‹ Thèses de grammaireChapitre 31 sur 63 · S6 UNE APRÈS-MIDI CHEZ ANDRIEUX · texte numérisé non relu

S6 UNE APRÈS-MIDI CHEZ ANDRIEUX

Cl je les ai traduits aussi exactement que je Tai pu , non pour le sens , mais pour le son :

J*ai tiré, j^ai reculé; ton silence est terminé , Vergi. Silvestre aime , et Luis musa, me dit Paris, à Jéna. Josse a crié : fi ! laisse, et Luce y a maintenu Sarva.

Ces trois vers français ont-ils pour vous , oui ou non , une harmonie égale à celle des vers latins? Si vous dites oui, tout est fini; si vous dites non, montrez-nous la difTérence.

— Ce ne sont pas même des vers, s'écria AUou : il n'y a là ni les brèves ni les longues qui faisaient le vers chez les Romains.

— Vous oubliez qu'il ne s'agit pas d'eux *, il s'agit de nous et de la manière dont nous prononçons. Ces brèves et ces longues, quelles qu'elles fussent, vous ne les mettez pas plus dans la prononciation du latin Tityre que dans celle du français j'at tiré; dans tu patulœ que dans j'ai reculé. Ne les comptez donc pas comme contribuant à l'harmonie physique des mêmes mots prononcés par vous.

— A la bonne heure, reprit Andrieux-, mais les vers latins ont un sens et un beau sens. Vos trois vers français ne signifient rien de bon.

— Je l'avoue : seulement , il n'est pas question du sens , il est question du son. Nous voulons uniquement savoir si la langue française peut produire avec ses syllabes un rhythme exactement semblable à celui que, nous Français, nous mettons et admirons dans les vers latins. Je persiste à croire qu'on n'en peut douter, après l'exemple que j'ai donné.

— Mais la beauté des vers ne peut s'isoler de leur signification. Si la pensée était commune ou triviale dans Virgile, croyez-vous qu'on l'admirât autant?

— Non, sans doute-, aussi n'ai-je pas parlé de la beaiUé des vers , parce que c'est une qualité complexe qui com-

UNE AtMlÈS BIIDl CIUE ANORIËUX. 357

prend, outre le son physique, la signification, l'expression juste , la grandeur des images , la pureté du style , etc. Je n'ai parlé que de T harmonie matérielle, c'est-à-dire du son des syllabes j et, jusqu'ici, vous n'avez pu entamer ma proposition. Il est d'ailleurs évident que si nous pouvons atteindre exactement le son des vers latins dans des vers insignifiants , rien ne s'oppose à ce qu'on l'atteigne aussi dans des vers bien composés et pleinement significatifs. Je conclus donc de deux choses l'une : ou que dans votre admiration des vers latins , vous cédez à un jugement métaphysique provenant d'idées associées dont vous perdez la trace -, ou que si l'harmonie que vous y trouvez est réelle et supérieure , comme le disent quelques-uns et comme je le crois, à celle de nos vers français, rien n'est plus à propos que de l'introduire chez nous , conune on Ta fait plusieurs fois , comme je l'ai tenté moi-même.

— Me permettrez-vous , lui dis-je, de jeter ici une idée qui n'a pas encore paru et qui me semble devoir clore cetlo discussion, en même temps qu'elle éclaircira quelques didicultes. Il est bien entendu que la vraie harmonie des vers latins n'est pas ici en cause. Cette harmonie , les Italiens la produisent tout naturellement quand ils lisent Virgile, et je puis vous assurer qu'elle est très-sensible , très-satisfaisante pour l'oreQle, et qu'elle ne ressemble pas du tout à celle que nous mettons dans la lecture des mêmes vers.

Quelle qu'elle soit cependant , elle est du même genre que la nôtre ; c'est-à-dire qu'elle consiste dans un rhythme formé par une suite de syllabes accentuées en certain nombre et à des distances qui ne sont pas trop inégales. Or, c'est ce que nous avons dans notre prose élevée et cadencée , et que vous pouvez faire sentir dans la lecture accentuée du Télèmaquej des oraisons funèbres, des discours d'apparat, etc.

N'avons-iious rien de plus dans nos vers, même sans comp-

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