‹ Thèses de grammaireChapitre 30 sur 63 · UNE APRÈS-MIDI CHEZ ANDRIBUX · texte numérisé non relu

UNE APRÈS-MIDI CHEZ ANDRIBUX

Hsc passim dea fœda virum diffundit in ora, Protinas ad regem cursas de torquet larabm incenditque animum dictis atque aggerat iras * ;

et ceux-ci, par lesquels Turgot les traduit :

Ces bruits qu'en cent lieux Tinfâme déesse a répandus Déjà de bouche en bouche volant à Toreille diarbas , Ont de sa haine ardente et jalouse exalté le poison* ;

je ne vous en crois pas. Je sens parfaitement la gracieuse cadence des vers latins. L'analyse , me dites-vous, montre que celle des vers français est la même. C'est qu'alors votre analyse vous trompe , car la sensation , pour moi , n'en est pas semblable , et les sensations , vous l'avouez , ne nous trompent pas.

— Les sensations, non, sans doute, quand elles sont pures : mais le sont-elles dans ce que vous dites ressentir? Gela vaudrait la peine d'être examiné. Pour vous dire toute ma pensée, je crois qu'il se passe dans votre esprit quelque chose d'analogue à ce que nous éprouvons quand nous considérons U lune à l'horizon et au zénith. Tout le monde sait comt^en elle parait grande quand elle s'élève. Produitelle réellement alors sur notre rétine une image plus étendue que du haut du ciel? Point du tout, l'image est égale. C'est la comparaison que nous faisons de l'astre avec les objets qui l'avoisinent qui le grandit à nos yeux. Cela est si vrai, qu'il suffit de regarder la lune à travers un tube noirci qui l'isole de l'horizon , pour la ramener à sa grandeur naturelle : et ainsi la sensation proprement dite n'est pour rien dans cette augmentation apparente. C'est l'ensemble de nos jugements antérieurs ou concomitants qui la produit, et celui-là se tromperait , dans la rigueur des termes , qui dirait

• jEneis, IV, ▼. 193.

• Didon, chant 11, v. 26.

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voir la lune plus grande : il la juge telle. Or, si la sensation n'admet pas Terreur, le jugement l'admet. A votre tour, vous en convenez.

— Sans doute , mais je ne vois pas quels sont ici les objets environnants, où est l'horizon qui pourraient m'induire en erreur.

— Il n'y a pas, en effet, d'objets matériels, d'ari)res, de montagnes, comme pour ce qu'on peut voir -, il y a peutêtre une foule d'idées associées qui vous échappent. Supprimez par la pensée tout ce que nous ont dit nos professeurs-, oubliez le travail que nous avons fait pour acquérir la connaissance de la langue et des règles prosodiques; déracinez surtout , si cela est possible , cette satisfaction de nousmêmes, cette vanité intérieure et cachée qui nous rend heureux et fiers d'une science réservée au petit nombre des gens instruits : vous trouverez qu'il y a entre les phrases françaises et les phrases latines semblablement rhythmées une cadence beaucoup plus égale que vous ne l'aviez cru d'abord.

-r— Il est possible, dit Andrieux, que cette raison entre pour quelque chose dans notre jugement. Mais y est-elle pour tout? y est-elle même pour beaucoup? Gela me semble douteux. Je ne puis oublier que nous n'avons plus la quantité antique , que nous n'avons pas la parole animée et la vive accentuation de la Grèce ou de l'Italie , que les langues anciennes étaient musicales au plus haut point , tandis que Voltaire a dit, comme vous le savez :

La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux.

— Il l'a dit, sans doute, mais il s'est chargé de prouver le contraire-, et vous-même, mon cher professeur, vous vous êtes loué plus d'une fois, et à juste titre, d'être un de ceux qui ont le plus cherché à maintenir la langue française dans sa pureté. Laissons donc les épigrammes faites contre

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elle. Croyons bien que si Tempereur Julien comparait la langue gauloise au croassement des corbeaux , c'est qu'elle n'était pas le français du xvi^ siècle et surtout du xvu®-, que si, comme le dit Pasquier, a Turnèbe était d'avis que notre langage est trop bas pour recevoir de nobles inventions y ains seulement destiné pour le commerce de nos affaires domestiques , et que si nous couvons rien de beau dedans nos poitrines , il le faut exprimer en latin ', » c'est que Turnèbe était un érudit encroûté dans son grec, qui n'avait aucun goût, aucun sentiment de la beauté d'une langue vivante. Mais , sans nous perdre dans cette discussion inutile , remarquez qu'il s'agit du latin prononcé par nous et du français prononcé par nous-, que dans l'un et l'autre cas , nous examinons uniquement le rhythme ou la mélodie qui en résulte. Or ici , nous ne nous comparons pas aux anciens , nous nous comparons à nous-mêmes : et puisque toutes les syllabes que nous prononçons en latin nous les avons en français, il n'est pas douteux que nous ne puissions mettre la même cadence dans les deux langues '.

Tenez , essayons s'il ne serait pas possible d'imaginer une épreuve , qui , comme celle du tube noirci dont je parlais tout à l'heure, nous mettrait à l'abri de l'illusion. Ne pourrait^on pas produire une imitation si étroite du son des vers latins , qu'il n'y aurait pas moyen de reculer, qu'il faudrait avouer que l'audition est la même dans les deux langues. C'est un essai que J'ai fait et qui, pour moi, m'a convaincu : j'ai pris ces trois vers si connus qui ouvrent les Bucoliques :

Tityre , tu patuls recubans sub tegmine fagi , Silveslrem tenui musam meditaris avena : Nos patriae fines et dulcia linquimns arva ;

* Pasquier, Lettre à M. de Toumebu, liv. 1, n° 2; t. Il, p. 210 de l'édit. Feugère.

* Voyei le mémoire de Mablin , p. 48 et 49 ; il est impossible de raisonner plas rigourensement que dans cette partie de son livre.

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