‹ Thèses de grammaireChapitre 27 sur 63 · UNE APRÈS MIDI CHEZ ANDIUEUX · texte numérisé non relu

UNE APRÈS MIDI CHEZ ANDIUEUX

chercher dans la règle prosodique ancienne , outre une plus grande liberté d'allure rhythmique et la suppression des difficultés de la rime y une perfection de cadence qui probablement n'y était pas. On a supposé , sans preuve certaine , que les vers anciens étaient parfaitement harmonieux -, et , par cette croyance peut-être illusoire y on a proposé , on a risqué même de perdre la cadence si pure et si bien connue de nos vers français.

— Que parlez-vous d'hypothèse ou de croyance chimérique? s'écria Mivrai. L'harmonie des vers grecs ou latins peut-elle être mise en question ? Tout le monde n'avoue-t-il pas que c'était une véritable musique ? Gela d'ailleurs est évident à priori. Les anciens étaient , comme on l'a dit, plus près que nous de la nature. Ils ont donc produit ce qu'il y avait de mieux en tout. Leurs vers y par conséquent , étaient les plus beaux du monde , et nous serions heureux de pouvoir les imiter.

— Soit : mais d'abord le pouvons-nous? Avez-vous ouï ces vers prononcés par des Romains ? Pouvez-vous les prononcer vous-même de manière à me faire entendre et admirer leur cadence?

— Non y nous ne pouvons que conjecturer, d'après ce que les anciens nous rapportent, qu'ils procuraient à l'oreille une volupté incomparable.

— Déjà donc c'est par tradition , ce n'est pas pour les avoir entendus vous-même , que vous admirez tant le son des vers anciens. Gela m'encourage à vous faire cette objection, que des vers sont toujours en rapport avec la langue dans laquelle ils sont écrits ; que y transportés dans un autre idiome, Us y perdent nécessairement, au moins en partie, l'harmonie qui les caractérise.

— ' Ne croyez pas cela : les vers grecs et latins étaient si beaux, que, si nous en faisions de pareils en français, bien qu'ils eussent perdu quelque chose , tout le monde les

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jugerait iofinimeût supérieurs à ce que nous avons eu jusqu'ici.

— Vous avez lu , interposa Ândrieux , ce que je nomme une foi robuste. Elle est chez vous d'autant plus méritoire que vous ne paraissez juger des vers latins que d'après notre prononciation y à nous autres Français*, et, malheureusement, quand il nous arrive d'en réciter devant les étrangers, quels qu'ils soient, Allemands, Espagnols, Italiens, ils pouffent de rire ou haussent les épaules. Nous ne restons pas moins fermes, je le sais, à nous admirer nous-mêmes et à donner notre parler comme un modèle que tout le monde ferait bien de suivre *. Vous avouerez toutefois qu'il y a !à un peu de convention , et que si nous louons tant rharmonie effective des vers classiques, c'est, en quelque partie, sur la renommée des auteurs et le respect de l'antiquité.

— Je ne nie pas absolument ces deux raisons : je crois néanmoins que malgré la perte à jamais déplorable de la langue parlée des Grecs ou des Latins , il reste dans leurs vers, et nous y faisons entendre, une cadence que je nommerai presque divine, d'après laquelle nous imaginons plutôt que nous ne comprenons ce qu'elle a pu être réellement

— Votre raisonnement, reprit Allou, me scmblç, si je puis le dire, se réduire à ceci : Les vers grecs ou latins étaient souverainement beaux , parce qu'ils étaient grecs ou latins. Quelle que fût leur harmonie , il ne nous en reste rien du tout, et la cadence que nous y substituons fait rire à nos dépens tous les peuples de l'Europe. Toutefois cette cadence ridicule est, dans notre intention, soit un reflet de l'harmonie antique, soit un effort, une tendance vers elle. Préférons donc celte intention d'harmonie, si l'on peut employer ce terme, à l'harmonie réelle des vers rimes.

^ D'Alembert dans VEncyclop, méthod, (gr. elliU.), mot Élocution, 1. 1, p. 605, col. 2.

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— Vous changez considérablement , ce me semble , et mes prémisses et ma conséquence. D'une part, je ne propose pas du tout de renoncer aux vers rimes-, de Tautre, j*entends très-distinctement les vers latins que je prononce : et c'est cette harmonie que Je préfère à celle de nos vers ordinaires. Je juge en cela comme le grand Coudé, à qui, quand il entendait des vers français après des vers latins , il semblait boire de Veau. Tout en reconnaissant que nous ne prononçons pas le latin aussi bien que les Latins euxmêmes, je dis avec Rollin, Marmontel et tant d'autres^, que le peu qui reste de leur harmonie est d'une beauté à quoi rien ne peut se comparer chez nous.

Sans insister sur ce point, n'est-il pas clair que cette admirable proportion des syllabes dont Tune valait toujours la moitié de Tautre devait contribuer puissamment à un effet mélodique aussi varié que sensible?...

— Si vous voulez, interrompis-je , me permettre une observation sur une matière que j'ai longtemps étudiée *, je vous engagerai à ne vous appuyer qu'avec de grandes précautions sur la prétendue proportionnalité des brèves et des longues. Les témoignages des grammairiens anciens sur ce sujet sont on ne peut plus contradictoires , et il en résulte, avec évidence, que le rapport dont vous parlez n'avait rien de fixe-, que les syllabes n'avaient qu'une valeur de compte, d'après laquelle on les estimait dans les vers, mais qu'à l'oreille les longues étaient souvent brèves , et réciproquement*, et que, surtout, leur entrelacement seul ne produisait aucune harmonie réellement agréable. M. Mablin , que vous citiez tout à l'heure , est formel à cet égard. Il remarque que l'harmonie des vers anciens se composait de deux par-

■ Encyclop. méthod.j mot Vers.

' Voyez dans les Études sur qttelqttes points des sciences dans Vantiquité, la dissertation VI sur la quantité prosodique chez les anciens.

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tics. Tune résultant des accents et Tautre venant de h quantité prosodique , et ajoute ' : « De ces deux différentes harmonies, nous ne sentons et ne pouvons sentir que celle qui est produite par Taccent. Celle qui résulte de la quantité et qui constitue essentiellement le vers est nulle pour nous y et la véritable mélodie des vers grecs et latins nous est ainsi totalement inconnue. »

Vous pouvez déjà conclure de là, comme vous le disait notre bon professeur, que M. Mablin n'est pas aussi afiOnnatif que vous l'aviez pensé. Quoi qu'il en soit , il reste pour nous ce fait , que les vers latins n'existant chez les modernes qu'à l'état de vers écrits, on s'est borné dans les traités de versification à ce qui les constitue sur le papier, c'està-dire au calcul ou à l'arrangement des pieds et des syllabes, et qu'on a négligé ce que les grammairiens nous apprennent de l'accentuation des mots , ce qui était la vraie source du rbythme antique , et fiiit demeuré l'objet principal de l'attention des érudits , si le latin, au lieu d'être seulement écrit ou imprimé, eût été constamment parlé comme une langue vivante. Cela compris , l'admiration dont parlait tout à l'heure M. AUou n'a pu s'attacher qu'au rapport des longues et des brèves *, et comme toutes les fois que l'esprit s'engoue d'une idée métaphysique il la poursuit jusqu'à perdre le sens commun, on s'est imaginé, en dépit de l'expérience et de l'arithmétique , que l'alternative des longues et des brèves pouvait produire quelque cadence, et que leurs divers arrangements devaient y jeter beaucoup de variété. Ces deux opinions sont aussi fausses Tune que l'autre. La dernière d'abord ne résiste pas au calcul le plus élémentaire. Les permutations qu'on peut faire dans les six pieds de l'hexamètre se réduisent à seize *, on a alors épuisé tout ce qu'il est possible de concevoir, tandis que nous

* Mémoire cité, p. 43.

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