UNE APRÈS-MIDI CHEZ ANDUIËUX
une mention honorable en 1815 , a i)ositivcnicnt conclu que ces difficultés n'étaient pas réelles'.
— J'ai lu son mémoire , reprit Andrieux, et Je ne crois lias que les conclusions en soient aussi absolues que vous le dites. Mais pour revenir aux vers baïfins , ^oit en français , soit ailleurs , c'est dans Thistoire un phénomène unique et surprenant à tous égards^ que chez un peuple en possession d'un système prosodique bien réglé , usité depuis longtemps, et qui avait dès lors fait produire un grand nombre d'ouvrages admirés des contemporains , quelques poètes soient venus proposer un principe rhythmique nouveau, ou renouvelé de l'antique, sans analogie avec ce qui précédait, ddnt, en cas de succès , le résultat infaillible était d'anéantir ou de détruire presque totalement l'ancienne poésie française.
— Pardon , mon cher professeur, lui dis-Je -, mais ne rapporte-t-on pas d'Ennius quelque chose de semblable? N'a* t-il pas , deux siècles avant notre ère , fait abandonner aux Latins leurs vers saturniens pour les vers mesurés des Grecs?
— Il n'y a pas de parité. Ennius n'altérait aucunement l'harmonie des vers grossiers du Latium. Le principe en restait le même -, seulement on régularisait la mesure -, on rendait ainsi le rhythme plus égal , la cadence plus sensible et plus satisfaisante*. Chez nous, au contraire, on changeait du tout au tout notre harmonie poétique pour en introduire une autre qui n'avait avec elle aucun rapport , ou lui était entièrement contraire , c'est là ce que j'ai quelque peine à comprendre. s
— Penh! dit Allou, la chose, quoique singulière , s'expUque assez bien par l'admiration superstitieuse de ce qui
' Voy. le supplément ou résumé , p. 70 et suiv.
* Voyez dans les Études sur quelques points des sciences dans l'antiquité, la dissertation sur les vers saturniens.
346 UNE AI»HÈS-Ni01 CUKZ ANDRi£UX.
fut autrefois. C'est , dans une autre région , la même erreur qui nous fait croire à un âge d'or suivi de siècles qui vont toujours en se détériorant. Horace a exprimé ce sentiment d'une manière aussi brillante que rapide * :
Damnosa quid non imminuit dics?
^tasparentam, pejoravis, tuJit Nos nequiores , moz daturos Progeniem vitiosiorem.
Le vieux temps , le bon vieux temps, se rapporte à nos idées d'enfance, à cette époque où le père et la mère étaient pour nous des sages, des forts, des excellents*, où nousmêmes, bien convaincus de notre faiblesse , de notre inexpérience , nous ne concevions rien au-dessus de nos grands parents, et les regardions, en quelque sorte, comme d'une race supérieure à nos compagnons de jeux ou d'école.
Ce sentiment, très-louable dans son principe, lrè&-reoommandable même, tant qu'il s'applique à ce qui est vraiment bon, a été, à l'époque de la renaissance, vivement excité en faveur de l'antiquité *, et il avait indubitablement quelque avantage , puisqu'il nous a fait connaître , dans les arts et dans les ouvrages littéraires, une perfection de forme, un fini d'exécution , dont le moyen âge ne nous fournissait aucun modèle.
Cependant, comme tout ce qui est porté à l'excès, l'admiration produit des effets fâcheux lorsqu'elle s'attache à ce qui est mauvais en soi, ou à ce qui, sans être absolument mauvais , ne nous est pas parfaitement connu ; puisqu'alors le médiocre ou le détestable n'étant pas distingué du bon , peut, tout aussi bien que celui-ci , devenir un objet de préférence, d'étude, d'enthousiasme même, et enfin d'imitation.
C'est ainsi, pour ne pas sortir de notre sujet, que, ne sachant pas prononcer exactement le grec ni le latin, on a pu
« Carm. , 111 , 6 , v. 45.