DB VERS FRANÇAIS
une combinaison nouvelle qui peut » selon Toccasion , avoir son avantage y et qu'il est au moins utile d'indiquer.
Dans tous les cas, cet examen doit avoir pour résultat, au point de vue théorique, de nous ftiire considérer les vers français tout autrement qu'on ne le fait d'ordinaire. On n'y voit, la plupart du temps, en effet, qu'une sorte de convention d'après laquelle tels vers sont admis , tels autres ne le sont pas. II importe de reconnaître que cette convention , quelle qu'elle soit, n'est pas tout à fait arbitraire , mais dépend d'une certaine harmonie naturelle que l'observation a seule pu constater, et hors de laquelle les vers n'existeraient pas.
Les combinaisons de vers, aussi bien que les vers euxmêmes, dépendent primitivement de la même cause*, de sorte qu'en définitive il ne s'agit pas d'abord de savoir si tel vers ou tel mélange est ou n'est pas généralement reçu. Il faut en sentir et en déterminer l'harmonie , et juger si cette harmonie peut, non pas remplacer celle que nous trouvons dans les formes éprouvées dès longtemps, mais s'y ajouter, et offrir, à côté d'elles , l'avantage de la variété.
LA
Les humanistes qui lisent encore du latin moderne connaissent ce joli discours de Lebeau De lectione et colloquUSj où le savant auteur de V Histoire du Ba$'Empire nous a peint sous des couleurs si vives et avec des traits si plaisants Tinutilité et les fadaises de la plupart des conversations, et, au contraire , le profit et l'intérêt qu'on peut retirer de la lecture.
Un des passages les plus curieux est sans doute celui où il représente une bibliothèque dont tous las livres redeviennent hommes. « Qu'un nouveau Prométhée , ditnil , anime cette foule de volumes-, que, comme autrefois les pierres de Pyrrha, tous prennent la forme humaine-, que de cette bibliothèque, enfin, naisse une multitude vivante-, en quelle cohue ne va pas se changer cette république si libre et si tranquille! tout est bientôt sens dessus dessous. Voyez secouer leur poussière et s'élancer de leurs retraites ces auteurs insipides que leurs noms ou leurs titres soutenaient pendant leur vie, et dont vous ne pouvez plus vous débar-
* Ce dialogue , composé en septembre i 838 et revu plus tard , a pour objet de déterminer quel est, en français, le vers le plus convenable à la poésie épique ou narrative.
rasser. Ils vont faire ce que font tous les jours dans la conversation les hommes de cette espèce , étouffer par leurs clameurs la voix des autres , et s'élever insolemment au-dessus d'eux. Néron impose silence à Virgile, Denys le Tyran à Euripide. Ces bavards, muets depuis un siècle, s'emparent de la parole : Gicéron, réduit à se taire, laisse le champ libre à la loquacité des modernes latiniseurs. Que fait cependant le propriétaire au milieu de ce tumulte? il étouffe, et, réduit en servitude, il est obligé de tendre, sans mot dire, la gorge à ces bourreaux qu'il éloignait de lui quand ils étaient livres. »
Ce que dit Lebeau dans ce passage est vrai en général. Mais les livres s5nt-ils toujours aussi calmes qu'il le prétend? ne se chamaillent-ils jamais? ne se battent-ils pas quelquefois? C'est ce que va nous apprendre le fait suivant dont j'ai été le témoin oculaire , et , en partie , la cause , précisément à l'occasion du passage que je viens de citer.
Je voulais le relire dans l'original : j'allai prendre le volume et le tirai de sa place sans examiner si les auteurs qu'il séparait étaient gens à vivre en paix quand ils se trouveraient en contact.
A peine,de retour à mon bureau, eus-je placé sur le pupitre et ouvert mon Lebeau , qu'un bruit fort étrange me sembla sortir de ma bibliothèque : deux voix faibles d'abord, mais sensiblement différentes, s'élevaient graduellement des sons les plus graves aux plus aigus de leur diapason. C'était une dispute très-vive dont je pus bientôt distinguer les paroles.
«Modérez ce transport, disait ironiquement une voix pédante, ne dirait-on pas à vous voir, que
Le grand Saturnien Se courrouçant ébranle sa perruque ' ?
* Vers (le Ronsurd.
— Parbleu , répliquait aigrement la voix emportée d'un poêle , je vous conseille de critiquer mon style : faut-il parler du vôtre et de ses périodes enchevêtrées ? Était-ce sur ce modèle que vous enseigniez à vos écoliers à tourner leurs phrases?
— Oh! oh! reprit la première voix, ne s'agit-il que de trouver chez vous des périodes plus longues encore que les miennes ? Je suis trop votre serviteur pour ne pas vous régaler de la suivante ; » et en même temps il récita une suite de trente-six vers coupés en stances égales, mais sans aucune suspension de sens *. « Qu'en dites-vous? ajouta-til. Cette phrase-là ne vaut-elle pas toutes les miennes? Trente-six vers , bon Dieu , à prononcer d'une seule haleine! Quel remède souverain contre l'asthme!
— Âh! pédant, répondit le poète, je n'ai pas toujours cherché ce style périodique : dans la polémique , je savais animer ma parole, et je disais à mes envieux ce que je te dis è^ toi-même :
Tant que voudras, guigne-moi de travers : Toujours au ciel je lèverai la teste, Et d'uD écrit qui bruit comme tempeste Je foudroirai de tes monstres l'effort.
Autant de fois que tu seras leur guide Pour m'assaillir ou pour saper mon fort , Autant de fois me sentiras Alcide *.
11 parait que, plein de son personnage, le poète passa des paroles à l'action. Du moins comme dans ce combat célèbre
Où chacun vainement se ruant entre deux.
Nos braves s'accrochant se prennent aux cheveux *,
les deux volumes se jettent l'un sur l'autre, et, se colletant,
* Ronsard , ode à Mgr le duc d'Orléans, à la fin.
* Ronsard, la Franciade, chant l.
' Boileau, Satiret, III.
se poussant , ils s'entraînent jusqu'au bord de la planche qui les soutenait. Là , par un effort désespéré , le plus gros (c'était un in-folio) pousse le petit pour le précipiter à terre. Gelui-ciy dans sa détresse, veut s'accrocher quelque part; il ne trouve que son antagoniste qu'il entraine avec lui. Ce fut un coup fatal pour l'in-octavo : tout meurtri de sa propre chute 9 il fut presque étouffé sous le poids énorme de son adversaire.
Je m'élançai sur eux, et, les séparant d'abord : « Quelle mouche vous pique? leur dis-je. Gomment! vigoureux Ronsard (c'était le gros volume)^ et vous , brave Lancelot (c'était la victime), vous à qui Ton n'a que trop reproché une humeur querelleuse, votre vie durant, vous ne pouvez vivre en paix aujourd'hui que vous êtes morts? Gomme vous voilà faits? continuai-je en les essuyant et réparant de mon mieux leurs coins endommagés. Et quelle honte à vous de vous gourmer comme des polissons !
— ^ Pas tant de discours , interrompit une voix qui me parut venir de mon bureau , et que je jugeai ave# raison être celle de Lebeau. Demandez-leur plutôt quelle est la cause de leur dispute et s'il y a moyen de les réconcilier.
— Ma foi ! dit Lancelot , je ne sais trop que vous dire. Je reposais fort tranquillement, lorsque, à propos de je ne sais quoi^
Ce poëte orgueilleux trébaché de si haut *
m'est venu chercher querelle, et a prétendu que je n'entendais rien du tout à la poésie française.
— Ouvrez son livre, répondit Ronsard, à la liage 807'; prenez au n"* 2, ligne 11 , vous y verrez nettement quelle a été l'origine de notre dispute. »
' Boileau, Art poétique, chant I , v. 129.
• Nouvelle méthode (de Porl-Royal) pour apprendre facilement la langue latine ^ etc. , 12* édition, iii-8", Brocas, 1701.
J'ouvris le livre à Tenclroit indiqué, et je lus ce qui suit : « On distingue encore les vers de dix syllabes , comme est la Franciade de Ronsard :
Charles , mon prince , enfle-moi le courage ; Pour ton honneur j'entreprends cet ouvrage.
Mais quoiqw ces vers aient quelque gravité, il s'en faut néanmoins beaucoup qu'ils soient si beaux ni si pompeux et si magnifiques que ceux de douze syllabes*, et il n'y a personne maintenant qui ne condamne le jugement de Ronsard qui a cru que ces vers de dix syllabes étaient les vrais vers héroïques , et qui répondaient aux hexamètres des Latins.
— Vous le voyez , reprit Ronsard , la pensée est assez claire, malgré les qui et les que dont Lancelot embarrasse toujours ses phrases. Il m'accuse de n'avoir pas compris la véritable nature des vers français parce que j'ai cru que le vers de dix syllabes était, à l'exclusion dp celui de douze, notre vers épique*, il pense, lui, que cette qualité appartient & notve grand vers , qu'il assimile , comme vous le voyez , aux hexamètres des anciens. Or, je soutiens, moi , qu'il n'y entend rien ^ que mon jugement est celui d'un poète , tandis que le sien est celui d'un ressasseur de dactyles, d'un compteur de syllabes, qui peut bien nous dire quand deux mots riment ou ne riment pas, mais qui ne doit pas s'échapper jusqu'à parler du caractère plus ou moins poétique de nos vers. Ne sutar ultra crepidam.
— Ah! m'écriai-je, ce dernier trait est un peu vif. Les grammairiens ne sont pas des savetiers. Ils ont plus d'une fois montré des trous dans la toge des auteurs, des feuilles mortes ou véreuses dans leur couronne -, et s'ils n'ont pas en partage cette brillante imagination , cet os magna sonor turum, ils ont droit cependant à quelques égards, de la part des poètes surtout, qui ne peuvent faire un pas sans s'appuyer sur eux. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas par des
coups que cette question peut s'éclaircir : c'est par une discussion calme et polie. Exposez-nous donc, s'il vous plait, vos raisons : mais je vous préviens que vous avez contre vous Topinion commune exprimée par le nom lui-même , puisque nous appelons grands vers, vers alexandrins y vers héroïques nos vers de douze syllabes -, et au contraire vers commun , vers épigrammalique celui que vous croyez destiné à chanter les héros.
— Je sais tout cela , répondit le poëte ; je sais aussi que ces dénominations ne signifient rien. Mais comme nous ne jouons pas ici sur les mots, qu'il s'agit d'apporter pour preuve de son opinion des preuves réelles et non pas d'autres opinions, je demanderai, si Lancelot accepte la discussion , qu'on ne tire aucun argument de ces noms mal appliqués , et qu'on écarte aussi , quand il ne sera pas fondé lui-même sur la raison , ce consensus omnium gentium dont on a fait , ce me semble , un furieux abus dans les matières philosophiques.
— Certainement, répondit l'enfant de Port-Royal, j'accepte la discussion , et je l'accepte avec les conditions que vous désirez ; mais , avant tout , il serait bon de nous mettre à notre aise.
— C'est juste, » repris-je -, et j'approchai deux fauteuils pour y placer les deux volumes. Ainsi, Lebeau sur mon bureau, Lancelot, Ronsard et moi nous formions un cercle où la voix la plus faible ne pouvait manquer d'être parfaitement saisie.
Lancelot commença : « Les vers de douze syllabes sont certainement les hexamètres des anciens. Le nom seul l'indique, puisque les uns et les autres sont des vers de six pieds.
— Qu'appelez-vous pied en latin? demanda Ronsard.
— Les pieds dans le vers, répondit le grammairien, ne sont autre chose qu'une certaine mesure nombrée de quel-
314 LA BATAILLE DfiS LIVRES.
ques syllabes^ selon lesquelles le vers semble marcher iiar cadence. Il y a des pieds de deux syllabes , comme le spondée, riambe, le trochée -, il y en a de trois , comme le dactyle et Tanapeste *.
— Et en français , ajouta Ronsard , qu'est-ce que le pied ?
— Nous n'avons pas y à proprement parler, de pied dans notre langue* : cependant on est convenu de prendre deux syllabes pour un pied, en sorte que nous disons également vers de six pieds ou de douze syllabes , de dix syllabes ou de cinq pieds.
— Mais alors , objecta Ronsard , lorsque d'une égalité fortuite dans le nombre de ces pieds , qui de votre aveu n'ont rien de commun que le nom , vous concluez l'analogie de vers qui n'ont de semblable que le nombre de ces pieds, ne tombez-vous pas dans cette espèce de sophisme que votre ami Nicole nonmie abus de l'ambiguïté dei mots?
— Eh I eh I interrompit Lebeau , voilà une rude botte : si vous la parez , Lancelot , je vous tiens digne de votre nom et de réclamer auprès de votre homonyme * une place à la Table ronde.
— Mais, répondit notre janséniste, im peu embarrassé, je n'ai pas prétendu tirer de là une preuve complète de l'identité de ces vers. Je notais seulement en passant cette ressemblance pour en faire usage si l'occasion s'en trouve.
— Alors, poursuivit Ronsard, je demanderai que cette analogie prétendue s'applique aussi aux vers îambiques trimètres *, car ils ont six pieds conune les vers héroïques.
— Cette demande est juste , et je l'accorde volontiers , mais j'ajoute que le vers hexamètre était le plus majestueux de tous les vers latins-, et, par cette raison, il est devenu
* Lancelot, Traité de la poésie latine, c. 1.
* Lancelot , Traité de la fK)ésie française.
^ Lancelot du Lac, un des plus illustreb chcviiltcrs de la Tublc ronde.
rinsirument propre et spécial de la poésie héroïque. Or, le vers de douze syllabes est le plus majestueux des nôtres : il convient donc aux mêmes sujets.
— Je vous arrête ici , interrompit Ronsard : la majesté n'est pas une qualité que Ton puisse dire inhérente à telle ou telle forme de vers-, elle dépend , dans chaque espèce , du sujet même et des mots que le poète emploie, de la manière dont il les lie. Connaissez-vous rien de plus majestueux que Tode d'Horace Justum ac tenaeetn? Elle est en strophes alcalques. Qu'y a-tril, au contraire, qui le soit moins que les épltres et les satires du même ? Elles sont pourtant en vers hexamètres. Chez nous pareillement, qui n'est frappé de T harmonieuse majesté des vers de nos lyriques , quoiqu'ils n'aient que trois pieds et demi ou quatre pieds , tandis que chez nos comiques et nos satiriques quantité d'alexandrins ne sont remarquables que par leur légèreté moqueuse ? Ainsi , croyez-moi , n'attribuez aux vers que les qualités qu'ils ont par leur nature, et non celles qu'ils tiennent de leurs auteurs : la majesté est une de ces dernières.
— Nous sommes peut-être plus d'accord que vous ne le pensez , reprit Lancelot. Par la majesté du vers j'entendais surtout cette égalité de mesure qui lui vient , indépendamment des idées et de l'expression^ du nombre même de ses syllabes. Ce nombre de douze, en effet, partagé d'abord en deux moitiés par la césure , permet encore de diviser chaque hémistiche en deux parts égales : de là une sorte de balancement harmonique dont l'oreille est toujours flattée.
— Voilà , dit Ronsard , une raison tirée , comme le voulaient les anciens rhéteurs, des entrailles mêmes de la chose : et elle est très-bonne en soi. Mais voyons-en les conséquences. C'est que ceux qui ne savent pas lire les vers, et le nombre en est immense malheureusement , décomposent toujours notre alexandrin en quatre temps. Ils partagent
chaque hémistiche d'une de ces trois manières : l*" en deux parties égales y alors le vers prend cette forme :
Tatata, tatata, tatata, tatata;
2« en deux parties inégales dont la plus petite précède Tautre ^ on a alors :
Tata, tatatata, tata, tatatata;
S"" en. deux parties dont la plus grande marche devant, comme :
Tatatata, tata, tatatata, tata.
Dans la lecture courante, ils mélangent ces trois rhythmes selon les mots qui entrent dans les vers. Us ont beau faire , ils ne peuvent dissimuler la constante ressemblance de cette division quaternaire *, de sorte qu'au lieu de la grande harmonie que vous vantez dans les alexandrins, c'est une insupportable monotonie que l'oreille y remarque. Et vous ne le nierez pas -, car le dégoût en a été porté si loin dans ces derniers temps , qu'une école tout entière de poètes a proposé d'abandonner ce vers correct et harmonieux de Malherbe et de Boileau , pour en revenir au vers plus libre du xvi** siècle, c'est-à-dire à celui que je faisais. Je n'entre pas dans la question ; je remarque seulement que la monotonie du vers de douze syllabes nous frappe en général beaucoup plus que cette harmonie dont vous vouliez faire son caractère propre et presque exclusif.
— Allons, observa Lebeau, Lancelot n'est pas heureux aujourd'hui : il ne peut énoncer un jugement que les faits n'y viennent contredire.
— Pardonnez-moi, dit le grammairien-, j'ai aussi pour moi un fait grave et incontestable : c'est que tous les poètes qui , chez nous , ont voulu faire de la poésie héroïque ont choisi le vers alexandrin.
— Excepté moi , si vous voulez bien , qui prétends que.
les autres ont eu tort. Comme c'est là précisément la question , vous ne serez pas étonné que je conteste l'autorité de ces exemples, ou plutôt que je nie absolument les conséquences que vous en voulez tirer. Je ramènerai, sans doute, ces exemples plus tard, mais quand la question aura été examinée plus à fond et mieux éclaircie.
— Oh bien! dit Lancelot, traitez-la vous-même; car on a plus beau jeu à critiquer qu*à faire, et je ne serai pas fâché de prendre à mon tour le rôle de juge.
— J'y consens , si vous le voulez -, et , pour ne pas laisser derrière moi un seul point vulnérable, je reprendrai les choses de plus haut. Je distinguerai dans les vers trois qualités essentiellement différentes : la capacité de signification , Yharmonie et le mouvement rhythmique.
J'entends par capacité de signification la facilité que chaque espèce de vers nous donne d'enclore nos pensées dans le nombre de ses syllabes. Il est visible^iue , s'il y a des vers tellement courts que la plus gi'ande partie des mots de la langue ne puissent pas y entrer -, ou encore , si l'obligation de la rime est si fréquente et si serrée que le poète ne puisse penser à autre chose , ces ver^ pourront bien servir d'amusement à quelques esprits frivoles -, mais qu'à cause de leur faible capacité de signification, ils ne seront pas l'instrument habituel des hommes supérieurs , et ne deviendront l'élément d'aucun ouvrage de longue haleine ou de grave importance.
— J'accorde volontiers tout cela , dit le grammairien.
— A l'égard de l'harmonie, on avouera que tous les vers doivent pouvoir être harmonieux. S'il y en a dont la ca- , dence est tellement courte que l'oreille en soit immédiatement fatiguée, et d'autres, au contraire, tellement longs que leur harmonie nous échappe entièrement , ces vers ne sont plus des vers , et jamais un poète ne les emploiera sérieusement, au moins d'une manière suivie.
— Je n'ai pas la moindre objection à vous faire.
— Continuons donc , reprit Ronsard. La capacité de signification limitait la petitesse ou la brièveté de nos vers; la nécessité de l'harmonie limite à la fois leur brièveté et leur longueur. Tous nos vers doivent donc être compris entre ces deux limites. Il pourrait être intéressant de les déterminer à priori ou par le raisonnement seul ' j mais ce serait une question nouvelle et qui nous écarterait inutilement Admettons , comme vous le dites vous-même*, que tous nos vers usuels sont compris entre cinq ou six et douze syllabes.
— Nous l'admettons tous , dîmes-nous.
— Je continue , et je passe à ce que j'ai nommé le tnùUr vement rhythmique. C'est une théorie un peu plus abstraite que les deux précédentes. J'espère cependant que nous serons bientôt d'accord sur ce point comme sur les autres. Je vous demanderai d'abord , Lancelot , quelle est l'influence de l'accentuation sur le discours? N'estnce pas, en général, de l'animer, de l'exalter, puisque la parole s'accentue naturellement davantage toutes les fois que l'esprit s'échaufie ou que la passion s'élève?
— C'est une vérité incontestable.
— Et dans nos vers, y a-t-il une syllabe qui soit toujours et nécessairement plus accentuée que les autres ?
— Sans C4)ntredit : c'est la' dernière syllabe sonore , celle qui forme la rime -, car, si l'oreille n'était pas frappée de ce son d'une manière exclusive , elle ne percevrait pas plus la rime que toute autre consonnance -, elle ne distinguerait pas même le milieu , le commencemeiit ou la fin d'un vers.
— C'est très-bien, reprit Ronsard. Mais alors, en réunissant les deux vérités incontestables sur lesquelles nous nous accordons, n'avouerons-nous pas que, tout restant
' Voyez la dissertation précédente.
• hBineelol/ Traité de la poésie française.
égal d'ailleurs y c'est-à-dire en supposant parité complète dans rharmonie et la signification , les vers les plus propres à peindre ou l'élévation des sentiments , ou le trouble des passions, ou la ferveur de l'enthousiasme, sont précisément les vers les plus courts , puisqu'on ramenant plus souvent l'accent le plus fort, celui de la rime, ils exaltent, si je puis le dire, l'accentuation du discours ? C'est là une propriété fort remarquable , et je la désigne sous le nom de mouvement rhythmique.
— Tout cela, dit Lancelot, après un moment de réflexion, semble vrai en théorie.
— Gela ne l'est pas moins dans la pratique , ajouta Ronsard. Il suffit d'observer que la poésie qui suppose le plus ces mouvements impétueux de l'àme, la poésie lyrique, n'emploie guère d'une manière suivie que les vers de sept ou de huit syllabes. Quand elle admet les grands vers , elle a soin de les entremêler de vers plus petits. Par là elle augmente le mouvement rhythmique , et rend l'expression matérielle du vers , si je puis ainsi parler, plus conforme à la vivacité des sentiments. Malherbe et J.-B. Rousseau nous en donneraient de nombreux exemples. Ce dernier nous montre surtout dans ses cantates la valeur comparative des différents mètres, puisque souvent, particulièrement dans Circé, la mesure se resserre eii même temps que la situation devient plus émue.
— Eh I bon Dieu I interrompit Lebeau , il me semble que vous vous éloignez furieusement de la question. Ètes-vous bien sûr vous-même de n'en avoir pas perdu la trace?
— Parfaitement, répondit Ronsard. Je voulais obtenir de vous l'aveu que la capacité de signification augmente dans nos vers avec le nombre des syllabes , et que le mouvement rhythmique diminue dans les mêmes circonstances.
— Nous l'accordons , répondîmes-nous tous trois.
— J'en prends acte , poursuivit-il , et maintenant avan-
çons. Entre les divisions que l'on a faites des divers genres de poésie , la plus commune et en même temps la plus vraie est certainement celle qui distingue : 1 *" les poèmes lyriques, 2^ la poésie épique ou narrative , S"" la poésie didactique , 4"" la poésie dramatique. Nous venons de dire y et il n'y a pas de débat sur ce point, quels mètres conviennent en général à la poésie lyrique. Il n*y a pas de doute, non plus, sur le mètre qui convient au drame ou au poème didactique. Lorsque le poète donne des préceptes sur un art quelconque, ou des conseils de conduite ; et à plus forte raison, lorsque, s'etEaçant lui-même, il met sur la scène des personnages pour représenter devant nous les faits variés de la vie humaine, la poésie doit se rapprocher le plus possible de la forme du langage habituel. C'est la pensée naturelle et ordinaire, et non plus la verve poétique qui y domine. Il convient donc d'employer le vers qui a la plus grande capacité de signification, et en même temps le moindre mouvement rbythmique, c'est-à-dire chez nous l'alexandrin. Vous voyez qu'en effet il convient parfaitement à ces genres, puisque tous nos chefs-d'œuvre dramatiques et didactiques ont été écrits dans ce rhythme. Vous ne contestez pas cela, Lancelot?
— Non, en aucune façon.
— II y a maintenant, pour le poète, un état intermédiaire entre Texaltation lyrique et le calme de l'enseignement ou de la conversation. C'est celui où, parlant en son propre nom, il exprime non pas sa passion, comme dans l'ode ou le dithyrambe, mais les actes ou les passions des autres *, quand il chante, en un mot, les combats et les actions des héros. C'est alors un poète qui parle , et son langage doit être plus élevé que celui des hommes qu'il fait converser dans le drame. Mais il raconte ce que d'autres ont fait : il ne doit donc pas être aussi emporté que s'il rendait la passion qui le domine actuellement. Ainsi la poésie épique devra choisir pour instrument général un vers moins rhythmé
LA BATAILLE DES LIVRES. 3tl
que les petits et plus accentué que les grands. 11 n'y a chez nous que le vers de dix syllabes qui soit dans ces conditions. C'est donc lui qu'il faut prendre. En résumé, Ton donnerait à nos vers des noms très-expressifs et très-justes , au lieu des noms insignifiants et souvent faux qu'ils ont reçus, si l'on appelait vers lyriques ceux de cinq , six , sept et huit syllabes*, vers épique ou narrai/ celui de dix**, et vers dramatique ou didactique notre vers alexandrin.
— Voilà , répondit Lancelot , une théorie complète , un système bien lié dans toutes ses parties. Je vous l'ai laissé exposer tout entier, sans vous interrompre , afin qu'on pût le juger dans son ensemble. Il est juste que les objections aient leur tour, et vous vous attendez sans doute à en voir naître quelques-unes, malgré votre adresse à passer des suppositions purement théoriques à la pratique et aux applications.
D'abord si l'accentuation forte et, par conséquent, le mouvement rhythmique des vers dépend , en général , de leur brièveté, l'hexamètre latin, incontestablement plus long que l'îambique sénaire, devait, d'après votre principe , s'appliquer au drame , et laisser l'îambique à l'épopée. Or, c'est précisément le contraire qui a lieu.
Deuxièmement , si vous donnez aux vers des noms dé-
* Cette proposition importante qui fait Tobjel principal du présent examen , a été sentie plutôt que distinctement reconnue par les poètes et les critiques. 11 convient de noter ici comme une des expressions les plus nettes de la même idée ce que dit M. Fayolle, p. iv de la Notice sur Laharpe,
3u'i] a placée à la tète des Œuvres êhoisies de ce poète (2 yol. in-18 , Di~ ot, 1814) : a En comparant le vers de dix syllabes au vers alexandrin, on voit qu'il a plus de variété , qu'il rompt plus souvent la mesure et se prête mieux aux caprices de l'imagination ou aux inspirations du talent. Voltaire lui-même , dans beaucoup d'endroits du poème de la PuceUe (surtout dans les combats) est plus épique que dans la Henriadê. Peut-être après tant d'épreuves malheureuses , conviendrait-il de traiter l'épopée française dans ce mètre , qui est susceptible de prendre toutes les formes entre les mains du génie , et de réserver le vers alexandrin , qui est le vers de la sentence , pour les genres de l'épitre, de la satire et du discours en vers. »
pendant du genre de poème auquel ils sont le plus souvent et le plus convenablement affectés , l'hexamètre latin sera certes le vers épique , puisque c'est celui de Virgile, d'Ovide 9 de Flaccus, de Stace, de Glaudien. Maïs ce sera aussi le vers didactique, eu égard au De natura rerum, aux Géorgiques, à Y Art poétique d'Horace, aux Astronomiques de Manilius, etc. D'un autre côté, vous nommez, et, ditesvous , d'après les faits , l'alexandrin vers dramatique ou dtdacliqtte : de là résultent forcément ces deux conséquences que vous avez jusqu'ici combattues de toutes vos forces , savoir que l'hexamètre latin et l'alexandrin français étant l'un et l'autre didactiques, j'ai pu dire que celui-ci correspondait exactement à celui-là ; et , en second lieu , que le vers héroïque latin et le vers dramatique français se confondant, chacun en sa langue, avec le vers didactique, sont, au fond , une seule et même chose.
Troisièmement , mon opinion , qu'on doit employer les vers les plus avantageux dans leur facture , et non pas en déterminer le choix d'après le genre de poème que l'on veut faire, tire une puissante confirmation de ce fiait, que des poésies de genres tout à fait différents ont été composées en vers de même mesure, et que réciproquement des poèmes tout semblables par leur genre ont été écrits en vers tout différents. Les exemples foisonnent-, permettezmoi de ne pas m'y arrêter.
Quatrièmement , si , comme vous le pensez , les vers ont, par leur mètre et leur rhythme, une si grande valeur quant à l'expression de nos sentiments et de nos passions , comment la comédie et la tragédie , si éloignées Tune de l'autre, emploieraient-elles le même vers? Qu'y a-t-il qui ait moins d'apparence que de recommander l'emploi d'un certain mètre comme également favorable, qu'il faille exciter le rire ou faire couler les larmes? Avouons donc que j'ai eu raison de simplifier la question, et de dire avant Vol-
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taire * : « L'hexamètre est plus beau. » D'où je conclus qu'il faut l'employer toutes les fois qu'on en a le talent.
Enfin , et en cinquième lieu y je rappelle ici l'objecUon que vous avez en vain tâché d'écarter et qui vous accable malgré vous : c'est le consentement de tous les poètes épiques, leur accord sur le choix de l'alexandrin pour les grands poèmes. Est-il présumable qu'en une chose aussi pratique que le choix d'un vers , il y ait une erreur si générale? et ne doit-on pas plutdt croire à l'erreur d'un seul, surtout quand ce seul homme n'a pu produire que la Fran-eiade?
— J'ai écouté attentivement vos objections , reprit Ronsard ; je vais tâcher d'y répondre. J'ai dit que le mouvement rhythmique diminuait quand le vers augmentait de longueur-, vous m'opposez l'hexamètre latin, plus élevé, plus poétique que l'ïambique trimètre , bien qu'il soit plus long que lui. Ne remarquez-vous pas que vous introduisez ici un nouvel élément dont j'avais fait et dû foire abstraction ? C'est la nature des pieds prosodiques , que nous n'avons pas en français , mais qui jouent un grand rdle en latin et en grec. Horace l'affirme en divers endroits *. Il nomme Thexamètre comme destiné à chanter les héros, et le vers lambique comme tout à fait propre au théâtre'. Aristote dit plus encore. Selon lui, les vers ïambiques étaient si voisins de la prose , qu'on en faisait beaucoup dans la conversation, tandis qu'on feisait très-peu d'hexamètres \ Les pieds anciens, et certainement aussi les césures et les fins de vers, avaient donc une puissance matérielle ou phy-
* Dans le conte des Trois manières,
* Ars poet., y. 80, 255, 260 ; cf. M. Egger, note sur le quatrième fragment de Longin, p. 144 de son édition.
' Ars poet, , ▼. 73 cl 80.
* Poet., c. 4, no 6.
sique qui n'existe pas pour nous**, Toreille était affectée différemment par un dactyle et par un ïambe; et ainsi il est impossible d'appliquer à notre versification l'argument tiré de la comparaison des vers latins , puisque le caractère de ceux-ci dépend en très-grande partie de circonstances tout à fait étrangères aux nôtres.
Votre seconde objection, tirée de l'identité prétendue des vers épiques , dramatiques et didactiques , ne repose en réalité que sur l'abus d'un mol. Dans les sciences exactes, on peut dire avec vérité que deux choses égales à une troisième sont égales entre elles , parce que l'on suppose cette égalité parfaite. Dans la pratique, l'égalité n'est jamais qu'approximative-, et l'on conçoit que des différences imperceptibles forment en s'accumulant des inégalités considérables. Si vous pouviez ranger tous les hommes de telle sorte que chacun ne surpassât le suivant que d'une quantité insensible , concluriez-vous que le premier de tous et le dernier sont de la même taille ? H en est de même dans nos classifications poétiques. Dans l'ordre de l'élévation du style et des idées, je placerai ordinairement l'épopée audessus de la poésie didactique, et celle-ci au-dessus du drame. Mais cet ordre n'est pas tellement nécessaire qu'il n'admette de nombreuses exceptions-, et ce serait sans doute raisonner bien faussement que de dire : ce UArt poëtique de Boileau est un poème didactique : donc il est partout d'une poésie plus élevée que Ylphigénie de Racine. » De même, dans Tordre du mouvement rhythmique, j'ai placé l'hexamètre latin avant l'ïambique , l'octosyllabe français avant l'alexandrin -, mais ne peut-on briser la cadence du vers le mieux rhythmé ou multiplier les mots harmonieux dans le vers le plus voisin de la prose, jusqu'à ce qu'ils
* Études sur quelques points des sciences dans Vantiquilé, etc.. no VIIL
confondent ou même changent leurs caractères respectifs ? Appliquerez-vous aux hexamètres négUgés d'Horace, à ces vers qu'il déclare ne différer de la prose que par le nombre de leurs syllabes \ ce que nous avons dit des vers pompeux de Virgile et d'Ovide?
Comprenons-le donc bien : ce que j'ai dit sur le caractère de nos vers est généralement vrai. Les conséquences générales qu'on en tirera seront vraies aussi. Mais, appliquées à telle ou telle composition exceptionnelle, elles pourront très-bien devenir fausses , sans infirmer le principe. Je déduis de l'examen approfondi de nos vers quel rhythme doit le plus souvent convenir à tel genre de poème. Conclure que le même rhythme ne pourra jamais convenir à un autre genre de poésie, c'est aller trop loin, et c'est ce que votre argumentation me fait faire.
Le caractère des vers dépend d'ailleurs en partie des mots qui y entrent, des idées qu'ils expriment, de la manière dont on les prononce. Loin d'être précis comme une définition géométrique , il est susceptible de plus et de moins. De là des points de contact assez nombreux entre des vers de mètre différent, qui pourtant n'autorisent pas à les confondre. Je crois n'avoir rien dit que de très-raisonnable, en affirmant que l'hexamètre latin convenait à l'épopée et au poëme didactique, et que l'alexandrin français convenait au poëme didactique et au drame. Mais vos conclusions , que ces vers , parce qu'ils ont une quantité commune , sont en tout point les mêmes \ que tous les vers sont bons pour tous les sujets , et que l'alexandrin est absolument le plus beau de nos vers , et doit être employé dans tous les grands ouvrages , sont assurément forcées et inexactes.
Par là s'explique encore votre troisième observation, que des vers de toute mesure ont été employés pour tous les gen-
y Sat,, 1, 4, V. 40.
res de poèmes , observation très-juste en une certaine limite. Seulement 9 pour qu'elle eût contre ma proposition Tautorité que vous lui attribuez y il aurait M\n examiner si ces divers emplois avaient été également heureux. C'est ce que vous n'avez pas fait et que je me réserve de faire tout à rheure.
Je réponds , pour le moment , à votre quatrième objection. La tragédie, avez-vous dit, et la comédie sont tellement différentes ou, pour mieux dire, tellement opposées, que la raison ne nous fait apercevoir entre elles aucun point commun. Si les vers avaient cette puissance rhythmique que je leur suppose , la tragédie , qui fait parler de grandes douleurs, devrait employer le vers du poème héroïque, et la comédie prendrait celui de la satire , puisque c'est par le ridicule qu'elle prétend corriger les mœurs. Voilà, en résumé, votre objection *. Je ne crois pas l'avoir affaiblie, en la présentant sous une forme nouvelle. Voici maintenant ma réponse.
Les caractères génériques , dans les sciences comme dans la nature, se tirent toujours, et avec raison, des différences extérieures et palpables, non de celles qu'on pourrait noimmer morales. Qu'un poète nous raconte le siège de Troie ou les querelles à propos d'un pupitre abattu *, qu'il chante les malheurs des Grecs ou les suites d'une pipe cassée, c'est toujours un récit en vers. Voilà le genre de l'ouvrage. Le poète le fera long ou court , triste ou gai , sérieux ou J)adin , noble ou burlesque : ce sont là des caractères différais qui changeront, en effet, le style, mais non la forme essentielle du poème.
' Cette difficulté mise dans la bouche de Lancelot (p. 322) a été souleyée en effet par d'Alembert à Toccasion des vers élégiaques des Grecs (Ency^ dop, méthod, gr, et Uttér.^ mot Elégiaque). Il se demande comment ces Ters qui avaient d'abord été consacrés à fa douleur ont pu ensuite expri* mer la joie , et ne trouve pas de réponse satisfaisante. D'Âlembert toucnait li à une question de sentiment que son organisation plus philosophique qu* artistique ne lui permettait pas de résoudre.
LA BATAILLE DES LIVRES. Si7
De même, qu'on mette sur la scène l'assassinat de Zopire ou la vanité de Trissotin , la victoire du Gid ou le désespoir de Sganarelle, ce sera toujours un drame. Le caractère en peut varier^ sans doute *, il peut descendre, par des nuances insensibles de la plus grande élévation à la trivialité, à la bassesse : mais la forme extérieure et palpable reste la même -, il y a toujours des personnages, des scènes, un ou plusieurs actes, enfin tout ce qui est essentiel à une action théâtrale. La comédie est donc du même genre que la tragédie, quoique d'un caractère opposé.
Faut-il examiner du même point de vue l'expression écrite des sentiments ou des passions des personnages? Le style peut s'élever ou s'abaisser avec les circonstances -, le vers peut devenir pompeux ou commun ; mais sa forme extérieure et matérielle , c'est-à-dire sa mesure , ne doit pas changer. U représente ce langage que tout le monde parle , bien que chacun y mette ses idées et son expression propre : seulement le poète l'embellit en lui donnant l'harmonie poétique qui reste son œuvre, et qui , par conséquent, est la même pour tous les personnages.
Il est d'ailleurs impossible qu'il en soit autrement-, car une circonstance , un mot , un geste , peuvent développer une passion , faire naître un événement qui va changer la farce en tragédie-, comme, au contraire, une rencontre imprévue peut faire pouffer de rire ceux qui tout h l'heure versaient les larmes les plus amères. Horace l'avait bien remarqué ' -, et Voltaire développant son observation , dit « qu'il y a de très-bonnes pièces où il ne règne que de la gaité-, d'autres toutes sérieuses, d'autres mélangées, d'autres où l'attendrissement va jusqu'aux larmes. » Il ajoute avec une raison profonde : ce II ne faut donner l'exclusion à aucun genre. Si l'on me demandait quel genre
' Arspoet,, v. 93.
est ie meilleur, je répondrais : celui qui est le mieux traité*. »
Ainsi , bien que la tragédie et la comédie soient si dissemblables dans Topinion commune , le genre étant le même, la nuance qui les sépare est imperceptible , et il serait déraisonnable de la vouloir exprimer par le diangement le plus grand que nous puissions introduire dans l'élocution , je veux dire par celui du rhythme.
J'arrive à la dernière et à la plus forte de vos objections : à celle que vous tirez de Taccord des poètes français dans le choix du vers épique. Sans doute , si une expérience aussi générale que vous le dites était en votre faveur, si surtout elle était appuyée du succès, je n'aurais rien à dire, et je me tiendrais pour battu.
Mais je soutiens que votre assertion sur l'unanimité des poètes est inexacte , au moins dans le sens où Ton doit l'entendre-, et que, quand elle serait vraie, examinée de près, elle donnerait une nouvelle force à mon opinion.
La première partie de ma démonstration n'est qu'une question de chiiGfres. J'avoue , sans doute , que beaucoup de poètes épiques ont écrit en vers alexandrins : mais combien n'y en a-t-il pas qui ont préféré le décasyllabe? La Fontaine dans son Belphégor et beaucoup d'autres contes \ Voltaire vous savez où-, Gresset dans son Ver-Vert, Laharpe dans Tangu et Félime, Malfilâtre dans son Narcissej Imbert dans son Jugement de Paris ^ Dumouriez dans son Richardet, Greuzé de Lesser dans la Chevalerie, Parny dans divers poè-
* Voltaire , préface de V Enfant prodigué, — U est yisible que Voltaire prend ici le mot genre dans le sens où j'emploie plus exactement celui de caractère. Je n'insiste pas sur cette observation ; mais il faut la £ûre , sans quoi Ton s'imaginerait que la forme extérieure et palpable de ces différentes
{>ièces qui , pour nous , constitue leur genre , change en même temps que a situation. 11 n'en est rien. C'est le ton seulement ou le style qui changent. La forme dramatique reste la même ainsi que le système de versification.
LA BATAILLE DBS LIVRES. 3i0
mes, Millevoie dans son Alfred, M. Viennet dans sa PhUippide, et tant d'autres.
— Mais ce sont des poèmes badins ou héroï-comiques que vous citez là.
— Vous oubliez ce que nous venons de dire. Ces poèmes sont du même genre que les épopées les plus pompeuses : c'est le caractère , et en conséquence le style qui doit changer, mais non pas le mètre , forme extérieure et sensible de rélocution poétique, qui doit rester le même, quel que soit le changement de ton. Si vous admettiez que la mesure du vers doit changer avec lui, il faudrait assigner le vers décasyllabe à la comédie, et vous savez qu'il y est détestable.
— Continuez donc , dit Lancelot , je vous écoute.
— Je dis maintenant qu'à examiner de près les poèmes écrits en alexandrins , l'expérience est tout entière en faveur de mon sentiment. En effet , supposons-en la liste complète : combien y en a-t-il qu'on puisse lire? deux, si je ne me trompe, le LtUrin et la Henriadej encore ce dernier, quel que soit le talent de l'auteur, n'est-il jamais relu par ceux qui n'ont pas cru pouvoir se dispenser de le lire une fois. Tous les autres sont comme s'ils n'étaient pas. L'ennui a été plus fort que tous les dévouements -, c'est à eux que se rapporte, soit comme jugement définitif, soit comme condamnation anticipée , cette pensée de Boileau :
On sait de nos grands vers les disgrâces tragiques , Et souvent on ennuie en termes magniGques ^ ;
et Voltaire appuyait sa pensée quand il écrivait ce vers dont vous avez cité le commencement , et que je rétablis en son entier :
L'hexamètre est plus beau , mais parfois ennuyeux *.
' Boileau, Épttres, IV (sur le passage du Rhin), v. 37. • Voltaire, les Trois manières.
Au contraire, si nous prenons les poëmes éc^ts en vers communs y tous sont amusants , tous sont agréables à lire. Il y a du mouvement , de l'intérêt.
— Cela ne tient-il pas plus au choix du sujet > au ton général de l'œuvre qu'à la forme du vers?
— Ces deux conditions y sont pour quelque chose assurément : et je ne suis pas éloigné de croire que le ton perpétuellement pompeux des poèmes épiques, ainsi que le manque d'invention des auteurs, est pour beaucoup dans le discrédit où ils sont tombés. Mais le choix du vers y est aussi pour sa part. Que disait à ce sujet un homme bien peu poète sans doute , mais plein de finesse et de pénétration , Houdart de La Motte? «Une raison, dit-il, qui aurait dû engager les poètes héroïques à réduire leurs poèmes , c'est la cadence trop uniforme de nos vers. Elle est agréable un certain temps, à la longue elle fatigue*. »
Marmontel, autre critique d'une rare sagacité, feisait plus tard la même observation * ; et pour échapper à l'inconvénient, il proposait d'écrire ces poèmes ou en une prose poétique un peu plus variée et plus remplie de mouvement que le Télémaque, ou en vers de diverses mesures , non pas mêlés sans ordre et sans choix, comme dans quelques contes ou poèmes badins , mais en les appliquant aux différents genres auxquels leur cadence est le plus analogue.
Je ne suivrai l'auteur ni dans ses raisons ni dans son développement. Que ses propositions soient bonnes , comme il en était persuadé , ou détestables , comme je le crois, il en résulte toujours , et c'est ce qui nous intéresse ici , que le vers de douze syllabes ne lui semblait pas plus qu'à La Motte pouvoir convenir au poème épique de quelque étendue : et ce qui donne une grande force à leur opinion , c'est
* Discours sur Homère, t. Il, p. 124.
• Encycl, méthoà, (gr. et littér.)^ mot Épopée, t. I, p. 739.
que l'étude philosophique des qualités de ce vers les confirme entièrement.
L'alexandrin , en effet , est excellent à la scène. Non-seulement par sa plus grande capacité de signification il permet de dire plus que les autres , et se prête mieux qu'eux à la rapidité de Faction; mais encore par l'égalité constante de sa cadence y il se soutient comme vers malgré toutes les interruptions ; il résiste à toutes les brisures qu'y introduit le dialogue. Ecoutez, par exemple, la dispute de deux amoureux :
Et quel est le dessein où Yotre ftme s'arrête,
Madame ? — Je ne sais. — La réponse est honnête.
Tons ne savez. — Non. ^ Non? — Que me conseillez-vous ?
— Je vous conseille, moi , de prendre cet époux.
—Vous me le conseillez? — Oui. — Tout de bon?— Sans doute.
Le choix est glorieux et vaut bien qu'on l'écoute '.
Ne sentez-vous pas , malgré la rapidité ou la vivacité des répliques, dominer toujours l'harmonie de l'alexandrin que le poète saura bien, tout à l'heure, par une variété aussi naturelle qu'agréable , nous présenter dans toute la perfection de sa cadence.
Le vers de dix syllabes , au contraire , trop court pour l'action dramatique, et s'accommodant mal des noies {dates , est surtout mauvais dans le dialogue. Alors coupé sans cesse par le feu croisé des demandes et des réponses , il perd toute son harmonie et n'arrive à l'oreille que disloqué , haché , presque pulvérisé En voici la preuve :
Voilà la dame. — Ah ! je vois trop qui c'est.
— On dit qu'elle est assez grande épouseuse, Un peu plaideuse et beaucoup radoteuse.
— Des sièges donc; madame, pardon, si....
— Âh ! madame. — Ah ! madame. — Il faut aussi.
^ Molière, Tartufe, acte II, se. 4.
— S'asseoir, madame. — En vérité , madame , Je voudrais bien. — Madame. — Je voudrais Vous enlaidir, vous ôter vos altraits '.
N'estril pas vrai qu'il n'y a rien ici qui vous rappelle des vers; vous n*eo reconnaissez pas même les parties éparses-, et cette différence capitale entre nos deux plus longs mètres explique et justifie le choix à peu près exclusif qu'on a fait du premier pour la scène.
Mais dans la narration y surtout quand elle est longue, ce qui est qualité au théâtre, devient souvent défaut, et ce qui est défaut devient, au contraire, qualité. L'alexandrin fatigue par cette uniformité que rien n'altère , que rien n'anime au milieu de chants interminables. Jamais un mot ne peut se rejeter d'un vers sur l'autre; jamais n'apparaît un son final que la rime ne vienne à point nonuné y correspondre après les douze syllabes du vers suivant. Y a-t-il rien de plus insupportable que cette harmonie stéréotypée j si je puis employer un mot mis à la mode dans ce siècle? Et que ne donnerait-on pas pour jeter quelque accident, pour trouver quelque butte ou quelque buisson dans ce plat gazon perpétuellement émaillé des mêmes fleurs.
Or tout cela , vous l'avez dans le décasyllabe : où succombe l'alexandrin, celui-ci triomphe. Vif, varié, rapide, sa brièveté relative élève un peu le mouvement rhythmique. Examinez un peu cette exposition :
Le bon roi Gliarle au printemps de ses jours, Au temps de Pàque, en la cité de Tours, A certain bal (ce prince aimait la danse) Avait trouvé pour le bien de la France Une beauté nommée Agnès Soret :
Jamais Tamour ne forma rien de tel.
Imaginez de Flore la jeunesse , La taille et Tair de la nymphe des bois ,
• Voltaire, l'Enfant prodigue, dclc 11, se. 3.
Et de Vénus la grâce enclianteresse , Et de rArocur le séduisant minois , L'art d'Ârachné , le doux chant des Sirènes : Elle avait tout. Elle aurait dans ses chaînes Mis les héros, les sages et les rois '.
Comparez-y cette autre partie tout à fait analogue d'un autre poème du même auteur :
Valois régnait encore et ses mains incertaines De rÉtat ébranlé laissaient flotter les rênes. Les lois étaient sans force et les droits confondus, Ou plutôt, en effet, Valois ne régnait plus. Ce n'était plus ce prince environné de gloire. Aux combats dès Tenfance instruit par la victoire, Dont l'Europe en tremblant regardait les progrès , Et qui de la patrie emporta les regrets. Quand du Nord étonné de ses vertus suprêmes Les peuples k ses pieds mettaient les diadèmes '•
Certes cette exposition est fort belle : les vers sont pleins , majestueux, parfaitement composés-, mais comme tout se traîne, auprès de ce que nous avons vu tout à Theure courir si légèrement et avec tant de grâce!
La coupe inégale du décasyllabe écarte la monotonie ; et cette facilité jointe au libre mélange des rimes \ye\x connu de notre temps, en empêchant les vers de tomber deux à deux, pique et soutient notre curiosité jusqu'à la fin de ce que j'appellerai , non pas la tirade j mais la traite poétique. Je vous citerai pour exemple ces vers charmants :
Pendant la route , on voulut par faveur Faire causer le perroquet rêveur.
Frère Lubin, d'un ton peu monastique.
Interrogea le beau mélancolique.
L'oiseau bénin prend son air de douceur. Et, vous poussant un soupir méthodique.
D'un ton pédant répond : Ave , ma sœur.
' Voltaire , la PuceUe , chant 1.
* Voltaire, la Henriadej chant l.
A cet ave jugez si l'on dut rire ; Tous en chorus bernent le pauvre sire.
Ainsi berné , le novice interdit Comprit en soi qu*il n*avait pas bien dit , Et qu'il serait malmené des commères S'il ne parlait la langue des confrères. Son cœur si fier et qui jusqu'à ce temps Avait été iiourri d'un doux encens.
Ne put garder sa modeste constance Dans cet assaut de mépris flétrissants.
A cet instant, en perdant patience , Ver-Vert perdit sa première innocence.
Dès lors ingrat, en soi-même il maudit Les chères sœurs, ses premières maltresses , Qui n'avaient pas su mettre en son esprit Du beau français les brillantes finesses , Les sons nerveux et les délicatesses *•
Prenez par comparaison un fragment de narration dans la Henriade : vous verrez , tout en admirant Fart du poète ou la beauté des vers , que ceux-ci tombent deux à deux ou même un à un -, et cela y non par la négligence de l'auteur, mais 9 en grande partie , par la nature même de l'alexandrin formant des récits :
Dieppe aux yeux du héros offre son heureux port :
Les matelots ardents s'empressent sur le bord.
Les vaisseaux sous leurs mains , fiers souverains des ondes ,
Étaient prêts à voler sur les plaines profondes.
L'impétueux Borée enchaîné dans les airs
Au souffle du zéphyr abandonnait les mers.
On lève Tancre, on part, on fuit loin de la terre.
On découvrait déjà les bords de l'Angleterre.
L'astre brillant du jour à Tinstant s'obscurcit :
L'air siffle, le ciel gronde, et Tonde au loin mugit;
Les vents sont déchaînés sur les vagues émues ;
La foudre étincelante éclate dans les nues,
£t le feu des éclairs et Tabime des flots
Montrent partout la mort aux pâles matelots *.
• Gresset, Ver- Vert, chant 111,
* Voltaire, la Henriade , chant I.
Ne reconnaissez-vous pas qu'ici le sens finit constamment avec le vers ou avec le distique? et n'avouez-vous pas que cette forme longtemps continuée d'un discours dont les parties ne sont jamais liées entre elles , doit singulièrement fatiguer le lecteur?
— n est difficile de le nier, dit Lebeau. Et je ne pus moi-même m'empêcher de l'approuver^ quoique Lancelot ne répondit rien.
— Ajoutez à cela , continua Ronsard , l'enjambement si rigoureusement exclu de l'alexandrin dont il détruit l'harmonie, et permis 9 ou plutôt appelé dans le décasyllabe dont il augmente la grâce et la légèreté. Écoutez en ce point La Fontaine et ce qu'il nous dit de Renaud d' Ast * :
11 s'en allait devers Ghâleau-Gaillaume Quand irois quidams ( bonnes gens , et sans bruit , Ce lui semblait, tels qu'en tout un royaume 11 n'aurait cru trois aussi gens de bien); Quand n'ayant, dis-je, aucun soupçon de rien , Ces trois quidams tout pleins de courtoisie , Après Tabord , et Tayant salué Fort humblement : «Si notre compagnie, Lui dirent-ils, vous pouvait être à gré , Et qu'il vous plût achever cette traite Avecque nous, ce nous serait honneur.
En voyageant, plus la troupe est complète. Mieux elle vaut : c'est toujours le meilleur. Tant de brigands infestent la province , Que Ton ne sait à quoi songe le prince De le souffrir. Mais quoi ! les mal-vivants Seront toujours.... »
Vos alexandrins vous permettront-ils jamais cette liberté de récit 9 cette facilité de liaison dans les vers et dans les phrases , cette rapidité , en un mot y qui vous attache sans cesse , et ne laisse arriver ni la fatigue ni l'ennui ? — Ces qualités s'y trouvent sans doute, fit observer Lan-
' Contes , V Oraison de Saint- Julien,
celot; mais n'est-ce pas aux dépens de la grandeur, de la sensibilité profonde , de ce qu'on pourrait nommer le pathé-tique ? Vous ne nous citez là que des morceaux plaisants ou de moyen caractère : montrez-nous-en donc où la passion et la majesté s'expriment aussi bien.
— Rappelez-vous 9 répondit Ronsard , que Voltaire » dans son conte des Trots manières y où il met en regard les vers de huit, de douze et de dix syllabes, a justement pris ce dernier pour le récit le plus triste, pour celui d'Apamis. Voici quelques-uns des vers qui le composent :
Dispensez-moi de vous développer
Le noir tisso de sa trame secrète :
Mon tendre cœar ne peut s'en occuper.
Il est trop plein de Tamant qu'il regrette.
A la déesse en vain j*eus mon recours :
Tout me trahit : je me vis condamnée
A terminer mes maux et mes beaux jours •
Dans cette mer où Vénus était née.
On me menait au lieu de mon trépas.
Un peuple entier mouillait de pleurs mes pas
Et me plaignait d'une plainte inutile.
Quand je reçus un billet de BatUe ,
Fatal écrit, qui changeait tout mon sort!
Trop cher écrit plus cruel que la mort !
Je crus tomber dans la nuit éternelle
Qaand je l'ouvris, quand j'aperçus ces mots :
« Je meurs pour vous , fussiez-vous infidèle. i»
C'en était fait : mon amant dans les flots
S'était jeté pour me sauver la vie.
On l'admirait en poussant des sanglots.
Je t'implorais, 6 mort ma seule envie,
Mon seul devoir! On eut la cruauté
De m'arrèter lorsque j'allais le suivre.
Et la fin est plus touchante encore :
A mon amant dans la nuit du trépas Donnez le prix que ce trépas mérite :
Qu'il se console aux rives du Gocyte Quand sa moitié ne se console pas.
Que cette main qui tremble et qui succombe Par vos bontés encor se ranimant Puisse à vos yeux écrire sur sa tombe : « Atbène et moi couronnons mon amant. »
Croyez-vous que des alexandrins exprimassent mieux Tamour et la douleur ?
— Je ne le dis pas, répondit Lancelot-, mais une narration épique proprement dite y telle y par exemple y que celle de Virgile , la pourriez-vous mettre en beaux vers décasyllabes sans détruire la pompe de l'épopée ?
— Je ne puis mieux répondre à votre question qu'en vous citant l'imitation la plus parfaite peut-être que nous ayons de répisode de Laocoon dans VÊnéide \ Le morceau est justement célèbre, et qui le comparera au texte primitif n'hésitera pas à dire que Malfilâtre a bien embelli son modèle :
A cet autel de gazons et de fleurs Déjà la main des sacrificateurs A présenté la génisse sacrée , Jeune, au front large, à la corne dorée. Le bras fatal sur sa lête étendu , Prêt à frapper, tient le fer suspendu.
Un bruit s'entend; Tair siffle , Tautel tremble. Du fond du bois, du pied des arbrisseaux , Deux fiers serpents soudain sortent ensemble , Rampent de front , vont à replis égaux ; L'un près de l'autre ils glissent , et sur l'herbe Laissent, loin d'eux, de tortueux sillons ; Les yeux en feu, lèvent, d'un air superbe, ' Leurs cous mouvants, gonflés de noirs poisons; Et vers le ciel deux menaçantes crêtes. Rouges de sang , se dressent sur leurs tètes. Sans s'arrêter, sans jeter un regard Sur mille enfants fuyant de toute part , Le couple afl'reux, d'une ardeur unanime, Suit son objet, va droit à la victime ,
' .Eneis, II, v. 201 à 227.
L'atteint, recule, et, de terre élancé.
Forme cent nœuds, autour d'elle enlacé; La tient, la serre, avec fureur s'obstine A fenchalner, malgré ses vains efforts , Dans les liens de deux flexibles corps ; Perce, des traits d'une langue assassine. Son cou nerveux, les veines de son flanc. Poursuit , s'attache à sa forte poitrine , Mord et déchire , et s'enivre de sang.
Mais l'animal, que leur souffle empoisonne. Pour s'arracher à ce double ennemi , Qui , constamment sur son corps affermi , Comme un réseau l'enferme et l'emprisonne , Combat, s'épuise en mouvements divers, S'arme contre eux de sa dent menaçante , Perce les vents d'une corne impuissante , Bat de sa queue et ses flancs et les airs. U court, bondit, se roule, se relève; Le feu jaillit de ses larges naseaux.
A sa douleur, à ses horribles maux Les deux dragons ne laissent point de trêve : Sa voix, perdue en longs mugissements, Des vastes mers fait retentir les ondes , Les antres creux et les forêts profondes. Il tombe enfin : il meurt dans les tourments. Il meurt ! Alors les énormes reptiles Tranquillement rentrent dans leurs asiles '.
Qu'en dites-vous? c*est bien là une narration épique-, et, sur un sujet antique, ce qui me semble beaucoup moins favorable à la belle poésie et surtout aux vers décasyllabes , que les sujets modernes. Mais enfin , que pensez-vous de ce récit?
— Oh ! pour le coup , répondit Lancelot , je reconnais volontiers que , si le décasyllabe n'atteint pas à la cadence majestueuse de l'alexandrin , il prend à peu près au gré du
' Malfilàtre, Narcisse dans Vile de Vénus, cli. IV, t. 83 à 129. — Cette description n*a que 26 vers en latin , elle en a 46 dans le français : et combien les détails sont ici plus Yariés, plus précis, plus émouYants ! Tout cela soit dit sans rabaisser le moins du monde la description de Virgile, dont la perfection ne pouvait être surpassée qu*avec des détails nouveaux et pris avec plus de soin dans la nature.
poète tous les autres caractères *, il se prête à tous les sujets j et met partout beaucoup de variété et de vivacité.
— Je n'en demande pas davantage , reprit Ronsard , et j'en conclus que c'est le mètre le plus convenable pour une narration poétique très-longue, où la situation de celui qui raconte restant toujours la même, il faut bien qu'il compense par le maniement facile et la variété de l'instrument les inconvénients que la nature de l'œuvre met contre lui.
— La raison donnée ici, interposai -je, a certes une grande valeur-, et je suis, pour moi^ tout disposé à croire que le vers décasyllabe est seul convenable à la narration épique. La Henriade, malgré son mérite, est, je l'avoue, peu amusante ; et les deux modèles d'un caractère fort différent que nous a donnés Boileau du récit épique , dans son ÊpUre sur le passage du Rhin et dans son Lutrin , ne joignent peut-être à leurs autres mérites celui de l'intérêt que parce qu'ils sont l'un et l'autre très-courts. Ainsi , le juste succès de ces pièces ne doit être compté au profit de l'alexandrin qu'avec une certaine réserve. Mais enfin , et malgré la distinction fondée que vous avez faite des poètes qui ont et de ceux qui n'ont pas réussi à se faire lire , il reste vrai que tous ceux qui ont prétendu faire des poèmes épiques les ont écrits en grands vers. N'avez-vous rien à dire sur cette unanimité?
— Elle s'explique très-bien par le mot que vous employez vous-même : ceux qui ont prétendu faire des poèmes épiques. En effet, bien des gens entendent sous ce nom un poème fort long , toujours du même ton , où les inventions sont, pour la plupart, copiées sur celles des poètes anciens les plus autorisés , où la majesté des moindres actions et la pompe du style sont tellement obligatoires , qu'on doit tout souffrir plutôt que de s'en écarter. Les poèmes faits dans ces conditions sont, selon moi, non pas épiques, mais ennuyeux. Cependant, comme je ne dispute pas sur les mots, je com-
prends que ceux qui se font cette idée de Tépopée emploient aussi le vers qui contribuera le plus à mettre en relief la monotonie qu'ils y cherchent. Je me borne à constater le résultat de leurs efforts, c'est-à-dire le succès ou la chute de leurs œuvres.
— En ce sens , dit Lebeau , l'expérience est faite et bien faite -, car elle est presque sans exception. Je ne crois donc pas qu'on puisse mettre en doute l'infériorité de l'alexandrin pour ce qui est narration ; mais , si nous revenons à la pratique y ceux qui de nos jours font encore des épopées ne sont-ils pas de ces imilatortt, $ervum peeu$* que raille le poète, plutôt que de ceux que Jupiter a aimés ou regardés favorablement*? N'imiteront-ils pas ce qui s'est Cetit jusqu'à eux, sans se douter qu'on puisse faire autrement? et n'avez-vous pas fait en pure perte votre démonstration ?
— Cela est probable , reprit Ronsard ; mais ce qui l'est encore plus , ce qui même est certain pour moi , c'est qu'ils grossiront tour à tour, et sans qu'il en manque un seul , le nombre déjà énorme des poètes qu'on ne lit pas.
— Ils le grossiraient peut-être , ajoutai-je, sans l'alexandrin -, seulement ce vers concourt à les perdre, tandis que le décasyllabe ne les sauverait pas. Quant à eux , la différence est bien petite-, quant aux mètres, elle est considérable. Mais il est temps de clore ici cette discussion , et de vous remettre à vos places , en vous séparant comme par le passé. A présent du moins, j'espère que vous y resterez tranquilles.
• Horat. , Epist., I, i9. y. 19.
• Virg.,^fi*i5,VI, V. 129.