LA BI VOCALE
Ces vers 9 évidemment , n'eussent pas été supportables si Yo,i avait eu de ce temps la prononciation que nous lui assignons aujourd'hui.
Molière dit de même dans le Dépit amoureux :
Par comparaison donc » mon maître, s*il vous plaît. Gomme on voit que la mer quand l'orage s^accrott * ;
et ailleurs dans la môme pièce :
D'où vient fort à propos cette parole expresse D'un philosophe : Parle, afin qu'on te connaisse*;
et encore dans Y Étourdi :
Demeurez; vous pourrez voir tout de la fenêtre. Eh bien, qu'avais-je dit? Le voyez-vous paroitre^J
et dans Tartufe :
D*abord j'appréhendai que cette ardeur secrète Ne fût du noir esprit une surprise adroite ^.
et enfin, car il faut s'arrètor, Dancourt, dans le branle qu'on chante à la fin de ses Curieux de Compiigne^ &it rimer tnaii et Tinterjection ouais avec bourgeois.
Mais
D'une manière grivoise Je régalons le bourgeois.
Ouais!
La selle eût été bien dure Pour des darrières bourgeois.
Je citerais sans peine des milliers de ces exemples. Ainsi, quand on a conclu de l'assemblage des mots aujourd'hui prononcés en otia et en i qu'ils se prononçaient alors en
* Acte IV, se. 2.
* Acte ttl , se. 8.
» Acte 111, se. 10.
* Acte lU , se. 3.
LA BIVOGALE 01. 71
ùua tous les deux , on a forcé la conséquence. La conclusion eût été légitime si l'on se fût borné à dire qu'alors les deux mots étaient consonnants -, mais vouloir déterminer le son de l'un , à l'exclusion de celui de l'autre , par la rime où ils se trouvaient tous deux au môme titre, c'était une faute évidente contre ce principe de logique :
Quantum promisse referai conclusio solum.
U fallait donc trouver des exemples où le son o,i rimât avec une voyelle simple ou avec un digramme tel que a,ij dont le son ne f&t pas contesté. Ces exemples , comme ceux que nous venons de citer, auraient décidé la question. Or, si l'on en trouve tant où le son i se fait clairement ouïr, on n'en trouve pas un seul où la rime pose sur le son a.
— J'avoue, dit alors de Voix-Neuve, qu'il me paraît difficile de nier la puissance de ces raisons et de contester une opinion appuyée sur tant de preuves. Continuez cependant , et donnez-nous ces raisons de logique dont vous nous avez parlé.
— Volontiers, reprit Âléthin *, elles nous mèneront, je l'espère, à la même conclusion. Nous ne doutons pas que l'o^t ancien, quelle que fût antérieurement sa prononciation, n'ait en dernier lieu exprimé deux sons très-différents, le son oua, de roi^ ioi, laij et le son è de français, il par- Uni^ que nous écrivons aujourd'hui par a,i.
Si nous supposons que l'un de ces deux sons ait été le primitif, on se demandera comment l'autre a pu s'en former *, et il sera difficile de répondre à cette question ; car, quelle analogie y a-t-il entre loua et li^ touat et tèt, chouas et chêsf Rien ne se ressemble, ni les lettres, ni le son, et il nous est assurément impossible de passer de l'un à l'autre sans intermédiaire '.
' Ampère, Histoire de la formation de la langue française , c. 16.
71 LA BIVOCALE 01.
AU coDtraire , si ouè est l'ancien son ^ par deux altérations toutes naturelles et faites en sens inverse , on arrive aux deux prononciations actuelles.
Ainsi y élargissez un peu la dominante de cette dipfatbongue ', au lieu de Yé ouvert prononcez un a foible, lettre d'une nature analogue : vous tombez dans notre dlphthongue oua : loua, roua, foua, de loué, roui, fouè, qu'on prononçait jadis.
Mangez maintenant la sous-dominante ou de ces mêmes mots françouès, je disauis, il chantouèt; il vous reste Vi ouvert pur : froncis , je disis , il chantit, que nous écrivons aujourd'hui français, diioU, chantait.
Et davantage, notez , je vous prie^ que c'est toujours d'une modification seulement que se plaignent les écrivains partisans de l'ancienne prononciation^ comme Henri Estienne et Guillaume des Autels ', et non pas d'un changement qui n'aurait pas même permis de reconnaître les mots.
Celui-ci en particulier exprime nettement de quelle nature était le changement qu'il blâmait. «Certes^ dit-il, je ne dissimulerai point ma fantaisie**, onques ne me plut l'excuse d'un langage corrompu pour dire que l'on parle ainsi à la court ; car, je say quelles mignardises en sont plus souvent cause que celle tant recommandée douceur, par laquelle je confesse que légitimement on peut impétrer un vice de la coutume. D'où sont venus ces mots , il diset, il feset, et la rime que Ton appelle équivoque de Cérés avec serois ? Pourquoi n'a-on laissé le mot régulier et usité de rQ\jnc pour dire rwat? Pourquoi sera-ce que quelque. dame, voulant bien contrefaire la courtisane à l'entrée dfe cest yver, dira qu'il fait frtt ? serrant tant les lèvres que l'on sentira bien , au petit bruit ou strépit de la voix , qu'elle
* Réplique aux furieuses défenses de Meigret , Lyon , i5oi. ' Mun opinion.
LA BIVOCALB 01. 73
sort par force et contrainte , comme le vent passant par quelque petite fendasse ' ? »
N'est-il pas clair que l'auteur ne reproche ici aux merveilleux de cette époque qu'un adoucissement excessif delà prononciation, un amollissement ridicule du langage, une corruption analogue à celle que le directoire vit s'introduire chez nous, lorsque, n'osant prononcer les r, nos incroyables disaient ma paole pour ma parole, du da noi pour du drap noir ? Mais il n'est pas question d'un changement total dans le son , tel qu'eût été celui de frouat en fret.
Je conclus donc : l'ancienne prononciation ouè contenait en germe les deux manières de prononcer reçues aujourd'hui y mais, l'une de ces deux manières étant prise comme primordiale , il serait impossible d'en déduire logiquement l'autre, ou d'établir une filiation probable de ces deux sons.
— Voilà qui est bien , dit de Palaie *, je n'avais pas moimême étudié la question dans tous ces détails , et je m'en rapportais sans scrupule au dire de tant d'autres. Je reconnais volontiers que je m'étais trompé -, je vois aussi pourquoi vous m'avez demandé au commencement ce que j'appelais l'-orthographe de Voltaire; je conçois bien que je m'étais fait une fausse idée de l'influence de ce philosophe sur cette question.
— En effet, ajouta Âléthin, on se le représente souvent comme ayant apporté dans l'écriture un signe tout nouveau, le digramme a,i. Vous voyez qu'il n'en est rien ; que ce digramme avait été employé de temps immémorial avec le son de Vé ouvert, et souvent dans des mots entièrement identiques à ceux où se trouvait l'o,!. Voltaire n'a fait qu'en régulariser l'emploi -, il vivait dans un temps où l'ancien son oui disparaissait de la bonne compagnie et de la capitale , et donnait en mourant naissance à deux sons complé-
* OuTrage cite, p. 20.
74 LA BIVOCALB 01.
temeat différents l'un de l'autre. Alors il appuya de soft immense influence Tancienne proposition de Tabbé Girard , de conserver le digramme o,i pour le son dérivé le plus semblable à l'ancien son , et d'appliquer au deuxième dérivé la réunion de lettres usitées , la plus incontestablement analogue au digramme générateur.
n y a donc eu , on peut le dire , dans le changement appuyé et établi par Voltaire , un immense service rendu à la langue et à l'orthographe françaises -, et en outre , le plus louable respect pour les analogies de racines et d'usage, sans lesquelles les langues les plus riches seraient , vous en convenez , indignes de notre étude et de notre amour.
— Et maintenant, dit de Voix-Neuve, vous pensez sans doute que l'Académie a bien fait d'adopter définitivement l'orthographe dite de Voltaire ?
— Oui , sans doute , répondit Aléthin*
^- Et moi aussi , reprit le licencié -, mais alors , comme je l'avais dit, les deux vers cités précédemment ne riment pas. C'est cette observation qui a ouvert notre discussion ; je suis bien aise qu'elle se représente à la fin pour la clore convenablement.
L'HABHONIE MATÉRIELLE
Qu'entend-on précisément quand on parle de Vharmonie dune langue, que Ton considère cette qualité absolument et en soi^ ou par rapport aux autres idiomes? C'est une question que peu de personnes songent à s'adresser et qui pourtant ne serait pas toujours superflue ; car, quand on l'examine de près, on voit que le mot harmonie appliqué au langage, nous apporte une idée extrêmement composée, dans laquelle nous faisons entrer non-seulement le son des syllabes, leur succession, leur accentuation, ce qui semble en effet devoir y être compris ; mais le timbre de la voix de celui qui parle , mais l'animation de ses discours , mais le sens des paroles ou la beauté des expressions.
Je n'ai pas besoin de dire qu'ici, comme partout ailleurs, celui-là seul jugera bien qui, isolant le phénomène et le dépouillant de toutes les circonstances accidentelles ou accessoires, saura le réduire à ses conditions essentielles; celui-là sera dans le vrai qui, distinguant et comptant, pour ainsi dire , les divers éléments qui nous paraissent consti-
* Cette dissertation modifiée et surtout abrégée , ainsi que plusieurs autres par suite de la publication du Cours supérieur de grammaire en 1849, remonte aux années 1844 et 1845.
7 G l'harmonie matérielle
tuer l'harmonie du langage, saura les apprécier en euxmêmes , fera la somme exacte de leurs valeurs et prononcera définitivement, en rejetant loin de lui les préjugés d'en&nce, les préférences de collège et tant de fausses opinions admises sans examen et soutenues par habitude.
C'est une analyse de cette sorte que je veux appliquer à rharmonie maiérielle de la langue française. J'emploie cette épithète afin qu'il soit bien compris que je ne m'occupe pas du tout du parti qu'en ont tiré nos grands écrivains ou nos poètes 9 dans des morceaux regardés à juste titre comme des modèles d'éloquence ou de poésie. La grandeur de la ])ensée, la beauté de l'expression, qui jouent là un si grand râle, nous font une illusion bien naturelle; nous regardons volontiers alors comme dû à une qualité propre au langage y l'ensemble des sensations que ces morceaux excitent en nous , et l'harmonie matérielle nous échappe au milieu de cet effet général dont nous ne distinguons pas les parties. Il faut donc se rappeler que l'harmonie d'une langue en elle-même est indépendante et du rhythme que nous font sentir les orateurs dans leurs périodes ^ et à plus forte raison de celui que les poètes mettent dans leurs vers -, qu'elle n'a rien de commun surtout avec le fond ou la forme de la pensée -, qu'en un mot, elle se réduit à un compte de syllabes et à l'examen des sons qu'elles nous font entendre.
— Est-ce bien la peine , demandera-t-on , d'étudier une langue d'un point de vue si étroit? — Oui assurément, si cet examen n'a pas encore été fait-, si surtout c'est la pre* mière connaissance à avoir , pour parler avec intelligence de l'harmonie absolue ou comparative de l'italien, du français, de l'allemand. D'ailleurs, il n'y a pas dans les sciences de point de vue étroit^ quand il s'agit des faits. Les choses sont ou ne sont pas -, et il est toujours bon d'en savoir exactement la vérité , qu'elles soient grandes ou petites.
Etudions donc cette harmonie sur le français , et remar-
quoQS d'abord qu'elle est eu soi peu de chose. Quel que soit le langage examiné , pourvu que les nasales ne soient pas trop abondantes, que trois consonnes de suite ne s'y montrent pas trop fréquemment , que les mots qui terminent les phrases soient d'une longueur moyenne ; on a tiré du discours, pour le plaisir seul de l'oreille, tout ce qu'il était possible d'en espérer. Ce qu'on appelle son harmonie ne mérite donc ce nom qu'avec les restrictions convenables, c'est-à-dire en déclarant qu'elle est toujours infiniment audessous de l'harmonie musicale j qu'elle est la plupart du temps négative , et consiste plus à éviter la monotonie et les sons sourds ou rocailleux qu'à chercher les plus agréables; que le sens du discours surtout y est indispensable , si bien que , sans lui , le langage le plus harmonieux n'ofirirail à l'oreille, comme le fait une langue inconnue, qu'une rcsonnance monotone, un tintement odieux , un bourdonnement insupportable.
Gela compris, d'où peut dépendre la qualité que nous cherchons, sinon du son absolu des lettres , de leur durée, et de raccentuation qui fortifie quelques syllabes et les fait ainsi distinguer des autres? C'est donc à ces parties seulement qu'il faut nous attacher : et encore convient-il de remarquer que la durée des sons et l'accent touchent surtout à l'harmonie poétique ou oratoire, et n'exercent qu'une influence en quelque fiiçon insensible sur l'harmonie de la langue considérée en général. C'est donc par ces deux qualités, la quantité prosodique et l'accentuation, que je vais commencer cet examen , afin de m'en débarrasser d'abord : on reconnaîtra facilement qu'il n'y a qu'un mot à en dire, parce qu'elles dépendent soit de la manière de prononcer de chacun , soit des mots que l'on fait entrer dans les phrases , soit de la façon dont on les coupe -, et qu'ainsi c'est le discours composé ou les vers qui s'y intéressent et non le langage dans sa constitution essentielle.
78 l'hàRMORIB MATÉUBLLE
La quaniUi est proprement révaluation du temps que Ton met à prononcer chaque syllabe. Cette quantité a-t-elle été en elTet ré^ée, comme on nous le dit , dans les langues anciennes? Cela parait bien difficUe à croire; ce qu'il y a de certain c'est qu'on ne trouve dans aucune langue moderne cette proportion qui, si elle a existé, devait selon no* tre jugement actuel, être insupportable à l'oreille'. Chez nous, toutes les syUabes sont brèves dans la prononciation, excepté un petit nombre de pénultièmes suivies d'une syllabe muette, et dans des cas déterminés par les grammairiens * : de là une rapidité de langage si agréable et si convenable à la conversation , que nous ne pouvons entendre sans dégoût et sans ennui une voix traînante ou qui allonge hors de propos soit les finales, soit les syllabes intérieures ou initiales des mots.
VaccetU n'est autre chose que cette plus grande intensité de la voix sur une certaine syllabe à l'exclusion des autres '. Je dis intensUé et non pas ilivationy parce que ce dernier terme ferait croire qu'il est ici question de tons plus ou moins aigus , ce qui n'est pas. Il s'agit de cette modification du son représentée dans la notation musicale par la barre de mesure sur la note qui la suit. Cette note forme le temps fort de chaque mesure ; de même, la syllabe accentuée d'un mot est celle sur laquelle on appuie plus que sur les autres : chez nous, c'est toujours la dernière syllabe sonore; c'est tu dans vertu, c'est ti dans heauti^ c'est ré dans carême.
Quand les mots , au lieu d'être isolés comme dans ces exemples, sont réunis en phrases, nous supprimons l'accentuation sur presque tous les petits mots, pour la porter sur
' Etudes sur qwlques points des sciences dans l'antiquité, n* VI, de U quantité prosodique.
* Cours supérieur de grammaire , 1. 1 , lif. I , c. 8.
» Ihid.
les dernières syllabes sonores des sections de phrases '. Nous prononçons donc cette ligne de madame de Sévigné * : ifandfs-moi où vous en ites, comme si elle se composait seulement de ces deux mots : mandezmùi oùvousenêtes.
Les mots dont les accents disparaissent ainsi devant d'au- U'es, sont des espèces d' enclitiques , et se trouvent chez nous en plus grande quantité que chez les étrangers : ce qui a donné lieu à ceux-ci de dire que la langue française n'avait pas d'accent. C'est là une erreur manifeste. Ce qui est vrai, c'est que notre accentuation est en général moins vive que ceUe des Allemands , des Espagnols » des Italiens. De là peut-être, un peu moins d'animation apparente dans notre langage-, mais, d'un autre câté, notre système, en marquant bien les diverses sections de la phrase , c'est-à-dire la ponctuation, a, quant à l'expression de la pensée, l'immense avantage de la rendre à la fois plus rapide et plus claire , et par là même supérieure à toutes les autres , pour ce qui tient à la conversation, à l'exposition des idées les plus subtiles, et, dans la poésie même, à la plénitude du sens ou à l'horreur des chevilles.
Quoi qu'il en soit , il est visible que l'accent et la quantité ont une influence plus directe sur l'harmonie du discours composé que sur celle de la langue prise en ellemême : ils peuvent d'ailleurs changer au gré de l'orateur, du poète dramatique ou de ses acteurs-, il ne faut donc les compter qu'avec beaucoup de réserve parmi les qualités harmoniques d'ime langue, et, dans ce cas, remarquer encore qu'ils n'ont pas comme le son des lettres , une valeur absolue, mais que chaque homme préfère en général la quantité prosodique et l'accentuation dont il a l'habitude.
' Voyez, pour cette théorie, dans le Cours supérieur de grammaire, part. 1, Ht. 1, la première partie da c. 8.
* Lettre du 3 juin 1668.
80 l'harmonie matériblle
Cette considération nous permet de réduire l'étude de rharmonie matérielle d'une langue, pour sa presque-totalité, à Texamen du son absolu des lettres, et de leur rapport au nombre total des sons employés \ c'est de là que dépend , comme nous allons le voir, la dureté ou la douceur, la sawrdeur ou la sonorité, et enfin la variété d'une langue, toutes qualités qui lui sont essentielles et si nettement déterminables, qu'il n'est pas possible de se tromper dans leur appréciation.
Les sons distincts que l'homme peut produire et employer dans le langage ne sont pas extrêmement nombreux : en supposant une vingtaine de voix et autant d'articulations, on a tout ce que le gosier peut produire , tout ce que la bouche peut articuler, tout ce que l'oreille peut saisir sans confusion \ Il y a des alphabets qui portent plus de lettres et énumèrent plus de sons que je n'en marque ici , mais il n'est pas bien sûr que ces sons soient distincts : dans tous les cas, le nombre se rapproche beaucoup, il est même presque toujours au-dessous de celui que j'indique.
Toutes choses égales d'ailleurs, la prononciation d'une langue sera d'autant plus belle que les sons en seront émis plus franchement, c'est-à-dire nettement, sans embarras, sans confusion : c'est le cas de la langue française , où l'on sait toujours exactement quel est le son énoncé. On peut se tromper, sans doute-, en donner un pour un autre-, mais jamais ni l'orateur ni l'auditeur ne seront embarrassés pour déterminer et reproduire le son entendu. C'est le contraire en anglais, où le bel usage exige fort souvent qu'une voyelle se trouve sur la limite qui la sépare d'une voyelle voisine, si bien qu'il est impssibie de déterminer si c'est un a ou un o, un o ou un u, un e ou un i, qu'on doit faire entendre dans un mot donné. Or, si la mode a pu intro-
• Cours supérieur de grammaire, l. I ^ lit. 1 , f . 2 à 6.
DU FUANÇAIS. 81
duire chez tout un peuple et y faire rechercher une telle manière de parler, sans contester sa puissance ni la valeur du bel usage y on ne doute pas que la chose ne soit mauvaise en soi : car enfin les langues sont faites pour être entendues , et bien entendues ; et il y a , sous ce rapport , plus de beauté absolue dans la langue qui prononce nettement que dans celle qui dissimule une partie de ses syllabes.
Par une raison de même nature , les articulations nettes et franches valent mieux , toutes choses égales d'ailleurs , que les consonnes pâteuses , grasses ou mouillées. A ce point de vue , toutes les articulations françaises , excepté peut-être le mouillé ill et la palatale nasale gn, sont irréprochables. 0 n'y en a pas une dont le son ne soit aussi clair et distinct qu'il est facile à i)roduire. Il n'en est pas de même de IV anglaise » qui est à peine une articulation tant elle est molle et inachevée. Les deux sons du (ft, qui sont d'ailleurs fort beaux , sont des lettres grasses et pâteuses , dont la répétition excessive deviendrait désagréable, mais qui, employées modérément , forment un des ornements de la langue aiiglaise.
Les aspirations sont généralement dures et pénibles h l'oreille. Elles consistent presque toujours dans une émission d'air vocal assez forte pour altérer sensiblement le son d'une articulation : tel est le j des Espagnols, où Ton entend moins le son de la lettre que le gratiemeni du gosier, si Ton peut ainsi parler. Les langues, à mesure qu'elles se perfectionnent, suppriment ou adoucissent les aspirations. En ce point, l'italien , le français et l'anglais sont fort avancés , car ils n'ont pas d'aspiration proprement dite. Notre h aspirée n'est qu'un hiatus : nos lettres chuintantes j et ch ne sont que des sifflantes dont la touche est parfaitement déterminée-, le dj et le (cA italiens sont les mêmes articulations précédées d'une dentale.
:. ;; l'harmonie MATIÎBIELLK
C'est eBCorc un avantage pour une langue d'avoir un grand nombre de syllabes claires et ouvertes *, et, au contraire , peu de nasales '. Le son de celles-ci étant pius sourd , leur fréquent retour forme une cacopKonie que l'oreille repousse avec raison. Ces mots an confond Ion ponton ou m «filendant l'enfant chantant montrent combien les sons nasaux accumulés peuvent devenir maussades > et nous permettent de conclure que ce qu'on appelle la ionorité dans les langues , et par opposition leur sourdeur \ dépend essentiellement des voyelles qui y entrent et de leur quantité relative.
La douceur cl la dureté des langues viennent spécialement des consonnes. C'est par erreur qu'on dit quelquefois que les voix nasales sont dures : elles sont sourdes comme nous venons de le voir : chacune d'elles en particulier est assurément fort douce y et aucune des syllabes où elles entrent n'est difficile à prononcer. Il n'en est pas de même des articulations. L'aspiration est toujours dure, les palatales* sont moins douces que les labiales et les dentales-, deux consonnes de suite sont très-facilement acceptées par l'oreille^ mais trois sont dures ^ à moins qu'il ne s'y trouve une liquide f
* Les voyelles ouvertes sont a comme dans rabat , é comme dans prêt . o comme oans bol . eu comme dans jeune * Vojei le Cùurs mp^netir de grammaire, t. I, Hv. I, c. 3.
* I^es voix nasales sont an , ein, on , un, Ibid.
' Le substantif abstrait surdité existe bien en français ; mais il ne ré pond & sourd que quand cet adjectif est pris dans le sens actif, et qualifie celui qui n*entend pas. La surdité d'un vieiUard , sa surdité augmente tous les Jours, Pourrait-on l'employer aussi quand Tadjectif est pris dans le sens passif, c*est-à-dire s'applique à ce qui n'est pas entendu? et par ce qu*on dit qu'un instrument est sourd j qu'une salle est sourde, dirait-on la surdité a un instrument ou d*une salle? je ne le crois pas ; c'est ce qui m'a fait hasarder le terme technique de sourdeur pour exprimer la mal" sonance d*nn objet, ou la qualité des sons étouffés et mal entendus. Au reste ce mot ne doîl pas reparaître.
* Les palatales sont les consonnes qui se forment vers la région du palais : ce sont gue , ke. je y che et gne.
OU r'j et quatre sontù peine prononçables, à moins qu'il ne s'y trouve encore une de ces deux lettres, abitrait, extraire (ek$lraire)y etc.
Ces observations sont si faciles à faire et si évidentes, que personne n*en contestera la justesse-, cependant il faut ajouter que la beauté absolue des syllabes ne suffit pas pour déterminer celle de la langue. La variété est une qualité trop précieuse pour qu'on doive la négliger. Or si Ton peut dire que les syllabes orales sont absolument plus agréables que les nasales , une langue tout à fait sans nasales sera-t-elle aussi plus belle qu'une autre où ces sons pourraient s'entendre à leur tour? Je ne le crois pas; car enfin ils contribuent à la variété du discours -, et pourvu qu'ils ne dépassent pas une certaine proportion, y forment un agrément plutôt qu'un défaut.
D'après ces principes , on peut , je ne dis pas comparer les langues entre elles-, car dans le jugement définitif, personne ne serait peut-être suffisamment impartial-, mais au moins foire le compte exact des qualités et des défauts de chacune, et voir par là dans quelle estime on doit la tenir par rapport à la seule prononciation.
J'ai fait sui* quelques pages de français un examen de ce genre. J'ai relevé successivement les voix et les articulations (fui s'y trouvaient, et j\il placé en regard de chacune le chiffre qui s'y rapportait : j'ai obtenu les résultats suivants :
1**. Voix on voyelles. Les morceaux analysés sont : I. il^'Olutions romaines dé Yertot , le premier paragraphe. II. JTénriade, les vingt premiers vers -, III. Art poétique, ch. iv, les vingt-quatre premiers vers -, IV . Grandeur et décadence des Romains, le premier alinéa.
* Les liquides sont ainsi nommées , à cause de la facilité avec laquelle elles semblent couler. En effet, les consonnes doubles où elles entrent sont aussi douces que les consonnes simples.
84 l'harmonib matéribllb
Voix. 1. II. m. IV. Touiax.
ft
an
ein
on
eu
un
ou
La colonne des totaux nous montre déjà que les voix qui se représentent le plus souvent sont Va ouvert, puis 1'^ ouvert, puis Yij c'est-à-dire les sons les plus clairs du clavier vocal.
En réunissant toutes ces voix sous des groupes naturels S on voit que la touche de Fa, sur les 1075 syllabes relevées ici, en a donné 246-, c'est presque un quart-, la touche de Yé, 280, c'est plus du quart. Les voix fixes t^ u, au y sont ensemble pour un cinquième -, les e muets qui ne sont pas des voix réelles et qui , par conséquent , n'influent pas sur la sonorité de la langue, mais en augmentent beaucoup la douceur, parce qu'ils séparent des consonnes qui sans eux seraient doubles ou triples, entrent pour un dixième dans le compte que nous venons de faire.
* Cet 9 n*estpas IVinuet proprement dit, c'est iVdes monosyllabes j> , f«, C0 : c'est le même son que eu dans peur, seul, jeune,
* C'est ici Ve muet Téritable , c'est celui qui termine les polysyllabes , comme faihle , peine ; il n*a pas de son du tout et ne représente réellement qu*un sottfDe.
* Ces groupes naturels sont établis dans le Coure supérieur de gram* maire, 1. 1, liv. I, c. 3. Je les rappelle ici. Voix ouvertes : à, ^, d, e; voix closes i à, é,6 ^ eu; voix nasales : an , ein, on, un ; voix constantes ou fixes : t, II, ou, e muet. Touche de Va, à, à, an ; tourbe de l>, è, é, fin ; touche de Vo, o, 6, on ; touche de Vexi, f, et), un.
On peut grouper ies sons autrement. Les voix mobiles' font près des trois quarts de la totalité des sons. II y en a 750 en tout, sur quoi, 454 voix ouvertes, 143 closes ou fermées, et 157 nasales. Les nasales que Ton affecte tant de reprocher à la langue française , ne forment donc qu'un cinquième des voix mobiles, et à peine un septième de la totalité de nos voyelles.
Le premier paragraphe de YOraison funèbre de la reine d'Angleterre analysé de la même manière depuis et y compris le mot monseigneur jusqu'à exemples, contient S53 syllabes qui se répartissent à bien peu près de même. La touche de l'a donne 54 syllabes : c'est un peu moins du quart, qui serait 63. La touche de l'e en fournit 65 : c'est plus du quart. Les voix fixes ijU, ou donnent ensemble 50 syllabes : c'est un cinquième. Il y a 25 e muets : c'est un dixième de la totalité. Les sons qui reparaissent le plus souvent sont comme tout à l'heure , a ouvert (34) , i (40), e (35), t (36) et l'e muet (25).
En groupant les voix mobiles ensemble , on en trouve 178-, les trois quarts seraient 189. Ces voix mobiles se divisent ensuite de cette manière : 121 ouvertes , 23 fermées et 34 nasales. Celles-ci sont donc encore un cinquième des voix mobiles , ou moins d'un septième de l'ensemble : les voix ouvertes sont beaucoup plus nombreuses.
Voilà donc le compte exact de la sonorité de notre idiome. U y a sans doute des langues où cette qualité est portée à un plus haut degré. Il suffit qu'on y compte proportionneUement moins de nasales et plus de voix ouvertes , surtout des a , des è, des o. C'est le cas de Fitalien et de l'espagnol. Biais cette sonorité supérieure ne sera certainement obtenue
* Les Toix mobiles ou variables sont a, e, o , eu, dont nous Tenons de marquer les touches : elles portent ce nom , parce qu'elles passent du son ouvert, on son fermé et au nasal, tandis que i, u, ou ne reçoivent pas ces modifications.
80 L^HARHONIE MATÉRIELLE
qu'aux dépens de h variété , par rapporta laquelle je ne crgis pa^ qu'aucune langue puisse l'emporter sur le français. 2*. AfiicukUiow ou camonnes. Nous avons vu que la douceur et la dureté des langues s'appréciait par le relevé des articulations : examinons sous ce rapport quatre mac-ceaux de vers ou de prose. I. Le ChêtH et le Hoseau de La Fontaine^ II. La Bruyère, le caractère de Tbéodecte'-, m. J.-J. Rousseau, Emile, les deux premiers alinéa-, J.-B. Rousseau, l'épigramme Est-^m hén»? etc. Je place dans un premier tableau les articulations Mmpl^B, dont quelques-unes sont fort peu usitées. J'ajouterai dans un second tableau les articulations doubles, qui lo 9QPt encore bien moins '.
. ArticuI|tiiODS.
j ch
gn
* D» la sQci4ié, etc»
* Quant à Tordre et à la Traie valeur de ces articulations , Toyei le Coun supérieur de grammaire, t. I, Ut. l, c. 6.
' G représente ici le son dur de garde , guérir, guider, gober, et non le son sifflant de gémir, girandole, qui est eiprimé par j. Il 8*agit ici noi^ de notre orthographe , mais de nos articulations.
4 L'v, placé ici , n*est pas la Toyalle • ou y. C'est la liaison qu on entend
ÏY.
TqUbi^
DU VKANÇAIS. S 7
Il y a doDc en tout âOS labiales*, 3â9 dentales', 105 palatales' seulement, et 383 liquides \ Les lettres les plus faciles ^ les plus coulanies dans la prononciation sont ici dans uae proportion énorme , relativement aux autres. Les palatales, dont la touche est sans contredit plus dure, ne forment pas un douzième de la totalité.
En les rangeant dans un autre ordre , on trouve qu*il y a 238 lettres faibles, 2G7 fortes' et 13! nasales'*, il est, je crois , impossible d'imaginer une combinaison de lettres qui concilie mieux la douceur, la netteté et la variété de la prononciation.
On voit d'ailleurs que les articulations les plus employées sont / (165), $ (112), r (111), t (108), d (89), n (71), et puis les labiales. Celles qui le sont le moins sont gn (3) , H (5), et ill (7) , c'est-à-dire les lettres qui sortent le moins nettement de l'organe vocal.
Quant aux consonnes doubles , qui n'ont encore rien de dur, quoiqu'elles ne soient pas aussi douces ni aussi flatteuses que les consonnes simples , on va voir qu'en effet elles sont en bien moindre proportion. J'indique seulement
d'un i avec la Toyelle qui le suit , et qui forme diphtlioaguc avec lui^ comme âêaê lien, mien. Dans la rigueur des termes, il faudrait compter de la même fflanière Vu de lui , le ou ae toi , rot ( prononces loua , roua }. Je ne Tai pas fait pour ne pas multiplier les divisions. Ces sons d'ailleurs sont fort rares «t n aoraîeiil pas modifié sensiblement nos résultats.
' LesteôtolM sont formées par les lèvres savoir ',h,p, v, f, m.
* Les étntàUs » formées par la langue et les dents, sont : d, i, s, i, n, ' Le% palatalâSt formées par la langue et le palais, sont : g, k, j, ch, gn.
* J*ai déjà défini les liquides. Ce sont surtout / et r qui sont formées par k momunaoemi de la langue.
' Les lettres faibles sont h, d, g, v, », j ; les fortes sont p, t. Xr, f, s, ch. Voyei le Cours supérieur de grammaire, 1. 1, Ht. I, c. 6. Les consonnes fortes sont les plus nettes , et en même temps les plus employées.
* Les consonnes nasales sont m, n ei gn. 11 ne faut pas les confondre avec les Toiz nasales , qui rendent la langue sourde lorsqu'elles sent trop fréquentes. Les consonnes nasales sont très-nettes et très-douces, excepté peut-être le gn , d*atlleurs fort rare chet nouf.
88 l'harmonie MATÉRIBLLE.
les totaux pour chacuDe d'elles, bm 1^ bl 14, br 4, pi 13, pr 6, vr 1, si 2, srG, dr 6, tr 17, «p, 3, si 4, «t 2, j2 1, 9r 3y klS.ks l, kl 1, ikr 1, Ip 1, rb 2, rv 1, rm 3, rd 1 , ri 6, r* 4, ml, rg 1, tj i, ri 1.
U y a donc en tout , sur plus de 1 , 1 00 articulations analysées dans ces quatre morceaux, 111 consonnes doubles , c'est-à-dire un di3dëme -, et sur ces 1 1 1 consonnes , 70 ou près des deux tiers sont formées d'une labiale ou d'une dentale suivie d'une liquide : la prononciation en est donc la plus douce et la plus approchante des consonnes simples qu'on puisse désirer.
Quant aux consonnes triples , à peine faut-il les mentionner. On trouve rbr dans le mot arbre, sel dans esclave, et str dans monslrei c'est-à-dire qu'il y a cinq consonnes triples (la première se présentant trois fois), sur 1100 articulations : ce n'est pas un deux-centième : on peut juger par là combien grande est la douceur du français.
Étudions comparativement le premier paragraphe de YOraison funèbre de la reine d'Angleterre dont nous connaissons déjà les voix , nous obtiendrons des résultats analogues. Sur 251 articulations tant simples que composées , et en comptant même parmi celles-ci celles qui sont formées de la dernière consonne d'un mot et de la première du mot suivant, on trouve 212 articulations, 37 doubles, 1 seule triple sir dans instruit j et une autre qui le devient par la réunion des deux mots leur propre, où l'on trouve rpr. Les diverses touches conservent sensiblement les rapports déjà observés. Il y a 41 labiales, 86 dentales, 22 palatales, 60 liquides. L'articulation la plus répétée est ici , comme tout à l'heure , l (37), puis s (35), puis r (23) -, celles qui le sont le moins sont , de même , les palatales g , gn, et le mouillé fort Ul,
Voilà donc le relevé exact de nos articulations sur un certain nombre de pages prises à peu près au hasard dans nos
bons écrivains. Jjpint au relevé de nos voix , il nous fait apprécier notre langue dans son harmonie matérielle au triple point de vue de la sonorité y de la douceur et de la variété. On ne doutait pas que le français f&t doux -, mais combien n'a-tron pas répété qu'il était sourd , et que les voix nasales y étoufibient les autres? En supposant que cela soit vrai de quelques phrases, ce n'est pas d'après elles, c'est d'après l'analyse exacte de passages suffisamment longs et pris au hasard qu'il faut établir son jugement à cet égard : et l'expérience faite avec soin dans ces conditions a dû nous convaincre que la langue française est non-seulement la plus douce 9 mais aussi une des plus sonores , et particulièrement une des plus heureusement variées que les hommes puissent posséder.
Nous m*avez demandé lors de mon départ de Paris un rapport circonstancié sur tout ce que j^aurais vu dans mon petit voyage à Chartres. Vous aviez conçu de moi une boime opinion que je ne me suis pas trouvé capable de justifier. J'allais à Chartres pour mes afiEures. Là , comme ailleurs , Je n'étais pas fâché de m'amuser mi peu quand mes travaux étaient finis. Je ne me souciais guère d'étudier tristement les mœurs et coutumes du pays que Je voyais , conmie ce voyageur antique que vous me proposiez pour modèle,
Qui mores hominum multoram vidit et orbes *.
Je vous l'avoue sans détour-, où vous aviez cru rencontrer un observateur curieux et attentif, il ne s'est trouvé qu'un Roger-Bontemps saisissant au passage toutes les occasions de plaisir; où vous espériez voir un Ulysse, il n'y a vraiment eu qu'un Sybarite et un poursuivant de Pénélope s'occupant surtout à ne rien faire :
Sponsi Penelops^ nebulones, Alcinoique
In cute curanda plus asquo operata juventera '.
* Cette lettre , qui a pour objet let paronTmes dans la langue française « a été lue à la séance générale de la Société des méthodes d'enseignement , le 24 novembre 1840, et insérée dans le dousième numéro de VBnieigfi9^ ment, in-8^, 1840» chei Roret.
• Horat,, Ars pœt,, y. 142.
» Horal., Epi8t.,\, 2, y. 27.
LBS GAGES TOUCHÉS. Vt
firef 9 je n aurais rien à vous dire, si mou aini DoUemonl, qui m'avait offert une géoéreusc hospitalité , ne m avait introduit dans une maison où je vis rassemblés bon nombre d'enfants des deux sexes , de l'âge de huit h treize ou quatorze ans. Leurs parents étaient dans le même salon qu'eux , et l'on y avait établi un jeu de gages touchés, où tout le monde, pères, mères et enfants, paraissaient donner la plus grande attention.
Je remarquai bientôt que tous les gages étaient donnés par les papas , et qu'ils consistaient en petits morceaux de carton semblables, pour la forme et la grandeur, à nos cartes de visites. ((Voilà,dis*jeàDolIemont,un excellent moyen pour reconnaître celui qui s'est une fois trompé, s'il a mis, comme je le suppose, son nom sur la carte : il n'y a pas moyen de nier son identité.
Voyez cette écritare :
Vous n'appellerez pas de votre signature *.
— Ce n'est pas ce que vous pensez , me répondit->il -, ces cartes portent bien en effet des noms , mais ce ne sont pas ceux des hommes qui les ont écrits *, ce sont des mots choisis par eux , à l'occasion desquels , ib doivent parler et faire , à tour de rôle , une petite leçon à la compagnie.
— Gomment, une petite leçon? Sommes*nous au collège^ pour nous trouver en classe aussi à l'improviste ?
— Voyez toute cette jeunesse ^ me répliqua-t-il : ce sont des élèves de nos meilleures pensions \ ils se réunissent ici les dimanches de sortie, et il n'est pas étonnant que les pères fassent tourMr au profit de leurs enfants le jeu auquel its veulent bien participer.
— Et comment font-ils pour cela? demaadai-je.
— Le voici : ib conviennent, avtint de se séparer^ du su-
< Racine, lês PkU4$ur9j acte 111, se. 4.
Oi LES GAGBS TOUCHÉS.
jet qu'ils doivent traiter à la réunion suivante. Chacun , pendant ce temps y choisit entre les mots dépendants de ce sujet celui sur lequel il croit pouvoir dire quelque chose de neuf ou d'intéressant : il l'écrit sur un carton et l'apporte avec lui. Le jeu une fois en train, tous ceux qui ont quelque chose à dire se font prendre en faute-, ils déposent leur gage, et, quand on le tire, on leur demande une histoire, car c'est le mot dont les enfants se servent pour désigner toute exposition qui les intéresse. Alors ils donnent à propos de ce mot les détails souvent utiles et presque toujours curieux qu'ils ont préparés.
— Et quel sujet doit-on traiter aujourdTiui?
— Les paronymes, c'est-à-dire ces mots qui se ressemblent par le son , sans avoir aucune analogie par leur signification '.
— Et, repris-je, les enfants ne se doutent-ils pas que leurs parents les trichent en se faisant toujours prendre leurs gages? et cette découverte ne détruit^elle pas l'intérêt qu'ils portent au jeu ?
— Vous ne connaissez pas les enfants : ils jouent de si bonne foi et s'appliquent d'un si grand courage à leur partie, ils y attachent surtout un tel intérêt, qu'ils ne supposent pas chez un autre l'envie de perdre au jeu. D'ailleurs, ces réunions ne sont pas extrêmement nombreuses. C'est pendant les trois mois d'hiver qu'elles ont lieu : il y en a une tous les quinze jours : c'est donc environ six parties que l'on fait dans Tannée. Il en faudrait un bien plus grand
' Ce flojet est un des plus importants qu*on puisse traiter. An point de ▼ne purement grammatical , et quant à 1 orthopaphe ou à la bonne prononciation des mots , c'est un exercice enfantm , fort utile sans doute , mais qui ne devrait pas nous arrêter. U touche par un autre point à la philosophie du langage , et mérite par là Tattention extrême de tous les grammairiens et des phdosophes ; c'est une des causes les plus fécondes , et malheureusement les plus inévitables, de Tappauvrissement continu des langues et de leur détérioration irrémédiable. C'est sur ce point que j'appelle d'une manière toute spéciale l'attention des lecteurs.
nombre, ma foi, pour que icscnfonts s'aperçussent du tour qu'on leur Joue. »
Notre conversation finit là , car le jeu était termine. Le sac aux gages avait été remis entre les mains de la petite Emilie, qu'on appelait Milie par une abréviation familière aux enfonts. C'était la plus jeune de toute la compagnie. Sa mère la fit monter sur un tabouret , et là , plus fière qu'un sénateur romain, elle plongea sa menotte dans l'urne des destins, en disant : « J'ordonne au premier gage touché de nous dire une histoire sur.... Ridicule et Réticule. »
M. Véron s'approcha, reprit son gage, et dit : « Il faut, mes enfants, vous habituer à parler bien correctement, et à ne pas confondre les mots qui se ressemblent par le son et qui peuvent avoir des sens très-différents. C'est ainsi que l'on parle mal et que l'on corrompt la langue. Je vous citerai pour exemple les deux mots que j'ai écrits sur ce papier. On nomme réticule des fils en forme de réseau , par conséquent un filet ou un ouvrage en filet, et, par une extension bien naturelle , les sacs ordinairement en filet que les dames portent quelquefois au bras, où elles mettent leur mouchoir, leurs clefs, leur bourse. Mais comme ce mot tiré du latin n'est pas habituellement employé dans la langue française , ceux qui l'ont entendu ont cru qu'on disait ridicule \ c'està-dire ce qui peut ou doit exciter le rire ou la moquerie ; et ils ont appliqué ce mot, bien ridicule alors lui-même, à ces sacs, souvent très-gracieux et presque toujours fort élégants, qu'il eût fallu nommer réticules. »
M. Yéron s'assit : la petite Milic répéta son refrain avec une gravité imperturbable : « J'ordonne au premier gage touché de nous dire une histoire sur.... Échecs et Jon-' chets, »
' Voyez dans V Alambic littéraire , de Grimod de la Rcynicre , l'analyse da petit ouvrage intitulé le Boudoir de Pauline, où il est question de cette moae. Voyez aussi les Souvenirs de la marquise de Créquy, t. Vil, c. 11.
Ce fut le tour de M. Taillebois, qui s'avança pour retirer son gage et dit : a Je n'ai qu'une courte observation à Êiire, ces mots n'étant presque jamais confondus par ceux qui ont reçu quelque éducation. Les échecs sont les pièces du jeu qui se joue sur l'échiquier^ les jonehets sont de petites tiges d'os ou d'ivoire auxquelles on attribue diverses valeurs et qu'il faut enlever sans remuer les autres. Leur nom vient de jone; il en est le diminutif, parc« que c'est avec de petits joncs qu'on y aura joué d'abord , ou plutôt parce que ces pièces sont allongées et menues comme les petites pointes des joncs. Vous voyez donc qu'il ne faut pas, comme quelques {personnes , les appeler des ancheU ou des honchets ' \ ces mots sont des barbarismes. Il ne faut pas surtout les nommer des échecs : le mot échec vient du persan schah *, qui signifie rai , parce qu'il y a dans chaque jeu une pièce ap|)elée le rot d'où dépend la partie. Bien différent des janchels, qui sont un jeu d'enfonts, le jeu d'échecs exige des combinaisons très-profondes-, aussi connait-on beaucoup de savants, de magistrats, de guerriers célèbres et de rois même, qui en faisaient leur principal délassement. C'est pour cela, sans doute , qu'un marchand, chez qui j'achetais un jour un jeu d'échecs, et qui ne pouvait {ras se rendre un compte exact de la signification de ce mot, avait cru faire preuve d'érudition et d'intelligence en écrivant de sa main sur la botte ces mots : Jeu des chefs '. »
' Ces deux mots se sont foriDés du véritable par une corruption donl il est bien facile de se rendre compte. Jonchets est un mot d'une prononciation un peu dure, à cause des denx chuintantes j et ck. Les boaches paresseuses ont aiïaibli le son du j et prononcé des sonchets , qu*on a écrit des onchets, ou des honchets par une h muette. Quelques-uns OQt trouvé merreilleux d'aspirer Vh et de faire ainsi trois barbarismes au lieu de deux.
• Roquefort, Dict. étymol., mot Échec.
' L'aventure est arrivée à un de mes amis; elle est curieuse, et montre comment Tiffnorance nous mène toujours à mal, soit qu'on ait une confiance aveugle dans ce qu'on entend dire, soit qu'on veuille s*éc1airer soimême et qu'on manque pour cela des lumières nécessaires.
LES GAGRS TOUCUi^S. 95
M. Taillebois s'assit. La petite Milie recommença son appel sur les mots ipic et (upiCj fa$oUl et flageolel. M. Dégery prit la parole : « On tire, dit-il, de la plante nommée laoandula spUa une huile tellement inflammable , qu'on s'en sert pour allumer promptement les lampions dans les fêtes publiques. n suffit d'en imbiber les mèches pour que la flamme s'y attache au seul contact de Tallumoir. Cette huile doit donc s'appeler huile dê$pie^ mais comme le mot spic est peu connu des gens du monde, et qu'au contraire V aspic est le nom assez connu d'un reptile dont la morsure est très-dangereuse. On dit souvent kuile d' aspic ^ et c'est un mot bien ridicule , car r&spic ne donne et ne peut donner aucune sorte d'huile. On fait une faute pareille lorsqu'on appelle flageo^ Ut, comme le font nos marchandes, et celles de Paris, les premiers haricots éeossés qui paraissent sur le marché. Le flageoUi est un petit instrument à vent. N'est-il pas absurde, je dirai même indécent, d'appliquer à un légume ce nom, dont la seule raison possible serait les tempêtes qu'il excite souvent dans les mauvais estomacs, et dont on ne parle pas en bonne compagnie. Mais il y a une faute grossière dans ce mot. Voici d'où elle vient Les Latins ont nommé pAaseolus (et nous en avons lire faseol ou fasol) le légume que nous appelons plus souvent haricot. Ce mot faseol était encore usité sous Henri II , puisque Rabelais écrit : « L'exemple y est manifeste en pois, febves, faseols, noix , alberges, etc. '. » Nous avons même conservé le féminin faséole, employé en botanique dans un sens un peu différent. Quoi qu'il en soit*, le mot fasol avait formé le diminutif fasolet, petit haricot, mot aussi joli qu'il est significatif. Mais nos marchandes n'en ayant pas compris le sens, ont trouvé dans la langue commune et lui ont substitué un mot qui s'en rapprochait par le son ^ et depuis les dames , mémo le plus haut
* Pantagruel, III, 8.
placées, imitant cette substitution impertinente, nous demandent gracieusement au mois d'août si nous voulons des fiageoleis * ! »
Ce fut alors le tour de M. Ducré. Les mots sonnet et sonmz étaient le sujet de son histoire. « Le sonnet par un è ouvert^ dit-il, est une petite pièce de poésie; le sonnez par une fermé, est le double-six au jeu de trictrac. Ce mot donne un exemple de la manière dont les mauvaises prononciations s'introduisent et se propagent. Il se prononçait autrefois comme tous les mots de cette finale , assez, nez, vous chantez. Son origine l'indique bien : quoique deux six fassent aussi souvent perdre que gagner, comme c'est là le point le plus élevé qu'on puisse amener au trictrac, certains joueurs prirent l'habitude, quand ils avaient deux six, de s'écrier : « Double-six, soniifjsla trompette. » Les auteurs écrivant sur le jeu de trictrac adoptèrent ce quolibet qui se propagea, et plus tard on se contenta, en amenant le double-six , de dire sonnez. On finit par faire de cet impératif le nom de ce coup de dez *. Aussi voyons-nous qu'il se prononçait avec un é fermé par ces vers de Boileau ' :
Tu voyais tous tes biens au sort abandonnés Devenir le butin d'un pic on d'un ionnez.
Le trictrac n'étant plus aujourd'hui aussi commun qu'il Tétait dans la bonne compagnie, le mot sonnez a été moins prononcé-, et comme tout le monde connaît les sonnets ou en a entendu parler, on a bientôt confondu les deux mots ; et la prononciation ouverte de la dernière syllabe a fini par
* Je ne crois pas exajcércr en disant que la confusion de ces mots est une honte pour une nation ; et j'ai peine à concevoir la complaisance de rAcadémie à recevoir des mots tels que huile d'aspic et quelques aiilres aussi déplorables.
* Legoarand, Nouv, orthologie franc., aii mot Sontiês.
* SaiireX. v. 219.
LKS GAGES TOUCHÉS. 97
prévaloir. Elle n'est pas bonne assurément ^ mais elle est conmiune. C'est à ce point qu'Arnault, dans sa fable des Dés , n'a pas craint de mettre :
Ces dés qui chassés d*un cornet Pour être agités dans un autre Par un carme ou par un sonnet Règlent ma fortune et la vôtre * ;
et Delille a fait une faute semblable dans ses Trois règnes , quand il représente les joueurs après le diner :
Enfin , au coin du feu , nos aimables convives Vont achever du soir les heures fugitives : Autour dVux sont placés les damiers , les cornets. L'un se plaint d'un échec et Tautre d'un sonnez.
11 n'a pas sans doute détruit l'orthographe du mot, et en mettant cornets au pluriel , il rend la rime suffisante pour les yeux-, mais, comme celle d'Arnault, elle ne peut suffire à l'oreille qu'à la condition de prononcer sonnez comme êonnet. C'est une confusion aussi intolérable que si l'on disait un lait pour un lé^ un dais pour un dé, et ainsi de suite*. »
M. Ducré fut remplacé par le bon M. Basset, ce respectable vieillard qui prenait souvent la peine d'expliquer aux enfants les idées morales cachées sous la forme triviale de nos proverbes \ Il était à Chartres ce jour-là , et trouvant une occasion de dire quelque chose d'utUe à l'enfance , il n'avait pas voulu la perdre, et s'était volontiers mis en fiaute pour donner un gage à la petite Mille , et se dégager avec
• Aroault , Fables, liv. III, 12.
• Cours supérieur de gramm.j t. ï, liv. i , c. 9. — Voyeï la Nouv. orthùlogie franc., de M. Legoarant , où sont réunis beaucoup d'homonymes ou paronymes , et notre petit dictionnaire du Langage vicieux corrigé,ia-i^, i853.
• Explication morale des proverbes populaires français, par M. Basset, in.l8, Paris, 1826.
(18 LES GAGES TOIXUÉS.
une histoire. « Mes enfants , dit-il , les erreurs dont vous jmrlent vos parents sont toujours à éviter, parce qu'elles rendent ridicules ceux qui les comnaettent -, niais il faut surtout tâcher que Torgueil , la fierté , la bonne opinion de soimême ne s'y joignent pas-, car alors on n'est plus seulement ridicule , on devient odieux et insupportable. Gela se voit surtout dans les gens qui veulent reprendre les uns ou les autres , et qui le font sans rime ni raison. Je vous en donnerai deux ou trois exemples. Des comédiens avaient annoncé à Besançon la tragédie de Rhadamisle de Crébillon , avec le nom de Fauteur, comme cela se fait ordinairement. Dans cette pièce, Rhadamiste, que Ton croit mort depuis longtemps , se présente à son père Pharasmane , roi d'Ibérie , comme envoyé par Corbulon , qui était à cette époque un général romain. Pharasmane irrité de la défense qui lui est faite au nom de l'empereur Néron de marcher vers l'Araxe , répond à son fils , qu'il ne reconnaît i)as :
Quoique d'un vain discours je brave la menace , Je Tavouerai , je suis surpris de votre audace. De quel droit osez-vous , soldai de Corbulon, M'apporter dans ma cour les ordres de Néron ' ?
Un des spectateurs entendant ces paroles et le nom de Corbulon , cria tout haut . « C'est Crébillon qu'il faut dire : j'ai lu l'affiche. Ces comédiens de province sont d'une ignorance qui défigure tous les noms *. » Vous voyez , mes enfants, que le véritable ignorant ici , c'était lui qui , prenait le nom de l'auteur d'une pièce pour celui d'un personnage.
On sait que dans la tragédie A'Eslher, Aman désespéré d'avoir conduit Mardochée par la ville, d'avoir annoncé à tout le monde la faveur dont ce Juif était l'objet, et ce qu'il avait fait pour la mériter, s'écrie :
* Crébillon, Rhadamiste, acte II, se. 2.
• CléiiK^nt et Delaporte, Anecdotes dramatiques , mot Rhadamiste.
0 douleur! 6 supplice affreux à la pensée !
0 honte qui jamais ne peut être effacée!
Un exécrable Juif, l'opprobre des humains,
S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains !
C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire :
Malheureux ! j'ai servi de héraut à sa gloire '.
A l'une des représentations d'Ssther, un spectateur ignorant sifDa parce que l'acteur avait prononcé héraut-tàsa gloire et non héros-zà sa gloire, comme notre homme croyait qu*on devait dire. Mais il fut hué avec raison *, car le héraut par un t est celui qui , dans les tournois comme dans les jeux publics des anciens, ou dans les guerres, annonçait au peuple rissue du combat ou les propositions des rois , et ainsi Aman était véritablement le héraut de la gloire de Mardochée. Héros par une s serait ici un contre-sens.
Cette anecdote est connue. En voici une qui Test moins, et où vous verrez encore l'ignorance orgueilleuse et suffisante s'ériger en réformatrice, et vouloir changer ce qui est bien. Un Parisien était allé à Lyon. Il se promenait auprès d'une rivière dont il demanda le nom. C'est la Saône j lui répondit-on. — « La Saône j reprit-il en levant les « épaules, locution provinciale : nous l'appelons la Seine, « à Paris*. » N'est-il pas monstrueux, mes petits amis.
* Racine , Esther, acU III , se. i .
* A ces exemples combien n^en pourrait-on pas ajouter d'autres tout aussi inexcusables ! Combien aussi n'y a-t^-il pas Je phrases paronymes qui sont ainsi confondues à tort. — Voyez dans le Langage vicieux corrigé , Marée en carême et Mars en carême'; LanguiUe de Melun et les Anguilles de Melun ; etc. Je trouve dans une notice sur Scudéry (in-8<*, 1840, p. 250) , une confusion plus singulière encore , celles de bdtir à chaux et à sable , et de bâtir sur le sable. BAtir sur le sable, c'est bâtir sur un terrain mouvant, c'est-à-dire snns aucune solidité. Bâtir à chaux et A sable, c*est bâtir avec le meilleur mortier, c*est-à-dire de la manière la plus solide. C'est cette dernière expression que je trouve prise dans le sens de Tautre. Voici le texte : a Un édifice dure , quel qu'en soit le plan , s'il est construit avec le granit eu le marbre. S'd est bâti â sable et à cbaux , il s'écroule â la première tempête. Les ;nauvai8 écrivains bâtissent au sable et à la chaux , les bons emploient le granit et le marbre. » 11 est visible
qu'un homme qui ne sait pas que la Seine et la Saône sont deux rivières très-différentes, veuille reprendre et corriger les gens qui parlent de ce qu'ils savent? »
M. Des Bouquins suc/céda à M. Basset. Son gage portait Carilin. Ce mot qui n'est pas français excita d'abord la surprise. Il la fit bientôt cesser : « On vous a parlé , diV-il , de mots à peu près pareils qui avaient produit des équivoques plus ou moins ridicules. Je vous citerai deux exemples où ces mots ont été causes de grands malheurs, et vous pourrez conclure du grand au petit qu'il faut donner beaucoup d'attention à la prononciation exacte des mots d'une langue. Plularque, auteur grec très-célèbre, raconte que dans la Campanie, Annibal, voulant éviter les regards de Fabius, ordonna à ses guides de le conduire à Gasinat. Ceux-ci , ayant mal entendu , à cause de sa prononciation barbare, le menèrent à Casilin , dans cette gorge d'où il ne put s'échapper qu'en attachant, pendant la nuit, des fagots enflammés aux cornes de deux milles bœufs, qu'il poussa sur les troupes romaines. Quant à ses guides , il les fit mettre en croix et périr dans les tourments. C'était leur faire payer bien cher une méprise dont il était la première cause '.
L'autre exemple nous touche de plus près. Il est rapporté par Millot*. Pendant la minorité de Louis XIV, le prince de Condé s'étant brouillé avec la cour la quitta bnisquement et se retira à Augerville. On lui dépêcha un cour-
qa'il y a ici bien des fautes de logique ; le marbre et le grauit s'opposent non pas au moirtier qui les relie , mais aux moellons , à la brique , aux pUtras ; le mortier s'oppose au plâtre , qui a moins de durée , et au torchis. Le sable, comme fondement, s'oppose au roc; alors le$ oppositions sont aussi claires que naturelles. Mais en laissant même cela de côté , n'est-il pas bien fâcheux qu'on puisse se tromper sur le sens de phrases aussi éloignées l'une de l'autre que bAtir sur le sable et bAtir à chaux et à sable.
' Plutarch., Fabius, % 6,
* Histoire de France, sous la date de 16f>l.
rier chargé de propositions qui devaient Teogager à revenir-, mais on prononçai ou le courrier entendit Angerville. Il alla donc où le prince de Condé n'était pas et ne put exécuter sa commission. Pendant ce temps , le prince avait pris des engagements avec les ennemis de la France , et l'on sait combien ses talents militaires devinrent alors funestes à notre pays. Mais on ne remarquera jamais assez combien cette malheureuse confusion de deux syllabes a fait verser de sang français, et combien souvent les plus grands malheurs tiennent à des causes pour ainsi dire imperceptibles.
— Nous voilà jetés dans les réflexions philosophiques ou attristantes, dit M. Yéron, dont on avait tiré un second gage-, j'essayerai de vous en faire sortir par quelques considérations plus gaies : je parlerai des étymologistes qui cherchent presque toujours et avec beaucoup de raison l'origine des mots composés ou allongés dans d'autres mots plus courts et ressemblait aux premiers par leurs lettres et leur son. Quoique leur principe soit bon en général, il faut pourtant avouer qu'il les a souvent induits en des erreurs singulières. Voiture s'est moqué d'eux en nous disant que le nom des cordonniers leur vient de ce qu'ils nous donnent des cors. La première idée d'un enfant qui cherche d'où vient le nom de son pantcUony c'est qu'il lui pend jusqu'aux talons, à la différence des culottes courtes, qui n'allaient qu'au jarret. Mais l'orthographe lui apprend bientôt que ce nom vient du Pantalon de la comédie italienne, personnage qui paraissait ainsi habillé sur le théâtre.
L'ancien mot planté, écrit mal à propos par un a , est encore un exemple des erreurs où nous fait tomber malgré nous la ressemblance des sons. Je me souviens que quand je lisais ce refrain que nos historiens nous disent avoir élé chanté jadis dans les églises, à l'occasion de la fête des ânes :
lié ! sire ànc , v^ chantez ;
loi LES GAGES TOt'GHÉS.
Belle bouche rechignez ; Vous aurez du foin assez Et (le Tavoine à planté * ;
préoccupé de l'analogie de planté avec plante , planter et plant, je ne comprenais pas du tout ce mot. Je trouvais dans un autre endroit, en parlant d'un curé qui voit des mûres dans un buisson :
En un buisson avait gardé * De mûres y vil grand planté ».
Comment^ me disais-je, y a-t-il grand planté de mûres dans un seul buisson ? Qu'est-ce que cela signifie ? Ce ne fut que longtemps après que je compris le véritable sens de ce mot et sa véritable orthographe. Il faudrait dire et écrire pleinlé par un ei^ comme plein d'où il est tiré, par la même analogie que bonté de bon, beauté de beau, ûe nouveau, nour veauté. C'est un nom féminin comme tant d'autres venus des correspondants latins en tas, talis. Vous aurez de l'avoine à pleinlé, c'est-à-dire à pleine mesure-, de mûres vit grand pleinté, c'est-à-dire que le bu^son était grandement plein de c^ fruits : et cette orthographe se trouve en effet dans quelques vieux, auteurs, par exemple dans Yillehardouin , qui dit dans son Histoire de la conquête de Gonstantinopie :
Li Venissien se' commenchièrent à croiser à moult grant fuison et moult ^rmiplenté*,
— Puisque vous nous mettez sur les étymologies et sur
* Voltaire, Essai sur les mœurs, c. 82; Dict. des orig,, mol Fête des ânes,
* Regardé.
* Vieux poètes français, t. I , p. 294.
* Barbazan, Ordène de chevalerie, etc., p. 81 ; cf. Roquefort, Gtos-' saire de la langue romane, mots Plenté et Planta, où Ton voit que celuici a quelquefois été pris pour Tautre.
LES (ÎAGES TOUCHÉS. 105
la confusiou que I altération des mots peut produire, dit M. Primitif, dont lu petite Mille avait tiré le gage , je vous en citerai une curieuse qui regarde le mot icuyer. L'Académie donne à ce nom trois sens très-différents : 1"^ un gentilhomme qui suivait et accompagnait un chevalier, qui por* tait son écu*, 2° celui qui a la charge , l'intendance de Técurie d'un prince, d'un grand seigneur-, celui qui enseigne à montera cheval ou qui y monte très-bien -, 3" Vécuyer tranchant y officier qui coupe les viandes à la table des rois et des princes; écuyer de bouche, de cuisine, le maître cuisinier d'un prince ou d'un grand seigneur. Est-il possible que dans une langue bien fiiite un même mot ait trois significations aussi ékHgnées , et n'y aurait-il pas là un exemple de ces confusions de paronymes dont nous parlons? C'est ce que nous montre Barbazan dans le petit glossaire qu'il a mis à la suite de VOrdéne de chevalerie \ « Il y a, dit-il, trois sortes d'écuyer: le scutifer, qui portait les armes de son maitre ^ Técuyer pour les écuries, ab equo, Téouyer tranchant , ab escû. i» Ainsi les trois mots latins qui répondent à nos trois écuyer sont scutarius, equitiarius, escaritAS. Examinons s'il n'aurait pas dû y avoir une légère différence dans la prononciation de nos mots. Le premier, le porte-écu ou porie-baucliery tiré de McutariuSj selon les règles ordinaires de la dérivation latine, nous aurait donné êcutaire ou icuiier. Effaçons Y s en la remplaçant par un ë, comme cela est si commun chez nous, il vient écutier. Supposons que le ( se soit mangé par le laps du temps , nous aurons écu-ier, et non pas écui^iery comme on le prononce. Le second écuyer , venu A'equafius ou d*equHiariu8, aurait été d'abord équiiier^ et, en mangeant le l, équi~ier ou écui-ier comme on prononce aujourd'hui écuyer. Le troisième, venu i'escarius, serait naturellement eskier, puis ékier ou équier en deux syllabes. Ainsi , en sui-
• Publié cil lloO.
vaut l'étymologie , et représentant par récriture les différences de prononciation que cette science nous indique avoir dû exister à Torigine y nous arrivons à trois formes aussi distinctes que le sont les idées qu'elles expriment, au lieu de ce mot unique qui doit être une source d'embarras pour ceux qui l'entendent, et un triste témoignage de l'appauvrissement successif de notre langue par cette confusion des mots les plus éloignés *.
— Je pourrais donner bien des exemples de cette confusion fâcheuse , dit M. Lalyre dont on avait tiré le carton , mais je m'entends mieux à mettre en œuvre les mots français qu'à faire sur eux des dissertations. Je vais vous reciter deux petites pièces de vers, à l'occasion de mots semblables que j'avais écrits sur mon gage. La première est intitulée VÊchelU des grandeurs. La voici :
Toinetle , toi qui fais mon bonheur et ma peine , Pour qui je brûle ici d'un amour sans égal , Je voudrais être roi pour te couronner reine. Las ! je ne suis que maréchal.
— EIi bien , Pierrot , quoique mon espérance Pût s'élever plus haut, disposée à t'aimer.
Je ne rougirai pas de m'entendre nommer
Femme d'un maréchal de France. — D'un maréchal de France ? Oh ! Toinon , doucement :
Ce n'est pas une baliverne
Qu'un bâton de commandement.
Chaque soldat, dit-on, le porte en sa giberne*. Mais il faut l'en tirer : et moi jusqu'à présent.... Voyons.... dans mes regards ne pourrais-tu pas lire?
— J'entends, Pierrot, ce que tu veux me dire : Tu n'es que maréchal de camp.
J'attendais mieux : toutefois c'est un grade Qu'il ne faut pas non plus tout à fait dédaigner.
* C'eut là le point sur lequel j'appelle , comme je l'ai dit , Tattentioii des grammairiens , et surtout de T Académie française. La tendance à oon* fondre les paronymes , d*abord dans la prononciation , ensuite dans récriture, est une des plus funestes aux langues.
* C'est un mot attribué à Louis XV111.
Aux graines d'épinard on se peat résigner,
Et contenter d'une brigade.
— Toinon , ta vas trop haut et trop vite : je dis Que je suis maréchal, et c'est très-véritable. Mais rbabit brodé d'or et le chapeau.... que diable! Ne me comprends-tu pas? — Je comprends trop , mon fils :
Pauvre maréchal des logis.
C'est là ce que tu veux , je crois , me faire entendre : Nous voilà bien tombés. - Toinette , il faut descendre Encore un peu. — Gomment? Enfin, sans plus attendre , Monsieur le maréchal , quel est donc votre rang ?
— Mais je suis maréchal ferrant *.
Voilà ma prenûère pièce -, je vois qu'elle vous fait rire et que vous avez tous bleu compris Tapplication du même moi maréchcU à quatre positions bien différentes dans le monde. Passons à la seconde y qui est un peu plus difficile par remploi de plusieurs homonymes. C'est le Repea m équivoques ;
Parti dès le plus grand matin , Et déjà du soleil Theure étant avancée , Sans avoir attrapé même un pauvre lapin , Damon rentrait penaud et la tète baissée , Mourant de soif, de fatigue et de faim.
Il avise dans son chemin , Sur un pliant , devant une colline ,
Un futur rival du Poussin  Tair ouvert , à la joyeuse mine , Qui, le portecrayon en main.
Traçait sur le papier un rapide dessin. tfEh ! l'ami, dit Damon , qu'est-ce donc qu'on dessine?
— Vous voyez, je copie un pin (pain),
— Un pain ! vous me la donnez belle.
Un pain ! ma foi je vous réponds Que sans pinceaux et sans crayons Je croquerais bien le modèle.
' Maréchal est encore nn de ces motn qui doivent remontrer à deux ou trois origines diverses. Si le maréchal était le commandant des mar^ ch$s ou frontières, croira-t-on, comme le dit Roquefort (Dict, étymol., mot Marche)^ que le maréchal ferrant ait été ainsi nommé , parce qu'il aidait les chevaux à marcher? Pourquoi alors un cordonnier n'était-il pas un maréchal chaussant, et ainsi de suite?
iOO LbS GAtiES TOLUtËS.
— Le croquer, c'est bien dit : mais qaoi l le paiu toul see ,
Quand après une longue chasse On n'a pas dans sa calebasse Un doigt de vin pour s'humecter le bec ; C'est dur, qu'en pensez- vous? Répondez-moi sans feinte.
— Vous avez bien raison ; dussé-je être indiscret,
Je sens comme vous qu*il faudrait
Que votre colline fût peinte (pinte).
» J'y pensais, reprend l'autre , et vous avez bon goût : Toutefois vous pourriez encore être à la gène. Qu*elle fût pinte est bon, mais il faudrait surtout....
— Quoi donc? — Parbleu ! qu'elle fût plaine (pleine), jt
M. Lalyre s'assit alors : la petite Milie répéta toujours avec le même aploaib : « J'ordonne au premier gage touché. ... » Et après avoir cherché dans le sac : a Ah ! il n'y en a plus, dit-elle en rougissant. »
— «( Eh bien ! lui dit sa mère, s'il n'y en a plus, le jeu est fini : remets le sac et nous irons nous coucher.
— Ce sera bien fait , dis-je à Dollemont : car il me semble que si les dissertations de M. Yéron ou de M. Primitif ont un peu endormi l'assistance , les calembours rimes de M. Lalyre ne l'ont pas trop réveillé.
— Que veux-tu ? me répondit-il : tout le monde n'est pas amusant ici-bas. Je ne sais trop si tu le seras toi-même, quand tu raconteras à ton correspondant ce que tu as vu ou entendu ce soir.
— Au petit bonheur, répliquai-je -, s'il n'est pas content de mon récit, il pourra toujours le jeter au feu : je n'y mets pas de prétention. »
LA
Quatre personnes entraient un jour au café de Foy : c'étaient les deux Marceau , Jules et Henri, et les deux Charpentier, Charles et Eugène. Habitants de la même ville y et venus à Paris à la même époque , ils s'étaient rencontrés au Palais-Royal , avaient diné chez le même restaurateur, et étalent convenus de passer ensemble la soirée au spectacle.
Gomme ils étaient sortis de table de très-bonne heure : « Qui nous empêcherait , dit Jules Marceau , d'aller prendre notre café chez Foy ou à la Rotonde? nous pourrions y jouer en même temps notre spectacle aux dominos.
— C'est bien vu, répondit Eugène Charpentier-, mais comment nous arrangerons-nous? Il faut nécessairement que deux frères soient ensemble contre deux frères , et vous êtes plus forts que nous , messieurs les grammairiens. »
Ce dernier mot faisait allusion à la profession des frères Marceau -, car l'un et l'autre donnaient dans leur ville des
* Cette pièce , qui a pour objet Torthographe française , et les réformes qa*on y peut introdaire, a été écrite en (839 et revue en (850, après Timpretsion du Cours supérieur âe grammaire , où j'ai exposé avec détails la quention de la réforme orthographique, mais en écartant toutes les idées qui m'étaient personnelles , et qui ne se trouvent qu'ici.
leçons de langue et de grammaire française. Ayant d'ailleurs étudié avec soin tous nos classiques et les ouvrages relatifs à leur état y ils pouvaient , sur presque tous les points difficiles y donner des solutions satisfaisantes -, aussi leur appliquait-on souvent dans leur endroit, et ils recevaient avec plaisir la qualification par laquelle Eugène avait terminé sa phrase.
(c Nous vous céderons des points, répondit Henri-, il y a toujours moyen d'égaler nos forces.
— Alors , reprit Charles , il n'y a plus d'opposition. » En disant ces mots , ils entrèrent au café de Foy, et Charles , en passant , lança à son frère un coup d'œil significatif comme pour lui faire entendre qu'il était à peu près sûr de l'événement , que pour ce soir les deux plus forts feraient pour les plus faibles les frais du spectacle Quel que fût toutefois son moyen, il n'en fit pas usage d'abord. Les parties , grâce à l'avantage que les frères Marceau avaient fait à leurs adversaires, étaient arrivées à peu près ensemble à 75 ou 80 points. Mais comme il n'en fallait plus qu'une vingtaine pour gagner le tout, Charles crut qu'il était temps de se précautionner contre la fortune. « Ce qui me plait dans le jeu de domino, dit-il négligemment^ tandis que Henri brouillait les dés , c'est qu'au moins il n'y a pas dans son nom de lettre inutile i d, o, do; m^ t, mt; n^ 0, no; les réformateurs de notre orthographe S pour enragés qu'ils soient, n'y trouveront pas à mordre. Ce n'est pas, au reste, pour condamner M. Marie*, que je parle ainsi.
* Je dis orthographe, conmie tout le moode; mais il est certain que le vrai mot doit être orthographié. ( Cours supérieur de gramm,. Impart., Ht. 1,c. 18.
* M. Marie a été le principal rédacteur de V Appel aux Français , petit Tolume publié en 1829, où Ton préconisait un système d^ortbographe entièrement conforme à la prononciation. — Vojes notre Cours supérieur de gramm., 1. 1 , Hy. I , c. 19.
— Gomment! s'écria Henri, vous vous excusez de condamner une aussi détestable doctrine !
— Je ne suis pas grammairien comme vous , moi : et si je blâme Je veux au moins savoir pourquoi. C'est à vous de me le dire. En attendant , à tout seigneur tout honneur. Je pose le double-six. •
— Mais les propositions de M. Marie et de la société de Y Appel aax Français sont ce qu'il y a de plus triste et de plus honteux pour notre siècle^ et il n'est pas permis à un homme de bon sens d'y faire la moindre allusion sans témoigner en même temps de son mépris. Six et quatre.
— Même jeu , dit Eugène en posant le double-quatre *, et comprenant l'intention de son frère , il ajouta : Son mépris, c'est bientôt dit : encore faut-il le justifier.
— Rien n'est plus facile , reprit Henri : il suffit de voir les modèles que donne V Appel aux Français, pour reconnaître que ce principe « autant de signes dans l'alphabet que de <c sons et d'articulations dans la langue, et application conte stante du même signe au même son ' », n'est ni aussi facile ni aussi sûr que les auteurs l'ont cru , puisqu'eux-mèmes suivent , dans la transcription des textes de nos poètes ou de nos écrivains, des règles sur lesquelles personne, je le crois, ne serait d'accord avec eux. J'ouvre les trois.
— On le dit, reprit Charles, et je ne suis pas éloigné de le croire. Mais cette erreur est-elle suffisante pour attirer le mépris sur eux? Trois partout.
— Je boude, dit Jules. Pour la question que vous faites ici, elle est, ce me semble, toute résolue par la monotonie, la stérilité de toutes ces propositions d'orthographe radicale, et par le profond oubli où elles tombent toujours au bout de peu de temps.
— Ce n'est pas là, dit Eugène, en ouvrant les cinq, une
* ÂTPTpel aux Français , p. 5 et 6.
raison sans réplique : si la chose était bonne en soi , l'oubli qu'en ferait la postérité compterait contre elle et non contre l'invention.
— Mais elle n'est pas bonne, reprit Henri. Avant de donner la prononciation comme règle suprême de l'écriture, assurez-vous au moins que la prononciation est elle-même réglée. Si vous la trouvez , au contraire , partout variable , comme elle l'est en effet, n'avouerez- vous pas qu'il est insensé, et par conséquent honteux de la donner comme modèle à suivre? Trois et deux.
— Trois partout , dit Charles , en se hâtant de fermer le deux ouvert par Henri Marceau *, et j'espère bien que mon voisin va faire comme tout à l'heure une petite pause sur ce dé-là.
— Sans doute, je boude, repartit Jules. Aussi c'est ta faute , Henri -, tu me vois arrêté par le trois , et au lieu de me dégager d'un cdté , tu me bouches le cinq.
— Que veux-tu , mon ami , répondit Henri , on attaquait l'orthographe française en ce qu'elle a de raisonnable; et le combat pro aris et foeis m'a fait oublier un instant l'intérêt de quelques points gagnés ou perdus.
— Je ne t'en fais pas un reproche, répliqua Jules, je partage sur ce sujet tes convictions et ton zèle *, mais encore faut-il suivre un peu le jeu de son partenaire.
— Assurément , reprit Charles , qui riait dans sa barbe et n'avait pas envie de laisser tomber une discussion sur laquelle il comptait pour s'assurer la victoire. Il ne s'agit pas ici de sonner les cloches et de suivre en même temps la procession. Le domino est assez facile pour qu'on puisse, en le jouant, s'occuper de questions utiles ou agréables :
Tel autrefois César en même temps Dictait à quatre en styles difTérents ,
et je voudrais bien voir porter contre le système de M. Marie
LA PAIITIR DE DOMINOS. lit
des raisons plus fortes et moins connues que celles que vous venez de proposer. Je maintiens le jeu en mettant le double, trois.
— J'ouvre les blancs, dit Henri, en posant le blanc-trois. Si vous voulez des considérations nouvelles sur ce point , attendez l'ouvrage que nous allons publier, mon frère et moi. Nous supposons un jeune aveugle fort intelligent, mais ignorant de toutes nos grammaires et de notre écriture , et qui apprend la langue française par simple audition. Que croyez-vous qu'il pense d'abord de notre e muet, qui n*a pas de son propre, qu'on entend plutôt qu'on ne l'oit devant les consonnes , et qui disparaît entièrement devant les voyelles? Comment notre aveugle écrira-t-il le mot cage , s'il ne l'a entendu que dans ces locutions cage à $erin, cage à poulet? Comment écrira-t-il cet e à la fin de tous nos mots? Comment le supposera-t-il dans l'intérieur? Écrirat-il empereur ou empreur? Et celui-ci admis une fois, l'écrira-t-il de même dans les vers , où Ve muet doit être entendu ?
— Je conviens, dit Charles, en posant le blanc-quatre , que ce sont là de bonnes raisons contre tout système d'orthographe dépendant immédiatement de la prononciation , et je voudrais que vous en eussiez d'autres en ce genre.
— Nous en avons certainement , reprit Jules. Le grand nombre de nos consonnes muettes à la fin des mots et qui , sans compter même leur importance étymologique, se prononcent devant les voyelles, offre dans le système de l'écriture conforme à la prononciation une difficulté d'autant plus insurmontable , qu'ici c'est vraiment l'écriture qui est l'origine du langage , et non le langage qui est la cause de l'écriture. Soient, par exemple, ces deux vers de l'opéra de la Caravane :
Après un long voyage Que le repos est doux !
Gomme nous prononçons toujours aprè et repô , quand ces mots sont isolés ou devant des consonnes ^ il faudra nécessairement, pour peindre le son de ces vers, ajouter non pas une $ , mais un z : et le placer non pas à la fin de ces mots , mais bien devant ceux dont il modifie les voix initiales -, c'est-à-dire qu'on écrira apri zun et repu zei : or ces mots zei et zun, dans quel dictionnaire les trouverezvous? Bien plus, si vous avez devant ces voyelles d'autres consonnes , comme par exemple
Avant un long voyage De l'argent est utile.
ce ne serait plus zun et zei^ mais iun et tei qu'il faudrait chercher, et ainsi de suite pour toutes les consonnes finales quiescentes. Les réformateurs radicaux de noU*e orthographe ne paraissent pas avoir soupçonné cette difficulté dans l'application de leur théorie. Vous avouerez pourtant qu'elle vaut la peine qu'on y pense. Cinq et quatre.
— C'est incontestable, dit Eugène-, je n'avais moi-même jamais fait attention à cela , et je crois que vous ferez bien d'insister sur cette raison. J'ouvre les as.
— Même jeu, dit à son tour Henri, en plaçant l'ambesas : et, poursuivant la pensée de son frère : ce sera mieux encore, dit-il, si nous considérons, au lieu des lettres radicales, les consonnes caractéristiques des nombres, des genres, des personnes. Presque toutes, en effet, sont muettes devant les consonnes, et sonnent sur les voyelles qui les suivent, au moins dans le style élevé \ de sorte que l'aveugle dont nous parlions tout à l'heure croirait d'abord tous nos substantifs invariables du singulier au pluriel, excepté les noms en al, qu'il supposerait se terminer en à : animal, animb : puis, en combinant ces noms avec les articles , les adjectiiis ou les verbes, il arriverait à cette analyse singulière où ce serait toujours la voyelle initiale du mot suivant qui se trou-
LA PARTIS DE DOMINOS. it3
verait modifiée par les divers accidents d'un mot donné. Les phrases suivantes se décomposeraient donc ainsi : Un homme accourt, u no maeaur; des hommes accourent, dé zome zor caur^ ils viennent à moi, il viêne ta moi; une femme a chanté, une fa ma chanté^ deux femmes ont chanté , deu famé zont chanté.
— Oui , continua Jules , vous voyez par là que, chez nous, c'est réellement l'écriture qui est le principe de la prononciation correcte dans la bonne compagnie-, et cela seul vous montre combien sont réellement ignorants du français ceux qui posent le principe contraire , qui croient bonnement que les langues en sont encore au point où elles étaient avant l'invention de l'alphabet. C'est vraiment leur faire trop d'honneur que de discuter sérieusement leurs propositions. Mais ce qu'il y a de curieux, c'est qu'eux-mêmes ne savent pas du tout où leur principe les mène -, que , tout en niant l'action de l'écriture, non-seulement ils dtent ou remettent des lettres que l'écriture seule nous fait prononcer dans quelques circonstances, mais qu'encore ils séparent les uns des autres des mots ou groupes de sons qui n'ont d'existence individuelle qu'en vertu de nos habitudes d'écrire. Pour l'oreille, les articles ne se séparent jamais de leur substantif, ni les compléments placés avant le verbe, du verbe qui les régit , ni le pronom du verbe dont il est le sujet , ni la préposition de son complément. Il est donc ridicule, dans ce système, de faire deux ou plusieurs mots de je dors, nous aimons, jusqu'à lui, qu'est-ce à dire; il faut écrire en un seul jedor^ nouzémon, juskalui^ kèsadir, etc.
Tout le monde connaît l'extrême mobilité de notre accent, et, qu'en se portant toujours sur la dernière syllabe sonore des sections de nos phrases , il coupe celles-ci en un certain nombre de petites prolations dont notre oreille est uniquement frappée, et dans lesquelles elle ne distingue aucu-
nemeiit ces divisions artificielles que nous appelons des mats, que la plume seule nous fait sur le papier détacher les uns des autres. Cette h(HTible écriture sanscrite ^ où tous les sons d'un discours sont écrits exactement à la suite sans aucun intervalle > est donc le type de perfection que nous offrait en fin de compte ï Appel aux Français , quoique les auteurs n'aient pas osé le dire ^ ou que plutôt ils ne l'aient pas compris : et, en admettant , si vous le voulez , l'accentuation finale des sections de phrase comme des points naturels de séparation dans le langage et récriture^ les premiers vers de VArt poétique, par exemple, devraient être représentés ainsi :
Sètanvin qôparna suntèmèrè rôteur Pan sedelardèver zatin drelaôleur;
et non pas comme l'auraient donné nos réformateurs ' :
S'et an vin q'ô pâmasse un tèmèrère ôteur Panse de Par de vers ateindre la hôteur.
En le divisant ainsi , ils ont certes rendu plus facile la lecture et l'intelligence de leur transcription, mais ils ont par cela même menti à leur principe , puisqu'ils ont introduit des divisions , exigées par le dictionnaire , que la voix ni l'oreille ne reconnaissent aucunement.
— Vous pouvez avoir raison, interrompit Charles qui , pendant cette tirade,, avait rêvé k tout autre chose que ce qui en faisait l'objet; mais, pour le moment, voyons, je vous prie, combien il nous reste de dés. Combien en avezvous , Jules ?
— J'en ai quatre.
— Et vous , Henri ?
— J'en ai deux.
• Appel aux Français, p. 13 à 48.
LA PARTIE DE DOMINOS. tl5
— Gela fait donc six entre vous deux, messieurs. Et toi^ Eugène?
— Il ne m'en reste que deux.
— Cela étant, si je ferme le jeu, nous n'en aurons que trois en main contre six : il n'y a pas à balancer, trois partout *. Si vous voulez abattre, nous compterons. »
Les dominos une fois étalés , ceux des frères Marceau étaient plus lourds de beaucoup qu'ils ne l'auraient voulu *, ils complétaient et au delà ce qu'il fallait aux frères Cbar^ pentier pour gagner la partie. Aussi , dès le premier coupd'œil, Jules s'écria d'un ton risiblement pathétique :
« Honte ! opprobre ! malheur ! anathème ! vengeance * !
Nous avons perdu !
— Grand Dieu ! répondit Charles du même ton,
Que de termes divers !
En voilà pour orner au moins quarante vers '.
Et de qui, je vous prie, cette poésie exclamative ? Vous appartient-elle ?
— Non pas, non pas. Si je faisais des vers, je ne prodiguerais pas ainsi les trésors de mon indignation. C'est une monnaie de trop bas aloi, et qui, comme les assignats, perd toute sa valeur dès qu'il en circule un peu trop. Le vers est de M. Hugo.
— A la bonne heure. Allons maintenant prendre l'air en attendant le spectacle. Mais, avant de quitter le champ
* Voici la partie figurée par les dés , avec les numéros des tours de pose placés à gauche entre parenthèses. Les nombres (6) et (10), absents, indiquent que le joueur a boudé : (9) 3 | 2; (8) 2 | 5; (7) 5 3 ; (5) 3 16; M) 6|6; (2 6 14; (3)4|4; (4) 4 | 3; (H) 3|3; (12) 3 | 0; (13) 0 I 4; (44) 4 15; (15) 5 | 1; (16) 1 i 1; (17) 1 [3, — Tours de Charles : 1, 5, 9, 13, 17; de Jules : 2, 6, 10, 14; d'Eugène : 3, 7, 11, 1 5 ; d'Henri : 4, 8. 12, 16.
* M. V. Hugo, Odes et BaUcKies , les Deux iles. ' La Fontaine, Bagotin, acte IV, se. 6.
f 1 6 LA PARTIS DE DOMINOS.
de bataille, recevez un conseil d'ami. Quand vous jouerez aux dominos, rappelez-vous le proverbe latin âge quod agis, et ne vous laissez pas entraîner au moment décisif sur le terrain d'une discussion où vos adversaires vous regarderont volontiers vous escrimer de votre mieux Tun et l'autre , mais ne se mêleront pas de la bagarre.
— Quelle trahison ! s'écrièrent Jules et Henri. Ainsi les questions de grammaire que vous nous avez faites n'avaient pour but que de distraire notre attention ?
— J'en conviens, répondit Charles, et la ruse était de bonne guerre. La première condition quand on joue , c'est d'être à sa partie. Nous étions à la nôtre et n'avons pas à le regretter. Du reste, cette plaisanterie n'empêche pas que la question soulevée ne soit beaucoup plus intéressante que toutes les parties de dominos possibles. Nous ne tenions pas à vous écouter, quand vous exposiez et condamniez la prétendue doctrine des réformateurs de notre orthographe, parce que là vous prêchiez des convertis. Mais nous n'ignorons pas que vous avez vous-mêmes un système sur la manière dont il conviendrait d'écrire le français-, et si, toute rancune cessante , vous vouliez nous en faire connaître les principes , vous auriez des auditeurs plus attentifs et de meilleure foi qu'ils ne l'étaient tout à l'heure.
— J'y consens, dit Henri : aussi bien nous avons quelque temps devant nous -, et le meilleur moyen de l'abréger, c'est de l'employer à une conversation qui nous intéresse. Selon nous, la réforme de l'orthographe , .pour être raisonnable, doit comprendre deux mouvements-, l'un de retour ou de reciU, l'autre d'allée ou de progrès.
Le mouvement de retour s'applique surtout à la racine des mots-, il consisterait à rappeler un grand nombre des lettres radicales supprimées à la fin du dix-septième ou au commencement du dix-huitième siècle , au moins quand elles aurfiient une grande importance étymologique.
— Croyez- VOUS ce retour possible ? demanda Eugène -, et y aurait-il vraiment un grand avantage à écrire teste pour tête, poste pour pâte, rosti pourr^fi?
— Vous verrezjtout à Theure que ce que je dis ne s'applique pas à ces exemples. Quant à la possibilité du changement, elle est déjà prouvée par l'expérience. N'a-t-on pas retranché à diverses époques , et dernièrement encore pendant plusieurs années , le 1 au pluriel des polysyllabes en ont et ent? On Ta pourtant repris, ainsi que le p dans le dans le mot temps, qu'on avait écrit tetns. Par là on a rétabli les liens étymologiques entre ce mot et ses nombreux dérivés ou composés temporel, temporaire, contemporain , tempérer, température, tempête, temporiser, etc. Or ditesmoi, en conscience, n'est-ce pas par cette liaison sensible entre des idées de même ordre que les langues sont vraiment belles? Si tous les mots étaient jetés au hasard sans aucune signification du radical ni des terminaisons, ou, ce qui reviendrait au même, si les radicaux étaient tellement corrompus qu'on ne pût les reconnaître, les langues ne seraient-elles pas essentiellement pauvres? vagues dans leur signification? difficiles à apprendre? l'esprit philosophique de la nation n'y perdrait-il pas infiniment? étudiez avec soin toutes ces conséquences , et vous verrez s'il n'y a pas toujours un inconvénient grave à perdre une lettre caractéristique dans un mot dont la famille est nombreuse.
— Je ne conteste pas l'utilité que cette lettre pourrait avoir eue à l'origine-, je me demande seulement si cette utilité mérite le changement qu'il faudrait faire aujourd'hui pour y revenir-, si ce changement serait possible-, si enfin la prononciation qu'il amènerait plus tard ne serait pas un autre inconvénient pire peut-être que la suppression faite aujourd'hui.
— Je répondrai d'abord aux dpux dernières questions. Le changement de prononciation pourrait fort bien ne i)aa
avoir iieu. Que de mots sont prononcés depuis deux cents ans autrement qu*ils ne s'écrivent ou contrairement à la règle de notre écriture. Prononcez-vous manozyllabe parce que Y$ se trouve entre deux voyelles? ou trancHion, içrael, parce qu'elle est précédée ou suivie d'une consonne? L'écriture peut donc varier sans que la prononciation varie en même temps. Ainsi l'objection n'est pas absolue. D'un autre cdté , quand la prononciation est une fois changée, qui peut s'apercevoir de ce changement, ou le regretter? On a dit autrefois ajeclif, averbe^ pour adjectif, adverbe^ (nssan pour buisionj saume pour psaume, veni pour venir* y gramnaire* pour grammaire y ste femme * pour cette femme. Croyez-vous que la langue ait perdu quelque chose à modifier ainsi le son de ces mots. Quand on viendrait un peu plus tard à prononcer èicrire ou dèscrire au lieu d'^mre et décrire, il n'y aurait pas plus de mal qu'à dire aujourd'hui espauar (espoir) y quand on dit espouér, ou il pleû {U pleut) au lieu de U pUute *. Voilà pour votre dernière question.
Pour la précédente, le changement proposé est-il possible? Nous y avons déjà répondu par le mot temps et les pluriels des noms en ant ou ent. Mais il suffit de considérer nos dictionnaires actuels comparativement à ceux qui représentent la langue française dans son état ancien. On a écrit et prononcé abel pour habile; accédiacre pour archidiacre ^ aehai^ ton, accoison et aqvûison pour occasion, etc. * : et toutes ces formes contraires à l'étymologie ont fait place à une orthographe plus raisonnable. Beaucoup de mots plus modernes
* Metgret. — Voyex ci-dessas , p. g^^.
* Régnier-Desmarais , Traité de gramm, franc,, des lettres, au p, i IV. et aux diphthongaes ; Restant, Principes de langue franc,, c. 17.
s Daogeau, Essais de gramm,, passim.
* Restant, Principes de langue franc., c. 17,
* RégnieivDesmarais , Traité des lettres, de la prononciation du I.
* Roquefort , Glossaire de la langue romane.
s'écrivent même aujourd'hui autrement qu'on ne les écrivait jadis , et d'une manière plus satisfaisante aux yeux des vrais grammairiens. Il n'y a donc pas d'obstacle invincible à ce qu'une mauvaise écriture soit remplacée par une meil* leure. C'est une habitude à changer-, et , comme toujours, c'est fort difficile : mais on peut en venir à bout, et il ne faut pas s'effrayer tellement de la difficulté qu'on n'ose même pas entreprendre le travail nécessaire pour la surmonter.
— Soit, dit Eugène : nous admettons comme possible votre projet de réforme orthographique. Quel est votre but? quels sont vos moyens?
— Notre but , c'est d'établir enfin une orthographe normale : nous entendons par là celle qui , laissant subsister les lettres radicales parce que seules elles expriment et maintiennent la parenté des mots, et les lettres figuratives qui caractérisent les formes syntaxiques, représenterait exactement et sans confusion la prononciation correcte d'une langue.
— Mais n'est-ce pas là , dit Charles , une pure chimère ? Ces deux parties que vous voulez concilier, l'écriture et4a prononciation , ne sont-elles pas en contradiction absolue? n'y ont-elles pas toujours été?
*— Mais non pas du tout , répondit Jules. A toutes les époques, au contraire, les grammairiens habiles ont fait leurs efforts pour les accorder-, les casse-cous seuls ont proposé des systèmes radicaux qui n'avaient aucune chance d'être acceptés. Quant au'x propositions raisonnables, on en a profité en partie avec plus ou moins de rapidité. Ainsi le travail que nous faisons s'est fait en divers temps, selon les nécessités qu'amenait l'usage -, seulement on a tendu à retrancher les lettres muettes , et nous croyons qu'il faudrait les rétablir quand elles appartiennent à la racine des mots.
— Montrez-nous la grande utilité de cette distinction?
— La voici. Le ^cn6ere des Latins forme, en français, les
nombreuiL composés circonscrire, conscrit, inseriire, prescrire, proscrire, souscrire, suscrire, transcrire, et les dérivés de tous ceux-là, circonscription, conscription, prescription, prescriptible, proscription, proscripteur, souscription, souscripteur, inscription, transcription , etc. Ne reconnaissez-vous pas immédiatement entre ces mots une idée commune exprimée par le radical identique sari, modifiée en cent façons par les préfixes ou les terminaisons ajoutés à ce radical?
— J'en conviens. Je serais même fâché , je ne le nie pas, que cette analogie dans les idées ne se retrouvât pas dans les termes.
— Mais alors vous détestez comme nous la disparition de la plus nécessaire de ces lettres dans le plus important de tous ces mots, dans écrire, qui devrait être escrire, et dans ses composés les plus prochains, décrire et récrire, ou ses dérivés immédiats écriteau, écritoire, écriture, écrivain, écrivassier, écrivasserie. Je vous le demande , la présence d'une s muette ne serait-elle pas préférable à cette cacographie qui rend, pour ainsi dire, étrangers Tun à l'autre le chef de la famille et toute sa postérité? Et l'omission n'en semble-t-elle pas plus horrible et plus barbare encore quand on voit reparaître cette s dans les dérivés scribe, rescript, description, descripteur, descriptif? N'est-ce pas là ^ en effet, une anomaUe qu'on peut nommer extravagante?
—Nous l'avouons volontiers, dirent Charles et Eugène, serait certainement à désirer que nos lettres n'eussent pas disparu ou qu'elles eussent été réadmises , au moins toutes les fois qu'il y aurait à cette restitution im intérêt suffisant; mais la grande difficulté, c'est de les faire reprendre. Ensuite le rétablissement des lettres s'appliquera-t-il dans ; tous les cas et à tous les mots?
— Non : en insistant sur le nom de lettres radicales, nous avons montré que celles des terminaisons ne nous in-
LA PARTIE DE DOMINOS. lit
quiétûient guère. Qu'on ait écrit autrefois tempesU , cham-' peslre, etc. Nous ne proposerons pas d'y rétablir Vb, d'abord parce que ces mots n'ont pas de dérivés où l'i reparaisse , et que s'ils en avaient, la dérivation serait suffisamment indiquée par le commencement du mot-, ensuite parce que, voulant toujours rapprocher l'écriture de la prononciation ou, plus exactement, la prononciation de l'écriture, ce rétablissement pourrait avoir des inconvénients matériels; par exemple, il pourrait empêcher de rimer des mots comme maître et salpêtre, dans l'un desquels Vs devrait revenir, tandis qu'elle n'a jamais dû entrer dans l'autre.
Hais laissons cette difficulté. Nous parlerons tout à l'heure des terminaisons. En ce moment, nous examinons la partie radicale des mots. Tout le monde comprend qu'il audrait écrire respondre^ puisqu'il vient du primitif «pondère et que l'on dit responsable et correspondre ^ destruire, puisque l'on dit construire, instruire et destruction, destrucleur; et encore souspçon, souspçonner^ puisque ces mots viennent de suspicio et se rattachent à suspect. Remarquez bien qu'il ne s'agit ici que d'admettre une s muette, et que cette consonne l'a été et l'est encore fort souvent dans nos mots français. La prononciation n'en serait donc aucunement altérée.
Si elle devait l'être, nous serions beaucoup moins hardis. Ainsi Vu du primitif pu/er^ venu de putare, a été depuis longtemps retranché dans compte, compter, compteur, pour eomptUe, computery computeur. C'est un inconvénient , sans doute, surtout lorsqu'on pense que ce verbe compter forme les composés importants décompter, escompter^ se mécompter, recompter, et même, autrefois, forcompter, qui sont tous privés de lu, tandis que cette voyelle se retrouve dans les mots amputer , comput , députer , dispiUer , imputer , réputer, supputer et leurs nombreux dérivés. Mais , comme le rétablissement de Vu changerait tout à fait la prononcia-
m LA PARTIE DE DOMINOS.
tioQ du mot 9 ou plutdi mettrait un autre mot à la place du terme usité y il n'y a pas de raison suffisante pour désirer le retour de compter à computer, et nous ne le proposons en aucune façon. Nous posons même en règle générale que ces restitutions doivent être faites avec la plus grande circonspectioii , et dans le cas seulement où la lettre , retranchée mal à propos, a une importance réelle dans toute la famille. Or, ce n'est pas ordinairement le cas pour une voyelle , à moins qu'elle ne soit initiale.
— Y a-t-il, demanda Eugène, d'autres consonnes que Vs qui aient été retranchées à tort?
— Certainement-, pour n'en citer qu'un exemple ici, le mot coulpe, venu du culpa latin, et signifiant faute ou crime^ est à peu près inusité aujourd'hui^ aussi l'écrit-on comme on doit l'écrire avec une l qui en avait été retirée pendant longtemps ' : ce mot entrait dans une bien jolie expression pour signifier l'acte de contrition d'un pécheur qui se frappe la poitrine en même temps qu'il dit mea culpa. On appelait cela battre sa coulpe; et M. Crcuzé de Lesser a profité de cette expression si gracieusement naïve , quand il a {)eint la mort de Tristan , qui se croit abandonné de sa maîtresse :
L.ors bat sa coulpe , à Dieu se recommande , Son cœur défaille et son âme s'en va *.
A coulpe se rattachent immédiatement plusieurs mots comme culpabilité, diseulper, disculpation, inculper, inculpable, inculpation. N'est-il pas ridicule que le plus usité de toute cette famille, le mot coupable manque précisément de cette { qui se retrouve dans tout le reste , et qui peut seule le faire distinguer des dérivés de coupe et de ceux de coup
* Roquefort, Dict. élymoL, mot Coupe,
* La TabU ronde, chant XIX, p. 120, édit. de 1839.
OU couper? Car enfin, toutes les analogies nous crient qu'un criminel est un coulpable, et qu'une chose coupable est celle qui doit ou peut être coupée.
— Nous avouons volontiers , dit Charles , que la présence d'une lettre muette, rappelant ici l'étymologie, aurait un véritable avantage et ne serait sujette à aucun inconvénient.
— Vous pouvez , dit Henri , trouver la confirmation de cette remarque dans l'examen du mot connaitre. Ce mot, formé du latin noscere ou de son composé cognoscere, s'est écrit connùitre et s'est prononcé connouiire^ puis , dès le temps de Louis XIY, connélre, comme aujourd'hui. L'orthographe de Voltaire ayant prévalu à la fin du siècle dernier, et surtout au commencement de celui-ci, on a écrit connattre par un ai. C'est là une très-mauvaise écriture , car elle semble rattacher connaître au verbe naitre , avec lequel il n'a rien de commun. Si, au lieu de l'af, tout à fait déplacé dans cette circonstance, on avait employé Yœ, qui représentait absolument le même son , de cette manière , connœtre, je connœSj reconnœtrey méconnœire, etc., nonseulement on aurait évité cette confusion avec naître et renaître, mais les lettres radicales no conservées dans ces mots y auraient rattaché leurs nombreux dérivés noble j noblement, noblesse , note, noter, notable, nommer^ nominor tion, etc.; et, de plus, auraient amené le participe et le prétérit connu , je connus, dont la voyelle u, comme dans croUre, parùître, croire, boire et tous les verbes en oir, indique une relation naturelle avec l'o et non pas avec l'a.
— L'observation est très- juste , dirent les frères Charpentier, et nous nous en souviendrons. Il est certain qu'ici la présence de Vo serait fort utile et qu'on aurait bien fait de ne pas le remplacer par l'a.
— On a remarqué , continua Jules , que l'a était aussi mal placé dans contraindre, qui appartient à la même famille qu'astreindre, étreindre et restreindre j lesquels s'écri-
121 LA PAIUIE DE DOHINOS.
vent tous par des e; mais, par compensation, l'a devrait se trouver dans enfreindre, mal à propos écrit par un e \ puisqu'il vient du latin frangere et que l'a reparait dans tous ses dérivés ou composés fraction, effraction^ diffraction, infraction, réfraction, réfracter, et encore frange, fracas, fracasser, etc. Vous voyez par là combien quelquefois une lettre changée avec méthode peut être avantageuse.
Mais il y a mieux -, avec ces restitutions sagement faites, nous arrivons à représenter exactement la prononciation, dont , au contraire , l'orthographe reçue nous éloigne souvent. Le son eUj écrit par un e, lorsque le radical appelle^ rait un œ, en donne un exemple aussi frappant que curieux : dans accueil , orgueil et leurs dérivés , Vu est une lettre servile qui donne au c et au g le son dur au lieu du son sifflant qu'ils auraient naturellement devant Ve. Le son indiqué par notre écriture serait donc représenté d'une manière tout à fait équivalente par les consonnes k on gh, de cette façon : akeil, akeillir^ orgheil, orgheilleux. Il sufKt de voir les mots écrits ainsi, pour reconnaître que le son qu'ils expriment n'est pas du tout celui de notre prononciation. Pour peindre celle-ci, il faut placer un u après Ye^ ce qui donnera akeuilj akeuillir, orgheuil, orgheuilleux ; et, si l'on veut reprendre le c et le g, on jaura les mots cuicueuil, ac* cueutUtr, orgueuil , orgueuilleux , comme écrivait l'abbé Girard C'est donc pour éviter ces deux u exigés, l'un par la prononciation , l'autre par le système orthographique, que, le premier étant nécessaire, on supprime le second qui ne l'est pas moins, et que l'on peint ainsi une prononciation out à fait fautive. Ne serait-il pas infiniment plus simple et plus régulier, puisqu'il faut une lettre servile après le c et le g, de prendre celle qui indique l'étymologie. Cueillir vient
*■ On récrivait autrefois par un a. — Voyez ÏOdyssée de madame Dacier, t. H , p. 14 et 14 de l'édit. de 1741.
LA PARTIE DE DOMINOS. i'ih
decoUigere; orgueil vient de ritalien orgoglio; mettons donc à la place de Ve simple un œ suivi d'un u^ et nous aurons, comme le demandent à la fois le son et Tétymologic^ cmuil- Ivr, accœuil, orgœuilj orgœuilkux, etc., qui ne laisseront aucune obscurité ni quant au son ni quant à la famille des mots.
— En suivant cette idée , dit Eugène , ne mettrez- vous pas des œ dans presque tous nos noms en eur et nos adjectifs en eux , docteur, profetseur, amenant doctorat et professorat y et rugueux, curieux, rugosité et curiosité; écrirez-vous doctaeur, professcBur, rugœux, curioeux ?
— Nous n'y verrions pour nous aucun inconvénient, répondit Jules*, mais cela produirait un changement considérable qu'il est facile d'éviter par une règle générale. Comme ces syllabes ne sont que des terminaisons « nous pouvons les écrire comme bon nous semble. Posons donc en fait que les dérivés des terminaisons en eur et en eux prennent un oy vous voyez qu'ainsi nous évitons une modification assez grave et qui ne semble pas nécessaire. Il ne restera plus qu'à examiner s'il ne conviendrait pas de la faire pour les terminaisons particulières en gueux j rugœux, fougœux, où l'on éviterait ainsi l'emploi singulier et peu agréable de ces deux u. Mais ne nous arrêtons pas à ce point : quelle que puisse être son importance , elle sera toujours très-circonscrite, et d'ailleurs dépendra des règles adoptées pour ces terminaisons, lesquelles appartiennent essentiellement à la réglementation du langage.
— Nous n'insistons pas, dirent les frères Charpentier. Nous reconnaissons qu'en effet, réduite à une juste mesure, la restitution des lettres radicales aurait de grands avantages, et nous approuvons de cœur ce mouvement de retour vers le passé , où vous faites consister la première partie de votre réforme systématique. Maintenant il est probable que votre mouvement d'allée ou de progrès s'applique aux lettres non radicales et surtout aux terminaisons?
lid LA PARTIE DB DOMINOS.
— Oui , d'abord , dit Henri , et subséquemment aux signes orthographiques placés dans tout le corps de3 mots. Pour ce qui tient aux lettres en général , nous pensons qu'il n'y a aucun inconvénient , quand une consonne a été doublée en dépit de l'étymologie, et ne se prononce pas , à retrancher une de ces deux lettres , conune le demandait Dumarsais, à écrire honeur à'honos, doner de donare, home de hamo, consone de consona, et non pas honneur, donner, homme, consonne. Nous croyons même qu*on peut aller un peu plus loin, et, comme Dangeau etDuclos, retrancher une des consonnes doublées , quand elle ne se prononce pas , quelle que soit rétymologie-, écrire, par exemple, occuton, comunf eoriger, éle, malgré les mots latins occasio, communie, corrigere, illa. Ce changement n'a rien qui doive effrayer; car rétymologie est suffisamment indiquée par une seule consonne , d'autant plus que presque toujours , au moins dans les composés , la première n'est pas une lettre radicale, mais une terminaison modifiée elle-même par l'euphonie *.
— Nous n'objecterons rien à cette proposition , tout en faisant nos réserves sur les conséquences peut-être exagérées qu'elle aurait plus tard.
— En ce qui tient aux terminaisons , continua Henri , notre doctrine est bien simple : c'est qu'elles constituent proprement la partie syntaxique des langues, au moins des langues indo-européennes , et qu'en conséquence elles sont et doivent être réglées par les grammairiens , sans autre considération que celle de leur utilité présente*.
Ce principe admis sans difficulté dans toute notre conjugaison, nous voudrions le voir appliquer résolument partout : nous ne concevons pas dans quelques-uns de nos plu-
* Cours supérieur de gramm,, part. 1, liv. i, c. 19.
* Voyez pour preuves la septièrne Dissertation sur l'orthographe de quelques ?erhes.
LA PARTIE DB DOMINOS. It7
riels, par exemple , la substitution de Vx ou du js à Vs qui en est le signe normal. Pourquoi ne pas écrire chevam, feus, eaillous? On n'a pas plutôt écrit un x , qu'on est obligé d'ajouter qu'il n'a pas d'autre fonction que Ys, qu'il se prononce exactement comme elle, et a partout sa valeur» Alors mettez une s^ et écrivez de même heureus, jalous, etc. Le féminin de ces adjectife s'en formera beaucoup plus naturellement, et l'étude des mots profitera elle-même de la régularité des signes.
Cette règle s'étendra naturellement aux adjectifs en ont elent^ comme constant et prxAdent, où nous avons conservé à tort l'orthographe latine. Ce sont rationnellement des participes : pourquoi ne pas les soumettre à la règle générale. On dit que chez nous ce sont de purs adjectifs , parce qu'ils ne dépendent d'aucun verbe ^ c'est là un motif de classification, ce n'est pas un principe d'orthographe, et il faudrait écrire tous ces mots régulièrement par ant. Cela devient surtout nécessaire quand on considère la prononciation actuelle des adverbes. Autrefois, en effet, l'orthographe prudent j ardent, pouvait se soutenir, parce que l'adverbe se prononçait pruden-mant , arden-mant, comme consian-mont, instan-^nant. Vous avez peut-être remarqué cette prononciation nasale et pénible chez quelques vieillards, particulièrement chez ceux qui avaient vécu dans la province. Aujourd'hui on a presque partout dénazalé la pénultième : on dit constanmant, instanmant, arda-mant, pruda-^mant, et l'on prononce de même avec un a ouvert, et non pas avec Yé qu'indiquerait l'écriture , les adverbes de tous ces adjectifs. Que conclure de là, je vous prie? Rien autre chose, sinon que nous mettons dans nos finales écrites une distinction que la langue n'admet pas du tout. Pour elle , la terminaison adjective est ici ant, ante^ et la terminaison adverbiale est amant. Écrivez cela maintenant comme vous le voudrez^ tout ce que vous mettrez autre que les lettres natu-
relies que je viens d'écrire, sera autant de difficultés gratuites ajoutées par vous, pour le seul plaisir d'en mettre et de créer des exceptions.
— Nous comprenons votre principe, et nous voyons qu'ainsi vous ne proposez pas de changer la lettre e dans les monosyllabes , puisqu'elle y est radicale. Vous continuerez donc d'écrire dentelgent^es un e, soit au singulier soit au pluriel , comme tendre , fendre^ prendre, etc. : et en cela nous croyons que vous ferez sagement. Mais la dernière syllabe des adverbes ou des substantifs en ment. Técrirez-vous par un e ou par un a?
— On peut , répondit Jules , admettre et justifier l'une ou l'autre orthographe. Mettez-vous un e, vous en faites la règle générale pour la scription de cette terminaison. Vous pouvez aussi poser en règle l'emploi de l'a : nous n'aurions aucune objection contre cette dernière manière, quoique notre terminaison ment vienne du mentum latin, et peutêtre, pour les adverbes , de l'ablatif mente. Car, quelle que soit rétymologie, ce n'est pour nous qu'une désinence substantive ou adverbiale dont la représentation graphique dépend entièrement de nous; et comme le son an est proprement l'a nasal , il vaut beaucoup mieux, quand rien de sérieux ne s'y oppose, maintenir cette écriture lorsque la prononciation l'indique. Mais, encore une fois, c'est une règle générale à établir, et nous ne voyons aucun inconvénient à ce que l'on conserve Ve.
— Nous sommes bien aises , interjeta Eugène , que vous répondiez de cette manière \ bien que nous ne voyions pas de bonne raison à opposer à l'orthographe manl , il reste toujours l'habitude à vaincre-, et comme ces mots en ment sont fort nombreux, ce seraient de terribles chances contre l'adoption de votre système.
— Ces mots, répondit Jules, sont très-nombreux en effet, mais ne sont pas de ceux qui se présentent le plus souvent
D*aiUeurs , nous appelons sur ce point, comme je Tai dit, la décision d'un corps savant tel que l'Académie française, tout prêts à accepter la règle générale qu'elle aurait une fois jugée la meilleure.
— Continuez donc , dit Charles , l'exposé de votre théorie ', nous connaissons maintenant vos principes , et nous les croyons bons. Il vous reste à nous faire connaître vos moyens matériels.
— Ces moyens sont de deux espèces -, les signes orthographiques, et les lettres, tant anciennes que nouvelles.
— Comment des lettres nouvelles ! Vous aussi ! Je crevais que Domergue avait été vivement blAmé par vous-même, pour avoir eu recours à ce moyen extrême '.
— Oh! rassurez-vous, dit Henri. Nos lettres nouvelles ne le seront pour personne. Voici tout simplement en quok consiste la modification proposée. Plusieurs de nos lettres , soit voyelles, soit consonnes, indiquent, quand elles sont jointes, un son particulier qui n'est pas le même qu'elles marquent à rétat isolé. Ainsi ch représente la chuintante de chetcd; ph représente souvent le son de Vf : ai fait èj au fait ô, eu donne un son unique dans deux et deux sons dans Créusej ou forme le son qu'on entend dans chou, et ainsi de suite. Nous croyons qu'il y aurait un véritable avantage à fondre des caractères d'imprimerie ou les lettres seraient liées quand elles indiqueraient un seul son -, elles resteraient détachées quand le son primitif ne serait pas changé*. On écrirait Aehaie, choBur, chrétien j avec un c et une h séparés-, on écrirait cheval y char, avec un ch joint. Pour l'œil , ce seraient deux lettres comme à l'ordinaire -,
* Cours supérieur de gramm,, part, l, Ht. I, c. 19.
' Je ne pose ici que le principe général avec les eiemples les plus frappants. Dans un traité complet, il faudrait examiner avec soin tous les cas qui peuvent se présenter. Je dois éviter cet eicès.
pour la raison , ce serait une seule lettre à trois ou quatre jambages : et cette lettre représenterait uniquement le son particulier que nous lui attribuons aujourd'hui d'une manière ambiguë. Vous voyez déjà quelles seraient, dans cette condition , nos lettres nouvelles : ch distinct de c,h; gn de digne ou agneau distinct de g,n^ dans igné, gnome ^ ss liées partout où cette lettre est doublée pour conserver le son fort, comme dans asseZj crosse; s,s séparées partout où Ton fait sentir la double consonne comme dans Assyrie; Il mouillée de paille, bille, en un seul caractère, distincte de / simple dans utile et de llj sonnant comme deux l, dans Syllay tUtisûm, phy pour le son de lydans Joseph, physique, et p,h dans certains mots allemands ou anglais où le son propre du p est suivi d'une sorte d'aspiration^ qu en une seule figure, dans tous les mots où ce digramme a le son du k, qui y que, quoi, tandis qu'on séparerait Vu quand cette voyelle se prononce : équestre, équitation ; et qu'on mettrait un ou quand il se prononcerait ou, comme dans eqoualeur, éqouation. Cette notation est si naturelle et si simple, que nous sommes étonnés que l'idée n'en soit venue à personne. Elle est, d'ailleurs , si facile , qu'elle ne demanderait aucune étude nouvelle à ceux qui savent lire, et qu'elle diminuerait certainement beaucoup les difficultés de la lecture pour les enfants et les étrangers.
— En effet, dit Charles, ce serait, presque sans convention nouvelle, une distinction très-claire entre des signes aujourd'hui équivoques. On ne peut rien souhaiter de mieux. Mais n'étendrez-vous pas ce système aux voyelles?
— Nous le pourrions, répondit Jules : c'est-à-dire que des lettres liées indiqueraient très -bien les voyelles doubles ou triples qui représentent un son simple, comme at^ au, eau, et, eu, ou. Mais notre écriture est en ce point si régulière et le tréma si commode, en cas d'exception, et si complètement suffisant, qu'il n'y a besoin ici ni d'établir une
règle nouvelle ni de figurer des caractères particuliers. Mais ce même moyen s'appliquerait avec avantage aux voyelles nasales , où l'écriture indique immédiatement la prononciation. Ainsi fin pourrait s'écrire par un m lié , puisque c'est un son nasal pur et simple -, mais dans un adjectif féminin, comme fine, où nous faisons sentir l'n et où r« reste oral; dans l'intérieur de nos mots, comme inhabile, inné, où Vn se détache de Vi, nous séparerions les deux lettres. De même pour Adam et Abraha-m, pour bien et Jérusalè^m.
— J'avoue, dit Charles, que voilà un moyen très-simple et heureusement imaginé-, il est tel même, que tout le monde pourrait, dès ce moment, en faire usage dans ce qu'il écrit, sans que personne eût la moindre faute d'orthographe à lui reprocher. Je sais bien que cela ne se fera jamais dans le manuscrit , parce que la rapidité de récriture exige entre toutes les lettres des liaisons que vous voudriez restreindre à un certain emploi : je remarque seulement que cela pourrait se faire, et que personne ne saurait le trouver mauvais.
— Vous avez raison , dit Henri , et encore remarquez que des règles générales nous dispenseront la plupart du temps de l'emploi de ce moyen. Ainsi il n'y a aucun doute en français sur le son des finales an, tn, on, un, non plus que sur les mêmes groupes de lettres suivis dans l'intérieur des mots d'une autre consonne. Il sera donc inutile de figurer dans ce cas des lettres liées. Les deux sons de e,n sont, dans les mêmes circonstances, assez bien déterminés comme nous le savons. Ainsi dans la plupart des cas nous écrirons comme tout le monde. Quelquefois cependant, quand il s'agit, par exemple , de ces hémogrammes hétérophones qui sont l'opprobre de notre écriture, comme expédient, substantif, et ils expédient^ il pressent, de pressentir, et ils pressent, de presser, il est facile , selon notre système , d'éviter toute
I3i LA PARTIE DE DOMINOS.
confusion ^ car dans les dérivés et composés de sentir, Ve étant nasal , se représente par un en lié : le t qui le suit est la consonne radicale ou caractéristique de la personne , qui ne change pas le son de en. Au contraire dans le pluriel ils presse-nt, la caractéristique de la troisième personne est nt, qui se représente par un digramme lié. Il n'y a devant que Ve muet, dont il ne modifie pas le son. Ce serait la même chose pour un expédien-t, et ils expédie'nty si l'on conservait Ve dans le premier. Mais nous avons déjà dit qu'il valait mieux y mettre un a^ un expédiant.
— Quoi ! vous rejetteriez donc la différence graphique établie entre les participes présents et les adjectifs ou substantifs qui y ressemblent par le son ?
— Nous la rejetons avec d'autant moins de scrupule, que cette différence est un pur caprice des grammairiens, qui n'a aucune raison d'être, et qu'on ne respecte que par suite d'une habitude ancienne, mais mal fondée. Vous écrivez, par exemple, un homme présidant une assemblée par un a, et le président de rassemblée par un e; un homme résidant dans une ville par un a ^ et les résidents par un e. Pourriezvous trouver une raison sérieuse de cette distinction?
— Il n'y en a pas d'autre, à ma connaissance, dit Charles, sinon que le substantif a été tiré directement du latin , tandis que le participe a été soumis à la forme générale en ant de notre conjugaison-, et plus tard on a maintenu la différence d'écriture pour exprimer la différence des mots,
— Cette différence, dit Jules, doit ressortir du sens et de l'emploi dans la phrase, non de la manière d'écrire. Quant à l'origine que vous assignez à l'usage, elle est vraie; mais doit-elle le maintenir? On ne le pourrait proposer que s*il y avait à ce sujet une règle générale. Or il est bien évident que celle-ci n'existe pas , puisque vous n'écrivez pas un homme correspondant et mon correspondent ^ ni des enfants descendant un escalier, et nos desceiuients , ni une femme
LA PARTIE DE DOMIiNOS. 133
assistant au sermon et les assisUnteSj etc. C'est donc ici un pur caprice d'orthographe , caprice d'autant plus déraisonnable que ce sont toujours les mêmes mots pris y selon les habitudes de notre langue, dans le sens adjectif , puis dans le sens substantif par l'addition d'un article y sans que jamais, sinon dans ce cas, on change les lettres qui y entrent.
— Nous ne disputerons pas sur ce point, dit Eugène \ après tout, les mots dont vous parlez ici ne sont pas en bien grand nombre , et n'auront jamais une forte importance , et ce. n'est pas à cause d'eux que Ton pourrait vous chicaner. Mais parlez-nous un peu de vos signes orthographiques.
— Ces signes, reprit Jules, sont pour nous ce qullssont pour tout le monde, à l'exception d'un ou de deux-, nous croyons seulement devoir en régulariser l'emploi avec une telle rigueur qu'il n'y ait jamais ni doute ni confusion possible.
— Le principe est bon-, mais dans la pratique n'entrainera-t-il pas bien des difficultés.
— Nous ne le croyons pas, dit Henri : des signes orthographiques ne font pas, à propreinent parler, partie de la langue. Ce sont des moyens de reconnaissance ou de distinction que chacun reste à peu près maître d'employer selon son jugement particulier. Croyez-vous que, dans le monde, on blâme beaucoup un écrivain, parce qu'il fera ses accents aigus droits ou inclinés de gauche à droite, ou parce qu'il ne mettra pas exactement les points sur les i? En vérité ce serait une rigueur bien pointilleuse. Au reste, vous verrez que nous sommes le plus souvent d'accord avec la coutume. Les signes que nous acceptons soqt Vacceniif, les signes de qiuintité , les traits à droite et à gauche, le chevron, V apostrophe, le tréma, la cédille, le trait d'union.
L'acwnrt/* est un trait perpendiculaire placé sur la voyelle
134 LA l'ARTIb DE UOJflNOS.
de la syllabe accentuée^ la longue est une petite ligne horizontale placée sur la voyelle longue; la brève est un petit demi-cercle placé sur la voyelle brève. Ces signes sont connus depuis longtemps. Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne les emploie jamais en français , si ce n'est dans quelques ouvrages spéciaux et pour des mots donnés comme exemples. Ils n'entrent donc aucunement dans l'écriture usuelle^ et je n'en parle que pour les cas où on a besoin de marquer ces accidents de la prononciation. Je fais en outre observer qii'il est bon que l'accent réel soit indiqué par le trait vertical, et non, comme nous sommes obligés aujourd'hui de le faire , par le trait que nous nommons accent aigUj lequel signifie tout autre chose *.
Les traits à droite et à gauche sont ce que nous nommons aujourd'hui accent grave et accent aigu. On sait par quelle suite de malentendus on a donné à ces traits le nom d'accent, lorsqu'ils ne se rapportent en aucune façon à l'accentuation du discours*. Nous les appelons beaucoup plus exactement des traits : et nous les destinons uniquement à marquer le son ouvert ou le son fermé des voyelles. Le trait à droite, notre accent grave actuel indique toujours le son ouvert, plat, près, robe; et, comme nos voyelles sont ouvertes dans la presque totalité de nos mots, on peut, en général, se dispenser d'écrire ce trait, excepté sur l'equi, sans cela, resterait muet.
Ce trait à droite sert encore à établir une distinction bien importante entre nos voyelles nasales. On sait que le digramme en représente les deux sons an et in. Ce dernier doit être représenté par les deux lettres liées en, car c'est vraiment le son è qui , en devenant nasal, produit in ou ain. L'autre peut s'écrire par en sans accentuer Ve, non pas que par sa nature Ve puisse produire Va nasal, mais
' Études sur quelques points des sciences, p. 26 i, 262, 281 et suiv. • Cours supérieur de gramm., part, 1 , liv. I , c. 16.
parce que Ve muet a si souvent remplacé l'a dans les mots français , qu'on peut sans inconvénient lui en laisser le rôle ici.
Le trait à gauche, notre accent aigu, exprime le son fermé bas, bU, zéro, feu : on pourra sans doute, par quelque règle générale, s'en épargner la scription dans plusieurs cas. Ainsi o^ eu^ à la fin des mots, sont toujours fermés^ ils le sont encore devant Vs, rose, heureuse^ le trait y serait donc superflu. Mais ce sont là des règles qu'il faudra établir quand on détenninera l'orthographe usuelle : nous nous contentons d'indiquer le principe.
Le chevron, notre accent circonflexe ordinaire, représente essentiellement la suppression ou la contraction d'une ou de plusieurs lettres. Pour ne pas accumuler les signes sur un même caractère, on peut convenir qu'il donnera le son fermé à toutes les voyelles, pâte^ côte, jeûne, excepté à Ve, auquel il donne le son ouvert, tête, tempête, en allongeant la syllabe , quand celle-ci est pénultième accentuée. La cédille n'est primitivement qu'une petite 5; mise sous le c, elle indique que cette lettre a le son sifflant devant l'a, Vo et Vu : il serait avantageux de conserver ce signe devant Te, Vi et l'y, puisque le c y reste sifflant, et d'écrire citoyen, Çyrus, tandis que Mac-Ivor et arc-en-ciel s'écriraient par des c simples.
Beauzée a proposé d'étendre l'usage de la cédille aux lettres qui prennent quelquefois le son sifflant ' comme le t dans minutie, portion; nous pensons qu'il y aurait tout avantage à le faire-, et, en outre, qu'on ferait bien de regarder comme une cédille appliquée au g la petite boucle qui s'ajoute à sa partie supérieure -, c'est-à-dire qu'on retrancherait cette boucle toutes les fois que le g devrait conserver le son dur : on écrirait garçon, gosier sans cette jietile
* Encyrlop. méihod.y nio( Séographisme , $ ii, ii« 16.
1S6 LA PAHTIK DE OOMliNUS.
boucle, et géiir, girouette en la conservant. Les deux sons se distingueraient alors par la forme de la consonne, et, plus tard, peut-être, arriverait-on à supprimer les lettres serviies u ou h.
— Ce seraient, en attendant, des signes superflus, dit Eugène, puisque vous exprimeriez par là des habitudes déjà indiquées par la règle générale.
— Nous ne le nions pas, dirent les frères Marceau; mais, dans les conditions tout à fait particulières que nous a faites l'orthographe usuelle , et dans le désir que nous avons de n'employer pour le courant que des signes déjà connus , nous croyons qu'il y a moins d'inconvénient à marquer quelques signes de trop qu'à les marquer en moins. D'ailleurs il peut être utile d'avoir à choisir entre plusieurs moyens celui qui entraînera le moins de changements.
— Soit. II ne vous reste plus à parler que du tréma, de l'apostrophe et du trait d'unton; vous avez peu de chose, sans doute ^ à nous en dire.
— Très-peu de chose en effet, répondit Henri : le tréma nous sert, comme à tout le mopde, à séparer deux voyelles qui ordinairement forment un son unique, Zaïre , Saûl. Il est facile devoir qu'on pourrait, en cas de besoin, en étendre l'usage aux consonnes. Nous avons précédemment distingué les deux sons du gn^ en liant ou en séparant les lettres. Nous aurions pu, par le tréma ajouté sur Vn, indiquer la séparation de cette lettre, ou le son distinct du g et de l'n comme nous les prononçons dans les mots latins. Le mémo signe aurait pu nous servir pour déterminer les lettres qui se prononcent ou ne se prononcent pas dans Tintérieur et surtout à la fin des mots , comme dans Péricléi et succès, Amyntai et amas, fat eiplat. La liaison ou la séparation des lettres y suffirait sans doute amplement; mais si notre règle générale est que ces consonnes sont muettes à la fin de nos mots , ne vaut-il pas mieux marquer par un
LA PARTIB DE OOXINOS. 137
signe connu celles qui s'écartent de la règle, que de composer tout exprès 9 en vue d'exceptions très-rares ^ des carac* tères doubles fort nombreux ?
— Sans contredit : et nous comprenons que le nombre des moyens peut n'être pas indifférent.
— Nous allons en trouver un nouveau dans l'apostrophe. Cette figure nous sert d'abord y selon l'usage établi , à indiquer une lettre retranchée : Vargent^ Vhonneur, Vépée, etc. ; mais 9 en étendant un peu cet usage, en marquant ainsi, outre le retranchement effectué, celui qui pourrait l'être, quoiqu'il ne le soit pas actuellement, nous obtenons une distinction fort commode de l'A muette et de Vh aspirée. Nous mettons l'apostrophe devant la première, 'homme, 'honneur^ nous ne mettons rien devant la seconde, hareng, homard. Beauzée avait proposé de mettre une cédille sous l'A aspirée \ C'est là un moyen tout .à fait arbitraire et sans analogie, tandis que l'apostrophe indique naturellement l'A muette, puisque ce signe ne peut jamais paraître devant celle qui ne Test pas.
— L'observation est juste : et cet emploi de l'apostrophe est ingénieux autant qu'utile.
— L'apostrophe peut servir encore, comme je vous le disais, à marquer que le son d'une consonne se détache de la voyelle précédente. Tous les jours, en effet, nous employons ce signe pour figurer ce langage négligé où l'on retranche, contre la grammaire, les syllabes muettes-, ce proverbe
Les bons compi' font les bons amis ,
est prononcé, la plupart du temps, comme un vers de huit syllabes , parce qu'on saute le temps exigé par l'e muet. L'apostrophe indique , toutefois , qu'il faut prononcer le L II
' Encyclop. méthod,, mot Néographisme, $ ii , a<> 15.
est clair qu'on pourrait de même écrire Adam et Abraham*, suceè$ et Périclis', admis et Sémiramis*, etc. Ce serait un moyen nouveau d'indiquer si les lettres sont muettes ou sonores.
— N'y aurait-il pas un inconvénient grave à marquer par le signe d'une lettre retranchée ce qui ne suppose en réalité aucune suppression de lettre?
— Si l'on craignait quelque confusion à cet égard , on pourrait retourner l'apostrophe, c'est-à-dire en tracer la figure de gauche à droite. Dans tous les cas, ce n'est pour nous qu'un moyen de surplus, et dont les précédents nous dispenseront probablement de nous servir. Le trait d'unUm est un petit trait placé entre deux ou plusieurs mots si bien joints entre eux dans Tusage ordinaire, qu'ils semblent n'en plus faire qu'un, comme juste-au-^orps, pare-à-pluie. Notre principe à ce sujet est que, tant qu'un mot ainsi composé n'a pas, dans le langage, pris absolument et sans conteste le rang de mot simple, il faut conserver les traits d'union, puisqu'ils représentent seuls dans récriture la distinction des idées qui étaient primitivement dans l'esprit , et qui doit toujours y demeurer si Ton veut se bien comprendre soi-même *, Nous écrivons donc pare^-pluie, pare-à-vent ^ porie-erayon^ tire-botte, haute-lice, etc. , avec des traits d'union, bien que la légèreté de nos contemporains tende à les supprimer presque partout.
Jusqu^ci nous ne faisons qu'étendre et généraliser l'emploi de ce signe; mais nous pensons qu'il y a des cas où l'on ferait bien de l'appliquer par exception à la règle habituelle, pour faire disparaître une contradiction fâcheuse. Nous voulons parler de cerUyns mots , non pas juxtaposés, mais com-
" Cours supérieur de gramm., part. I, liv. I, c. 16. — Girauld-Duvivier a proposé un trait crunion un peu dififércnt pour les mots coupes en deui à la fin des lignes imprimées. Je mentionne ici cette proposition sans la louer ni la blâmer.
posés des préfixes grecs ou latins. Ces préfixes n'étant pas, en général, des mots français, le trait d'union y serait déplacé : aussi personne ne pense à écrire dé-poser, com-poserj im-poser^ en séparant les éléments. Toutefois il y a des cas où les règles de la lecture amènent une prononciation vicieuse-, par exemple, dans présupposer, desuSjdesous, monosyllabe, dysenterie, etc., Vs se trouvant entre deux voyelles devrait se prononcer z. Comment éviter cet inconvénient? Doubler Vs, c'est évidemment écrire des barbarismes , quelquefois même sans indiquer le son exact des mots. Ne serait-il pas plus simple et plus rationnel de mettre un petit Irait après le préfixe : d'écrire présupposer , de-suSj de-sous, mono-syllabe, dys-enterie, etc.
— II est vrai, dit Eugène, que ce moyen éviterait beaucoup d'inconvénients et de difficultés-, mais, en somme, il nous semble que vous proposez là des réformes bien nombreuses-, n'arriverez-vous pas à renverser de fond en comble notre orthographe actuelle ? Et ne craignez-vous pas que vos principes appliqués à la rigueur par des ignorants n'aboutissent précisément à ce que vous regardez vous-même comme un très-grand malheur.
— Pour ce dernier point, répondit Jules, nous vous rassurerons complètement en déclarant que le Dictionnaire de V Académie doit toujours faire autorité pour tous les Français. Ainsi le désordre n'est pas plus à craindre dans notre idée que dans l'état actuel; nous désirons seulement que l'Académie , au lieu de se soumettre au caprice de l'usage , le dirige en suivant les règles générales qui lui ont été ou qui lui seront indiquées par les grammairiens, et qu'elle n'adoptera d'ailleurs qu'après les avoir mûrement discutées.
Quant à l'autre point, si l'application de ces règles n'amènera pas dans notre orthographe des changements énormes, il n'y a qu'une manière'd'y répondre-, c'est de vous montrer lin morceau de prose ou de vers écrit dans ce système :
VOUS verrez par vous-même si récriture vous parait défigurée , et s'il y a rien là qui ressemble à ce renversement que vous craignez. Eh bien ! j'ai justement ici l'épreuve d'un passage de Bossuet imprimé selon nos règles, il n'y manque que les lettres liées qui ne sont pas encore fondues. Or comme ces liaisons ne changent en rien l'apparence de notre écriture, n'altèrent aucunement notre orthographe, il vous est facile, par l'examen de cette pièce, de vous faire une idée exacte de notre système , et vous nous direz si l'on pouvait à moins de frais ou de changements mettre plus de suite et d'unité dans notre manière d'écrire le français. »
Il tire en même temps de sa poche un papier sur lequel les frères Charpentier lurent le passage suivant, écrit comme ci-dessous.
Voyez ce cheval ardant et impétueus, pendant que son écuyer le conduit et le domte : que de mouvements irrèguliers I Ç^est un èfet de son ardeur, et son ardeur vient de sa for^ , mais d'une force mal réglée. Il se compose, il devient plus obéissant sous le frèn, sous la main qui le manie a droite et a gauche , le pousse , le retient come èle veut. A la fin il est domté, il ne fait que ce qu'on lui demande. Il sait aler le pas, il sait courir, non plus avec çète activité qui Tépuisait, par laquèle son obéissance était encore désobéissante. Son ardeur s'est changée en force, ou plutôt puisque çète force était en quelque façon dans çète ardeur, èle s'est i^^lée. Remarquez, èle n'est pas destruite, èle se règle. Il ne faut plus d'éperon, presque plus de bride : car la bride ne fait plus Tèfet de domter Tanimal fougœus. Par un petit mouvement qui n'est que rindica|ion de la volonté de l'écuyer, èle l'avertit plutôt qu'èle ne le force , et le paisible animal ne fait- plus , pour ainsi dire , qu'écouter. Son action est tèlement unie à cèle de celui qui le mène, quMl ne s'ensuit plus qu'une seule et même action.
« Il est vrai , dirent Charles et Eugène après avoir considéré avec attention ce modèle , que les changements graphiques sont infiniment moins nombreux que nous ne l'aurions cru : que la prononciation est exactement peinte, que toutes les étymologies sont conservées, aiftsi que les lettres synaxiques. Nous n'avons donc aucune raison solide à vous oj)-
poser, sinon que Thabitude est toujours contre vous. Maintenant vous déclarez vous-même ne vouloir en venir à bout qu'avec l'aide et après l'approbation du seul corps qui ait titre en France pour régler l'orthographe de notre langue. Nous ne pouvons qu'unir nos vœux aux vôtres pour que l'Académie prenne vos idées en sérieuse considération et y donne la suite qu'elle jugera utile.
— Nous n'en demandons pas plus , répondirent les frères Marceau. Puissent tous ceux qui s'occupent avec intelligence de notre langue , porter sur notre système un jugement aussi favorable! et maintenant entrons au Théâtre- Français -, car voilà bientôt le moment où l'on va lever le rideau. »