‹ Thèses de grammaireChapitre 2 sur 63 · DE LA GRAMMAIRE · texte numérisé non relu

DE LA GRAMMAIRE

L'origine de la grammaire , comme celle de presque toutes les autres sciences , se perd dans la nuit des temps. Qui pourrait dire quand et comment a commencé le langage ? Diodore de Sicile ' en place l'origine dans les Ages les plus fabuleux -, c'est aux dieux , c'est à Mercure en particulier qu'il attribue cette invention (si toutefois c'est une invention). N'est-ce pas déjà dire qu'il est impossible de rien assurer sur ce point?

Sans remonter si hauf, n'est-il pas tout aussi difficile d'assigner l'époque où furent formulées , ou seulement reconnues, les règles fondamentales d'une langue ancienne?

L'écriture^ même alphabétique , qui , dans l'ordre naturel

* Ce morceau avait été composé pour servir (Vintroduction historique i la première partie de mon Cours supérieur de grammaire^ en 1849. Des raisons particulières ayant déterminé Tauteur et le libraire à ne pas Tadinetlre dans un ouvrage d'enseignement, il ne fut tiré qu'A un petit nombre d'exemplaires et distribué à quelques amis. Je le reproduis ici tel à peu près qu'il était d'abord , mais avec une ou deux additions et quelques suppressions.

« mUioth., 1, 16, n« r

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de nos connaissances , n'a dû se produire que bien longtemps après récriture symbolique ou idéographique , remonte chez les Grecs au delà des temps héroïques : des vers très-connus de Lucain ^ en attribuent l'introduction en Grèce à Gadmus , que l'on suppose être venu d'Asie en Europe au milieu du xvi^ siècle avant notre ère , et y avoir apporté l'alphabet usité chez les Phéniciens.

Une autre tradition plus ancienne encore et au moins aussi respectable donne cette invention à Prométbée, qui, comme l'Hermès égyptien y dont on lui fait souvent jouer le rôle dans notre occident, devrait avoir vécu plus de vingt siècles avant Jésus-Christ. C'est le vieil Eschyle, qui écrivait près de 500 ans avant le christianisme, qui, dans son Prométhée enchaîné, fait prononcer à son héros des vers où il se vante d'avoir trouvé Fart de l'écriture et les combinaisons des lettres *.

Si l'on ne voulait voir dans ce fils de Japct qu'un mythe , un symbole, un personnage d'imagination, entre lui et Gadmus se trouve TÉgyption Cécrops , qui fonda le royaume d'Athènes au milieu du xvii^ siècle, et qui ne put probablement pas y introduire les arts et les lois de sa patrie sans employer en même temps l'écriture connue dans toute l'Egypte. Remarquons d'ailleurs que ce n'est pas une conjecture purement spéculative -, des témoignages anciens attribuent nominativement à Cécrops cette belle importation. Tacite le met au nombre de ceux que l'on croit avoir doté la Grèce de cette utile découverte '.

C'est dans le courant du xv^ ou au commencement du XI v^ siècle avant notre ère, 100 ans environ avant la guerre de Troie, qu'apparaissent les Amphion, les Olen, les Eu-

• Pharsal., 111, v. 220. Cf. Diod., Biblioth,, V, 57, n« 5. ' Prométh, vinct.f ▼. 460.

> AnnaLj XI, H.

SUR l'histoire de la grammaire. 3

moli)e , auxquels des traditions confuses attribuent la première invention de ces formes de langage qu'on appelle des vers \ Ainsi la Grèce s'élançait glorieusement , sous la lumière de l'alphabet et le charme de l'harmonie^ à la conquête de la science. Cependant le Latium déchirait petit à petit ce voile épais d'ignorance qui l'enveloppait de toutes parts. Sous le règne de Janus, c'est-à-dire vers le milieu du XV* siècle , on voit arriver en Italie Saturne , personnage fabuleux , mais certainement grec , qui , chassé du ciel \)av son fils Jupiter, y venait chercher un asile. C'est lui , selon quelques auteurs , qui aurait ensei^é l'usage des lettres aux habitants de cette contrée. Selon d'autres , et cette tradition est plus vraisemblable 9 la connaissance de l'écriture appartient à l'âge suivant*, Saturne aurait seulement appris & ensemencer la terre et à faire la moisson-, et, de plus, il aurait introduit l'usage d'une monnaie sur laquelle étaient gravés, d'un côté, une tète humaine, de l'autre, un navire *.

Mais un siècle environ après l'arrivée de Saturne , sous le règne de Faunus, 1300 ans avant notre ère, le génie littéraire des Latins semble s'éveiller. Il trouve cet ancien vers saturnien , vers rude et grossier, qui devait plus tard disparaître entièrement de la prosodie romaine, qui à cette époque paraissait sans doute plein d'harmonie aux sauvages habitants de ce pays, puisque c'était sur ce mètre que les demi-dieux Faunus et Fauna passaient pour rendre leurs oracles au fond des forêts \ A la même époque , l'Arcadien

Evandre, fils de la nymphe Carmentis, ainsi appelée à cause de son habileté à composer des vers ou carmes (carmina), obligé de fuir de son pays, vint comme Saturne chercher un

' Voyez plus loin le Coup d'œil sur l'histoire des formes du style,

• Aiir. Victor, Origo gentis rom., c. 3.

* Vairon, De lingua lai.. Vil, 3G ; Aur. Victor, iicii cilô.

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asile en Italie , et apprit le premier aux Italiens à lire et à écrire' .

L'arrivée d'Énée et d' Anténor n'est postérieure que d'une quarantaine d'années à celle d'Évandre. On peut donc croire qu'en effet, c'est vers cette époque que l'art de l'écriture s'introduisit dans le Latium , ou par ce prince , ou par les Troyens fugitifs , dont quelques-uns , au moins y devaient conn^tre les arts de la Grèce.

Ainsi y la science grammaticale des siècles héroïques se borne dans les deux pays de l'antiquité classique , d'une part à la connaissance des lettres et de l'écriture *, de l'autre, à la détermination de certaines formes de langage assez harmonieuses pour qu'on les ait distinguées du langage habituel par un nom particulier.

L'&ge suivant n'apporta pas de grands changements dans cette connaissance : quelques distinctions nouvelles dans les lettres ou dans les sortes de vers sont à peu près tout ce que la grammaire peut remarquer entre la guerre de Troie et l'époque de Thaïes. Mais alors arrivent les siècles philoso-* phiquesy et en même temps se prépare l'étude théorique du langage.

On ignore entièrement ce qu'ont pu faire Iléus et Lamprus , grammairiens cités par Aristote ' ; c'est sans doute être bien généreux que de regarder comme très-significatif ce titre qui leur est donné par les anciens. Platon lui-même, qu'on a voulu prendre pour l'un des fondateurs de la grammaire théorique, parce que dans plusieurs de ses dialogues, et en particulier dans son Cratyle, il indique quelques questions qui touchent à la connaissances des mots et aux étymologies, est tombé à cet égard dans des puérilités telles, qu'on ne saurait, non plus, le citer comme ayant mérité

' Aur. Victor, Origo ffeniit rom,, c. 5.

• Magn. moral., 11, 7, t. 11, p. 482 B, odii. Duval ; Vossiu», De arU gramm.y I, 3.

cett^ réputation. Thurot ' le Juge très-bien , et très-favorablementy quand il dit qu'on avait encore si peu réfléchi sur Tart de parler et sur celui d'écrire, que Platon parait avoir eu très-peu de connaissances sur l'origine de ces arts. Il serait juste d'ajouter que l'esprit poétique de ce philosophe, et son imagination souvent désordonnée, le rendaient peu propre à l'examen de ces questions, à la solution de ces difficultés.

C'est réellement Aristote^ qui, là comme partout, nous oflfire le premier modèle d'une science positive, très-peu avancée sans doute, établie du moins sur des observations bien faites. On trouve chez lui un ouvrage entier, le Traité de Vimlerpréiation j et divers chapitres de ses Catégories, de sa Poétique j de sa Rhétorique, où il discute des questions de granmiaire, et les résout comme on les résoudrait de nos jours. On prétend qu'il fut aidé dans ses recherches grammaticales par Théodecte , qui avait été son condisciple dans l'école de Platon. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils avaient sur beaucoup de points les mêmes idées, et qu'ils reconnaissaient tous deux les mêmes espèces de mots , savoir : les noms , les ^ethes et les Xiaiso/M. Quintilien , qui nous fournit ce détail *, ne définit malheureusement pas ces liaisons ; on peut être sûr toutefois qu'une expression si vague ne représentait pas aux grammairiens qui l'employaient une idée bien précise. C'était toujours un grand point d'avoir remarqué ces analogies et ces différences, à l'aide desquelles nous classons nos idées et leur expression.

Les premiers stoïciens, Zenon, Cléanthe, Chrysippe, qui suivirent de près Aristote, continuèrent son travail et poussèrent plus loin que lui la distinction des mots. Ils en reconnurent cinq espèces , qu'ils nommèrent aussi les par-

* HwméSj Disc, prélimin., p. xvj.

• Instit. orat., I, 4,n« 18.

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lies du discours, savoir : l"" le nom propre; 3« le nom /ontmtin ou appellation y 5** le verbe; i*" la liaison, qui comprenait sans doute la préposition et la conjonction ; 5"* l'article. D'autres ajoutaient le participe et V adverbe \

Bientôt vinrent ces professeurs célèbres^ ces savants conservateurs de la bibliothèque d'Alexandrie sous les Ptolémées y qui passent avec raison chez les anciens pour avoir le plus avancé l'étude de la science, Zénodote d'Éphèse, Gallimaque, l'oncle du poëte; Ératosthëne deCyrène, Aristophane de Byzance , l'inventeur des accents -, Aristarqye de Samothrace , son élève , dont le nom était devenu chez les anciens, et est resté chez nous , synonyme d'excellent critique -, Gratès de Mallus, l'adversaire d'Aristarque', qui, en 166 avant J.-G. , introduisit à Rome l'étude de la grammaire. Ayant été, en eflTet, envoyé au sénat par le roi Attale, entre la première et la seconde guerre punique, il eut le malheur, en se promenant par la ville, de tomber dans un égout et de s'y casser la jambe. Il mit à profit le temps que dura sa convalescence pour ouvrir chez lui des conférences de grammaire*, qui furent suivies avec empressement et imitées depuis par les Romains '.

La science , dès cette époque , c'est-à-dire vers le troisième siècle avant notre ère, était donc constituée. Elle occupait d'une manière exclusive certains hommes qui prenaient le titre de grammairiens. Toutefois, il ne faudrait pas se faire une idée de la grammaire ancienne par ce que nous voyons aujourd'hui. Chez nous, en effet, tout est parfaitement défini : les limites des sciences sont précises et leurs parties bien déterminées. Chez les anciens, rien de pareil. Le grammairien ne s'occupait pas seulement d'établir les

■ Quintil., Instit, orat,, 1 , 4 , n* 19.

* Ficker, Hist. abr. de la littérature ancienne ^ tradaction de M. TbeiU l. J,p. 186.

' Suctoiic, De iUustr. gramm., c. 2.

sua L HISTOIRE DB LA GRAMMAIRE. 7

règles générales du langage , il expliquait les expressions difficiles, les locutions vieillies ou étrangères -, il rassemblait des passages explicatifs tirés d'autres écrivains *, il donnait des éditions annotées d'ouvrages entiers -, résolvait les difficultés de certains passages -, faisait dans les textes les changements qu'il croyait nécessaires , et rédigeait le catalogue critique des écrivains classiques ^ Tout cela nous semble fort éloigné de la grammaire proprement dite -, et, pour tout dire en un mot, c'est moins notre science granmiaUcale que des eommentatres de tout genre , c'est-à-dire des suites de notes sur toute la teneur d'un ouvrage. Un commentaire a , en eflet, 1« une partie historique, qui consiste à chercher les coutumes ou les circonstances auxquelles le texte se rapporte -, 2° une partie critique qui pèse les variantes , discute l'autorité des textes -, S** une partie lexicographique , si l'on réunit les mots peu connus ou qui ont besoin d'explication \ 4/* une partie littéraire , si l'on juge l'ouvrage du point de vue de la composition et des règles de l'art -, b^* enfin , une partie purement grammaticale ou technique , si l'on note les innovations, si l'on explique les difiérentes figures, si Ton montre les principales beautés du style. Nous avons des commentaires où toutes ces parties se trouvent ensemble ; d'autres sont plus spécialement consacrés à l'une ou à l'autre \ Telle était la grammaire pour les anciens , telle nous la trouvons dans le plus ancien Mantiel de grammaire grecque qui nous soit parvenu , peut-être même le premier qui ait été composé vers 60 avant J.-C. *, je veux parler du Manuel de Denys de Thrace , le plus célèbre des élèves d'Aristarque.

Ce grammairien, en effet, sans changer pourtant ni res-

' Fîcker, ouvr. cité, 1. 1, p. 184.

* Cours tupérieur de gramm,^ t. l*^ p. 295, mot Commentaire.

* Ficker, ou^r. cité, t. 1, p. 187.

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treindre le domaine trop étendu de la science de son temps , en détermina du moins les divisions principales. Il rédigea un ouvrage divisé en six parties , savoir : 1° la lecture selon les accents; 2° Texplication des tropes ou figures poétiques ', 3^ l'interprétation des dialectes , des mots extraordinaires et de certains points historiques -, 4° la découverte de rétymologie des mots; 5** l'exacte recherche de Tanalogie ; 6* la manière de juger les poèmes , ce que Denys regarde comme la plus belle et la plus importante partie de son art.

On est frappé sans doute du désordre qui règne dans ce plan. Quelques parties, comme la lecture et récriture, appartiennent à la grammaire élémentaire; d'autres, comme les tropes , les figures, ne sont à leur place que dans l'étude du style et des formes de langage les plus élégantes. L'explication des dialectes et la recherche des analogies rentrent dans la grammaire élémentaire ; la manière de juger les poèmes suppose un cours de critique littéraire et philo^ sophique. Ce désordre même prouve que la science grammaticale était* encore bien nouvelle et fort incomplètement définie; du moins formait-elle une science réelle, et si nous en avons, depuis, rapporté les parties à des branches diverses de la science du langage, si même nous avons donné des titres différents aux savants qui s'en occupent , nous ne pouvons nier cependant que ce ne f&t déjà un ensemble imposant par sa grandeur.

La division précédente une fois établie, on commença à en désigner sous des noms particuliers les diverses parties. On appela lechnè ou ars la grammaire méthodique, celle que nous comprenons spécialement sous ce nom ; et exé-gèse ou grammaire exégétique ou historique celle qui s'occupe du vrai sens , de l'étymologie , de l'histoire ou de l'emploi des mots. Cette dernière était presque toute la grammaire primitive; ceux qui s'en occupaient étaient ap-

SUR L HISTOiaK DE LA GRAMMAIRE. 9

pelés graimmairiefM, phiiohgues, lexicographes, critiques, etc : les autres , connus aussi comme grammairiens , portaient le nom spécial de technographes ou artigraphes. La grande utilité de leurs ouvrages leur fit prendre successivement une importance telle que le nom de grammairiens leur appartint plus tard exclusivement : et nous en verrons la raison ^ quand nous parlerons de la grammaire chez les modernes.

Toujours est-il que la grammaire proprement dite commença à prendre son rang , et que bientôt parurent des hommes qui la représentaient honorablement , tels que Trypbon, Habron, Philon de Byblos, Séleucus, Nicanor, Apollonius et son fils Hérodien. Apollonius surnommé Dyscole , c'est-à-dire le Difficile, à cause de la difficulté de son style, ou de celle des questions qu'il traite , ou par suite de son caractère hargneux et contredisant , était né à Alexandrie , dans les premières années du deuxième siècle de notre ère. D a toujours passé pour un des grammairiens grecs les plus habiles; se rattachant par ses études comme par ses livres et ses idées aux chefs les plus illustres de Térudition alexandrine, il avait recueilli, soit directement, soit indirectement, les leçons de ces maîtres habiles, et, de plus, dans ce qui nous reste de lui, il expose avec soin sur chaque sujet la doctrine de ses devanciers , de sorte qu'il est en même temps pour nous rhistorien le plus instructif et le meilleur représentant des études granmutticales dans l'antiquité grecque'.

L'exposé fidèle des doctrines d'Apollonius, faite dans ces derniers temps par M. Egger, est donc le meilleur spécimen de l'état de la science théorique chez les Grecs , et il nous donne partout la preuve *de l'inexpérience des anciens dans l'art d'appliquer l'analyse et le raisonnement au langage , oomme la donnent aussi à tout moment leurs livres de scien-

■ M. Egger, ApoUon. Dyscole, m-8\ 1854, c. I, $1, p. li et 12.

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ces en d'autres matières -, leurs traités d'arithmétique et de géométrie , leurs thèses de philosophie et de dialectique.

Les Grecs ne savaient ni saisir, dans une question à ex* poser, le vrai point de la difficulté , ni surtout y arriver par le plus court chemin. Loin de là ils s'attachaient presque sans exception à des circonstances tout à foit accessoires , souvent indifférentes , et ne parvenaient que par de longs détours à faire comprendre ce qu'ils voulaient dire , et qui souvent ne servait à rien.

J'en emprunterai un exemple à Apollonius lui-même *, il s'agit du pronom qu'il définit ainsi : « C'est un mot qui se met à la place du nom, qui représente des personnes déterminées, qui a des cas et des nombres irréguliers , lorsqu'il n'a pas de formes pour marquer les genres ' . »

Je n'examine pas la définition en elte-mème *, il est tout simple que par suite du travail d'analyse qui s'est fait pen-dant tant de ^ siècles et dont les anciens avaient fourni les premiers matériaux, nous soyons arrivés à quelque chose de plus simple et de plus exact -, mais nous ne pouvons nous empêcher d'être surpris qu'un grammairien habile n'ait pas distingué ce qui tient à la nature des mots, qui doit seul entrer dans leur définition, de ce qui n'est qu'un accident de langage, et qui se trouvera dans leur déclinaison.

Ici Apollonius insiste sur ce que les pronoms qui n'ont pas de forme pour marquer les genres, c'est-à-dire ceux de la première et de la seconde personne (exclusivement à ceux de la troisième qui varient du masculin au féminin et au neutre) sont irréguliers dans leurs cas ou dans leurs nombres : c'est comme si nous faisions entrer dans la définition de nos adjectifs possessifs mon , (ofi, sonj qu'ils ont le singulier féminin terminé en a et non pas en e muet; il n'y a personne qui ne dit que cela ne fait rien à ces adjectifs con-

* M. Egger, ouvr. cite, c. •*, $2, p. 194.

SUR L*U1ST0IRE DE LA GRAMMAIRE. Il

sidérés eu eux-mêmes , et qu'il sera temps de faire cette remarque quand on étudiera leurs diverses formes.

Les anciens n'étaient pas si avancés, et la curieuse et intéressante discussion d'Apollonius sur ce point , discussion traduite avec soin par M. Egger \ montre bien que pour lui c'était une définition formeUement arrêtée à laquelle il ne croyait pas qu'on reprochât jamais de pécher par excès ou par défaut.

M. Egger remarque lui-même un peu plus loin * a cette sorte de maladresse d'Apollonius à désigner par des mots simples et justes , certains faits granmiaticaux aujourd'hui fstmiliers à Tintelligence de nos plus jeunes écoliers. » Il revient sur la même pensée en d'autres termes , et pour un sujet tout différent ; dans le chapitre consacré à la théorie générale de la syntaxe '. « Apollonius , ditril , ne sait pas distinguer par des termes précis le sujet et le régime d'un verbe; il lui faut de longues périphrases pour expliquer l'emploi des cas obliques' au lieu du cas direct dans le voisinage d'un verbe.... Il est plus loin encore de connaître les règles de position qui jouent un si grand rôle dans la syntaxe de plusieurs langues y et particulièrement dans la nôtre....» Cette maladresse ou, pour parler sans figure, cetteignorance des formes & la fois faciles et solides de l'exposition didactique, est le caractère commun de toute l'anti-^ qaité. C'est un des points par où la supériorité de l'intelligence moderne (due, répétons-le bien, au profit que nous avons tiré des travaux anciens), est le plus incontestable-^ ment établie. Elle ne se borne pas aux définitions, ni aux règles données, ni à la forme des démonstrations, ni à quelques sujets exclusivement à d'autres. Elle s'élend dans

' Apollon, DyscoUy p. 95.

•OuTr.cilé, c. 4,S3, p. i22.

»OuTr. cité, c. 7, p. 237.

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tous les genres 9 à tout ce qui dépend du raisonnement , elle embrasse l'exposition entière des vérités dogmatiques. Ce fait grave ne saurait être trop sérieusement médité par ceux qui s'occupent de l'histoire ou de l'enseignement des sciences. Il explique comment aucun ouvrage ancien ne peut être aujourd'hui employé tel qu'il est pour aucune étude, bien que souvent ce soit l'œuvre d'un homme de génie , tandis qu'au contraire d'exceUents traités peuvent être dus chez nous à des hommes relativement médiocres. Seulement ceux-ci ont profité , pour le perfectionnement de leur œuvre y de ce que le temps , les mœurs , le langage, et particulièrement les discussions théologiques, philosophiques , politiques, littéraires et autres , ont introduit dans nos esprits d'ordre, de régularité, de précision, de méthode.

Après Apollonius , la grammaire continua d'être cultivée en Grèce, d'abord par son fils Hérodien, qui fut dans l'érudition grammaticale ce que son père avait été pour la philosophie de la science ', un infatigable chercheur. Mais les recherches et les travaux ne changèrent pas sensiblement de caractère , ni alors , ni dans les longs siècles qui s'écoulèrent jusqu'à la renaissance.

Nous avons vu comment la grammaire avait été introduite à Rome par Gratès de Mallus. Elle y eut la même étendue un peu indéterminée , les mêmes formes et les mêmes allures qu'en Grèce : In grammatids (eonclma sunt), dit Gicéron', poetarum pertrecîatio j historiarum cognUio^ verhorum interpretatio j ptxmufUiandi quidam sonus. Peu de temps après le départ de Gratès , Octavius Lampadion divisa en sept livres et expliqua la Guerre punique de Névius ; plus tard Varguntéius lut et interpréta devant un nom-* breux auditoire les Annale$ d'Ennius-, Archelaûs et Philo-

■ M. Egger, ouvr. cité, c. i, $ 2» p. 36 à 38, c. 2, $ 1, p. 5S. * DeOraL, 1,42, n» 187.

comus expliquèrent aussi et firent apprécier les Satires de Lucilius *. Le vieux Gaton s'était enfin occupé de recherches grammaticales sur l'origine des mots. On trouve des firagments de ses recherches dans la collection des grammairiens *.

Ce furent surtout les chevaliers romains Lucius ^lius et Servius Glodiusqui, au rapport de Suétone', étendirent et perfectionnèrent le plus à Rome l'étude de la grammaire. Après eux , et sans compter les grands hommes , comme Cicéron et César, qui y donnèrent aussi leurs soins, Varron , Verrius Flaccus , Asconius Pédianus , Valerius Probus, Palémon, Aulu-Gelle, Gensorin, Macrobe, Gapella, Fronton, Nonius Marcellus \ Isidore de Séville et beaucoup d'autres dont il ne nous reste que des fragments , s'occupèrent exclusivement de cette partie de la grammaire que nous avons, comme les anciens, désignés sous le nom i'exégitique, qui traite de la philologie, de l'étymologie, des recherches sur les mots.

Mais JEiins Donat, né au milieu du quatrième siècle, et qui fut le maître de saint Jérôme, écrivit sur les lettres, les syllabes, les pieds, les accents et les huit parties du discours, un ouvrage qu'on peut regarder comme la première grammaire méthodiquement composée^ et entendue à la façon des modernes. Elle a été , pendant le moyen Age , le manuel ordinairement en usage dans les écoles, et a en quelque sorte servi de modèle aux autres grammaires latines, particulièrement à celles de Sosipater Charisius et de Diomède, qui ouvrent le recueil de Putsch •.

* Suct., De iUiutr, gramm., c. 2.

* Ficker, ouvr. cité, l. II, p. 30.

* De iUustr, gramm.^ c. 2.

* Ficker, ouYr. cité , t. 11, p. U3, 170, 215. ■ Ficker, ouvr. cité, t. 11, p. 219.

Grammatkœ latinœ auctores antiqui^ Hanov., 1605.

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Priscicn de Rome, élevé à Gésarée, fut, au commencement du sixième siècle, professeur de granmiaire à Constantinople. Il nous a laissé , sous le titre de Commentaires sur la grammaire y en dix-huit livres, l'ouvrage le plus étendu et le plus riche sur les principes de la langue latine '. n traduit souvent, résume ou développe Apollonius Dyscole, et applique à sa langue les principes que son modèle appliquait à la langue grecque. Priscien représente donc pour nous l'état le plus élevé où soit parvenue chez les anciens la grammaire proprement dite, celle qui a pour objet spécial l'étude des mots dans leur orthographe et leurs formes déclinées ou conjuguées et leur arrangement dans les phrases. Cette science ainsi limitée par Donat , comme nous l'avons vu , et dont l'importance devait finir par lui mériter exclusivement et excellemment le nom de grammaire, se maintint, soit en Orient, soit en Occident, pendant la décadence et même après la chute de l'empire romain. Enfin, en 1453, après la prise de Gonstantinople , quelques Grecs instruits vinrent en Italie et y réveillèrent l'amour et l'étude du grec.

Mais ce fut surtout au seizième siècle, à cette époque du plus grand mouvement peut-être de l'esprit humain , que la grammaire commença , comme tant d'autres choses , à prendre une face nouvelle. On sortit d'abord des routes battues par l'antiquité, c'est-à-dire qu'on ne s'occupa plus seulement du grec et du latin ; beaucoup d'écrivains prirent leur propre langue, particulièrement la langue française pour objet de leurs études. Ils s'évertuèrent à établir dans tous les genres et sur tous les points , ou la vérité absolue, ou l'opinion la plus probable. Il serait impossible de faire connaître tous ceux qui , à cette époque , s'occupèrent de ces questions -, ils sont si nombreux , que déjà on doit les

• Fickcr, ouvr. cité , t. Il, p. 220.

SUR LiriSTOlRB DB LA GRAMMAIRE. 15

diviser en différentes classes y si Ton veut se faire une idée nette du travail auquel ils se livrèrent.

Les uns j que j'appellerai volontiers rhiteun ou di$iena^ tewrSj prennent les qualités ou les défauts de la langue pour sujets de dissertations quelquefois solides ^ souvent plus in^ génieuses que graves, la plupart du temps inutiles, quand, par la force des choses , la question se trouve enfin décidée selon ou contre le vœu de l'auteur. A la tète de ces écrivains se place Henri Estienne, dont les discours ou dialogues Du langage français italianisé , De la canformiU du langage français avec le grec^ De la précellence du langage français j devaient avoir et ont eu en effet une grande réputation, parce qu'ils présentaient, quand ils ont paru, l'intérêt qui s'attache toujours à la polémique.

Les discussions entre Cureau de la Chambre et Belot , rappelées par Ménage, dans sa Requête des dictionnaires; celles qui éclatèrent en 1670 et 1671, à l'occasion des inscriptions, entre Desmarest de Sain1>-Sorlin , d'une part, Santeuil etCommire de l'autre-, celles qui s'élevèrent, en 1676, entre l'abbé de Bourzéis et Charpentier, à l'occasion de la défense de notre langue par celui-ci, occupèrent aussi , et par la même raison , les contemporains , et sont , comme les pamphlets d'Henri Estienne , oubliées ou délaissées aujourd'hui. C'est le sort commun de toutes ces dissertations où le sujet, presque infini dans son étendue, mal défini dans sa nature, embrasse des questions extrêmement complexes , que personne ne peut résoudre d'une manière péremptoire, et qu'on abandonne bientôt parce qu'il n'y a aucune connaissance positive à y acquérir.

Les grammairiens que je nomme annotateurs ^ dans un cercle beaucoup plus circonscrit, font un travail sans contredit plus utile. Ils observent les mots, les locutions, les tours de phrase employés soit par les écrivains , soit par le public, ils en établissent la convenance et la légitimité, ou

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riDConvenance et la barbarie, tantôt par la discussion, tan^ tôt en citant des autorités. Gomme les scoliastes de l'antiquité , dont ils font la fonction , ils ne s'astreignent la plupart du temps à aucun ordre didactique^ et Ton ne peut retrouver ce qu'on a lu chez eux qu'au moyen de tables bien faites. Les Remarques de Scudéri , et surtout les 5mltments de r Académie sur la tragi^omédie du Cid, les Remar^ ques sur la langue française y de Vaugelas , augmentées plus tard de celles de Thomas Corneille et des ObservalUms de Patru ; les Doutes sur la langue française , par le P. Bouhours *, ses Remarques nouvelles sur la langue française, et la suite de ces Remarques i les Synonymes de l'abbé Girard -, les Remarques sur Racine, par l'abbé d'Olivet; le Commentaire sur Corneille, par Voltaire, et une multitude d'autres ouvrages appartiennent à cette catégorie; ils ont tous une utilité directe y et permettent de déployer assez de goût ou d'érudition pour que quelques-uns aient immortalisé leur» auteurs.

Les ilymologistes pourraient faire à eux seuls une espèce à part ', ils recherchent avec soin l'origine et la filiation des mots. Cette partie de la grammaire , qui exige l'érudition la plus profonde et l'attention la plus scrupuleuse , est en même temps l'une des plus utiles quand on a assez de réserve pour ne voir que ce qui est et ne pas s'abandonner aux illusions. Malheureusement il est difficile de résister à son imagination quand on poursuit la trace d'un mot dans les ombres de l'antiquité , et qu'on peut se représenter si facilement des formes qui peut-être n'ont jamais existé , mais que l'esprit crée , quand il en a besoin , à l'instant même. Aussi , bien peu d'étymologistes ont su se défendre de faire des romans, et leur nom , à cause de cela , est souvent pris en mauvaise part , au moins par les esprits sérieux , qui n'admettent dans les sciences que ce qui est démontré. Ménage, né en 1613, le président de Brosses, né en 1709,

Court de Gébelîn, né en 1735^ ont beaucoup écrit dans ce genre. Barbazan et Lacurne de Sainte-Palaye se sont aussi occupés des étymologies du français, mais l'un et l'autre d'une manière beaucoup plus sérieuse et surtout plus certaine, en s'appuyant sur les recherches faites dans notre ancien langage.

C'est en effet de cette manière seulement qu'on pourra arriver à quelque résultat solide sur ce point difficile : aussi n'y a-t-il plus aujourd'hui , quant à la manière d'étudier, aucun dissentiment parmi nos érudits. Ils ont tous renoncé H ces systèmes préconçus par lesquels ils voulaient retrouver toute notre langue , les uns dans l'hébreu , ceux-là dans le basque, ceux-ci dans le celtique. On laisse aujourd'hui ces imaginations creuses à ceux qui , manquant des connaissances positives , tâchent de les remplacer par l'arrangement ingénieux d'un petit nombre d'idées chimériques. Les vrais savants étudient dans tous nos vieux auteurs les formes réelles de nos mots, et, remontant ainsi de proche en proche à leur forme originelle , indiquent leur étymologie , sinon avec une certitude entière , au moins avec toute la probabilité que peut donner l'expérience, que peut confirmer le grand nombre des exemples.

Les grammairiens dogmatiques , dont il nous reste à parler, et sur lesquels nous nous étendrons davantage, sont ceux qui essayent de réunir tous les faits particuliers d'une langue sous un petit nombre de règles générales, ou d'exceptions à ces règles; ce sont ceux dont les ouvrages ont le plus d'importance, puisque c'est sous leur direction que les langues s'apprennent, et que leurs principes, quand ils sont adoptés, servent de type pour apprécier la pureté du style des écrivains.

Toutefois ces grammairiens dogmatiques doivent encore être divisés en deux classes. Les uns sont des praticiens; ils ont réuni sous la forme la plus favorable à l'enseignement

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de l'enfance, les règles déterminées par les grammairiens antérieurs et suivies par la plupart des auteurs. Gomme leurs livres sont destinés aux écoles 4e tous les degrés, il s'en fait quelquefois une consommation incroyable : tel de ces ouvrages, aujourd'hui surtout, est tiré tous les ans à quatre-vingt ou cent mille exemplaires. Mais cette vogue extrême n'a rien de durable; et bien que quelques-uns de de ceux qui ont écrit sur la grammaire élémentaire aient été des hommes d'un mérite réel , comme Restaut, par exemple, l'abbé Vallart, de Wailly, Lhomond, cependant, une fois passé le moment de la faveur publique, il n'y a plus rien à en tirer. D'autres méthodes succèdent, quelques changements s'introduisent, soit dans l'orthographe , soit dans la division des espèces de tnots ou dans la syntaxe, et l'auteur en vogue dix ans auparavant , est , un peu plus tard, totalement abandonné. Il n'a pas même l'avantage d'être recueilli par les érudits ni les grammairiens philosophes : car, conune il n'a rien dit de son chef , qu'il n'a fait qu'abréger ou mettre en ordre ce que d'autres avaient trouvé ou établi les premiers, c'est à ceux-ci qu'on a recours, c'est à eux qu'on demande non-seulement leurs règles , mais les faits sur lesquels ils les ont fondés , et par la synthèse desquels, lors même qu'ils se sont trompés, ils ont du moins ouvert une route nouvelle à l'esprit humain.

Les grammairiens théoriciens sont donc les grammairiens par excellence , ceux dont la science et le public intelligent tirent le plus d'utilité. Us font dans leur domaine ce que les autres savants font dans le leur ; c'estrà-dire qu'après avoir reconnu tous les faits particuliers ou discrets qui forment le langage , ils recueillent soigneusement ceux qui ont entre eux de l'analogie, les réunissent dans des groupes bien déterminés, et formulent ainsi, sous le nom de règles ou principes généraux, des propositions concrètes, applicables ù un grand nombre de ces faits.

SUK L HISTOIRE DE LA GKAMMAlHE. I»

I^ science gnimmaticale , considérée de ce point de vue ; est une des études les plus nobles, les plus utiles et les plus intéressantes dont les hommes se puissent occuper -, car elle permet d'étudier dans son expression la plus naturelle , la plus pure et la plus complète, je veux dire dans le langage, l'esprit humain lui-même, Tobjet le plus important sans doote de nos études : elle l'étudié surtout sur un sujet positif bien déterminé , et qui ne permet pas de s'égarer comme te font trop souvent les purs métaphysiciens, dans les régions imaginaires , ou à la recherche de divisions systématiques ou de principes sans application.

Un exemple intéressant expliquera ce que je veux dire: Beauzée et Donlcrgue se fondant sur ce que les philosophes distinguent soigneusement lès substances de leurs modifications , et considérant que les adjectifs et les verbes modifient les substantifs , mettent ensemble ces deux espèces dci mots\ N'est-ce pas là sacrifier tous les avantages d'une bonne division au vain plaisir d'établir une classification toute métaphysique? Quelle utilité le gi*amifnairicn tirera-t-il de la réunion des adjectifs et des verbes , si ces deux mots ne se comportent jamais de la même nuinièrc? s'ils n'ont pas les mêmes désinences? ni en général les mêmes accidents? N'aurait-on pas mieux fait de lès écarter l'un de l'autre?

Harris bit une faute semblable. Il analyse une période et remarque que quelques inots comme Dieu , créa , aimable , Mmmeil^ consei'vent encore un sens lorsqu'on les détache de la phrase où ils entrent^ que d'autres, au contraire , tels queguî^ la, pour, de, deviennent tout ft fait insignifiants, non qu'ils le soient absolument et en eux-inèmes, mais parce que , se rapportant toujours à un autre mot , ils ont

* Encyclopédie (Gramm. et ItUôr.), article Mot^ t. Il, p. 572, 574 et 581 '. Lcmarc a dit la im>inc cho!<e.

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besoin , pour former un sens , d'en être précèdes ou suivis'. Celle analyse dllarris n'est peut-être pas aussi exacte qu'il le pensait-, mais supposons-la vraie : sur ce principe il divise les mots en principaux ou absolument significatifs et accessoires , ou qui ne signifient que par relation à un autre mot. Que résultera-tril pour nous de cette distinction? Rangerons-nous Tarticle le, la, les, dans la même catégorie que les prépositions de et pour? Et quand on aura mis qui, que y lequel dans la classe des accessoires, et aimable dans celle des principaux , empêcbera-t-on ces deux mots de se comi>orter partout de la même manière? Fera-l-on qu'il n'y iiit pas avantage à les étudier ensemble ou au moins l'un après l'autre?

Disons le nettement. Ces auteurs qui établissent ainsi à grand' peine une division métaphysique sans aucune application immédiate, ressemblent à un anatomiste qui, méconnaissant l'analogie entre nos deux yeux ou nos deux oreilles, l'établirait entre une oreille et un œil, sur la raison qu'ils sont tous les deux à droite ou tous les deux à gauche. Sans doute cette position est une analogie , mais qui n'a aucune influence sur la nature intime de nos organes, et qu'il faut absolument laisser de côté quand on étudie sérieusement les choses.

En fait, la nature nous guide lorsque nous parlons , et nous fait appliquer par la seule force de l'analogie des règles trèscertaines et indépendantes de principes dont nous ne nous rendons pas facilement compte. Ces principes tiennent évidemment à un travail caché de nos esprits, travail dirigé cependant d'une manière si uniforme^ que les orateurs, les écrivains, les poètes, s'accordent dans la pratique sur l'emploi des mots, leur construction ou leur syntaxe. Comment, dira-t^on , pouvons-nous appliquer ces règles si nous ne les

* Tharol, Hermès^ traduit d'Hurrii» , 1, 3,p^24.

connaissons pas, bien loin de pouvoir les énoncer? II n'y a ici qu'un mot à répondre : nous les appliquons d'instinct; exactement comme nous marchons ou prenons quelque chose 9 sans connaître en aucune façon les nerfs qui transmettent aux extrémités ni les muscles qui font exécuter à nos jambes ou à nos mains les ordres de la volonté. Les recherches des anatomistes, continuées pendant des siècles , corrigeant successivement les erreurs précédemment admises , n'ont pas moins fini par constituer un ensemble de connaissances jiositives dont les temps modernes peuvent avec raison être fiers.

Il en est de même dans ce que je pourrais appeler l'anatomic des opérations grammaticales de notre entendement. Certes c'est une vue d'analogie qui nous fait accorder l'adjectif et le substantif : mais celui qui ne verrait là dedans , par exemple, qu'une parité de consonnanccs se ferait certainement une idée fausse. C'est réellement une analogie d'idées qu'expriment dans nos langues indo-européennes l'accord de ces mots et tous les autres accords , tandis que les compléments de toute espèce expriment une relation de dissemblance.

Or, indiquer toutes les nuances de similitude ou de différence que notre esprit conçoit -, montrer comment et par quels degrés il passe des unes aux autres; prouver par l'application même et les formes du langage qu'en effet la théorie n'a rien de fantastique ou qui n'ait sa vérification dans la façon dont nous concevons, formons, classons et assemblons nos idées : c'est là l'objet de la grammaire, vue d'une manière philosophique: c'est, sous tous les rapports, une science fort élevée et qui demande une capacité d'intelligence et de raisonnement assez peu commune.

Cette science , quelle qu'elle soit, a eu , en France surtout, une suite remarquable de représentants illustres. Sans doute ces représenlants ne sont pas nombreux ; mais l;i suite n'en

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est, pour ainsi dire^ pas interrompue depuis le seizième siècle , et tous concourent plus ou moins à élever le grand et beau monument que nous avons aujourd'hui sous les yeux.

liC premier de tous est peut-être TÂnglais Palsgrave , qui publia en 1530 , à Paris, une grammaire française sous ce titre : Eiclareissement de la langue françayse \ L'année suivante vit paraître la grammaire d'un homme bien plus célèbre , car il est cité par presque tous ceux qui le suivent : c'est le médecin Jacques Dubois, dit Sylcius^ né près d'Amiens en 1478, mort en 1555, dont la sordide avarice avait tellement irrité ses écoliers , qu'ils affichèrent sur sa porte , le jour de sa mort, un distique de Buchanan, dont le sens était : « Ci-gtt Sylvius , qui n'a jamais rien donné gratuitement; et maintenant qu'il est mort, si quelque chose lui fait peine, c'est que ^u lises cette épitaphe sans payer. »

Ce médecin n'était pas çnoins un habile grammairien et un profond humaniste. {1 publia, en 1551, chez Robert Estiennc , une grammaire française écrite en latin selon l'usage du temps*, où, au milieu de principes singulièrement hardis, et reconnus aujourd'hui erronés, on trouve de trèsbonnes règlçs , des inventions fort heureuses et des étymologies aussi vraies qu'intéressan1;es. Une de ses inventions les plus utiles est peut-être celle de la cédille, quoiqu'on l'attribue en général aux Espagnols. Voici, en effet, comment y arrive Sylvius '. Il expose dans son introduction un système d'écriture dont le but est de concilier l'écriture étymologique et la prononciation. Ce système, inadmissible à cause do la complication extrême qu'il mettrait dans Té-

* Voyez dans V Histoire des révolutions du langage en France ^ par M. Francis Wey (p. 262à 275), une analyse très-dévcloppcc de cet ouvrafre presque introuvable aujourd'hui.

* J. Syl?ii In linguam gaWram isagoge , elc.

* M. Wry (ouvr. cilfi). p. 2^0, attribue auwi h Diiboi^ celte invention.

SLR l'histoire DE LA CRAMIIAIRE. 23

criture, consiste & garder partout les lettres étymologiques^ et à figurer au-dessus la prononciation qu'on leur donne actuellement. Par exemple, dans nous lisons, ce mot venant du latin UgmuSy Sylvius l'écrit nous ligons^ et, pour qu'on ne se trompe pas, sur la prononciation, il place au-dessus du g une petite s, chargée de représenter le son du mot, On voit tout de suite où nous mène ce système : chaque combinaison de deux lettres est presque pour nous commç un caractère nouveau à apprendre -, et si vingt de nos lettres peuvent ainsi, dans les transformations du langage, être remplacées par dix autres, ce qui n'est peut-être pas dire assez , c'est comme si nous avions ii apprendre un alphabet de deux cents lettres -, ajoutez à cela le langage primitif et le langage actuel qu'il faut toujours avoir présents à l'esprit, et vous concevra que le système d'écriture de Sylvius, malgré ce qu'il ayai^ d'ingénieux , D'ai\ eu aucu^ succès.

Toutefois , dans quelques ciçconstancQS , cette indication peut avoir son utilité. Si, par exemple, une consonne change, très-souvent le son qui lui est propre en celui d'une autrç, comme le e que nous sommes forcés do prononcer s dans traçaj façon^ reçu, et tant d'autres mots , l'idée de nicttr^ une petite s au-dessus du c était certainement très-avantageuse : c'est ce qu'a foit Sylvius. Depuis nous avons déplacé cette s, nous l'avons mise au-dessous du c, mais le principe est le même -, et si cette invention nous est si commode que nous n'ayons rien trouvé de mieux, c'est à Sylvius que rhonneur semble devoir en revenir.

Peu de temps après Sylvius, Etienne Doict et Louis Mcigret publièrent des ouvrages de grammaire intéressants. Dolet, né en 1509 à Oriéans, brûlé à Paris en 1540, comme coupable d'athéisme , et plus connu d'ailleurs par des éludes d'un autre genre, a publié en 1540, à Paris, comme spécimen de rouvmgo qu'il annonçait sous le titre

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du Parfait oraieur, un petit volume conteuaut trois traités : 1* sur la manière de bien traduire; 2" sur la ponctuation-, 3* sur les accents. Le caractère impatient et emporté de l'auteur, et les jugements acerbes qui excitèrent tant d'ennemis contre ce poète et le firent enfin périr d'une manière si cruelle y se montrent dans plusieurs de ses pages, et n'empêchent pas que l'ordre dans les idées , la clarté dans l'expression , beaucoup de bon sens dans les définitions et les principes ne le recommandent & ceux qui veulent connaître l'histoire de la grammaire.

Louis Meigret, de Lyon , a publié deux ouvrages importants : l'un, qui est de i545, est intitulé Traité touchant le commun usage de Vescriture françoi$e , et a pour objet la réforme de notre orthographe selon un système dont quelques mots donneront tout & l'heure une idée ; le second , imprimé en i550, à Paris, chez Wechel, dans le système orthographique qu'il avait établi quelques années auparavant, est intitulé Tretté de la grammère françoéte '. Indépendamment du style, qui a beaucoup vieilli, l'orthographe en rend la lecture pénible : et c'est fâcheux , car on y trouve, comme je vais le montrer, un grand nombre d'idées saines , dont plusieurs ont été depuis adoptées par les grammairiens les plus habiles.

La première partie , en quatre chapitres , a pour objet les voyelles , les consonnes et les syllabes. Meigret y rappelle ses anciennes critiques sur l'orthographe reçue , et y expose celle qu'il veut employer. On peut remarquer l'emploi de la cédille sous le ç lorsqu'il a le son d.c Vs, et l'emploi du même signe, imité depuis par Beauzée, lorsque le c doit avoir le son chuintant devant l'A ; cheval ^ chien. Meigret se plaint encore avec raison de la confusion qu'on faisait tou-

1 Voycx dans V Histoire des révolutions du langage en France, de M. WcT, un eiamcn détaille de ces anciens ouvrages, c. 7, p. 239 à 335,

&t;R L HISTOIRE DB LA GRAMMAIRE. Î5

jours du 0 et de Tu. Les deux figures étaient cependant connues et employées dès lors, mais sans distinction généralement avouée y et Meigret n'a pas eu le courage de commencer la réforme pour ces deux lettres , quoiqu'il n'y ait pas manqué pour Yi et le j.- Après ces préliminaires , vient l'étude grammaticale proprement dite; il admet huit parties du discours. Les théories sont encore bien obscures et embarrassées chez lui ; toutefois on reconnaît en plusieurs endroits son esprit éminemment critique et ami de la * vérité.

En parlant des substantifs, il dit, par exemple : « Pour ce qui regarde les cas, la langue françoise ne les connoist pas, parce que les noms françois ne changent point leur terminaison *. » Et plus de deux siècles après lui, l'abbé Yallart et Restant établissaient encore des déclinaisons françaises.

Dans les adjectifs, Meigret rejetait les comparatifs en eur, et les superlatifs en wirne, qu'on cherchait à introduire de son temps. Toutefois , il remarque fort justement que nous avons en effet quelques comparatifs en nir, comme inférieur ^ minewr^ mais qu'ils ne sont comparatifs que par leur sens et leur étymologie , puisque la langue française ne les construit pas avec d'autres mots, comme nos comparatifs ordinaires * \ il ajoute que nous avons deux manières de faire la comparaison (il entend le comparatif simple, plu$ savant que.... et le superlatif relatif, le plu$ savant des....), et que, par l'une d'elles , le comparatif gouvernant son subséquent avec de, du, des, ou d'entre, semble signifier que le comparé est compris sous l'espèce de celui à qui on le compare; qu'autrement la comparaison ne vaut rien '. C'est précisément ce que Beauzéc a dit deux cents ans plus tard , quand

• Folio 20 , au Terso.

• Folio 28, au rcclo.

• Folio 28, an rcclo.

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il a établi que noire superlatif relatif n'était qu'un eoinparatif étendu à tous les êtres de la même espècq '.

Son chapitre G est encore remarquable par Tanalyse qu'il y fait de la proposition , qu'il appelle fort justement une clause, comme comprenant une pensée bien terminée ; par la distinction du sujet , qu'il appelle surposé ou apposé y el du complément du verbe , qu'il nomme souposéj par Tobservation que, s'il n'y a pas de cas dans nos substantifs, il y en a certainement dans nos pronoms *, et que le verbe être se distingue des autres en ce que son soupoii, c'est-&dire le mot qui vient après lui, est toujours nomtfUllt/'^ c'està-dire que c'est un attribut et non pas un complément ; qu'enfin l'infinitif ne peut faire fonction de verbe dans la proposition , parce qu'il n'a aucune signification distincte de temps , de personne , ni de nombre \

Gertûnement l'homme qui , au milieu du seizième siècle , exprimait d'une ntanière si ferme des idées si avancées et si justes, n'était pas doué d'un esprit médiocre. L'abbé Gouget, dans sa Bibliothèque française \ juge très-sévèrement Meigret et en parle en ces termes, peu honorables pour lui-même : « Je n'ai rien dit des grammaires de Louis Meigret. . . . elles sont si mauvaises , qu'on ne peut en supporter la lecture même de quelques pages. 3» J'espère que ce jugement ne tiendra pas devant les exemples que je viens de citer.

Gouget dit un peu plus loin : « Robert Estiçnne, sentant bien qu'on ne pouvait pas plus conseiller la grammaire de Sylvius, que celle de Meigret, en entreprit lui-même une nouvelle. \ L'abbé Gouget prête ici & Robert Estiennç unç

' Encyclop. méthod. (Grarom. et liltér.), mot Superlatif.

• Folios 49 et 53.

» Folio 49.

* Folio 77.

SUR L HISTOIRE DE LA GRAMMAIRE. i7

inientioD que sa préface n'indique pas : en effet, il ne rejette pas la grammaire de Meigret ni celle de Sylvius comme mauvaises , mais comme contenant certains principes qui ne sont pas admis -, ce qui est bien différent Meigret , en particulier, avait adopté un système d'écriture que personne ne voulait recevoir, que plusieurs peutrètre avaient beaucoup 4e peine à lire. C'était une raison , sans doute , pour qu'up nouvel auteur espérât plus de succès en suivant une autre Yoie ; cela ne faisait pas que Meigret n'eût pas déployé dans son livre beaucoup d'érudition , d'originalité et d'esprit philosophique.

Moins de dix ans après la grammaire de Meigret, en 1538, ou plutôt le 7 décembre 4357, comme on le voit sur la dernière page du livre, Robert Estiennc, si célèbre comme imprimeur, si connu mèi[n,e par le Trézor de la tongue latine, publié pour la première fois en i53i, donna en français un Traili de la langtÂe française, qui fut tout d'abord , chose singulière, traduit en latin à l'usage des étrangers qui voulaient apprendre le français , et une douzaine d'années après, en 1569, réimprimé par son fils Henri Estienne. Thurot , dans le discours préliminaire de sa traduction de Y Hermès d*Harris*, dit un mot seulement de l'ouvrage de Robert Estienne -, mais il ne parait pas Favoir lu , car il lui attribue les premiers essais de grammaire pamu nous, tandis que l'auteui; nooune dans sa préface ceux qui l'ont précédé *, dans tous les cas , Thurot ne l'apprécie aucunement. L'objet de Robert Estienne était de suppléer à ce qui majoquait à ses devanciers : Les hardiesses orthographiques de Meigret effrayaient , comme je l'ai dit, beaucoup de personnes. Quant à Sylvius , qui était Picard , il donnait comme de bon français beaucoup de locutions qui sentaient sa province. Robert Estienne, qui vivait à Paris et

' P. liij.

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souvent à la cour, voulut donner des modèles du beau langage français-, il enseigna, en effet, avec, beaucoup de clarté y mais peut-être sans une grande portée de vues , ce que Ton devait savoir alors pour parler correctement notre langue.

Une grammaire qui mérite encore d*ètre mentionnée, et qui est de quelques années seulement postérieure à celle de Robert Esiienne, c'est celle de Ramus ou Pierre de la Ramée, lecteur du roi en l'Université de Paris, dédiée à la reine Catherine de Médicis. Elle fut imprimée en 1572, et se fait remarquer par une bizarrerie singulière. Ramus avait imaginé un système non pas seulement d'orthographe, mais d'écriture pour la langue française , c'est-à-dire qu'il admettait des lettres nouvelles , et donnait à quelques-unes des anciennes une autre valeur que celle qu'elles ont \ Sa grammaire est ainsi presque tout entière écrite selon ce système ; toutefois, comme il a pensé que la lecture de ces nouveaux caractères pourrait être pénible pour quelquesuns, il a mis à cdté l'interprétation en caractères ordinaires. Les divisions de son livre sont simples, les règles en sont faciles -, mais , comme dans la grammaire d'Estienne , il n'y a pas non plus chez lui une grande portée de vues. On y trouve néanmoins des idées très-justes et très-utiles-, celleci en particulier, que la langue française a dans la juxtaposition des mots une source féconde de composés excellents, comme sauve^garde, boute-feu, couvre-^hef, bride-oie, cure-dent, chausie-piedy etc. -, et que les langues anciennes, si vantées pour la multitude de leurs mots composés, n'en avaient pourtant pas qui présentassent une idée aussi nette que les nôtres '.

' Voyez dans l'ouvrage de M. Wej, p. 300 et suiv., une analyse détaillée de fa grammaire (le namuR.

* Voyez dans les Remarques sur la langue française de M. Wey, t. 11 , p. lo, à propos d*une histoire de notre orthographe, une notice

SUR l'histoire de la grammaire. 29

François Sanchcz, de Las-Brocas en Ës|)agnc, plus connu sous le nom latin de Sanclius, né en 1523 et mort en 1601 , se fit dans la grammaire une réputation immense par sa Minerve \ « Cet auteur, dit Lancclot dans la préface de sa Méthode latine y s'est étendu particulièrement sur la structure et la liaison du discours, que les Grecs appellent tyn^ taxe, qu'il explique de la manière du monde la plus claire , en la réduisant à ses premiers principes et à des raisons toutes simples et naturelles; en faisant voir que ce qui parait construit sans aucune règle et par un usage entièrement arbitraire de la langue, se rappelle aisément aux lois générales de la construction ordinaire, ou en exprimant quelque ]mroIe qui y est sous-entendue , ou en recherchant Fusage ancien dans les anciens auteurs latins , dont il est demeuré des traces dans les nouveaux -, et enfin en établissant une analogie et une proportion merveilleuse dans toute la langue. Car, il faut remarquer que les parties du discours se peuvent lier ensemble, ou par une construction simple, lorsque tous les termes sont tellement expliqués dans leur ordre naturel qu'on voit clairement pourquoi l'un gouverne l'autre; ou par une construction figurée, lorsque, s'éloignant de cette simplicité, on use de certains tours et de certaines expressions, parce qu'elles sont ou plus fortes, ou plus courtes, ou plus élégantes, dans lesquelles il y a plusieurs parties du discours qui sont sous-entendues sans être marquées. Et ainsi , ce que doit faire particulièrement un homme qui excelle dans l'art dont nous parlons, c'est de rappeler cette construction figurée aux lois de la simple ,

malheareuseroent partiale sur nos anciennes grammaires. Le même auteur a donné depuis , dans son Histoire des révolutions du tangage en France , un exposé plus considérable ci plus instructif du même sujet , auquel j'ai déjà renvoyé plusieurs fois.

* Salamanque, 1587, et plusieurs fois réimprimée depuis et savamnient commentée par Périxonius.

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et de faire voir que ces expressions , qui paraissent d'autant plus belles qu'elles sont plus extraordinaires et plus hardies, subsistent néanmoins sur les principes de la construction ordinaire et essentielle de la langue , si Ton sait bien l'art de lès y réduire. C'est ce que Sanctius a fait d'une si admirable H&anière , que Sciôppius célèbre dans le même art , en fit une estime très-particulière aussitôt qu'il but vu son livre , et s'est rendu depuis son disciple dans l'excellent livre qu'il a écrit sur cette niatière. » On voit donc que le mérite de Sanctius consista principalement en ce que , cherchant à se rendre raison de tout, il porta constammeât dans l'étude de la langue cette analyse philosophique qu'on a depuis transportée dans toutes les langues , et qui a produit la science toute moderne qu'on nomme Grammaire générale.

Gérard Yossius, né en 1577, plus érudit sans doute que Sanctius , mais moins original peut-être et moins hardi , suivit cependant ses traces et celles de Sciôppius dans son grand et bel ouvrage Sur la science de la grammaire ', où il semble avoir réuni et discuté tout ce qu'ont dit les grammairiens anciens sur les lettres , lés mots et les phrases dans la langue latine.

Lancelot ne fit guère, pour ce qui tient au latin, que résumer ce qu'avaient dit Sanctius^ Sciôppius et Vossius dans sa Nouvelle méthode pour apprendre la langue latine^ dans sa Nouvelle méthode pour apprendre ta langue grecque, il suivit la même marche. Mais la Grammaire générale et rai" sonnée qu'il publia bientôt , de concert avec Ârnauld , eut une bien autre Originalité , et causa dans le monde savant une sensation bien plus vive.

Je ne m'étendrai pas sui: la vie de ces deux hommes. Antoine Arnauld, né le 6 février 1612, vingtième enfant d'un avocat célèbre, fut détourne par l'abbé de Saint-Cyran,

^ Amsterdam , 173;'» , î?ros în-4».

abbé de Port-Royal, de suivre la carricre du barreau. Il embrassa Tétai ecclésiastique, et fut admis, en 1643, au nombre des docteurs de la maison de Sorbonne. La mémo amaé« vit paraître son traité De la fréquente Cùmmuniont qui souleva des haines si puissantes, que l'auteur fut obligé de se cacher comme un fugitif. A partir de ce moment, objet d'inimitié pour les uns et d'admiration pour les autres , mêlé activement aux querelles théologiques que les doctrines de Jansénius provoquèrent en France , la vie d' Arnauld fut celle d'un chef de parti, et se passa dans la lutte, dans la persécution ou dans l'exil \ il mourut à Liège y le 8 août i694, à l'âge de 80 ans.

Claude Lancelot, né à Paris en 1616, plus jeune qu'Arnauld de quatre ans , fut employé par les solitaires de Port- Royal dans une école qu'ils avaient établie & Paris. II y enseigna avec distinction les humanités et les mathématiques *, il fut ensuite chargé de l'éducation des princes de Gonti, et, cette éducation lui ayant été ôtée après la mort de la princesse leur mère, il prit l'habit de Saint-Benoit, dans l'abbaye de SaintrCyran. Quelques troubles s'étant élevés dans ce monastère, on l'exila à Quimperlé, en basse Bretagne, où il mourut, le 15 avril 1712, à l'âge de 97 ans.

Ces deux savants se rencontrèrent donc à l'abbaye de Port-Royal. Arnauld avait déjà composé avec Nicole, en 1662, la Logique ou VAri de penser, un des ouvrages qui honorent le plus lé dix-septième siècle et la philosophie française. Il concourut peu de temps après avec Lancelot à nous donner, sous le nom de Grammaire générale et mtsonnèe, le livre le plus profondément philosophique qui eût été employé dans l'enseignement.

C'est Lancelot qui a rédigé l'ouvrage*, mais on peut voir quelle part active Arnauld y a prise , par ces mots de la préface : (( Ayant quelquefois trouvé des difficultés qui m'arfètaicnt y je les ai communiquées à un de mes amis qui , ne

Si COUI» D OEIL

s'étant jamais appliqué à cette sorte de science , n'a pas laissé de me donner beaucoup d'ouvertures pour résoudre mes doutes : et mes questions mêmes ont été cause qu'il a fait diverses réflexions sur les vrais fondements de l'art de parler, dont m'ayant entretenu dans la conversation, je les trouvai si solides, que je me fis conscience de les laisser perdre, n'ayant rien vu dans les anciens grammairiens, ni dans les nouveaux , qui fût plus curieux ou plus juste sur cette matière. C'est pourquoi j'obtins encore de la bonté qu'il a pour moi qu'il me les dictât à ses heures perdues*, et ainsi, les ayant recueillies et mises en ordre , j'en ai composé ce petit traité. »

Le fond appartient donc en plusieurs endroits à Arnauld, si la forme générale du livre est due à Lancelot. Ajoutez que plusieurs passages de PArt de penser *, sont le complément nécessaire de quelques théories purement grammaticales, qu*on pourrait trouver un peu resserrées dans la Grammaire générale, et vous serez convaincus que les deux auteurs sont absolument inséparables , comme les ouvrages eux-mêmes doivent souvent être réunis.

Quoi qu'il en soit, la Grammaire générale et raisonnée était une brillante innovation dans la science. C'était la première fois qu'on exprimait en français ces vérités aujourd'hui communes , que le langage étant l'expression de nos pensées, et les opérations de l'esprit étant partout les mêmes, il y avait des principes généraux auxquels toutes les langues étaient naturellement soumises, et dont on devait pouvoir reconnaître l'empreinte sous l'infinie variété des idiomes. Cette grammaire fut donc accueillie et jugée très-favorablement dès son apparition. Elle fut bientôt traduite dans toutes les langues de l'Europe ^ tous les savants étrangers ou nationaux qui curent occasion d'en parler s'accordèrent à fa

* Part. \'% c. 8. cl pari. Il, c. 1,2, 3, 5> 8 et H .

louer comme un de nos excellents ouvrages -, et Ton peut dire qu'en effet elle marque le point de départ de Tétude philosophique des langues : elle en est le premier traité général. Si dans d'autres ouvrages, comme la Minerve de Sanctius , on avait tâché d'appliquer quelques-unes de ces idées à la langue latine ; si , dans quelques passages même de la grammaire de Meigret, nous avons reconnu des idées qui n'auraient pas été déplacées dans un ouvrage plus élevé ; nulle part ne dominait encore cette doctrine de la généralité des principes fondés sur l'andyse de notre entendement ^ et c'est rétablissement de cette vérité qui foit le mérite impérissable de la Grammaire générale et raiêonnée.

Il ne faut pas croire, toutefois, après cet éloge, que cet ouvrage nous semble aussi excellent qu'il l'a paru jadis-, ce serait une erreur : car indépendamment du style qui a toujours été lourd et embarrasse, et qui, de plus, est aujourd'hui suranné, la science a fait des progrès considérables depuis deux siècles , et nous apercevons aujourd'hui des défauts essentiels qui ne frappaient pas les contemporains. Il serait facile d'en relever quelques-uns ici. Mais cette discussion est bien mieux placée dans un livre de doctrine que dans une narration rapide ; laissons-les donc de cdté.

L'abbé Régnier-Desmarais (ou plutôt DesmarestSy si l'on veut s'en rapporter à ce qu'il dit lui-même dans ses Mé-^ moire$)y né en 1632, donna à la grammaire française une autre direction que Port-Royal. Moins philosophé qu'érudit; moins hardi que savant , il fit pour le français ce que Vossius avait fait pour le latin. II recueillit avec un soin particucolier tout ce que de longues lectures et surtout les recherches qu'il avait faites, comme secrétaire perpétuel de l'Académie française, spécialement chargé de la rédaction du dictionnaire , lui avaient appris sur notre langue , et composa ainsi une série de dix traités très-développés , sur les Mires y V orthographe, Y article , le nom (substantif et ad-

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. jectif), le pronom, le verbe, le parlicipe, Vadverbe^ la préposition et la eonjonciiony dont l'ensemble forme sa grammaire. On a dit avec raison de ce livre ^ que, bien qu'il soit un peu diffus , il contenait en germe ce qu'on a écrit de meilleur sur la pratique de notre langue. G*en est assez , sans doute , pour que les grammairiens philosophes n'oublient pas Tabbé Régnier-, et, à ce titre, il méritait d'avoir sa place dans cette galerie d'hommes illustres que J'essaye de faire apprécier ici.

A la même époque que l'abbé Régnier, vivait un autre grammairien célèbre, membre comme lui de l'Académie française : c'était l'abbé de Dangeau, né en 1643. Moins érudit que son confrère , mais plus hardi dans ses idées , plus curieux surtout de trouver des routes ou des combinaisons nouvelles, Dangeau porta son attention sur les points les plus délicats et souvent les plus obscurs de notre langue. Il détermina avec un soin particulier les sons (voyelles ou consonnes) qui appartiennent au français , établit leurs rapports, expliqua leurs transformations, proposa, en conséquence un système d'orthographe inacceptable sans doute , mais où il y avait des vues excellentes et qui ont été adoptées plus tard. Passant de là à l'étude des mots et surtout à celle des verbes, il distingua entre eux des différences très -fines, qui avaient échappé à tous ses devanciers ; les classa sous diverses espèces , et leur donna des noms particuliers, dont plusieurs se sont conservés. L'abbé de Dangeau est assurément un des granunairiens français qui ont le plus contribué à perfectionner la partie théorique de notre grammaire.

Le Père Buffier, jésuite, suivit de près Régnier-Desmarais et Dangeau. Né en Pologne, de parents français, en 166i , il se fixa h Paris, après avoir fait un voyage à Rome, et y composa un grand nombre d'ouvrages recueillis pour la plupart dans un gros volume in-folio, publié en 1732

Parmi ces traités y presque tous oubliés aujourd'hui , il y en a deux qui ont mérité à Buf&er une réputation durable : l'un est le Traité des premières viriles et de la source de nos jugements; c'est un petit ouvrage de philosophie y d'une clarté admirable : l'autre est sa Grammaire française $ur un nouveau plan y où il résume en effet la grammaire sous une forme particulière qui ne ressemble à rien de ce qu'on avait jusqu'alors. Ses principes sont quelquefois contestables : sa soumission absolue à l'usage^ quel qu'il soit, peut être combattue. Du moins il a présenté toute la science d'une manière A la fois simple et philosophique*, et avec autant de clarté qu'il y en a dans son Traité des premières vérilés.

Dumarsais (César Ghesneau sieur), né h Marseille en 4676, perdit son père de bonne heure, et resta entre les mains d'une mère qui laissa dépérir la fortune de ses enfants. Cependant il fit ses études avec succès chez les Pères de l'Oratoire de Marseille. Il entra même dans cette congrégation , mais il en sortit bientôt et vint à Paris à T&ge de vingtrcinq ans. It fut reçu avocat en 1704, puis quitta cette profession pour entrer d'abord chez le président de Maisons, plus tard chez le marquis de Bauffremont , et diriger l'éducation de leurs fils. « Le séjour qu'il fit durant plusieurs années dans cette maison , dit d'Âlembert, est une des époques les plus remarquables de sa vie , par l'utilité dont il a été pour les lettres. Il donna occasion à Dumarsais de se dévoiler au public pour ce qu'il était , pour un grammairien profond et philosophe, et pour un esprit créateur dans une matière sur laquelle se sont exercés tant d'excellents écrivains. C'est principalement en ce genre qu'il s'est acquis une réputation immortelle. » Voltaire ' dit la même chose en d'autres termes : « Personne n'a connu mieux que lui la métaphysique de la grammaire ^ personne n'a plus appro-

* Siècle de Louis XIV (Catalogue des ccrÎYains du).

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fondi les principes des langues. » En effet , ses qualilés dominantes étaient la netteté et la justesse , portées Tune ei Tautre au plus haut degré. Il avait Tesprit plus sage que brillant , la marche plus sûre que rapide y et plus propre aux matières qui dépendent de la discussion et de l'analyse qu'à celles qui demandent une impression vive et prompte. L'habitude qu'il avait prise d'envisager chaque idée par toutes ses faces , et la nécessité où il s'était trouvé de parler presque toute sa vie à des enfants , lui avaient fait contracter, dans la conversation , une certaine diffusion qui passait quelquefois dans ses écrits y et qu'on y remarqua surtout à mesure qu'il avança en âge '. Dumarsais mourut en 1736, Agé de près de quatre-vingts ans , et emportant la réputation du plus profond grammairien , et de celui surtout qui avait le mieux su faire passer dans toutes les tètes la parfaite intelligence des questions qu'il examinait

Girard (l'abbé Gabriel) , né à Clermont, en Auvergne , en 1678, un ou deux ans après Dnmarsais, fut loin d'avoir la profondeur philosophique ni la sagacité de celui-ci. Doué d'un esprit critique , habile a saisir des nuances plutôt qu'à embrasser un ensemble, il avait publié en 1718, avec un succès peut-être exagéré , son Dieiionnaire des synonifmeê , que d'autres écrivains ont bien étendu depuis. Ce ne fut que vingt-neuf ans après, en 1747, et lorsqu'il était déjà membre de l'Académie française , qu'il publia deux volumes in-12, sous le titre : Le$ vraii principes de la langue /hmçoise , ou la Parole réduite en mélhode canfùrmémeni.aux Uns de l'usage. C'est une véritable grammaire, destinée, non pas à être apprise par cœur dans les écoles , mais à discuter toutes les questions qui peuvent se rapporter aux espèces de mots , à la syntaxe , à l'orthographe , à l'agrément du langage, etc. Malheureusement, on peut reprocher à

> D'Alemberl , Éloge de Dumarsais.

Tauteur et le fond et la forme de son livre : le fond y parce qu'il ne comprend qu'imparfaitement les questions qu'il traite, et les résout le plus souvent à contre-sens *, la forme , parce qu'il y a poussé à l'excès le plus insupportable le ton d'afféterie prétentieuse qui déparait déjà ses Synonymes. Il s'était imaginé que ces prétendus agréments du style lui procureraient plus de lecteurs ; et quand on lui en faisait apercevoir la discordance avec son sujet , il répondait naïvement: « J'ai mis cela pour les femmes. » Vivant dans la retraite , et étranger au ton des gens du monde*, il s'était fait et il mettait dans son livre un jargon entortillé qu'il prenait pour de la grAce et de la légèreté.

On ne voit pas trop jusqu'ici quels sont les services que Tabbé Girard a rendus h la science grammaticale y ni quels titres il peut avoir à la reconnaissance de la postérité. II en a pourtant d'incontestables : le premier, c'est de s'être élevé avec énergie et dès l'abord contre l'imitation déplacée de la grammaire latine*-, le second, c'est d'avoir recommandé partout et pratiqué, quant à lui, cette indépendance de jugement^ sans laquelle les sciences n'auraient jamais fait un pas. Il peut se tromper, sans doute , et se trompe en effet souvent : du moins n'a-t-il jamais cette superstition qui nous fait accepter une opinion pour bonne par cela seul qu'elle est ancienne. Il ne mérite pas moins d'éloges toutes les fois qu'il rappelle au bon sens, ou du moins à la justesse du raisonnement, ceux qui s'en écartent^ quand il défend es principes généraux de la grammaire contre ceux qui veulent les renverser. Bref, s'il n'a pas cette granideur de conception, cette vigueur d'intelligence qui fonde les théories générales et fait les grammairiens du premier

* lyAleiiibert , Éloge de l'abbé Girard.

* Vrais principes j préf., p. ▼ ; et Disc. I, p. 30.

* Vrais principes ^ Disc. 1, p. 34, 35.

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ordre, on ne peut lui refuser cette critique courageuse qui reconnoU et poursuit le mauvais ou le déraisonnable y et prépare ainsi la place pour y recevoir enfin le bon et le vrai.

Olivet (Joseph Thoulier d'), né à Salins en 1682, mort en 1768, entra de bonne heure chez les jésuites, où il avait un oncle distingué par son savoir. Après y avoir essayé ses talents en divers genres, il quitta cette compagnie célèbre & l'Age de trente-trois ans. Il vint à Paris pour vivre dans le sein des lettres. L'étude de la langue française et celle de Cicéron , pour lequel son amour était devenu un véritable enthousiasme , occupèrent dès lors tous ses instants. Nous n'avons pas à parler ici des éditions qu'il donna ni des traductions qu'il fit du prince des orateurs romains. Les ouvrages de grammaire proprement dits qu'il a laissés sont en petit nombre et de peu d'étendue. Ce sont : 1* une Pra$odie françoiie; 2? des Essais de grammaire; 3^ des Remarques critiques sur Racine. Ces trois ouvrages ne manquent pas de mérite ; ils sont en général utiles , surtout quand on se borne à les consulter, parce qu'on y trouve des faits grammaticaux très-certains; mais d'Olivet échoue entièrement quand il veut donner la raison philosophique des choses , ou même analyser les difficulté , ou déterminer des nuances un peu délicates. C'est là un travail beaucoup trop élevé pour lui, et dans lequel il est à une distance infinie de Dumarsais. C'est donc à tort qu'on le regarde quelquefois comme un des habiles grammairiens de son siècle : c'était un érudit , et voilà tout. Ses travaux sont estimables , mais ils n'ont pas avancé la science.

Restaut, né en 1696 et mort en 1764, ne doit pas nous occuper; il a mis par demandes et par réponses à l'usage des écoliers, en un gros volume in-12, les principes de Régnier-Desmarais et du Père Buffier. Son ouvrage, fort estimé autrefois, n'ayant rien d'original, nous devons 1^ passer sous silence.

su» L UISTOIIU DE LA (;HAMaiAIRIî:. $9

Duclos, né en 1704, mort en 1773, et qui fut à son tour, comme Régnier-Desmarais , secrétaire perpétuel de l'Académie française , n*a fait d'ouvrage grammatical que ses Remarques sur la grammaire générale de Pori-Royal, C'est en 1751 qu'elles parurent. Quoique tous les grammairiens qui l'avaient précédé eussent profité du travail de Lancelot, et en eussent même quelquefois combattu les principes , il était le premier qui le reprit avec l'intention formelle de l'examiner depuis le commencement jusqu'à la fin. Dans le même temps & peu près, l'abbé Fromant, chanoine de Notre- Dame et principal du collège de Verdun, faisait sur le même ouvrage un travail de révision du même genre, mais qu'il avait conçu bien différemment, et qui, beaucoup plus long que celui de Duclos , mais bien moins philosophique , est loin d'avoir la même valeur que celui de notre académicien. Les Remarques de Duclos sont donc devenues classiques -, elles accompagnent toujours la Grammaire de Porl-^Royal , et montrent à celui qui compare les deux textes , combien les idées avaient avancé dans l'espace d'un siècle , combien la pensée était plus nette et exprimée avec plus de précision. Toutefois Duclos n'est pas, non plus, irréprochable, il y a des choses qui sont parfaitement comprises aujourd'hui , et que lui-même ne comprenait qu'imparfaitement. C'est la condition copmune des sciences : les derniers venus voient mieux et plus nettement ce qui a souvent échappé aux plus sagaces de leurs devanciers.

Harris, né en 1709, mort en 1781, a publié, sous lo titre d'Hermès, des recherches philosophiques sur la grammaire universelle. Cet ouvrage, U^aduit par Thurot, et enrichi par le traducteur d'un discours préliminaire cx>nsidérable et de notes impoi*tantes, jouit depuis longtemps d'une réputation supérieure peut^-être à son mérite. L'auteur était fort crudit*, il connaissait bien les grammairiens anciens, et recueillait avec soin, chez eux, les définitions et les règles

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qu'il croyait pouvoir s'appliquer à son plan. Mais^ en général, il approfondit peu les questions difficiles de ia grammaire y et se perd fort souvent dans des rêveries métaphysiques contre lesquelles le traducteur est obligé de nous prémunir '.

Gondillac, ne en 1715^, mort en 1780, a porté dans la grammaire cet esprit de clarté et d'analyse qu'il avait mis dans les matières purement philosophiques. Sa grammaire est fort remarquable , quoique assurément elle ne mérite pas tout à fait l'éloge que Thurot ^ dans le discours préliminaire de VHermès % en fait en ces termes : « La grammaire de Gondillac est, sans contredit ^ l'ouvrage le plus parfait qui existe en ce genre dans aucune langue. Elle est divisée en deux parties» Dans la première , Tauleur, partant de la simple sensation, explique en peu de mots, et pourtant d'une manière extrêmement claire et même très-élémentaire /l'origine et la génération de nos idées et des opérations de notre âme. Il montre par quelles combinaisons se forme la proposition dont Tanalyse est le sujet de la grammaire simple ou élémentaire. Il passe ensuite à l'analyse du discours , eif conunençant par le langage d'action qui est le résultat nécessaire de notre organisation , il fait voir comment les hommes ont été conduits à imaginer des signes artificiels et non pas arbitraires. Une loi aussi simple qu^universelle, l'analogie, a dirigé, sans qu'ils s'en doutassent, les inventeurs des langues dans la création des signes artificiels. De ces considérations générales sur la formation des langues et sur leurs progrès , Gondillac passe à celles qui ont pour objet l'art d'analyser nos pensées, et démontre que les langues elles-mêmes ne sont que des méthodes analytiques plus ou moins parfaites : idée heureuse et qui peut devenir fé-

^ Voyez , dans la traduction de Thurot , les notes , p. 323 et 34Ë). ^ Pages c à cij.

SUR l'histoirb db la grammaire. 41

conde ea résultats importanls. Enfin il développe les parties delà proposition considérées comme éléments grammaticaux du discours, et dans tous ces développements brille une philo* Sophie profonde et lumineuse , et surtout cette analyse ingénieuse et sûre qu'aucun écrivain n'a possédée au même degré que Condillac. La seconde partie de sa grammaire renferme les applications des principes exposés dans la première : il s'y rapproche davantage des grammairiens qui l'avaient précédé^ et particulièrement de Dumarsais^ de Beauzée et de Duclos. » Cet éloge est assurément fort bien fait, et tel qu'on pouvait l'attendre d'un philosophe comme Thurot, l'un des plus savants partisans des doctrines de Condillac, mais on voit dans cet éloge même que l'auteur a considéré la grammaire comme une science purement philosophique , comme réglant l'expression analytique de nos pensées. Elle est cela y sans doute -j mais elle est aussi autre chose , savoir, la science des langages tels qu'ils sont. Son objet n'est pas de dire seulement comment nos jugements doivent s'exprimer, mais comment ils s'expriment réellement. Celui qui ne verra dans la science que des principes abstraits, comme celui qui ne suivra que l'usage sans s'occuper des causes qu'il i)eut avoir dans la nature de notre entendement, n'apercevra que la moitié de son sujet. La véritable difficulté^ c'est de faire marcher les deux choses ensemble, et de trouver le tour au moyen duquel une langue donnée est l'expression la plus régulière à la fois et la plus simple des opérations de notre esprit. Voilà pourquoi Condillac, qui, comme philosophe, est hien au-dessus de Dumarsais et de Beauzée , est au-dessous d'eux conune grammairien , parce que , laissant de cdté les langues poiûtives, il n'a, pour ainsi dire, voulu y étudier que notre entendement.

Beauzée (Nicolas), né à Verdun le 8 mai i717, mort à Paris le 25 janvier 1789, fut un des grammairiens les plus célèbres du dix-huitième siècle. Il avait déjà donné au pu-

Ai COUP Dorcit

blic la Grammaire générale ou ExpùsUicn rawmnée des éli^ ments nécessaires du langage , en S vol. in-S"*, lorsque la mort de Dumarsais , qui avait fourni les articles de grammaire pour l'Encyclopédie, engagea les encyclopédistes & recourir à Beauzée pour revoir et compléter les articles de son prédécesseur. Beauzée fit ce travail en conscience , laissant subsister les articles de Dumarsais , et y ajoutant ou y opposant ses idées quand Toccasion se présentait , n'hési-* tant pas & sacrifier sa manière de voir quand , après un mûr examen , elle ne lui paraissait pas aussi juste qu'il l'avait cru d'abord , signalant lui-même tout le premier les variations que l'on pouvait observer dans ses théories. Le lecteur trouve à cette disposition un grand avantage : il peut juger des progrès de la science et de ce qu'un savant postérieur ajoute à celui qui l'a précédé. Sans vouloir faire ici de Beauzée l'égal de Dumarsais, qui est peut-être le premier grammairien du monde, on peut dire qu'il lui est supérieur dans presque tous ses articles , en ce que partout où il le corrige, il le corrige bien, et donne des idées plus justes et plus précises. Si son style est souvent d'une abstraction fatigante, d'une métaphysique trop recherchée, on ne peut douter que ses vues ne soient presque toujours plus exactes, qu'enfin la science n'ait marché entre ses mains , et que ceux qui viennent aujourd'hui ne doivent prendre la grammaire au point où Beauzée l'a mise. L'instituteur Lemercier, qui a publié en 1806 une lettre bizarre a sur la possibilité de faire de la grammaire un art-science aussi certain dans ses principes et aussi rigoureux dans ses démonstrations que les arts-'SciencesphysicO'mathématiqueSj » devait apprécier particulièrement ce caractère du génie de Beauzée : aussi le proclame-t-il le plus grand de tous les grammairiens tant anciens que modernes sans exception (p. 516). Cet éloge est exagéré -, Beauzée n'a pas cette admirable clarté de Dumarsais dans l'exposition des idées nouvelles, ni cette por-

lée philosophique de Port-Royal , ni Tinépuisable érudition de Vossius *, ce qu'il a, ce qu'il possède à un degré éminent , c'est l'étroite liaison des principes et de leurs conséquences, la déduction logique des définitions , en un mot tout ce qui distingue un métaphysicien subtil , un logicien rigoureux. C'est là ce qu'il a introduit dans la science ^ c'est 1& le progrès qu'il lui a fait faire.

Beauzée nous montre y du reste , dans le tableau qu'il a placé à la fin de l' encyclopédie ^ et dans celui qu'il a mis au moi Grammaire , comment il concevait cette science , et quelle étendue elle prenait dans son esprit : on en verra avec plaisir ici les principales divisions. — I. Parole prononcée ou écrite, ce qui comprend : (a) les éléments de la parole , les lettres y voyelles et consonnes *, (6) les combinaisons de ces éléments ou les syllabes *, (c) l'écriture-, (d) la lecture. — II. Partie* d'oraison, savoir : (a) les mots déclinables, noms, pronoms, adjectifs, verbes; (b) les indéclinables, prépositions , adverbes , conjonctions , interjections. — III. Syntaxe, où se trouvent : (a) les éléments de la syntaxe , ou les accidents de genres , nombres , cas , degrés de signification, personnes, temps, modes et voix des verbes; (6) la connaissance de la proposition ; (c) les règles de la syntaxe. — Vf. Le langage figuré ou les figures de grammaire, savoir : (a) les métaplasmes -, (6) les tropes ou figures par changement d'acception -, (c) les figures de construction ou de syntaxe-, (d) celles d'élocution, appelées ordinairement/fj^ures de mots. — V. Vétymologie. — YI. VappUca-^ tion des principes aux langues : (a) langues particulières -, (b) étude des langues -, (c) orthographe. — VII. Remarques pariiculiires sur la langue française. — Assurément voilà le plan d'une science très-vaste , et telle que la pouvait embrasser un homme d'une grande portée d'esprit comme Beauzée. Il n'est donc pas étonnant que les encyclopédistes aient eu recours à lui pour continuer le travail de Dumar-

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sais. Us lui ont d'ailleurs donné une preuve de leur estime en le faisant entrer à l'Académie française à une époque où la piété était un titre d'exclusion. Beauzée y qui avait toujours rempli avec exactitude ses devoirs de chrétien , y fut reçu 9 comme le lui dit d'Âlembert, parce qu'on n'avait trouvé personne qui eût dans sa partie un mérite égal au sien.

De Tracy, né en 1754, mort en 1836, a fait de la (rfommaire la seconde partie de ses Éléments d^idiologie. Disciple et continuateur de Gondillac, il a vu la grammaire comme l'avait vue son maître , c'est-à-dire que l'idéologie proprement dite étant pour lui la science de la formation de nos idées , la grammaire est celle de leur expression , la logique celle de leur déduction. On comprend qu'à ce poiut de vue, la grammaire est avant tout une étude abstraite et philosophique. Les langues prises en elles-mêmes n'y sont presque rien : aussi son premier chapitre a-t-il pour objet « la décomposition du discours dans quelque langage que ce soit; » et le second , a la décomposition de la proposition , dans tous les langages , principalement dans le langage articulé , et spécialement dans la langue française. » Sa grammaire doit donc être étudiée avec soin par tous les grammairiens avancés *, mais elle n'est grammaire qu'en ce qui tient aux définitions et aux principes généraux : les applications y manquent , et quand on veut les faire , on est quelquefois forcé de s'écarter un peu des indications de l'auteur.

Ici se termine , si je ne me trompe , la série des grammairiens originaux et supérieurs, dont les ouvrages ont mérité et mériteront l'attention et même l'étude des vrais amis de la science. Quelques autres , comme l'abbé Sicard , Domergue, de Sacy, Lemare, gni mérité et obtenu de la réputation , mais sans avoir exercé une influence durable sur la science elle-même. L'abbé Sicard n'a guère été qu'un cxpositeur habile et qui se faisait entendre avec intérêt.

SUR l'histoire de la grammaire. 45

Domerguc et Lemare ont été trop souvent des esprits bizarres, qui, poussant à rcxtrème un principe contestable, sont arrivés, sans émettre aucune idée réellement neuve , à des méthodes impossibles, quelquefois même à des formes de style barbares. De Sacy, né en 1758, mort en 1838, a rédigé , sous le titre de Principes de grammaire générale mis à la portée des enfants, un petit volume estimable, où il expose, aussi clairement qu'on le peut désirer, les principes de quelques-uns de nos habiles grammairiens. Mais il n'y a rien de neuf dans son livre *, quelquefois sa termino* logie est bizarre ou peu utile *, souvent aussi ses décisions pourraient être plus justes, plus conformes à la saine logique; c'est ce qui fait que, malgré son mérite, l'ouvrage de de Sacy n'a qu'une autorité médiocre.

La liste de ceux qui ont fait avancer la science grammaticale est donc en réalité assez courte, et ce n'est pas un mal. Les génies créateurs, en quelque genre que ce soit, seront toujours rares -, ils le sont dans la grammaire comme partout ailleurs. Mais comme ce sont les seuls qui élèvent en définitive un monument durable à l'étude et à la connaissance des langues, les seuls dont les réflexions ou les recherches nous apportent des vérités nouvelles , ce sont aussi les seuls à qui la postérité doive de la reconnaissance, puisque ce sont eux qui l'ont instruite.

Maintenant, on demandera peut-être un exemple de ce progrès des idées en ce qui tient à l'étude du langage, ou une preuve de la supériorité des modernes sur les anciens. Bien n'est plus facile que la réponse, il suffit d'examiner sur un seul point les changements successif» de la théorie. On reconnaîtra que dans la grammaire comme dans toutes les sciences possibles, la marche de l'esprit humain est constante -, qu'on commence par des observations particulières de faits souvent peu importants ou mal définis -, qu'on y rattache successivement tous ceux que l'expérience fait

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connaître et qui ont de l'analogie avec les précédents \ qu'à mesure que ces faits se multiplient , on pénètre plus profondément dans leur essence , qu'on s'en fait une idée plus nette exprimée dans des formules à la fois plus générales, plus exactes et plus claires.

Vérifions ces assertions sur un des mots les plus importants et en même temps les plus difficiles à faire connaître , soit dans leur nature intime , soit dans leur famille , ou les mots d'espèce congénère : je veux parler de YarUde. Les Grecs ont ainsi appelé leur mot ô, >), rô, qui signifiait Uj (a, et se plaçait comme chez nous devant les noms. Quelle était sa fonction ? On l'avait d'abord confondu avec d'autres mots, particulièrement avec la conjonction -, les stoïciens l'en séparèrent, et dirent, les uns que c'était une sorte de pronom , les autres qu'il était là pour indiquer le genre et le nombre du nom \ Denys de Thrace n'ajoutait rien de solide à cette définition ; Tryphon , sous le règne d'Auguste , remarquait que l'article rappelle une idée préconçue, et qu'il ne faut pas l'employer devant les noms dont le sens n'est pas précédemment déterminé ' -, puis , cent trente ans plus tard , Apollonius Dyscole , selon toute probabilité , disait : fc L'article est une partie du discours qui se rattache aux mots déclinables , tantôt pour les précéder, tantôt pour les suivre , avec les propriétés accessoires du nom , pour marquer une notion préexistante, ce qui s'appelle relation*. »

Certes, cette définition est bien supérieure aux précédentes : on voit pourtant combien elle laisse encore à désirer. L'article s'applique aux mots indéclinables, par exemple, aux infinitife des verbes, aussi bien qu'aux déclinables. Ensuite cette prétendue propriété de se placer tantôt devant.

> M. Egger, Apollon, Dyscole^ c. 4 , $ d,p. i 16.

• M. Egger, i6id., p. 117.

» M. Egger, iWd., p. H 8, 119.

SUR L UlSTOlRIv DE LA GRAMMAIRE. 47

tantôt après les noms, n'est fondée que sur la confusion inexplicable pour nous de Tarticle ô , i}, ri (/e^ la^ les) avec Tadjectif conjonctif oçjl^/d (qui, lequel, laquelle). Cette lourde faute ne fut cependant corrigée que douze cents ans plus tard , par Maxime Planude y qui , en nommant 0, if , ro Variiek proprement dit, déclara le premier que c'étaient bien deux mots différents par leur signification propre , et non pas seulement par la place qu'ils occupaient '. D'autres indices , et en particulier la longue discussion d'Apollonius , pour prouver contre Tryphon que l'interjection d, en grec « , placée devant les vocatifs, ô mon père! n'est pas le vocatif du même article h y iij rô *, montrent combien ces grammairiens-Ui^ malgré tout leur talent, étaient loin d'avoir sur la nature des mots des idées aussi nettes et aussi précises que les enfants qui, chez nous, ont étudié un livre élémentaire un peu raisonnable.

Quoi qu'il en soit , les doctrines grammaticales furent de nouveau examinées et débattues à partir du seizième siècle^ et de la grande rénovation , ou si l'on aime mieux, de la manifestation qui se fit alors dans toutes les directions de l'intelligence : l'article fut étudié, mais dans un tout autre esprit que chez les anciens. Lancelot, dans sa Grammaire générale, admit deux articles *, mais au lieu de mettre avec le, la, les, cet adjectif qui, lequel, laquelle, dont la forme seule avait pu lui faire donner le même nom chez les Grecs, il lui adjoignit le mot un, une, dont l'emploi est en efiet absolument identique ^ dont le sens est surtout analogue, puisqu'il se met devant les mots la première fois qu'on s'en sert, et que le, la, les se met devant ceux qui ont déjà paru '.

Le Père Buffier et l'abbé Girard avancèrent peu la théo-

1 M. Egger, Apollon, Dyscole, c. 4, $ 3, p. il9.

> M. Egger, ihid., p. 126 & 132.

• Cours supéieur de gramm.i pari. !'•, Ht. Il, 10, p. 78.

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rie de rarticle : toutefois les critiques de ce dernier sur les opinions de Buf&er, et même ses propres observations sur cette espèce de mot y ne furent pas inutiles '. Mais ce fut surtout Dumarsais qui , considérant , non pas tel ou tel mot comme s'il était unique en son espèce, mais bien la pensée humaine , et la manière dont elle déterminait les objets , remarqua qu'une classe entière de mots, tels que k, la, les; ee, teite, eti; mon, ton y $on, etc., ne signifiant rien de physique , ni les objets eux-mêmes , ni leurs qualités , s'identifient avec les mots devant lesquels on les place , et les font prendre dans une acception particulière telle , que, sans eux , l'objet serait considéré sous un autre point de vue *. Voilà donc la déclaration expresse que les adjectifs déterminatifs (comme on les nomme souvent aujourd'hui) expriment les différentes manières dont nous concevons les objets, et n'expriment pas autre chose. C'est la vérité : et celui qui l'a le premier reconnue a, on peut l'assurer, fondé la science sur une base solide '.

« Cours supérieur de gramm., part. !'•, li?. H, 10, p. 79.

* Cours supérieur de gramm,, p. 79 et 80.

* Les purs érudits souvent absorbés par leur étude de prédileelioo , comprennent incomplètement ces abstractions ou s'en rendent insufiisamment compte , et , par suite , ne les estiment pas à leur vraie valeur. M. Egger, dans sa savante étude sur Apollonius Dyscole, expose de son

\\ doit être évident ici pour tons les lecteurs que la doctrine d^ Apollonius sur l'article est un pur enfantillage; que ce grammairien a noté, encore

dire rapproché des autres mots qui représentent des opérations semblables dans notre entendement. C'est ce grand et admirable travail qui appartient à Dumarsais tout entier, et je ne vois pas en quoi les fantaisies a* Apollonius ont nu aider notre grammairien , en quoi elles peuvent diminuer son mérite. M. Ëgger eût été bien plus dans le vrai si, constatant les progrès très-réels de la science chez les Grecs, il n'eût pas oublié ceux que l'esprit humain avait faits pendant seize siècles.

II résulte tout d'abord de cette considération que le^ la, tes n'est plus un mot unique en son espèce, jeté par hasard dans quelques langues , absent dans celles-Iù , et jouissan de propriétés inexplicables \ c'est un adjectif comme un autre, soumis à toutes les conditions générales des adjectifs, rapproché par son sens de quelques-uns qu'on appelle spécialement déterminaiifs , déterminant comme eux une certaine vue de l'esprit, et nous permettant de mettre dans le langage la précision qui est dans notre pensée '.

Beauzée , qui suivit Dumarsais, avec une hardiesse que n'avait pas eue ce grammairien, généralisa le nom d'article, c'est-à-dire qu'au lieu de l'appliquer au mot le, la, les tout seul , il en fit le nom de tous les adjectifs déterminatifs. Il fit surtout cette remarque profondément philosophique , que nous ne pouvons modifier les substantifs ou les mots pris substantivement que de deux manières , dans leur compréhension ou dans leur étendue^ que les adjectifs qualificatifs ou proprement dits les modifient dans leur compréhension , puisqu'ils y ajoutent toujours l'idée d'une qualité qui n'y était pas-, que les adjectifs déterminatifs ou articles les modifient dans leur étendue, puisqu'ils en restreignent la signification selon notre point de vue actuel. Enfin il réunit dans un tableau synoptique tous les articles, les classa sous diverses dénominations qui indiquaient leur nature , leurs analogies, leurs difiérences, et ajouta ainsi, à la belle étude de Dumarsais, une connaissance plus nette, plus précise et plus approfondie*.

Je ne veux pas assurer qu'il ait dit le dernier mot à ce sujet ' : il est au moins bien évident qu'il y a dans la ma-

* Cours supérieur de gramm., part. I, liy. II, 10, p. SO.

* Cours supérieur de gramm,, lieu cité.

' Vojei , dans le Cours supérieur de grammaire , la distinction et la liste des articles , partie I , \\w. 11, c. 1 1 ; et pour la définition exacte de le^ la , les, la seconde partie ou haute grammaire , li?. II, c. 32, p. 90.

niëre de procéder des modernes relativement à celle des anciens une supériorité qu'on peut dire imcomparabie C'est une autre sphère d'idées , de raisonnement et de langage.

Il en serait de même quelque partie que nous voulussions

étudier dans la grammaire théorique : divisions générales de la science-, définitions des sons, des lettres, des mots ; de leurs espèces-, règles relatives à leur formation ou à leur emploi -, notions exactes sur leur origine et leur vraie signification -, tout cela est aujourd'hui infiniment mieux su que ne l'ont jamais su les Grecs ou les Romains : et c'est aux progrès philosophiques de la grammaire et de l'idéologie , par conséquent aux travaux de nos excellents grammairiens, qu'est due cette supériorité de nos doctrines , et le perfectionnement de l'esprit humain dans l'analyse des idées et de leur expression .

Grande raison pour nous faire donner à la grammaire , telle que nous la concevons aujourd'hui, sans pour cela mépriser les travaux des anciens , le soin et la considération dont elle est digne !

LA BIVOCALE 01

On venait de lire à haute voix dans une réunion ces vers d*un poète moderne :

Eh bien , mets dans le sac un fagot de futaie.

Dans l'ombre , il le prendra pour son bomme. — C'est fort :

Comment veux-tu qu'on prenne un fagot pour un mort?

Cest immobile , sec , tout d'une pièce , roide ;

Cela n'est pas vivant. — Que cette pluie est froide *.

Le licencié Camille de Voix-Neuve s'écria que ces vers ne pouvaient rimer : « Il n'y a plus , ajouta-t-il , que les baladins et les sauteurs de corde qui annoncent au son du tambourin qu'ils danseront sur la corde rouade^ partout ailleurs on dit raide et $e raidir, et on écrit par un a, i, comme faible*.

— Êtes-vous bien sûr de cela? reprit le vieux marquis de Palaie -, et la misérable orthographe de Voltaire a-t-elle encore altéré la prononciation et l'écriture de ce mot?

* Cette dissertation, écrite en 1839, a été insérée dans le JoumcU de Vinsîitut kistoriqitej en février 1848.

* M. Hugo, Le roi s'amuse, acte IV, se. 5.

* Cette assertion est trop absolac. L'Académie admet les deux ortho-

Sraphes ; et en reconnaissant que la prononciation raide est seule admise ans la conversation, qu*elle Test aussi dans l'éloquence, elle ne rejette pas absolument Pautre.

52 LA UIVOCALE 01.

— Qu'appelcz-vous l'orthographe de Voltaire? dit le tranquille Alcthin.

— C'est y répondit de Palaie, ce ridicule système qui met a, t à la place d'à, t, toutes les fois que la syllabe se prononce i et non pas oua \

— Mais, reprit Aléthin -, qu'y a-t-il là-dedans qui puisse Justifier cette épithète de misérable employée par vous tout à l'heure? N'est-ce pas perfectionner l'écriture que de représenter par des signes divers les sons différents ? Et si cette orthographe eût été de tout temps en vigueur, seriezvous aujourd'hui même embarrassé sur la prononciation du du mot raidêy conmie le dit de Voix-Neuve, ou rouade, comme vous le prononcez?

— Si cette orthographe, répliqua de Palaie , eût été employée de tout temps , je ne nie pas qu'elle eût eu quelques avantages. Mais , venue si tard , elle n'a fait que du mal : elle a détruit toutes les liaisons et déductions étymologiques ; elle a altéré la prononciation des mots , nous a fait substituer un son maigre à une diphthongue large et sonore. Appliquée aux éditions des anciens poètes, elle détruit, même à l'œil, la possibilité de la rime. Enfin, c'est une des inventions de Voltaire, cet homme qui nous a fait tant de mal , et l'on devrait bien envelopper tous ses ouvrages dans une proscription commune.

— Vous êtes bien sévère , reprit Aléthin, pour un des plus grands génies qu'ait produits la France, et peut-être le monde. Mais comme il ne faut pas multiplier ici les questions , je laisserai de côté celle qui regarde l'homme, pour ne m'occuper que de l'invention , et je dirai seulement qu'il ne faut pas condamner l'écriture en question sur ce qu'elle nous vient de l'auteur de la Henriade, par la bonne raison que l'écriture dite de Voltaire n'est pas de Voltaire.

* Marmonlcl , à la fin de la préface uu*il a faite pour la Henriade , dit quelques mots sans Yalour sur cette orllio^mphe.

LA BIVOCALE 01. 65

— N'est pas de Voltaire ! s'écria impétueusement de Palaie. Et de qui donc est-elle , s'il vous plait?

— De tout le monde, répondit Aléthin-, c'est-à-dire que, comme tant d'autres choses y elle est le produit de la réflexion humaine incessamment appliquée au même objet; c'est un de ces progrès que le temps et l'étude devaient nécessairement amener.

— Prouvez-nous cela , interrompit de Voix-Neuve , et les partisans de la nouvelle orthographe vous devront une belle chandelle.

— Oui, prouvez-le, ajouta de Palaie -, montrez que le son è doit s'écrire a^ t. J'aimerais mieux encore un e simple avec l'accent grave, comme le proposait M. Marie**, après Dumarsais*.

— La question , répondit Aléthin , n'est pas là précisément. Nous ne demandons pas si absolument les lettres a, t sont ce qu'il y a de mieux pour représenter le son è, mais si elles remplacent avantageusement l'ancien o , t. Du reste^ je ne suis pas de ceux qui, comme M. Marie, dont vous parlez^ font d'abord abstraction de l'usage et des relations étymologiques ou grammaticales, pour introduire quelque changement dans l'orthographe. C'est le moyen de ne pas réussir. Car, comme l'a parfaitement dit Johnson', on ne peut espérer de prévaloir sur les nations , et de les déterminer à changer leur pratique , en mettant tout à fait hors d'usage tous les vieux livres. D'ailleurs , quel avantage une nouvelle orthographe procurerait-elle qui pût compenser lu confusion et l'incertitude d'une telle altération ? La chute

* i4pp«< aux Français. Paris, 1829, in-32.

* Dissertation sur la prononciation et sur ^orthographe de la langue française, 1. 111 , p. 272 des Œuvres complètes Dumarsais , du reste . ne propose pas du tout ce changeiDcnt.

' A Grammar of the english longue ^ au-devant de V Kiymological dielionnary.

54 LA BIVOCALB 01.

complète du système de H. Marie a surabondamment [Hrouvé combien le grammairien anglais avait raison. Mais autre chose est introduire des signes nouveaux et inconnus dans récriture » autre chose est tirer parti des signes d^à connus et employés de temps immémorial pour cette signification. Or, l'emploi du digramme a, t pour représenter le son é date du commencement de notre langue. Cela est évident par les mots paix, faire, plaire^ et tant d'autres tirés de mots latins où il y avait un a; cela ne Test pas moins par l'emploi de ces mots À la fin des vers , pour rimer avec des é ouverts ou fermés , conmie :

Ce cbeyalier que naguère on vit esire Tant ennemy de TEstat, de son maistre* ;

OU bien

Si tes feux en ton cœur produisaient même effets Crois-moi que ton bonheur seroit bientôt parfait*.

Et cet usage est bien ancien , puisque l'on trouve de pareilles rimes dans nos premiers poètes ^ par exemple .

Pour ly de tous gabbé seray Et sire Heraoux aussi clamé ' ;

et auxui* siècle^

Celé robe de menu voir Que ne vestiles dès yver *.

— Mais , observa de Palaie , ce n'est pas de cela qu'il s'agit-, parlez-nous, je vous prie, du changement d'o^t en a,i dont vous n'ayez pas encore dit un mot.

— Suivez-moi , reprit Aléthin , et ne me précédez pas. J'ai dit et je viens de vous prouver que le digramme a, i ser-

* Satire Ménippée, à la fin de la Farce des états 40 la Ugu€. ' Corneille, MéUte, acte I, se. 2.

' Jean de Vanne» , Les Trois Maries,

* Jean Le Gallois , La Bourse pleine de sens.

LA BIVOCALK OK 55

vaii de temps iinméoioriai eo fraoçuis à représenter le son de Vè ouvert. Si donc il est venu un temps où le son é a remplacé le sou primitif d'o^i/on a naturellement substituera,! à Yo^i. La ressemblance des caractères et la succession des sons y conduisaient également. Aussi, dès les temps les ^us anciens , si Ton ne peut trouver les imparCaits et conditionnels écrits comme aujourd'hui par un a, du moins les deux digrammes a^ t et o, t étaient-ils employés concurremment dans des mots évidemment identiques \ avoine par exemple et avoine, qu'on a écrit plus tard aveine; abayant et aboyant, loi et lai , comme on le voit dans ces vers :

Si puis bien jurer sans délai Qu*i] n'est escript en nulle lai*.

Ainsi il n'y a rien de neuf dans la substitution de Va à Vo que l'application d'une règle générale à tous les imparfaits, conditionnels et adjectifs en ois. Cette proposition d'un principe général parait remonter à Bérain , avocat assez obscur au parlement de Rouen, qui la fit en 1675*. Elle fut, en 1716, reprise et reproduite officiellement par l'abbé Girard*. Voltaire n'avait alors que vingt-deux ans ; il ne s'occupait guère de ces questions purement grammaticales j et si plus tard il adopta exclusivement le digramme a,i pour exprimer le son é; s'il consacra à défendre cette orthographe quantité d'articles aussi piquants par la forme que précieux par le fond *, il ne fut toujours que le propagateur de cette orthographe , et n'en fut pas l'auteur.

— Qu'il l'ait inventée ou qu'il l'ait seulement prônée et fait ensuite admettre à tout le monde , répliqua de Palaie ,

' hoqueiwi ^ Glossaire de la langue romane y 1. 111, mot Lai.

* D'Olivet, Remarques sur Rtidne, n« 12.

* Encyclopédie méthodique ^ moi Néographisme , $ ii, q<> 13.

* Dictionnaire philosophique , mois Français ei Orthographe : Facéties, Supplément au discours aux Velches; Mélanges littéraires, Lettre à l'abbé D'Olivetj 1767.

50 LA Bl VOCALE 01.

VOUS sentez que c est à peu près la même chose. Au reste , je vous accorde volontiers que l'homme ne fait rien à l'affaire et qu'il vaut mieux traiter la question en elle-même. Attachez-vous donc , je vous prie , aux premières objections que je vous ai faites.

— Je ne demande pas mieux , dit Alcthin -y je serai plus à mon aise sur ce terrain , et la discussion aura surtout un but plus utile.

Vous craignez qu'appliquée aux ouvrages des anciens poètes elle ne donne une fausse idée de leurs rimes et souvent même de leur prononciation. Mais il doit être entendu que le néographisme dont je fais ici l'éloge ne s'appliquera qu'aux compositions nouvelles, et qu'il ne.rétroagira jamais sur les ouvrages composés dans un temps où l'on n'en sentait pas l'utilité.

Il serait aussi barbare de vouloir soumettre à l'orthographe actuelle, si ce n'est pour quelques lettres insignifiantes ou parasites , les ouvrages du temps de Louis XIY, qu'absurde de conserver éternellement les mêmes formes d'écriture, malgré les changements de prononciation. Car, comme l'a dit Johnson', la prononciation change et se modifie sans cesse ', c'est une ombre qui n'est pas deux instants de suite de la même longueur. Or ces changements , en s'accumulant de siècle en siècle , l'altèrent quelquefois si profondément que la nouvelle manière ne serait pas comprise de ceux qui ont parlé d'après l'ancienne.

C'est ce qui est arrivé pour le son d'o,i,- et nous devons le laisser tel qu'il était chez les auteurs du siècle de Louis XIV, sous peine de faire écrire à ces auteurs des mots qui auraient paru non-seulement à leurs yeux, mais encore à leurs oreilles, d'épouvantables barbarismes. Ainsi votre objection sur ce point tombe d'elle-même.

' A Grammar of the english longue.

LA BiVOCALE 01. 57

Pour celle qui regarde les étymologies , est-il bien vrai que Torthographe de l'abbé Girard leur puisse causer quelque dommage? Tabbé Girard l'a craint, et c'est là sans doute ce qui le fit renoncer à sa première proposition ' -, mais il ne cite guère que le mot notion (et ses conjugués*, note, nota-hUj noter, noble) , qui paraissent se rapporter à connoUre et eonnoissanee , plutôt qu'à connaître et connaissance. Quant aux mots où la diphthongue o, % était tout à fait indifférente à l'étymologie, comme nos imparfaits et conditionnels , nos infinitifs, nos noms de peuples ou adjectifs en ois; quanta ceux enfin dont les dérivés ont changé en même temps et de la même manière que le primitif, ils sont tout à fait hors de la question, .et je ne crois pas, en vérité, qu'on pût citer une douzaine de mots dont Tétymologie fût intéressée à conserver o,t.

Il reste maintenant une dernière objection à laquelle je me hâte d'arriver. L'orthographe de Voltaire a fait , ditesvous, substituer le son maigre de Vè à une diphthongue large et sonore '.

D'abord il n'est pas vrai que l'orthographe en question ait produit ce résultat : cette orthographe est l'effet et non la cause d'un changement de prononciation -, c'est parce qu'on a prononcé j'a/Ws, je chantés, qu'on a écrit ces mots par un aj; sans quoi on eût conservé l'o^t^ comme le demandait Voltaire.

On peut même dire que la nouvelle orthographe aura pour effet de maintenir la diphthongue large que vous admirez avec raison dans gloire et victoire, puisqu'aujourd'hui il n'y a plus de doute sur le son de ce digramme , qu'il faut toujours énoncer oua; tandis que, dans le siècle

* Vrais principes de la langue française j t. U, p. 344.

• Ibid., p. 352.

^ Nodier, Examen critique des dictionnaires français, p. 284.

bH LA BIVOGALE 01.

dernier, les grammairiens n'étaient pas d'accord sur la prononciation de certains mots ' -, et dans quelques autres , comme Ckarolais, Tusage changeait sensiblement, et substituait avec plus ou moins de lenteur le son de Yé à l'ancien son : si bien que Voltaire, si sévère, comme on le sait, non pas sur la richesse oculaire , mais sur l'exactitude réelle de la rime, voyant M'^' de Gharolois peinte en habit de Gordelier, n'aurait pu lui adresser en 1780 ce joli impromptu qu'il avait fait pour elle une cinquantaine d'années auparavant :

Frère Ange de CharoUnSj Dis- nous par quelle aventure Le cordon de saint François Sert à Vénus de ceinture.

Et déjà l'orthographe que vous attaquez nous a rendu le son aua dans des mots d'où il avait disparu. Ainsi tout le monde est aujourd'hui d'accord sur le son large des mots éiroiljje sois du verbe être, croire et ses formes conjuguées, je crois j tu crois, etc. Mais à la fin du dernier siècle et auparavant, la prononciation maigre de Vi l'emportait souvent. Plusieurs prononçaient endrit, étrit, étrile*^ Brébeuf lui-même écrivait :

La terre dans son cœur a des bornes étrètes.

On regardait comme de bon ton, au moins dans le style de la conversation , de dire que je sis ^ tu ses, il set , nous sèyonSy etc., au lieu de je souas, tu souas, nous souaïons, qui étaient réservés poar le style noble '. Boursault paraît avoir admis la première prononciation quand il fait dire à son médecin :

■ Girard , Vrais principes j etc., t. Il , p. 344.

* Fcraud , Dictionnaire critique de ta langue française, mol Étroit.

* Fériiud , lieu cite.

LA BIVOGALB 01. 5U

Mais lorsqu^en bon état j'ai mis une personne » Je ne pois empêcher que le Ciel n'en ordonne. Quand il lui piait qu'on meure, il faut que cela soit {set) : J'en ai vu de mes yeux la preuve sur àix-sept *.

U en est de même de Montfleury, quand ÉUse dit dans la Dame médecin * :

Je me tromperais fort s'il n'y réussissait :

C'est un petit compère aussi dru qu'il en soit {set).

Le verbe croire se prononçait des deux manières , avec une différence analogue ' -, si bien qu'un habile honmie ^ interrogé conunent il fallait prononcer ce mot, répondit : (c Je erais qu'il faut prononcer je crauas. »

Aujourd'hui , il n'y a plus de dissentiment *, tout le monde écrit et prononce crouare^ et l'on sait la leçon qui fut faite à une vieille actrice , laquelle , malgré de nombreux avis , persistait à dire :

Eh quoi! mon fils arrive? 0 ciel ! le puis-je croire?

L'acteur en scène lui répondit :

Il arrive , Madame , et tout couvert de glaire.

Mais, sans nous arrêter à cette influence de l'écriture sur la prononciation , reprenons , s'il vous plait, la question d'un peu plus haut, et dites-moi ce que vous penseriez si je prononçais , conmie il suit , ces vers de Rousseau :

Mais la déesse de mimouère.

Favorable aux noms éclatants Soulève l'équitable histouère Contre l'iniquité du temps?

— Je vous renverrais, dit de Palaie, en Picardie, où cette

* Le Mercure gcUant j acte IV, se. 2.

* Acte m, se. i.

* Féraud , Dictionnaire critique , mol Croire,

60 LA BIVOCALE 01.

abominable prononciation, la Umèj le roué, ma foué , sesi introduite, je ne sais comment.

— Dites qu'elle s'y est conservée , reprit Aléthin j car c'est là véritablement l'ancienne prononciation française.

— Que dites-vous? s'écrièrent à la fois Camille et de Palaie. Quoi! c'était le son oui que les anciens exprimaient par cette double voyelle o, i?

— Et ainsi, continua le premier, quand Boileau récitait ses vers , il disait :

Qui méprise Gotin n'estime pas son roué, £t n'a selon Colin, ni Dieu, ni fouè, ni loué?

— Et Médée, ajouta l'autre, répondait à la fameuse question :

Dans un si grand revers, que vous reste-t-il?— Moue, Moue , dis-je , et c'est assez '.

— Et dans Racine , reprit de Palaie en riant , Titus disait amoureusement à Paulin :

Depuis cinq ans entiers tons les jours je la voués , Et crouès toujours la vouer pour la première foués *.

— Et Auguste , interrompit de Voix-Neuve en riant plus foil, Auguste prononçait majestueusement dans Ctnna :

Je le suis , je veux Fètre. 0 siècles , ô mémouére , Conservez à jamais ma dernière victouère*.

Et dans Bérénice encore , dit en éclatant de Palaie , cette princesse disait à Antiochus :

Et si de ses amis j'en doués crouére la voués.

Si j'en crotté; ses serments redoublés mille fbués*!

* Corneille , Médée , acte i , se. 6.

' Bérénice , acte 11 , se. 2.

• Acte V, se. 3. ^ Acte I , se. 4.

LA BIVOCALE 01. Ot

— Oui, répondit Aléthiii, c'était ainsi qu'ils prononçaient.

— Ah! ma fwU, riposta Camille, le crouèit qui pourra crouêre que ce souei là la loué de la langue françouèse,- c'est trop fort pour moui; je n'en eroués rien. »

Et tous deux , charmés de cette dernière saillie , et cédant à cet accès de galté, ou plutôt s'excitant l'un l'autre à ces éclats immodérés, se laissèrent tomber sur un canapé, où pendant longtemps encore on crut qu'on ne pourrait tirer d'eux ni leur faire entendre une parole raisonnable.

Cependant Aléthin toujours calme et sérieux leur disait : a Riez bien^ mes amis, riez bien; mais vos ris passeront et la vérité ne passera pas. Elle vous pénétrera malgré vous, et, quand vous l'aurez une fois aperçue, vous ne concevrez plus que vous ayez été assez aveugles pour la méconnaître , assez ennemis de vous-mêmes pour lui fermer^ autant qu'il était en vous, toutes les issues de votre entendement.

— Au fait, dit de Palaie que son âge semblait devoir rendre plus raisonnable , nous ririons ainsi jusqu'à demain que la question ne s'éclaircirait guère. Calmons-nous, si nous le pouvons ; et examinons la chose de sang-froid. Vous dites, Aléthin, que Yo^i se prononçait autrefois ouè, à peu près comme dans fouets rouet y couelle, mouette, ou dans cette exclamation de Gorgibus^ après le départ des seigneurs Lagrange et Ducroisy : « Ouais ! il semble qu'ils sortent mal satisfaits d'ici *. »

— C'est là ce que je soutiens , répondit Aléthin.

— Cependant, reprit le marquis, il est connu de tout le monde que plusieurs mots rimaient jadis qui ne riment plus aujourd'hui-, que Boileau, par exemple, a écrit :

' Molière , fjes Précieus$9 ridicules , se. 2.

6i LA BI VOCALE 01.

Qu'un jour ce dieu bixarre , Voulant pousser à bout tons les rimeurs françois Inventa du sonnet les rigoureuses Uns ^ ;

que , dans les Plaideurs , Racine fait dire en réponse à ce vers :

Tenez , yoilà le cas qu'on fait de votre exploit : -- Gomment! c'est un exploit que ma fille lisoit*;

que , Boileau enfin ayant dit en parlant de Chapelain :

Qu'il s'en prenne à sa muse allemande en françois ; Mais laissons Chapelain pour la dernière fois *.

Voltaire a remarqué à ce propos que la muse de Boileau était bien un peu allemande elle-même , pour se contenter d'une telle rime. Mais ce reproche n'était exact que du temps de Voltaire *, car tout le monde avoue que , sous Louis XIV, françûis et lois, exploit et lisoil s'écrivaient et se prononçaient de même.

— Je vous l'accorde volontiers, reprit Âléthin*, je ne nie pas la consonnance des mots *, je nie seulement le son que vous leur attribuez. Je soutiens qu'on disait alors loties , explouet, etc.

' — Mais, interrompit Camille, cela n'est pas possible; nous lisons partout que ces mots se prononçaient comme ils s'écrivaient *, c'est-à-dire en donnant à la double voyelle oj le son qu'elle doit avoir. Eh bien, quel est ce son? M. Nodier nous le dit : « Cette diphthongue si commune dans nos verbes se prononçait autrefois comme dans ce mot autrefoiSj qui vient de tomber de ma plume \ » C'est donc françouas et lisouat que l'on disait, et ainsi les vers rimaient

' Art poétique, chant II, y. Si .

* Acte H, se. 3.

» Satire IX, y. 241 .

* Examen critique des dictionnaires , p. 284.

LA DIVOGALE 01. 65

parfaitement. Nul doute que ce ne soit la véritable valeur de ce digramme.

— Sa valeur actuelle , fit observer Aléthin , non pas sa valeur du temps de Louis XIY, ce qui est véritablement en question. Et voyez comme nous portons toujours dans nos recherches les idées que nos habitudes plus ou moins invétérées nous font regarder comme incontestables. Jamais vous n'avez vu dans un ouvrage de quelque autorité que YOji se prononçât oua sous Louis XIY. Vous transportez donc de votre chef à cent cinquante ans en arrière votre manière actuelle , sans vous apercevoir que c'est résoudre la question par la question ; car, enfin, les mots précités rimeraient fort bien encore en les prononçant oui, ou même é simplement.

— Cela est vrai, dit Camille^ mais si je fais ce cercle vicieux , ne faites pas , vous , une pétition de principe , en supposant prouvé ce que nous contestons. Si vous voulez qu'ont se soit prononcé ouê, prouvez-le nous, je vous prie, mais par des preuves sans réplique.

— Par des preuves sans réplique, répéta Aléthin*, et, qui plus est, par des preuves de plusieurs sortes: preuves d'autorité, preuves d'étymologie, preuves d'harmonie, preuves de logique , rien n'y manquera.

— Voyons , dit de Palaie , nous vous écoutons.

— Je commence , dit Aléthin , par les preuves d'autorité : ce sont les plus courtes et les plus péremptoires. Plusieurs grammairiens français se sont occupés , à diverses époques , de fixer la prononciation des diphthongues en les représentant par les voix élémentaires qui les composent. Je ne vous en citerai que six , qui se sont fait tous une réputation : Girard, d'Olivet, Dumarsais, Duclos, Beauzée et l'abbé Féraud.

Les quatre premiers, qui sont aussi les plus anciens, représentent la prononciation de Vo,i par oéj auè; d'Oli-

64 LA BlYOGALE 01.

vct ^ et Duclos * donnent cette prononciation comme absolue. Dumarsais remarque qu'il y a deux sons, celui de oè, ou Vè est très-ouvert et se rapproche de Va, comme dans/bî, froid y coiffe^ et celui de oà, comme dans mois, pois , nota; '. Quant à Tabbé Girard , il reconnaît deux sons , mais non pas ceux qu'admet Dumarsais : « o,i, dit-il, présente dans certaines occasions le son ouvert de la voyelle è : François, Hollandois, il dormoil^ dans d'autres occasions, elle présente un son plein et comme double, terminé par celui de Yé ouvert, après avoir commencé par celui de la diphthongue ou : Bavarois, Cretois j loi, roi, oiseux, je bois, il reçoit *. Beauzée n'admettait plus la prononciation oè, ouè % et Féraud, dans son dictionnaire publié en 1788, la condamnait comme n'étant plus usitée que dans quelques provinces *.

Ainsi nous pouvons presque dire avec une précision géométrique à quelle époque le son oua a définitivement remplacé le son oui, qu'indiquait la bivocale o, i. C'est vers le temps où Beauzée succéda à Dumarsais dans la rédaction des articles de grammaire dans V Encyclopédie , c'est-à-dire vers 4756. Mais si nous remontons plus haut, les dictionnaires ou les traités s'accordent à donner oè, ouè\ Bien plus , ces lettres se retrouvent dans l'écriture courante , chez quelques vieux auteurs. Ainsi l'hôtel de ville s'appela longtemps le parlùuer aux bourgeois ; Rémi Belleau écrivait: ton mirouer*., Joinville écrivait de même dorlouer*-, et dans Rabelais

D'Olivet, Pfvsodie française , aux homonymes Fois et Fouet. ' Grammaire générale , partie l, c. 3.

' Encyclopédie méthodique , mot Diphthongue.

* Vrais principes, t. Il, p. 346.

* Encyclopédie méthodique, mot Néographisme, $ il, n« 13.

* Dictionnaire critique , mot Oi,

' Régnier-Desmarais , Traité des lettres aux diphthongues ; Cf. Restaut. Principes généraux , etc., c. 1 , art. 3.

' Cité par Saint-Victor dans sa traduction d'Anacréon.

» Histoire de saint Louis, i826 , in-«2, p. 46.

LA BIVOCALB 01. 65

on trouve à tout moment ces désinences : « On fit de voire gorge un entonnouer^ il se fit un cheval d'un fust de pressouer; peut-estre que derrière y ha issue au monfoiier\»

Henri Estienne ^ dans ses Dialogws du 4iouveau langage français italianisi, se plaint^ d'une part, que Ton substitue le son i au son oi (pué) dans les imparfaits et conditionnels ; et^ de Tautre^ qu'on s'accoutume à dire troas moas pour trois mois (irouis motiis) ^ il demande s'il faudra dire aussi la guare pour la guerre, frère Piarre, i)our frère Pierre*.

Mais la véritable nature du son que nous ei^aminons n'est nulle part mieux déterminée que chez Meigret, écrivain peu connu d'ailleurs , qui voulait, au xvi* siècle, comme M. Marie de nos jours, une réforme radicale dans notre orthographe. Vous comprenez avec quel soin il dut étudier la prononciation *, aussi en parle-t-il comme un homme qui en connaît bien tous les détails. Il rejette l'emploi de la double voyelle ot ou oy, « laquelle je voy, dit-il, indifféremment escrite pour oe, comme tnoy, toy, soy, il estait, aimoit.... » Il lui reproche de représenter deux sons très-distincts , « ce que nous verrons évidemment, ajoute-t-il, si nous voulons considérer cette diphthongue oj es vocables es quelz elle est prononcée -, et trouverons qu'il y a grande différence des ungs es autres-, car en tnoyen^ royal ^ loyal, nous oyons évidemment en la prolation la diphthongue commencer par o et finir par t (mo-ien, ro-ial, lo-ial) \ au contraire, en moy, toy, soy, nous oyons la fin de la diphthongue non-seulement en 0^ mais en é ouvert, qui est moyen entre a et e dos'.... Nous escrirons donc loè, roi, et loycU, royal ^ par

* Gargantua, c. 12.

* Allou , Essais sur l'universalité de la langue française , note D , p. 374 ; D'Olivet , Remarques sur Racine , n»» iO et i i .

* É fermé.

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ce moyen la diphthongue oè sera tournée en oy en ces autres dérivatifs*. »

Ce changement de l'ancien son oi (ptAi) et sa division en deux autres^ savoir : le son é et le son oua, ont donc commencé dans le xvi« siècle , et n'ont été définitivement accomplis qu'à la fin du xviu*. Cette proposition ne saurait , je pense , m'ètre à présent sérieusement contestée.

— Je ne la contesterai pas, dit Camille; mais vous nous avez promis des preuves fondées sur l'étymologie : je les attends avec impatience.

— Je vais vous satisfaire, reprit Aléthin. Vous remarquerez que presque tous les mots français où la bivocale o,i fait partie du mot et n'en est pas une terminaison dérivative ou déclinative sont tirés de mots latins où se trouve la lettre e : roi de rex; loi de lex^ coi de quietus; mot, toi, ioi, démette, $e^ quoi de quœ; paroi de parie»; fois de vices; faible, ou plutôt foible, de flebilis; foin de fenum; avoir, savoir, voir, recevoir, à'habere, sapere, videre, redpere; étoile de Stella; voile de vélum; toile de tela; on disait autrefois toèle.

Et s'oie a trop lordes mamelles.

Prenne cuevre-chief ou toèles*.

De là l'on ne peut conclure, sans doute, que le son de Ve latin se soit conservé pur dans le mot français -, mais il est au moins fort probable que ce son n'a pas tout à coup disparu , lorsque les mots ont passé de la langue mère dans sa dérivée.

Nos terminaisons en ois pour noms de peuples et autres viennent , comme mois de mensis, de terminaisons latines où se trouve Ye : bourgeois de burgensis; lyonnoise, nar--

' Meigret, VEscriture française , imprimée en 1645.

* Roman de la rose, cité par Roquefort; Glossaire, etc., t. lU, mot Lord.

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bonnoise, iarragonoiie , de Lugdunensis, Narbanensis, Tarroeonensis : et la prononciation originelle de notre diphthongue est d'autant plus évidente que Yn des mots latins parait s'être toujours prononcée fort peu , ou même ne s'être pas prononcée du tout, puisque les Grecs retranchaient cette lettre dans les mots latins de cette terminaison, et disaient Hortesm, LugduMsis, Tarconesis, pour Hartensim, Lugdunensis, etc. *.

Nos nombreu^L substantifs et adjectifs en oir et oire viennent presque tous du latin orius^ oria, orium^ dont on a supprimé la terminaison déclinative us, a^um, eibii passer ri devant Vr; or, on sait qu'en latin l'o^î était toujours remplacé par la diphtbongue œ^ comme le déclare expressément Térentien'*, et les éléments de cette syllabe nous servent précisément aujourd'hui à peindre l'ancien son de Vo, î. N'est-ce pas là , je vous le demande , un argument étymologique péremptoire en fiaveur de la prononciation oer, ouer?

Nous trouvons enfin que les premiers auteurs et poètes français écrivaient avec Ve originaire certains mots qui depuis ont définitivement reçu Yo,i : dreite pour droite ; il deii sa pénitenche*, pour il doit : on en a des exemples répétés dans ces vers de Marie de France :

Ki sa nUe vodreit aveir.

Une Chose séeut de veir.

Sortit esteit et destiné De sur le munt fors la cité , Entre ses bras la portereit Si qae ne se reposereit *.

* Lancelot, Nouvelle méthode pour apprendre la langue latine, p. 640.

' De syUabis , y. 44.

' Roquefort , Glossaire , etc., t. III , mot Jovent ; Ampère , Histoire de la formation de la langue française ^ c. 46.

* Le Lai des deux amants , ▼. 32.

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Ainsi , que le son primitif de la bivocale o,i ait contenu en lui-même le son de Ve, cela ne me parait pas douteux. Les exemples s'offriraient d'ailleurs en foule , si vous conserviez quelque incertitude à cet égard.

— Il ne nous en reste plus , répondit de Palaie -, et main* tenant nous n'attendrons que les preuves d'harmonie, comme vous les nommez, qui viendront sans doute corroborer votre théorie.

— Je les ai nommées ainsi , reprit Âléthin-, j'aurais mieux fait peut-être de les appeler preuves de consonnance; car on peut voir que le son de o^i a été presque de tout temps employé à la rime pour consonner avec Vè ou YaJ ; ce qui ne me semble laisser aucun doute sur le son de cette diphthongue.

L'auteur anonyme, qui , au xn"" siècle, a traduit en vers français les distiques de Denys Gaton , ajoute à la fin une sorte d'épilogue en vers, où il s'excuse modestement d'avoir fait peut-être quelques fautes, et réclame le redressement , la correction des savants de son temps.

Mes, si jeo ai mespris.

Ou autre chose mis Ke il nM doit avoir, Li sage ki l'orrunt Amender le purrunt E je les en requier *.

Ne voyez-vous pas q}i*avoir se prononçait alors avouer, puisqu'il rimait avec je requiers ? Trois siècles plus tard , sous François P% Lazare du Baïf écrivait dans sa tragédie d'Hécube :

Mais pour encore accroistre ma tristesse. Hélas! ma fille, en ceste dure angoisse*.

• LeroQZ de Lincy, Us Proverbes français , t. II , p. 375. ■ Vieux poètes français ,M{i, Crapelet, t. 111, p. 148.

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Eustorge de Beaulieu , poêle de la même époque y mettait aussi dans une ballade :

Fusl-oa si bon que saint Antoine Et aussi doux qu'une brebis, Sans estre en ordre, on perd sapetn^.

Chacun porte honneur aux habits*.

Gilles d'Aurigny, autre poète du môme temps , dit dans son poème du TiUeur d'amour ;

Et par dedans fermée à trois grands huis , Bandés de fer, dont l'entrée estoit faite. Expressément difficile et étroite *.

Tous ces exemples , vous le remarquerez , sont antérieurs à la seconde moitié du xvi* siècle , et , par conséquent, aux temps où les Italiens , appelés en France par Catherine de Médicis, corrompirent la prononciation française, en cherchant à la rapprocher de celle de leur pays. Cette observation est essentielle, car elle prouve que l'altération introduite dans le langage par les infâmes mignons de Henri III, comme dit un auteur célèbre', fut toute autre qu'il ne le croit, et qu'on ne se l'imagine ordinairement.

Mais sans nous arrêter à ces temps reculés , et pour passer tout de suite au siècle de Louis XIY, qui nous intéresse bien plus vivement que celui des derniers Valois , je dis que les exemples de ces consonnances d'o^t avec i ou a,i ne sont pas rares chez les poètes contemporains de Corneille , particulièrement chez ceux qui n'attachaient pas une importance exagérée à la richesse oculaire de la rime.

Corneille lui-même dit dans sa Mélite :

....Tu seras forcé toi-même à reconnoitre

Que, si je suis un fou, j'ai bien raison de l'eïre*.

* Même collection , t. lU , p. 16.

' Même coUection , t. HI, p. i96.

' Nodier, Examen critique , etc. p. 285.

* Acte I , se. 1 .

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