‹ Thèses de grammaireChapitre 25 sur 63 · CHEZ ANDRIEUX · texte numérisé non relu

CHEZ ANDRIEUX

Avant l'année 1829, où il fut nommé secrétaire perpétuel de r Académie française, Andrieux habitait le collège de France. Son logement, au deuxième étage, s'étendait précisément au-dessus de la salle étroite et obscure où il faisait , depuis bien des années, un cours suivi par une nombreuse jeunesse.

J'avais moi-même, plus de dix ans auparavant, au sortir du collège, écouté avec un grand charme ces causeries paternelles, moins profitables peut-être par les connaissances positives qu'on y acquérait, que par le ton de bonhomie du professeur , et le parfum d'honnêteté et de vertu dont il imprégnait , si je puis parler ainsi, toutes ses paroles.

Souvent, à l'issue de la leçon, j'allais, comme beaucoup de ses auditeurs , le complimenter sur ce qu'il avait dit. Andrieux voulait bien reporter sur moi une partie de l'amitié qu'il avait pour mon père , son camarade de collège. Il me

* Cette dissertation , qui a pour objet Texamen des vers métriques en français , a été écrite en 1845 sur des notes plus anciennes; elle a été revue en 1854 , et réduite eu égard surtout à ce que j'ai mis sur les questions analogues dans mes Études sur quelques points des sciences dans Vantiquitë, n''* Vl^VlllelXl.

3 il UNE APRÈS-MIDI CUBZ ANDRIBUX.

faisait le plus aimable accueil , et y ajoutait la gracieuse invitation , dont je n'ai guère profité , d'aller le voir de temps en temps chez lui , et de lui donner, s'il y avait lieu , Foccasion de m'ètre utile.

Plus tard , lorsque je revins à Paris en 1825, je le négligeai un peu moins *, et bien que mes visites fussent toujours assez rares , du moins je fis en sorte de ne pas me laisser oublier entièrement.

Un jour que je m'étais rendu chez lui vers deux heures de l'après-midi , j'y rencontrai Allou y qui fut depuis mon confrère à la Société philotechnique \ et que je ne connaissais alors que pour l'avoir vu une fois ou deux chez un de mes proches parents* : il venait de mettre la dernière main à son Esiai $ur Vunivenaliti de la langue française*, et voulait en parler ou en faire hommage à son ancien professeur *.

Un jeune homme se fit presque aussitôt annoncer sous le nom de Joseph Mivrai ; il était âgé de vingt ans tout au plus. C'était un des auditeurs du bon Andrieux. Il parait que 9 confiant dans son extrême complaisance, il lui avait demandé la permission de le consulter sur ime traduction qu'il avait essayée en vers français des Héraides d'Ovide, et que l'heure assignée pour le rendez-vous était justement celle qu' Allou et moi avions prise pour notre visite. Tout cela nous fut gracieusement expliqué par Andrieux, qui s'excusait ainsi de ne pouvoir être tout à nous. Il nous invita toutefois à demeurer-, et, comme nous étions de loisir, nous écoutâmes avec lui la lettre de Pénélope à Ulysse.

* Ingénieur des mines, mort le 7 octobre 1843.

* Marc-Antoine Jullien , mon cousin germain , fondateur et directeur de la Revue encyclopédique, mort en 1848.

* In-8«, i828; iroyei-en Tanalyse dans la Bévue encydop. , t. XLI, p. 688 et suiy.

* Allou était élève de Técole polytechnique , où Andrieux ayait professé longtemps.

UNB APHÈSMIDI CHEZ ANDiilEUX. 34 3

Uo sileDce profond régna jusqu'au bout*, le lecteur, doué d'une voix claire et sonore, mettait dans sa diction les inflexions convenables, articulait nettement , phrasait de la façon la plus régulière , s'écbauffait même quelquefois, excitant ainsi un véritable intérêt par sa bonne méthode. Le sens nous parut exactement rendu, autant qu'un ancien souvenir de la pièce nous permettait d'en juger. Mais Tharmonie des phrases était si singulière, qu'on put, après la clôture du cahier, adresser au lecteur ces observations divergentes.

a J'avais cru , dit Andrieux , que c'était en vers que vous vouliez traduire Ovide?

— Ce sont bien des vers , dit Allou -, des vers blancs , puisqu'ils ne riment pas -, mais il y a là un retour de rhy thmc qui ne permet pas d'y voir de la prose.

— jVers blancs tant que vous voudrez , ajoutai-je , mais de quelle espèce? ce ne sont assurément ni des alexandrins, ni des décasyllabes, ni des vers de quatre pieds, ni une combinaison de ces différentes mesures.

— Ce sont des distiques, répondit Mivrai , des hexamètres et des pentamètres , comme dans le latin -, il m'a semblé que c'était une fidélité de plus de reproduire en même temps que le sens de l'auteur, la cadence qu'il a donnée à son expression.

— Ah ! dit Andrieux , ce sont des vers baîfins.

— Pourquoi les nommez-vous ainsi ?

— Parce que notre vieux Baïf en ayant fait beaucoup de ce genre , et qui n'étaient pas bons , on leur a donné son nom. On les nomme aussi vers métriqtAeSj ce qui veut dire, à mon avis, non pas qu'ils sont mesurés, comme si nos vers rimes ne l'étaient pas , mais bien qu'ils n'ont que la mesure exclusivement à toute autre qualité. Au reste , l'application que vous en faites peut être nouvelle -, mais Tinvention ne l'est pas.

— Assurément , continua Allou encore plein de ses re-

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cherches sur l'histoire de notre langue. Jean Mousset , au rapport d'Âgrippa d'Aubigné, avait, vers 1530, traduit Y Iliade et VOdyssée en vers de cette forme. Tous les poètes célèbres de cette époque, Ronsard, Jodelle, et partîculîèment Baïf , suivirent sa trace. Le dernier peutrëtre qui se soit exercé dans ce genre singulier, c'est Tillustre Turgot, qui a traduit ainsi le quatrième livre de Y Enéide dans un poème en trois chants intitulé Didon. Voici ses derniers vers : vous jugerez comme il vous plaira de leur harmonie.

Iris dans les airs déployant ses ailes humectées

Dont le soleil dardant ses feux a nuancé le tissu ,

Vole et s'arrête au fond du palais où la reine lutte encore

Contre la mort. «J'emporte ce gage à Pluton et j'accomplis

L'ordre du ciel. Tes fers sont rompus : sors de ta prison. »

Parlant ainsi sa main enlève le Gl , la chaleur cesse ,

L'âme se mêle aux vents , s'envole avec eux , et Didon meurt ' .

— Je ne croyais pas ma tentative nouvelle, dit Mivrai, quoique je ne connusse pas les vers de Turgot; je me félicite du moins qu'elle ait ainsi , à des époques si éloignées , obtenu l'assentiment d'hommes distingués.

— Ne vous en vantez pas trop, reprit Andrieux avec ce sourire qui lui était particuUer *, car si quelques poètes ont fait tous leurs efforts pour mettre les vers balfins en honneur, le public a toujours été unanime à les repousser-, à ce point que l'Académie française a pu mettre au concours pour un de ses prix cette question générale : «.Quelles sont les difficultés qui s'opposent à l'introduction du rhythme des Grecs et des Latins dans la poésie française ? »

— Oui , répondit Mivrai \ mais la question n'a pas paru à tous les concurrents aussi complètement résolue qu'à l'Académie , puisque M. Mablin , qui a obtenu sur ce sujet même

' J^neis, IV, V. 700.

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