ici de lui-même? comme beaucoup, suivant Cicéron *, le disaient des comiques?
Le sens des mots poésie, poétique , s'est donc évidemment modifié depuis les anciens, non pas sans doute dans ce qu'il a de fondamental, et qui se rapporte & la forme de langage constamment employé , mais par les qualités accessoires qui s'y sont jointes, et que l'on a successivement remarquées et appréciées davantage. Ainsi, outre la forme des vers, les Romains et les Grecs, au temps d'Horace, avaient remarqué la nature des idées , et la pompe ou la grande sonorité des mots qui les expriment'. C'est précisément ce que nous nommons, nous, les idées poétiques, c'està-dire celles qui nous semblent les plus favorables à la haute poésie; et les vers d'un caractère élevé, c'est-à-dire où de
' Tai rapporté et discuté ces opinions dans mon Histoire de la poétie française à V époque impériale , \\v. 1, sect. 1, p. 46 à 54; et dans le Petit traité de rhétorique et de littérature, c. i , p. 2 à 4.
* Il est remarauable que les vers d'Horace cités dans le dernier exemple sont en quelque Uiçon le résumé de ces mots de Cicéron (Oral. , 20, n<> 67) : «Visum est nonnullis Platonis et Democriti locutionem , etsi absit a versu , tamen quod incitatius feratur et darissimis verborum luminibus utatur, potins poema putandum quam comicorum poetarum , apud quos , nisi quod versiculi sunt, nibil estaliud quotidiani dissimile sermonis. »
* Arist. , Rhét, , Il , c. 2 , n« 1. a La poésie a plusieurs qualités qui la rendent propre à la majesté du discours, parce que les personnes et les choses dont elle s'occupe sont d'un ordre supérieur, bans la prose , au contraire , où Ton traite des matières fort ordinaires , de pareils ornements sont plus rares. (Trad. de M. Gros.) Voyez aussi Denys aHalicarn. dans sa Lettre à Pompée, n» 2, p. 75 et suiv. du t. Il de Fédit. de M. Gros.
grandes pensées sont exprimées avec des mots sonores et soutenus , qui permettent de donner à la prononciation son ampleur retentissante. Toutefois, nous n'avons pu faire de ces qualités que le caractère distinctif de certains poèmes, et non le caractère essentiel de la poésie , puisque nous avons , en quantité, des pièces légères et badines , d'une valeur assurément égale aux plus sérieuses, et qui ne brillent que par des qualités contraires. Les anciens, qui n'avaient pas comme nous ces pièces de petit caractère , et qui , en tout cas, ne les estimaient pas à leur vraie valeur, ne les ont pas comptées comme entrant proprement dans la poésie : alors ils ont fait de % grandeur des pensées , de la vivacité des images , de la véhémence des figures , du ronflement des mots, la condition morale de celle-ci, indépendamment de la mesure , qui en était la condition matérielle.
C'est à cette idée que se rapportent les passages cités tout à l'heure, et d'autres encore où les critiques anciens, qui ne regardaient pas le mètre comme une qualité nécessaire et suffisante, ont cherché à en déterminer une autre par des caractères particuliers.
Pour nous qui ne pouvions, sur ces points, convenir avec eux , nous avons poussé la même recherche dans une autre direction : nous avons examiné si, indépendamment de la forme des vers, et des idées ou des expressions qui dépendent du sujet, il y avait dans le choix , dans l'arrangement des mots, dans l'admission des figures ou ornements du langage, quelque chose qui distinguât les vers de la prose. C'est précisément là ce que nous avons nommé le ityle poétique, style qui se trouve chez nous dans tous les sujets, grands ou petits, nobles ou humbles, étendus ou resserrés, et qui est si contraire au caractère général de la prose , que toutes les fois qu'on l'y introduit, comme M. d'Ârlincourt, entre autres , Ta fait dans ses romans , on donne une large prise à la critique , je dirai presque à la moquerie.
t'i COUP D OEIL HISTORIQUE SUR LE STYLE.
Cette analyse y très-certainement, les anciens ne l'avaien pas faite *, ils n'ont même pas eu roccasion de la faire^ puisque leurs langues n'admettaient pas les différences sur lesquelles le fait est fondé.
Or rétude que nous venons d'indiquer sur quelques qualités du style, et que l'on peut poursuivre sur tout autre sujet , amènera partout des résultats semblables. Elle nous montrera les peuples qui se succèdent dans le développement de la même civilisation, ajoutant toujours aux notions précédemment acquises des notions et des ressources nouvelles, et se composant ainsi une richesse intellectuelle bien supé* rieure à celle des siècles précédents. •
Pour rester dans notre sujet, nous voyons ici, sur les trois divisions principales de l'étude du style, sur ses formes harmoniques , ses formes brillantes et ses qualités ou caractères , que les Grecs ont trouvé les premiers éléments et fondé la science i)ar des classifications aussi incomplètes que précipitées *, que les Romains ou les Grecs de l'époque romaine ont revu les mêmes sujets , découvert de nouvelles vérités, redressé quelques opinions erronées, et classé à leur tour ce qu'eux-mêmes avaient trouvé : ils ont ainsi contribué pour leur part aux progrès de la doctrine. Les modernes, et particulièrement les Français, poussant leurs observations sur tous les points, reconnaissant mille circonstances délicates qui avaient échappé aux études précédentes, ont aussi mis partout un esprit d'ordre, une clarté, une sévérité de logique, inconnus jusqu'à eux *, ils ont établi des définitions et des divisions aussi complètes que précises, et composé une science vraiment digne de ce nom, aussi vaste dans son ensemble, aussi certaine dans ses détails que les autres doctrines philosophiques , physiques , mathématiques ou morales^ dont nous jouissons aujourd'hui.
Les traces des vieilles coutumes se conservent parmi les peuples, et souvent, sans que ces peuples eux-mêmes s*eh doutent, de longs siècles après que ces coutumes ont cessé.
On sait qu'autrefois, le sixième jour de la lune qui commençait Tannée des Gaulois, c'est-à-dire vers le solstice d'hiver, h nation se rendait en foule dans les forêts qui s'étendaient entre Chartres et Dreux, pour assister au grand sacrifice du gui, le chef des druides en avait auparavant indiqué le jour par la voix des vacies ou prêtres, qui s'étaient répandus dans toutes les provinces en criant au gui Van neuf*.
Dans quelques lieux du voisinage de Bordeaux, dit Mervesin ', on observe encore quelque chose de cette coutume : quantité de jeunes gens, bizarrement habillés, vont en troupe le premier jour de janvier couper des rameaux de chêne dont ils se font des couronnes , et reviennent chanter dans
' Cette dissertation a été insérée, enîdécembre 1843, dans le journal Vlnstituteur ayec ce second titre : Y a-t-il des synonymes? — J'ai changé les noms des personnages qui étaient alors Jules et Julie , bien que la scène fût absolument d'invention. Mais la perte que j*ai faite en 1844 d'une fille de ce nom, âgée de huit mois, et en 1853 de mon frère Jules, qui était son parrain, ne m'a pas permis de maintenir dans un ouvrage de pure plaisanterie des noms si chers et devenus si tristes pour moi.
* Dictionnaire des origines, mot Gui,
' Histoire de la poésie française.
il G AU GUI l'an neuf.
les rues certaines chansons qu'ils appellent Guilanui. Dans plusieurs villes du Poitou , et particulièrement à Saint- Maixent, où je demeurais à la fin de 1825 et au commencement de 1826, c'est le soir ou la veille du jour de Tan que les enfants courent dans les rues , s'assemblent sous les fenêtres des maisons et demandant quelques gâteaux en l'honneur du gui Van neuf, dont ils estropient le nom , conmie on le pense bien.
Le soir du 31 décembre 18S5, comme nous étions assis auprès du feu, M. Dupuis, mon hdte et mon ami^ Emilie, sa fille, et moi-, le père tisonnant et songeant peut-être à la perte qu'il avait faite l'année précédente d'une femme bien aimée, Emilie travaillant à l'aiguille, et moi continuant mes recherches sur les premiers temps de notre histoire, nous entendîmes une grosse voix chanter sous nos fenêtres le refrain du jour :
Gui Tan neû, gui l'an nette.
Un petit morceau de galette ;
Gui Fan neû , gui l'an neau , Un petit morceau de gâteau '.
<c C'est ton oncle, ma fille, s'écria Dupuis-, va vite lui ouvrir. » Et toute tremblante de joie, et peut-être de peur (car elle avait été bien surprise d'entendre chanter un homme, où l'on n'entend jamais que des voix d'enfants), Emilie prit son bougeoir, et courut ouvrir la porte de la rue.
C'était, en effet, Emile, le frère de Dupuis, qui lui avait annoncé son arrivée à Saint-Maixent pour ce jour-là , sans en pouvoir déterminer l'heure , et déjà nous commencions à désespérer de le voir, lorsqu'il nous fit connaître sa présence ainsi que je viens de le dire.
* Les Poiieyins disent g%A!ttonêu^ 'guHlonette, autant qu'on le peut as* surer quand on a seulement ouï des paroles qui ne s'écriyent jamais.
AU GUI l'an neuf. 277
Je laisse à penser quelle fut notre joie \ il y avait si longtemps qu'on ne l'avait vu : huit ans s'étaient écoulés depuis son départ', Emilie avait alors cinq ans^ elle en avait treize aujourd'hui*, aussi son oncle la trouva-t-il bien grandie, bien embellie , tout ce qu'on trouve enfin quand on a conservé profondément dans son cœur l'amour de la famille, et qu'on se revoit après une si longue absence.
Ne nous arrêtons pas sur ce sujet-, tout le monde sentira nos émotions diverses mieux que je ne pourrais les décrire ; qu'il me suffise de dire qu'Emilie était allée commander un souper bien chaud et bien restaurant, veiller à ce que tout fftt exactement prêt-, qu'elle avait apporté à son oncle de bonnes pantoufles brodées par elle en tapisserie et montées à son intention ; qu'elle l'avait débarrassé de ses lourds vêtements, et lui avait avancé un fauteuil, pour qu'il s'y étendit auprès du feu, et s'y réchauffât à son aise. Tout cela avait été l'affaire de quelques instants, grâce à l'activité de la jeune fille, et elle était venue bientôt, en attendant que la bonne eût préparé le repos , s'asseoir auprès de nous, et en face de son oncle.
Elle écoutait avec ravissement notre conversation , et dans son impatience enfantine : « Mon oncle, dit-elle à propos des voyages qu'il avait faits, vous avez donc vu bien du pays? Oh ! que vous devez avoir de choses à raconter, car j'ai lu dans La Fontaine que
Quiconque a beaucoup vu Peut avoir beaucoup retenu ;
et je vous écouterais avec bien du plaisir.
— Ah ! petite curieuse , répliqua Emile , tu aimes donc toujours les histoires? je me rappelle qu'autrefois je t'endormais en t'en racontant : faut-il te rendre aujourd'hui le même service ?
— Oh ! mon oncle , je n'ai plus besoin de vous pour cela -,
â78 AD GL'l L AN NEUF.
je dors bien toute seule, jo vous assure*, et, au contraire, si vous me disiez quelque chose de ce que vous avez vu, ce serait bien le moyen de me tenir éveillée jusqu'à minuit au moins.
— Eh bien! je veux essayer, dit Emile, voyons d'abord quel genre d'histoire te plaira le plus : en voici quelquesunes entre lesquelles tu pourras choisir.
Faut-il te raconter comment Myosotis, Dans son poste attaqué par Raminagrobis , Ne put , malgré sa ruse et malgré son courage , Préserver ses enfants du plus affreux carnage ? Faul-il dire comment un jeune Miaou , Dans un nid de ramiers rencontrant un coucou , Et lestement poussé par la maligne bête , Tomba sur un caillou sans se casser la tête ? Youdrals-tu le combat do roi des hannetons Contre un des descendants de ces fameux frelons Qui jadis , nous dit-on, plaidèrent les abeilles? Je pourrais raconter cent histoires pareilles.
— Ah! mon oncle, répondit Emilie en rougissant, vous me faisiez des contes de ce genre quand vous nous avez quittés, et il y a huit ans; croyez que je ne les ai pas tout à fait perdus ; et grâce aux soins de mon bon père et aux leçons que j'ai reçues et que je reçois encore dans la meilleure pension de la ville, je suis devenue capable d'entendre autre chose, et de prendre intérêt aux questions que vous traiterez.
— Voyez-vous cela? ma nièce est devenue difficile-, j'en suis bien aise ; car, enfin, il n'y a pas de plaisir à servir de bons mets à qui ne sait pas les apprécier*, à raconter de bonnes histoires à qui ne fait pas la différence des bonnes et des mauvaises -, à prendre enfin pour ami celui qui se donne tour à tour aux méchants comme aux braves gens : viens m'embrasser, ma nièce -, je suis content de ce que tu viens de me dire -, car, pourvu que la mauvaise humeur et
At* Gl'I LAN NEUF. 37 0
la passion ne s'en mêlent pas, difficile est parfaitement synonyme de eonnaisêeur.
— Je vous embrasserai volontiers , dit la petite folle en déposant son ouvrage, et courant se jeter dans les bras de son oncle \ mais vous me permettrez de vous dire qu'il n'y a pas de synonymes parfaits.
— Bah! et qui t'a dit cela?
— On me le démontre tous les jours dans ma classe y où l'on me fait remarquer la différence délicate de ces mots qui , se ressemblant comme frères par une idée commune , sont néanmoins distingués l'un de l'autre par quelque idée accessoire et particulière à chacun d'eux'. De là même cette nécessité du choix des mots pour les placer à propos et parler avec justesse, et cette attention à bannir les images vagues et les à'^eu^près, dont les esprits superficiels ou paresseux se contentent dans leur façon de concevoir ou de s'expliquer '.
— J'entends bien , ma nièce , qu'il y a des mots entre lesquels les nuances sont réelles, quoique peu marquées, et qu'il est important de les faire distinguer aux jeunes écolières-, mais ce n'est pas la question : il s'agit de prouver qu'il n'y a pas de mots entre lesquels il n'y ait aucune différence de sens; et c'est ce que tu n'as pas montré.
— Mais, s'il y avait des synonymes parfaits, il y aurait deux langues dans une même langue, et, quand on a trouvé le signe exact d'une idée , on n'en cherche pas un autre '.
— Fort bien, c'est une raison pour qu'on ne cherche pas à introduire dans le langage de synonymes parfaits;
*■ Girard (Pabbé) daiis la préface de son Dictionnaire dès synonymes. Cf. LamoUe, Discours sur Hoinére, 1. Il, p. 18i, cl Cours supérieur de grammaire, t. 11, liv. IV, c. 3.
• Ibid.
» Dumarsuiii, Tropes , part. III, c. 12.
mais de là peut- on conclure qu'il n*y en a réellement pas?
— Enfin y c'est une chose qu'on a dite et écrite partout : et ma maîtresse nous a même lu cela dans la préface d'un de ses livres.
— Cette règle a été, en effet, écrite et répétée bien souvent*, mais y comme tant d'autres , elle n'en est pas plus vraie, ou du moins elle exige, pour être exacte, certaines restrictions auxquelles il arrive presque toujours qu'on ne pense pas.
— Oh ! montrez-moi cela , je vous en prie , mon bon on^ cle, et cela me fera plus de plaisir et de profit que vos contes de Raminagrobis et du roi des hannetons.
— Je le veux bien, mon enfant, mais cette discussion sera peut-être bien sérieuse pour toi : si tu allais t'endormir avant le souper, ce serait bien triste.
— N'ayez pas peur, dit Julie-, j'en entends tous les jours qui sont moins intéressantes que celle-là, et je ne m'endors pourtant pas.
— Eh bien donc, commençons, et nous allons voir s'il est rigoureusement exact de dire qu'il n'y ait pas de synonymes parfaits. Il faut d'abord excepter de cette règle les mots qui, remontant à la même racine, ne diflèrent entre eux que par la prononciation et quelque lettre non radicale; ainsi , les uns appellent brossatU^s ce que les autres nomment brotissat/Zei; ceux-là disent scarole pour la salade que nous appelons escarok : n'accorderas^tu pas que ce sont là des synonymes parfaits , et qu'il serait absurde de vouloh* trouver entre eux une autre difiérence que celle du son ou des lettres qui le représentent?
— Certainement, mon 'oncle-, mais, si j'ose le dire, les mots que vous citez sont hors de la question : ils sont plus que synonymes -, on peut dire que c'est le même mot , plus ou moins altéré , mais qui , enfin , n'a pas perdu son exis-
AU GUI l'an N£IF. 281
tence \ à peu près comme ce rat dont notre Tabuliste dit : Même il avait perda sa queue à la bataille ',
n'avait pourtant pas cessé d'être lui-même.
— Ce n'est pas mal , mon Emilie *, j'aime ton objection et ta comparaison : si j'ai moi-même cité ces mots , ce n'est pas que je les regarde co^lme étant de ceux qu'on nomme ordinairement synonymes , mais parce que je ne voulais pas les laisser derrière moi sans les avoir au moins mentionnés. A ces mots-là, j'en ajoute quelques-uns qui, dans le langage moderne , succèdent ou ont succédé à d'autres devenus surannés ou abandonnés par le caprice , par exemple : castel est devenu châlel, et ensuite château i cour tel, couteau^ damoiselle, demoiselle^ et de même en grammaire, mceuf a été remplacé par mode^ les parties d'orai-son par les parties du discours ^ le nom même, tel qu'on l'entendait autrefois , par le substantif. Tous les anciens mots, dans le sens où on les prenait, et les nouveaux, dans le sens où on les prend aujourd'hui^ sont exactement synonymes *, il ne peut y avoir de difficulté.
— Je l'avoue, mon oncle*, mais ils rentrent, en grande partie , dans le cas précédemment examiné *, et , d'un autre côté, puisque ces mots n'existent pas ensemble, que les modernes s'élèvent sur les ruines des anciens , et ne sont employés qu'à leur défaut^ votre observation ne prouve-telle pas plus pour moi que pour vous ?
— Très-bien, très-bien -, je vois que ma nièce ne se rend pas facilement -, je l'en félicite : il faut donc faire approcher une batterie un peu plus forte ^ voyons si nous aurons plus de succès. Il y a, surtout dans les sciences, des mots tirés de langues différentes, et qui signifient exactement la même chose. Ainsi triangle et trigone, rectangle et orthogone, 06-
^ La Fontaine, fables, 111, 18.
28 2 AU GUi LAN NEUF.
tusangle et amblygone, oxygone et acutangle sont des mots exactement synonymes , se définissant de même et pouvant toujours, et dans tous les cas, s'employer Tun pour l'autre-, il en est de même , ))Our te citer des mots qui te soient plus familiers, de presqu'île, péninsule et chersonise, qui n'ont pas , dans leur signification , la plus légère différence.
— Il est vrai , mon oncle, que je n'avais pas pensé à ces mots-là.
— Il y en a d'autres, continua Emile, qui, tirés de la même langue, ont eu originairement des sens différents; mais ces deux sens se sont confondus entièrement, soit parce que l'un entraînait l'autre, soit par suite de l'habitude. Ainsi un triangle est une figure qui a trois angles -, un trilatère est une figure qui a trois côtés *, mais comme , dans toute figure , il y a autant d'angles que de c^tés , qu'il est impossible qu'il n'en soit pas ainsi , tout triangle est et sera toujours trilatére, comme tout trilatère est toujours triangle^ et la différence primordiale des mots racines ayant disparu dans ces composés, on peut dire qu'ils sont synonymes parfaits et absolus.
— C'est vrai, mon oncle, je n'ai rien à dire à cela.
— Pour te parler de mots plus communs , un barbier est étymologiquement celui qui fait la barbe-, un perruquier, celui qui faisait la perruque, et qui, par conséquent, taillait les cheveux. Or, comme le même homme a dû naturellement couper les poils de la tète et ceux du visage, les deux métiers se sont toujours confondus. L'usage a ainsi rendu les deux mots synonymes, si bien que, si je veux me fidre raser demain matin , je te dirai : Emilie , envoie chercher le perruquier.
— Oui , mon oncle , et pourtant ces deux mots ne sont pas aussi indifférents que vous le dites-, et nous allons bien le voir, si nous les retournons l'un et l'autre. Supposez que, le jour où j'irais au bal, je disse h la bonne, devant mes pe-
AU GlI L AN NEUF. 283
tites amies : Babet, il faut que je sois coiffée pour ce soir; allez me chercher le barbier : oh! diraient-elles toutes , Emilie va se faire faire la barbe. ... et je serais la risée de la ville.
— Viens m'embrasser encore une fois, mon enfant , s'écria Emile ; tes remarques me font plaisir, surtout parce qu'elles sont de bon sens-, et je vois qu'il faut avec toi prendre garde à ce qu'on dit. »
Emilie s'était jetée dans les bras de son oncle , qui la baisa tendrement sur le front; et la retenant auprès de lui : ft Tu ne m'as pourtant pas vaincu , lui dit-il : il y a réellement des mots dont le sens est devenu, par l'usage, exactement le même : ainsi, quelle différence y a-t-il aujourd'hui entre une auberge et une hôtellerie? Beauzée nous dit qu'une auberge est un lieu où l'on donne à manger en repas réglé, soit à titre de pension, soit à raison d'une somme convenue par repas, et qu'une hôtellerie est un lieu où les voyageurs et les passants sont logés, nourris et couchés pour de l'argent* : ainsi le coucher ferait, selon Beauzée, la différence de l'auberge et de rhdtellerie', mais cette différence est imaginaire, et si je n'avais pas ici un bon frère et une petite nièce que j'aime de tout mon cœur, j'aurais été coucher à l'auberge , sans crainte de mal parler V
— J'aime mieux vous voir ici, mon oncle.
— Et moi aussi, mon enfant-, mais continuons. Puisque tu commences à jouer du piano , tu seras quelque jour accompagnée par une basse et un violon.
* Dictionnaire des synonymes, mots Auberge, Hôtellerie ^ Cabaret, Taverne,
* La distinction des synonymes est quelquefois si arbitraire qu'on trouve dans le tome 11 des Synonymes de Tabbé Girard, p. 206, édition de Beauzée, 1769, aux mots Contentement, Satisfaction, un article tiré de V Encyclopédie sur le sens de ces mots : et Beauiéc y ajoute une note où il dit que , selon lui , la différence doit être appliquée en sens inverse à ces mêmes mots. Fiez-vous donc aux recueils de synonymes !
— Oh! je Tai déjà été.
— Eh bien! le véritable nom de la basse , c'est violonrcelle, d'un mot italien qui signifie grande viole; mais comme, dans un morceau concertant , une symphonie , un quatuor, un trio, cet instrument joue la partie basse, on lui a donné le nom de sa partie, et maintenant on dit beaucoup plus une b(U$e qu'un violoncelle, un bassiste qu'un violàneelliste f si bien même qu'un grammairien propose de supprimer absolument le mot violoncelle *, et peut-être ne feraiton pas mal. Quoi qu'il en soit, les deux mots sont exactement équivalents, et donnent un nouvel exemple des synonymes parfaits dont j'ai parlé. Pendant quelque temps, on a voulu appliquer le nom de violoncelle à l'instrument récitant^ et celui de basse à l'instrument accompagnant-, mais cette distinction, qui tombait sur les parties de musique, et laissait toujours les deux noms à l'instrument, n'a pas même été adoptée : on dit basse, basse récitante, basse d'accompagnement II en est de Valto comme de la basse : cet instrument, dont le nom étymologique esttiole^ est monté à une quinte au-dessous du violon, et, à cause de cela, on l'appelle quinte ; on l'appelle alto , parce qu'il est à l'octave au-dessus de la basse : or, ces trois noms, quoiqu'ils soient, comme tu le vois, étymologiquement différents , sont rigoureusement synonymes comme noms d'instrument : il n'est pas possible d'établir entre eux la plus petite nuance.
— Je vois bien , mon oncle , que j'avais accepté trop vite, et conune sans exception, une règle qui en admet quelquesunes.
— Tiens , continua Emile pendant qu'on mettait le couvert, comment appelles-tu celte salade?
— Gela, mon oncle, c'est de la doucette.
* M. Legoarand dans sa NQUf>elU orlhologie française, qui n'a paru qu'en 1832. J'anticipe donc un peu ici.
AU GUI l'an neuf. S85
— Eh bien ! mon enfant , à Paris y on la nomme de la moche, ou plutôt des màeht$y et j'ai vu des villes où Ton disait de la hounetie.
— Ah 1 ce sont bien de vrais synonymes.
— Oui 9 sans doute , ma chère nièce \ et cela me rappelle un passage d'une comédie burlesque, où Lagingeole, entrepreneur de spectacles forains y dit au pacha Schahabaham qu'il ne donnerait pas même une eroqaignoU à ses serins , et il fait avec le doigt le geste d'une nasarde. — Ah! dit Schahabaham y vous voulez dire une ptcheneiie? — Non , croquignoU est le mot. — Pichenette est plus usité. — On dit croquignole. — On doit dire pichenette, — Enfin arrive le conseiller intime du pacha *, les deux interlocuteurs lui donnent successivement une nasarde, en lui demandant comment cela s'appelle : C'est, dit-il^ une chiquenaude. — Et ainsi, s'écrie Lagingeole, eroquignolCj pichenette, chiquenaude : il y a donc un langage différent pour toutes les classes de la société* ? c'est-à-dire il y a des mots qui sont synonymes*. Qu'en dis-tu?
— Je dis, mon oncle, que je ne puis pas nier ces vérités.
— Tu vois donc que cette proposition : tl n'y a pas dans les langues de vrais synonymes, ne doit pas être prise d'une manière aussi absolue qu'on le fait ordinairement ; il y a quelques exceptions : peut-être même sont-elles plus nombreuses qu'on ne le croit. Ces exceptions une fois faites , il est bien vrai qu'il n'y a pas de mots qui, en toute occasion , à toute place, surtout si l'on a égard à leur étymologie, puissent être employés l'un pour l'autre, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il n'y a pas de mot qui soit un autre mot-, mais c'est là tout ce que l'on peut conclure du principe t7 n*y a pas de synonymes : car, dans la pratique, et, quant au
' M. Scribe, l'Ours et le Pacha, se. il et 12,
* Voyez sur ces mots le Dictionnah e étymologique de Roquefort.
286 AU GlI L AN NBUF.
mot propre que nos bons auteurs passent pour avoir toujours si heureusement trouvé , il est clair qu'ils n'ont souvent été guidés dans leur choix entre plusieurs synonymes que par des raisons tout à fait étrangères à leur signification, je veux dire par la rime, le nombre ou l'euphonie.
— 0 mon oncle! ne vous jouez-vous pas de mon ignorance? ou ne vous abandonnez-vous pas au désir d'abattre et de détruire tout ce qu'on m'a enseigné jusqu'ici?
— Me jouer de toi , ma nièce ! je serais bien coupable , et tu ne penses pas ce que tu me dis. Ne crois pas , non plus , que je veuille rien détruire de ce qu'on t'a montré -, je veux seulement établir la vérité , parce que la vérité est préférable à tous les mensonges*, je veux surtout l'expliquer, parce qu'une vérité devient mensonge dès qu'elle est comprise autrement qu'elle ne doit l'être. Eh bien, je dis que, dans la plupart des cas , les poètes et les orateurs ont eu à choisir entre plusieurs expressions équivalentes , non dans leur sens étymologique, mais dans l'application qu'ils en faisaient actuellement. Je pourrais dire à priori que cela est évident, puisque, sans cette faculté, la prose serait condamnée à la plus inévitable monotonie par la nécessité où l'on serait de répéter sans cesse le même mot-, et que la poésie deviendrait absolument impossible toutes les fois que le hasard ne fournirait pas , dans la mesure et avec la rime nécessaires , le seul mot convenable existant dans la langue.
— Cela me semble, en effet, évident, mon oncle-, mais qu'entendez-vous par les mots à priori?
— On dit, mon enfant, qu'un raisonnement est fait d priori lorsqu'on en déduit les conséquences par les seules forces de l'attention , et sans recourir à aucune expérience ni observation pratique. Tu vois que je ne me suis fondé , dans ce que je t'ai dit, que sur le principe lui-même-, et j'en ai montré les résultats nécessaires sans prendre aucun exemple particulier. Prenons-en maintenant quelques-uns-,
A(] Gl'I L AN NKUP. 287
car c'est le moyen de se faire parfaitement comprendre. Racine, dans une tragédie célèbre^ fait dire à une femme criminelle 9 qui était fille de Minos :
Où me cacher? fuyons dans la nuit infernale : Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale. Le sort, dit-on , l'a mise en ses sévères mains ; Minos juge aux enfers tous les pâles humains '.
Je ne m'arrête pas , mon Emilie , à te faire admirer ces beaux vers -, j'observe seulement qu'une des causes de leur beauté, c'est, sans contredit, la consonnance ou rime qui revient après un certain nombre de syllabes , et qui nous ap))orte plus vif et plus pénétrant le sentiment de Tharmonie. Cependant il y a des peuples, comme les Italiens et les Anglais, qui se sont souvent dispensés de la rime : ils trouvent leurs vers assez harmonieux sans cela*, nous ne jugeons pas de même. Nous appelons vers blancs les vers sans rime , et nous les regardons comme étant à peu près sans aucune valeur. Aussi Voltaire , qui en a fait beaucoup, dit-il que les vers blancs ne coûtent que la peine de les dicter*, et que , si l'on s'avise de faire des tragédies en vers blancs, la tragédie est perdue*, car, dès qu'on dte la difficulté, on dte le mérite ".
Mais comme il est question ici de synonymie, et que celle-ci ne dépend en aucune manière de l'harmonie, supposons aussi que Racine, au lieu des vers que je t'ai cités , eût écrit ceux-ci :
Où me cacher ? fuyons dans la nuit infernale : Mais que dis-je ? mon père y tient fume funeste. Le sort, dit-on, Ta mise en ses sévères mains; Minos juge aux enfers tous les pâles mortels.
' Phèdre, acte IV, je. 6.
* Dans la préface de sa traduction da Jules César de Shakspcarc.
Ces qua^e vers ont été écrits ainsi par Voltaire *, qui voulait prouver contre Lamotte la nécessité de la rime dans notre poésie *, aussi fait-il cette réflexion : « Quelque poétique que soit ce morceau , fera-t-il le même plaisir, dépouillé de l'agrément de la rime? » Non, sans doute; mais, sauf cette différence, le sens sera exactement le même, c'est-à-dire que funeste sera ici synonyme de fatale, et mortel d'humain : ce qui ne veut pas dire que ces mots puissent se remplacer partout ailleurs , cela n'est pas vrai du tout-, mais seulement qu'ici l'un vaut exactement l'autre , et que la rime seule en a déterminé le choix.
— Ces exemples , dit Emilie , ne m'avaient pas été cités.
— Je le crois bien , reprit Emile : ceux qui veulent établir une opinion laissent souvent passer, soit par ignorance , soit par inadvertance , tout ce qui peut détruire cette opinion *, et c'est ainsi que l'on trouve tant d'ardeur et de confiance chez ceux qui n'ont considéré les questions que d'un côté. Quand on a étudié davantage, les choses qu'on voyait si claires, et qu'on trouvait si certaines autrefois, apparaissent souvent plus obscures ou plus douteuses : on perd alors cette confiance sans bornes en soi-même, et l'on y regarde à deux fois avant d'établir des principes généraux comme celui que je combats en ce moment.
Je te citerai cependant un second exemple, plus curieux encore que le premier : Bossuet, qui était un évêque trèssavant et un orateur très-éloquent , faisait l'éloge funèbre d'une princesse française qui avait été reine d'Angleterre. Tu sais que les orateurs sacrés et les prédicateurs citent ordinairement, au commencement de leurs discours, une phrase latine tirée de l'Écriture sainte, qu'ils appellent leur texte. Bossuet avait pris cette phrase : Et nunc, reges, l'ntelligite; erudimini, qui judicati$ terram, et l'avait traduite
' Dans la préface de sa tragédie à'CEdipe.
aussiidt par : Maintenant, 6 roi$, apprenez^ instruisez^ vous y juges de la terre! Puis il avait commencé son discours-, mais comme, en parlant ainsi, il s'échauffait et s'enflammait toujours, arrivé à la fin de son exposition, il répète le même texte latin , et , trouvant sa première traduction trop plate ou trop froide pour sa passion actuelle , il lui en substitue une autre bien plus barmonieuse et bien plus poétique, quoique ayant rigoureusement le même sens : Entendez , 6 grands de la terre ^ instruisez-vous , arbitres du monde! Or, si ces deux phrases, composées de mots tout à fait différents, n'étaient pas exactement équivalentes > il faudrait en conclure que Bossuet n'avait pas bien entendu son texte la première fois , ou l'avait mal rendu la seconde *, car enfin, comme disent les géomètres, deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles.
— C'est bien vrai, mon oncle, ce que vous me dites là; et pourtant il faut bien qu'il y ait une différence, puisque vous avouez que la seconde phrase répond mieux que la première à la chaleur ou à l'élévation du discours.
— Oui , ma chère enfant *, mais c'est à cause du son des mots. Tu dois sentir toi-même combien est harmonieusement cadencée cette période : Entendez, 6 grands de la terre; instruisez-vous, arbitres du monde! Je ne crois pas que l'art d'arranger les mots ait jamais été porté plus loin. Mais tout cela est étranger à la question des synonymes , lesquels ne s'occupent que du sens et non pas du son des mots.
— J'en conviens, dit Emilie.
— Je pourrais ajouter d'autres exemples , continua son oncle ; en voici un dernier que je prends dans un auteur célèbre nommé La Bruyère, que tu liras plus tard. Cet écrivain se demande, sans la trouver, la raison de quelques usages relatifs à la la langue française-, il remarque que Ton a préféré par conséquent h par conséquence j et en consé"
â90 AD GlI L AN NEUF.
quence à en conséquent^ façon de faire à manière de faire, et manière d'agir à façon d*agir \ Les distillateurs de synonymes trouveront, sans doute, entre ces expressions des différences de sens \ car ils en trouvent partout , et en font quand il n'y en a pas*, mais La Bruyère, qui était un grand écrivain , n'en a pas trouvé, et cela me suffit pour ce que je veux dire. Quelle différence y a-t-il entre ces deux mots : manière et façon? L'un vient du mot main^ l'autre du mot faire; et comme c'est avec les mains que l'homme fait presque tout, ces deux mots sont devenus exactement synonymes toutes les fois que leur sens étymologique n'a pas été api)arent dans les phrases. Ainsi, sans doute, il faut dire : faire des façons , et non faire des manières ; payer tant pour la façon d'un habit, et non pour la manière d'un habit; et l'on dira d'un violoniste : tl a une manière de tenir l'archet , plutôt qu'une façon de tenir...) mais, hors ces cas, façon et manière sont tellement équivalents, qu'aucun raisonnement ne peut déterminer le choix de l'un des deux. Je dirai alors d'un impertinent : Je l'ai reçu de la bonne manière, ou de la bonne façon; c'est votre manière de voir, ou votre façon de voir, votre manière de penser, ou votre façon de penser; et ici , comme dans les exemples de La Bruyère , l'usage a préféré façon à manière avec le verbe penser, et manière à façon avec le verbe voir; mais, encore une fois, la sjtionymie n'y est pour rien-, c'est une affaire de pure habitude-, en chercher la raison, c'est s'attacher à une chimère, et souvent se fausser l'esprit.
— Vous me faites peur, mon oncle. Alors il ne faut plus étudier les synonymes-, car je ne crois pas qu'il y ait rien de pire que d'avoir l'esprit faux.
— Ce serait un autre excès , ma chère nièce. Il est bon d'employer avec discernement les mots de la langue, de ne
' Les Caractères, c. 14.
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pas prendre Tun pour Taiitrc, de saisir leurs différences lorsqu'il y en a de réelles; et l'élude de^ synonymes dirigée ainsi peut être très-utile. Garde-toi bien seulement des idées absolues et de leurs conséquences ; ne crois pas vrai, sans examen, un principe général comme celui-ci : // n'y a pas dans les langues de synonymes. Ce principe n'est vrai que dans le sens que j'ai indiqué, c'est-à-dire si Ton fait entrer en compte la valeur étymologique du mot et la série entière de ses usages. Mais comme , dans la pratique, il ne s'agit presque jamais que d'une place particulière, d'un emploi déterminé, il y a ordinairement, et cela est fort heureux , plusieurs mots qui peuvent très-bien se remplacer l'un l'autre, et de là nait la variété et la richesse du style des bons ouvrajges.
— Je vous remercie bien , mon oncle , de ce que vous venez de me dire : j'en profiterai , je vous l'assure. Mais voilà le souper servi ; vous devez avoir grand appétit : c'est comme moi , qui ai voulu souper plus tard qu'à l'ordinaire pour être avec vous à table. .
DE
La plupart de nos traités de versification posent en principe qu'il n'y a chez nous, à proprement parler, que six espèces de vers y ceux de 5, de 6, de 7, de 8, de 10 et de douze syllabes. Les vers plus courts que cinq syllabes présentent une harmonie si étroite et si répétée , que l'oreille s*en fatigue tout de suite , et qu'on ne peut pas les employer avantageusement dans des pièces un peu longues. Dans ceux de plus de douze syllabes, au contraire, l'harmonie est si lâche ou si détendue , que l'oreille a de la peine à la saisir: on n'y a donc pas eu recours habituellement. Enfin, tout le monde sait qu'on fait peu de vers de neuf ou onze syllabes. En fait, il est donc très-vrai que nous sommes réduits, ou qu'au moins nous nous réduisons aux six vers indiqués tout à l'heure.
On avouera cependant que, comme il n'y a ici qu'une habitude , et qu'on ne donne pas de raison de l'exclusion des autres vers possibles , un esprit curieux n'acceptera pas sans examen une proposition si absolue ^ il voudra se rendre
* Cette dissertation a été écrite en août 1846.