DE VERS FRANÇAIS
L'imitatioD suivante d'un chant populaire de la Grèce moderne en donne l'exemple :
Regardez sur ce mont : — une vigne entre deux tombeaux Etend son noir feuillage — et les couvre de ses rameaux ; Le fruit en est mortel : — malheur à la femme imprudente Qui viendrait à goûter ^ cette grappe rouge et brillante : Car le ciel désormais — refuse un fils à son amour. Que n*en mangeait ma mère — avant de me donner le jour l
Il est inutile de dire que le vers de seize syllabes se décomposerait en deux parties de huit. L'harmonie de ce nombre est si naturelle , et en même temps si sensible et si nette , qu'il ne saurait y avoir de doute sur l'effet produit par cette combinaison
Nous venons d'étudier une suite de vers coupés en deux parties. N'en pourrait-on pas faire qui le fussent en trois ou en quatre? Cette question est nouvelle , sans doute; elle ne mérite pas moins d'être examinée.
Nous savons déjà que beaucoup de poètes ont, par exception y partagé ainsi le vers alexandrin :
Ma foi j'étais — un franc portier — de comédie *.
Maudit amour, — maudit Orgas, — maudit voyage *.
Je n*ai rien vu , -- Ton m'a battu , — puis mis à nu •.
Les armes bas, — de par le roi , — le ciel m'a fait Son plus proche parent *. •
Voyez, monsieur, — il prend son mal — en patience*.
H a Tair noble , — il est bien fait ~ dans sa façon *.
Adieu , Marton , — adieu , Lisette , ~ adieu , Rosette '.
< Racine , les Plaideurs , acte I , se. 1 .
* Scarron, Don Japhet, acte 111, se. 16.
* Scarron, ibid., acle IV, se. 10,
* Scarron, ibid.f acte IV, se. 14.
" Hauterocbe, le Deuils se. 2.
* Marmontel, Zémire et Azor, acle 111, se. 2.
* Desforgcs, V Épreuve villageoise, acte 11, se. 3.
300 DBS DiVLRSES ESPÈCES
Tous ces vers , placés après d'autres vers coupés différemment, ont avec raison paru sans harmonie, et on ne les a reçus que comme des exemples de licence que leur rareté seule pouvait excuser.
En serait-il de même si Ton composait une suite de vers ainsi coupés en trois parties, avec les césures sur les quatrième et huitième syllabes? Non , assurément. Alors Tharmonie en serait parfaitement arrêtée -, Toreille serait satisfaite, et l'on n'aurait qu'un inconvénient à craindre, c'est que ces portions sont si courtes qu'elles deviendraient trèspromptement fatigantes , si bien qu'on ne devrait employer ces vers que dans des pièces de petite dimension.
Mais si des sections de quatre syllabes nous paraissent un peu courtes , ne peut-on pas les allonger? Des vers de quinze syllabes se partageraient naturellement en tiers de cinq syllabes. Et quelle serait l'harmonie de cette combinaison? C'est ce que l'expérience nous peut seule indiquer, et que l'on peut apprécier par les vers suivants , imités d'une ballade anglaise intitulée le Garde des bois * :
La lune aujourd'hui ~ nous a retiré -~ sa pâle lumière, Et sur mes vitraux —j'entends Peau du ciel — tomber à grand bruit. Ah ! lorsque le vent — siffle dans nos prés — et dans la clairière. Reste auprès de nous , — ô bon pèlerin , — passe ici la nuit.
Ne va pas , crois-moi , par ce temps affreux , braver les orages ; Un soleil plus pur, il faut Tespérer, te luira demain. Pourquoi donc partir? pourquoi t'enfoncer dans nos marécages? Sans un guide, ami, tu ne pourras plus trouver ton chemin.
Ici, reste donc ; à table avec moi prends galment ta place ; Vois de ces sarments la flamme brillante ici pétiller : Que des ans chez nous le vin et le feu dissipent la glace. Et joyeusement portons nos santés auprès du foyer.
Et puis tour à tour nous pourrons redire un refrain champêtre , Pour nous endormir aux douces chansons qu'on fit autrefois; Et dans quelques jours, de retour chez toi, mieux couché peut-être, Tu te souviendras , non pas sans plaisir, du garde des bois.
' The Woodman. Voyez le recueil do M. Locvc Veimars, p. 31.
DE VERS FUANÇAIS. 301
Le vers de seize syllabes que nous avons vu tout à Theure se pai*tager en deux hémistiehes pourrait aussi se diviser en trois parties de six, de quatre et de six syllabes. En voici un exemple; c'est le commencement d'une épitre de J.-J. Rousseau à M. Parisot. Il m'a suffi de jeter entre les hémistiches des mots formant quatre syllabes :
Je t'en conjure, ami, — daigne souffrir — qu'à tes yeux aujourd'hui Je dévoile ce cœur — infortuné , — plein de trouble et d'ennui. Toi qui connus jadis, — tu t'en souviens, — mon âme tout entière, etc.
Suivons notre principe, et nous verrons qu'on aurait facilement des vers de dix-huit syllabes, coupés en trois parties de six syllabes chacun-, et si nous voulions passer aux vers coupés en quatre parties, des vers de vingt ou de vingt-quatre syllabes , et de plus longs encore se présenteraient facilement à la pensée. La règle générale qui comprendra toutes ces formes sera de diviser le vers entier en incises égales ou inégales , disposées de telle sorte que l'oreille en reconnaisse le retour et en apprécie la cadence.
Mais déjà l'on peut faire sur les exemples cités jusqu'ici une observation très-importante , et qui nous expliquera , mieux que tout ce qu'on pourrait dire , pourquoi l'on ne fait pas habituellement de vers plus longs que l'alexandrin. C'est qu'à mesure que le vers s'allonge et que la rime s'éloigne, l'harmonie se détend et s'affaiblit. Il en est du rhythme en poésie comme en musique. La mesure peut être rendue tellement lente que l'oreille ne l'aperçoive plus du tout ; la mesure alors s'évanouit, et la musique perd une de ses plus grandes beautés.
De même , dans la théorie de la versification , l'esprit conçoit des vers de quarante , de soixante syllabes divisés en parties symétriques : dans la pratique, Toreille ne les reconnaît pas-, les v(M's n'existent donc plus jiour elle, et
c'est perdre son temps que de s'assujettir à des conditions dont personne ne s'aperçoit.
Est-ce à dire qu'absolument il ne faut pas faire de vers de treize, quatorze, quinze ou seize syllabes ? Point du tout. Chacun est maitre de s'exercer conune il l'entend et d'employer le rhythme qui lui convient le mieux. Seulement, dès que c'est une tentative nouvelle, ou bien une tentative ancienne qui jusqu'ici n'a pas eu de succès , il met contre lui toutes les chances défavorables de l'inaccoutumé ou de l'inconnu. Il doit s'attendre à ce que ses vers ne plairont pas au premier abord, et ne pourront vaincre la répugnance qu'à force de beauté dans la pensée et de charme dans l'expression.
Dans tous les cas , il doit être compris que ce sont des causes tout à fait naturelles et facilement appréciables qui ont fait rejeter ou du moins rendu fort rares les vers dont nous parlons ici , et que c'est un enfantillage de s'imaginer, comme cela arrive trop souvent, qu'il y a des vers qui absolument n'existent pas, si bien qu'il est absurde ou d'en parler ou d'y songer.
Ce n'est pas assez d'avoir considéré nos vers chacun dans son espèce propre, et sans mélange avec aucune autre. On sait que quelques-uns de nos vers se croisent d'une manière fort agréable pour l'oreille dans les stances et partout où les mesures, une fois entendues, reviennent dans un ordre régulier.
Ils se mêlent, au contraire, dans les fables, dans les contes, dans quelques épltres badines, où l'on admet plusieurs longueurs de vers , sans aucun ordre déterminé d'avance.
Voici un exemple de ver$ croisés; c'est l'imitation d'une ballade anglaise intitulée le Chant de la ndiade * :
' The naiad*s Song, Voyez le recueil de M. Loève Veimors, p. 3i.
Jadis bercée au sein des nols rapides , Sur lo lis d'eau maintenant je m'endors : Et pour mon front de nos perles limpides Ma main recueille les trésors.
De cent poissons la nageoire brillante Vient en silence effleurer mon chevet : Et près de moi la vague mugissante Mollement roule et disparaît.
Âh ! dans mes bras que tes bras s'entrelacent ! Viens reposer sur mon sein amoureux, Et sous les flots qui passent et repassent Que ta main tresse mes cheveux.
Vois cet anneau fait d'algue de rivière , Et qu'un esprit me scella d'un baiser : Il est à toi : la lune nous éclaire, Â sa lueur viens m'épouser.
Voici un exemple de vers mêlés : c'est un chant guerrier imité du grec moderne, d'une de ces nombreuses chansons intitulées les Guerres de Souli\ parce qu'elles ont pour objet quelque action d'éclat des Souliotes :
A la tête du pont un oiseau se lamente : Sa voix menace Ali-Pacha.
« Ce n'est point ici Janina, Pour orner tes jardins d'une onde jaillissante ; Ce n'est point ici Prévéza , Pour y bâtir une tour menaçante :
C*est Souli le fameux , Souli le renommé , Où les vieillards , les femmes vont en guerre ;
Où Tenfant par son père armé Combat et meurt h côté de son père ; Où la femme de Tzavcllas, Son tablier rempli de balles, Tient ses armes aux Turcs fatales , Et son nourrisson dans ses bras *. »
• Fauriel, Chants grecs modernes ^ t. I, p. 284, 285.
* Ces derniers vers ne donnent pas exactement la pensée du texte. Le grec fait combattre cette femme avec son sabre à la main, son enfant à un bras et son fusil dans l'autre. Il faudrait pour cela que la main qui tient le sabre ne fût au bout ni du bras qui tient Pcnfant, ni de celui qui tient lo fusil.
Or, y a-t-il une règle générale pour le mélange ou le croisement des vers? Je le pense, quoique je n'aie vu cette règle formulée nulle part. Elle résulte au moins de la pratique à peu près constante des lyriques , des fabulistes et des conteurs. C'est qu'on ne combine entre eux que les vers de douze , dix , huit et six syllabes, en un mot les vers pairs. Les vers impairs, ceux de cinq et sept syllabes, en sont presque toujours écartés , et avec raison , parce que leur harmonie s'associe mal avec celle des vers de mesure paire.
Molière en a introduit beaucoup dans son Amphitryon; et c'est une des causes qui font que le style en parait souvent mal cadencé. La Fontaine, Voltaire^ Gresset, n'en font presque jamais usage : aussi leurs vers mêlés sont-ils toujours d'une harmonie parfaite \
Ici se présente naturellement cette question nouvelle : les vers impairs sont-ils donc tout à fait impropres au mélange ou au croisement? Nous avons déjà vu qu'ils ont, en général, une harmonie de la même nature, mais moins pure et moins achevée que celle du vers pair d'une syllabe de plus. On conçoit donc, à priori j que l'oreille, satisfaite du mélange des vers de douze, dix et huit syllabes, ne le soit pas également de l'introduction des vers de neuf, onze ou sept*, et, en fait, quand on a voulu joindre ceux-ci aux premiers, on n'a obtenu qu'une cadence boiteuse. Mais les vers impairs ne pourraientils pas se réunir entre eux et former encore une cadence satisfaisante? Nos vieux poètes répondent affirmativement, au moins pour le cas particulier des vers croisés formant stance.
Froissard ( xiv** siècle ) entrelace les vers de sept et de cinq syllabes, dans le charmant virelai qui conunence ainsi :
On dit que j'ai bien manière
D'être orguiilousette , Bien affierl à être Gère
Jeune pucelette.
Cours supérieur de grammaire, l. II , liv. I , c. 9.