DES DIVERSES ESI'ÈCES DE VERS FUARÇAIS
compte de la nature et du caractère harmonique de nos vers, et déterminer par une analyse exacte jusqu'à quel point on a raison de se soumettre à la coutume.
C'est ce que j'ai t&ché de faire*, et pour cela, partant des plus petits vers, n'en excluant aucun par un parti pris d'avance y j'ai examiné avec beaucoup d'attention ce qu'ils pouvaient produire, soit seuls, soit en se combinant avec des vers d'une autre mesure : je n'aurai à prouver mes assertions que quand elles s'éloigneront de l'opinion commune.
Les vers d'une , deux, trois et quatre syllabes, peuvent, sous le nom de versicules ou de vers nains, former un groupe dont le caractère bien reconnu est qu'ils ne s'emploient seuls que par exception , mais qu'ils tombent quelquefois avec beaucoup de grâce après des vers plus longs.
Les vers de cinq, six, sept et huit syllabes, sont tous très-harmonieux et très-usités. On pourrait les nommer vers moyens, comme étant plus longs que les vers nains, plus courts que ceux qui nous restent à examiner.
Les vers moyens et les vers nains sont d'ailleurs prononcés d'une teneur, c'est-à-dire qu'on n'est pas obligé, pour en sentir l'harmonie , de les couper par une césure^ au contraire , les vers de plus de huit syllabes nous paraissent exiger cette condition. On pourrait donc nommer ces derniers vers à césure ou parlagésî les autres se désigneraient par opposition sous le nom de vers indivis, ou sans césure. Cette classification , fondée sur la nature même des objets , est assurément aussi claire que naturelle et facile.
Mais qu'est-ce , précisément , que cette césure dont nous jNirlons? Pour les yeux, c'est la séparation de deux mots-, pour l'oreille , c'est un peu plus : c'est un repos momentané introduit dans le vers à une place déterminée, pour en faciliter la prononciation et en augmenter l'harmonie *.
' Cours supérieur de grammaire, t. Il , liv. 1 , c. 7.
29i DES DiV;:ilSES ESPÈCES
Voilà la définition exacte de la césure. Il en résulte qu'un vers partagé peut être considéré comme se composant de deux vers blancs d'une teneur : le vers de dix syllabes se formerait ainsi d'un vers de quatre et d'un vers de six ; l'alexandrin , de deux vers de six syllabes.
Cette manière de considérer nos grands vers y en nous montrant d'où vient précisément leur harmonie, savoir du balancement agréable de leurs parties ou incises y nous conduit à une considération toute nouvelle, je veux dire à examiner sans prévention et à reconnaître comme de véritables vers français des combinaisons harmonieuses que nous pourrons former de vers indivis entre eux pour en composer de plus longs.
Le premier résultat de ce travail sera de nous faire réintégrer à leur place les vers de neuf et de onze syllabes, que plusieurs poètes ont déjà employés', et qui, s'ils n'ont pas été généralement admis, parce qu'ils ont, en effet, une harmonie moins pure que ceux de dix ou de douze , ne méritent peut-être pas non plus l'exclusion absolue dont on les a frappés.
Le vers de neuf syllabes prend sa césure sur la troisième ou la quatrième syllabe, c'est-à-dire qu'il se partage en deux incises de trois et de six syllabes , ou de quatre et de cinq.
La Fontaine nous donne un exemple de la première division dans les stances qu'il a faites en 1687 pour une damç
inconnue *
On languit, — on meurt près de Sylvie ; C'est un sort — dont les rois sont jaloux : Si les dieux — pouvaient perdre la vie, Dans vos fers — ils mourraient comme nous.
* Voyez le Traité de versification française de M. Quicherat.
* Œuvres diverses, sous la date de 1687, t. I , |>, 162, éd. siéréot