UNE APRÈS-MIDI CHEZ ANDRIBUX
doit les lire. Hors de là point de succès, c'est-à-dire chute complète, ruine de leurs espérances et de leur gloire future. Or, pour plaire aux lecteurs il faut leur parler le langage qu'ils entendent , non-seulement en ce qui tient à la syntaxe et au vocabulaire , mais aussi par rapport à l'harmonie des sons , au rhythme bien cadencé des phrases.
Suivez cette idée, et vous vous expliquerez bien des choses qui, sans cela, restent obscures. J'avais pour moi, dès ma plus tendre enfance , senti l'harmonie de nos vers, et je crois qu'il en est de même pour vous tous , messieurs. Quand on me fit lire pour la première fois des vers latins, je n'y en trouvai aucune. Ce n'est qu'à la longue que je m'y suis habitué, c'est-à-dire que j'ai fini par y reconnaître une cadence éloignée ou factice que j'estimais d'après mes études, non d'après elle-même*.
C'est aussi , soyez-en sûrs , d'après vos études que vous vous passionnez pour le rhythme jde l'hexamètre ou du pentamètre ; et si vous pouvez en ce point obtenir l'assentiment de quelques érudits comme vous , la masse des lecteurs ne vous suivra pas -, elle cherche son plaisir actuel et ne sent pas l'intérêt que vous pouvez mettre à calquer des lignes françaises sur des lignes latines d'une mesure déterminée.
Laissez donc, croyez-moi, la cadence ancienne dans les langues anciennes*, elle y est bien placée parce qu'elle y est naturelle, et qu'alors on n'en connaissait pas d'autre. Si vous voulez faire des vers en français , faitesrles rimes et bien mesurés , et soyez convaincu qu'on ne gagne jamais rien dans les arts à reprendre un vieux système ou des formes tombées en désuétude.
— Je n'accepterais peut-être pas toutes vos propositions , dit Andrieux *, mais je me réunis volontiers à votre conclu-
< D'AIembert expose assez bien cette vérité dans V^ncyclop, tnéthod. , au mot ftocti^'o», t. I , p. 695 , col. 2.
360 UNB APRÈS-MIDI CUE2 ANDRIEUX.
sion : faisons des vers français. Quelle que soit la cause de la préférence que nous leur donnons , qu'elle vienne de l'habitude ou de la nature même des sons et du rhythme, cette préférence est certaine. Vous l'avez pu voir tout à l'heure, H. Mivrai; vos vers entendus nous ont laissés dans l'indécision s'ils étaient vers ou prose. Quand on ne pourrait rien répondre à votre raisonnement sur la supériorité harmonique des vers latins , la sensation y est contraire. Pourquoi la mettre contre vous dès l'abord , et donner dans un système où tout le monde vous abandonnera? Je laisse de cdtéy comme vous nous y engagiez avec raison tout à l'heure, le point métaphysique de la question : en dernière analyse, il reste pour le poète le succès ou la chute : et celle-ci y je ne vous le cache pas, me semble inévitable pour vous, si vous persistez à faire en français des vers latins. »
Ces mots terminèrent la séance. L'heure du diner approchait; nous quittâmes notre vieux et respectable professeur, et poursuivant sa pensée jusqu'à la place Cambrai, où M. Mlvrai se sépara de nous , nous l'engageâmes à quitter ia voie où il s'était imprudemment lancé. Il y a lieu de croire qu'il a suivi nos avis, puisque je n'ai pas entendu dire qu'une imitation d'Ovide en vers baifins ait paru depuis ce temps.
Monsieur le rédacteur, puisque vous traitez quelquefois dans votre journal des questions de philologie , permettez à un professeur de province d*y exposer ses doutes sur un des points de notre enseignement classique. Je serai heureux de voir la question que je vous soumets résolue, même contre mon opinion , s'il y a lieu , par un de vos collaborateurs. Mais habitué à ne me rendre , en fait de doctrine , qu'à la démonstration y et à compter pour peu les autorités , je désire faire connaître les raisons qui m'ont déterminé moimême j et qui ne doivent céder qu'à des raisons plus fortes.
C'est de Vharmùnie imitative que je veux parler. Il arrive quelquefois qu'un auteur cherche à peindre les objets par le son des mots qu'il réunit dans ses phrases. C'est en cela que consiste ce qu'on appelle Vharmonie imitative ; elle diffère de Y onomatopée , en ce que celle-ci forge ses mots à l'imitation des sons naturels, comme coucou j trictrac, roucouler, etc., tandis que Tharmonie imitative choisit et arrange entre eux les mots déjà reçus dans la langue pour obtenir le même résultat.
On ne peut douter d'abord que les poètes, même les plus
1 Cette lettre a été insérée eu partie dans la fievue de rinstruction publique du. lî> septembre 1846.
élevés 9 n'aient quelquefois cherché ou au moins renconUnë ces effets.
Virgile écrit , par exemple , en parlant de l'invention de la scie et de la lime * :
Tum ferri rigor, atque argutae lamina semé ,
et probablement les r accumulées dans ce vers ne s'y sont pas trouvées sans intention. Racine fait dire à Oreste quand il croit voir les Furies' :
Eh bien! filles d^enfer, vos mains sont-^Ues prêtes? Pour qui soqt ces serpents qui sifflent sur vos tètes?
et certes , si Racine n'avait ])as vu dans ces s répétées une certaine imitation du sifQement des serpents, il n'eût pas laissé subsister un vers qui ne serait plus remarquable que par sa dureté.
De même lorsque Boileau , dans ses Héros de roman, fait prononcer à la Pucelle d'Orléans ces vers extraits du poome de Chapelain :
Un seul endroit y mène, et de ce seul endroit Droite et roide est la côte et le sentier étroit * ;
et que Pluton s'écrie à ce sujet : « Ah ! elle m'écorche les oreilles ! » le vers est très-dur assurément -, mais il est bien probable que Chapelain a voulu par cette dureté même peindre la difficulté du sentier qui mène à la gloire.
Ainsi, quelque jugement que l'on porte du moyen, il est difficile de nier que les poètes ont cherché quelquefois leurs effets dans l'harmonie imitative -, et Delille lui-^mème nous en
• Georg., I,v. 143.
* Andromcujue , acte V, se. 5.
' Prononcez comme du temps de Chapelain , endrouèt, drouêU, rouèdet étrouèt.
fait un précepte dans les vers suivants qu'il donne en même temps comme exemple * :
Peins-moi légèrement Tamant léger de Flore :
Qu*an doux ruisseau murmure en vers plus doux encore.
Entend-on de la mer les ondes bouillonner?
Le vers comme un torrent en roulant doit tonner.
Qu'Ajax soulève un roc et le lance avec peine.
Chaque syllabe est lourde et chaque mot se traîne :
Mais vois d'un pied léger Camille effleurer Teau,
Le vers vole et la suit aussi prompt que l'oiseau.
Malgré la recommandation de Delillc , et les éloges donnés par un grand nombre de critiques à cette recherche de voyelles et de consonnes , il est permis de penser, et je crois, pour moi, très-sincèrement que ce travail pénible donné tout entier à des syllabes est une occupation puérile et de petit effet.
Sans doute, dans quelques circonstances, les poètes ou les orateurs n'ont pas été fâchés de rencontrer ces hasards heureux où le son s'accordait assez bien avec l'idée-, mais c'est les rabaisser beaucoup, ce me semble, de croire qu'ils s'y sont attachés autant qu'on nous le dit. C'est surtout une grave erreur de s'imaginer qu'on trouve chez eux un grand nombre d'exemples de cette prétendue harmonie.
RoUin a consacré un chapitre tout entier de son Traité des études * à montrer l'art de Virgile dans le choix des cadences ou des formes de poésie les plus propres à représenter
* Ces vers se trouvent dans une imitation de Pope citée dans le discours préliminaire de la traduction des Géorgiques,
* De la poésie , art. ^. De la lecture des poètes. — Cet article a été copié root pour mot par Noël dans son Gradus ad Pamassum , et il ne peut, à mon avis, que fausser le goût des écoliers. N'oublions pas qu'on a tout admiré chez les anciens , môme leurs défauts les plus évidents. Vossius, dans ses Comment, rhetor,, lib. IV, c. 1, ^ 14, va jusqu'à louer des phrases latines si brouillées dans leur construction , qu'on ne peut les comprendre sans commentaire. Il en est de même dans Tanalysc que fait Rolhn des beautés du texte.
ce qu'il veut exprimer. Si on l'en croit , Virgile n'aurait pas employé un seul dactyle ou un seul spondée dont l'effet n'eût été calculé d'avance.
Le bon recteur a été pendant cette longue dissertation la dupe d'une illusion assez naturelle, qu'un peu plus de phUosophie lui eût fait sans doute éviter. Quand nous lisons des vers dont nous comprenons d'ailleurs la signification , nous cherchons par le renflement ou l'adoucissement de la voix à y mettre un caractère matériel en rapport avec le sens '. Nous prononçons , par exemple , avec le ton de la menace et de la colère ' les vers par lesquels Hermione irritée reproche à Pyrrhus d'avoir méconnu son amour* :
J'ai dédaigné pour toi les vœux de tons nos princes : Je t*ai cherché moi-même au fond de tes provinces. J'y suis encor, malgré tes infidélités , Et malgré tous mes Grecs, honteux de mes bontés. Je leur ai commandé de cacher mon injure; J'attendais en secret le retour d*un parjure.
Et si ce discours était tenu à Pyrrhus, non pas lorsqu'il annonce l'intention d'épouser Andromaque , mais quand Hermione l'a vu revenir à lui, et s'est persuadée qu'il l'aimait véritablement, le ton changerait du tout au tout; et une voix habilement flatteuse nous ferait regarder ces vers comme les plus doux du monde. Il n'y a dans tout cela qu'une différence de prononciation, qui est entièrement du fait de l'acteur. Le poète n'y est pour rien.
Rollin, qui n'a pas fait cette distinction , a pris sa grosse voix ou sa voix flûlée, c'est-à-dire sa propre prononciation
* C'est une observation qui avait déjà été faite par La Motte (iiéflejcioHs sur la critique, t. 111, p. 2a4). a Par une illusion uaturoUe , dit-il, les mots semblent se parer à notre oreille de l'agrtînient des choses mêmes, ei ils ne sont sonores le plus souvent que d'une harmonie tout à fait étran> gère aux syllabe», n
• Kacino , Andromaque , acte IV, se. '>.
L HARMONIE IMITATiVE. 365
pour le caraclère essentiel des vers écrits ; et il a fait honneur à Virgile de qualités tout à fait accidentelles , et qu'un autre, prononçant autrement que lui, n'y aurait pas du tout reconnues.
Je ne voudrais pas m'arrèter longtemps sur cette question j qui est dans la pratique résolue de la même manière , c'est-à-dire entièrement négligée par tous les hommes doués de quelque talent pour la poésie. Toutefois, comme c'est une opinion à mon avis dangereuse, et, malgré cela, fort répandue dans les livres et dans les classes, que l'harmonie dite imUalive fait en grande partie la beauté des vers latins , Je crois qu'il est utile d'opposer à cette opinion les observations suivantes :
1". Il est impossible de juger aucunement de l'harmonie des vers écrits dans une langue, quand le système de prononciation du lecteur n'est pas celui de cette langue. Les Anglais , les Français , les Allemands admirent tous de trèsbonne foi l'harmonie des vers de Virgile prononcés à leur façon-, et ils rient les uns des autres, quand ils se les récitent mutuellement. Rollin a toujours prononcé , et nous prononçons nous-mêmes les vers latins à la française, c'est-àdire en appuyant sur la dernière syllabe des mots. De là bien souvent des consonnances qui n'existaient pas pour les Latins, et qui leur auraient paru former une horrible cacophonie, où nous admirons cependant une suprême douceur.
Le vers fameux :
Mollia luteoia pingit vaccinia caltlia *,
cité par Rollin lui-même comme un modèle de cette qualité', fait entendre à notre oreille quatre a accentués , et aucun d'eux ne l'était pour les Romains , qui auraient certaine-
' Virg., J?ci.,II, V. 50.
• Lieu cité, J 5, n* 3.
S66 L HARMONIE IHITATIVE.
ment dit à Rollin qu'il écorchait les oreilles par sa prononciation barbare.
n en est de même de ces vers des Géargiqtiei * :
Lanea dam nivea circumdatar infula vitta,
où il admire encore quatre a finaux qui auraient paru à Virgile aussi détestables que le sont pour nous les consonnances dans l'intérieur du vers.
2®. Par la même raison , nous devons nous tenir en garde contre les conséquences théoriques tirées de certaines observations faites d'après nos propres habitudes , et qui nous font imaginer des effets particuliers d'harmonie imitative, où les Romains n'ont rien aperçu du tout. Il y a , par exemple, un vers de Virgile et un vers d'Horace qui se terminent, l'un par exiguus mus*, l'autre par ridiculus mus*; combien de fois ne nous a-tr-on pas dit que ce monosyllabe rejeté à la fin du vers faisait itnage, c'est-à-dire représeotait , en quelque sorte , à nos yeux la petitesse de ranimai ? En effet, dans notre manière de prononcer le latin, appuyant toujours sur la dernière syllabe du mot, nous disons exiguus.... mus, ridiculus.... mus, en détachant et accentuant chaque fois les deux dernières syllabes, comme nous le faisons en français dans les vers en échos :
Mettez-vous bien cela
là.
Songez que tout amant
ment.
Mais les Latins auraient siffié de bon cœur cette prononciation française pour laquelle nous supposons qu'ils ont composé leurs vers. Ils nous auraient dit que chez eux c'étaient
« Géùrg,, m, V. 487.
■ Georflf. ,!,T. 181.
* Arz pœt., ▼. 139.
l'harmonie INITATIVE. 307
les antépénultièmes qui étaient accentuées dans exiguus et ridiculus^ l'oreille entendait donc exi.... guusmùs et ridi.... culusmûs, exactement comme dans le vers de La Fontaine * :
Que Yoas êtes joli! que tous me semblez beau I
elle entend umbUbô comme un seul mot, sans détacher le monosyllabe.
Aussi Quintilien, qui cite ces deux vers', ne trouve-t-il à y louer que les épithètes qui lui paraissent parfaitement appliquées : le singulier qu'il croit préférable au pluriel , et la cadence particulière due à un monosyllabe , qui faisait porter les accents sur la dernière syllabe du vers et sur la quatrième en remontant-, tandis que par les règles générales de l'hexamètre latin , ils devaient tomber sur la seconde et sur la cinquième.
Macrobe loue aussi beaucoup ce vers fameux de Virgile ' :
Stemitur, exanimisque tremens procumbit liumi bos ;
mais il n'y remarque que l'exactitude du poète dans les détails des cérémonies religieuses , et n'y relève pas môme cette terminaison monosyllabique \ sur laquelle s'extasient tous nos professeurs.
S"". Nous ne sommes pas moins dans l'hypothèse et, ajoutons , dans l'erreur, quand nous signalons les mots rejetés d'un vers à l'autre comme ayant formé chez les Romains certaines cadences particulières, analogues à celles que produisent jios enjambements '.
* Fables , Hv. 1 , 2.
* Instit, orat.^ VIII , 3, § 20. a Glausula ipsa nnius syllabsB , non usitata, addidit patiam. » 11 n'y a pas nn mot sur l'effet du monosyllabe, ni sur l'harmonie imitative.
* JSnei8,V, v. 481.
* Satumal. y 111 , c. 5.
' RolUn , lieu cité , $ 6.
368 L HARMONIE IMITATIVB.
Ainsi y parce que dans ce passage de Virgile * :
Extinctam Nymphie crudeli fanere Daphnim Flebanl,
le verbe qui régit Daphnim est rejeté au second vers , nous croyons que l'effet sensible de cette coupe ressemblait, par exemple , à celui-ci :
Daphnis avait péri , Daphnis que les Naïades Pleuraient.
Rien n'est moins assuré que cette conclusion ; rien n'est même moins probable. Chez nous , la dernière syllabe du vers demande à être fortement accentuée , parce que c'test elle qui porte la rime -, et c'est pour cela qu'après chaque vers nous mettons nécessairement un temps d'arrêt. Chez les anciens, rien de semblable. Les rejets revenaient à tout instant*-, ils étaient donc bien plus dans les convenances de leur prononciation que chez nous , où , précisément parce qu'ils déconcertent l'oreille , on nous fait une loi de les éviter.
Il suffit d'ailleurs de placer l'accent dans les mots latins selon les règles que nous ont laissées les grammairiens anciens pour reconnaître que la fin du vers n'y est pas du tout accusée comme chez nous par un repos ; et qu'ainsi les Romains prononçaient d'une teneur et sans s'arrêter aucunement qu'après le point ou la virgule :
Extinctum Nymph» crudeli fuDere Daphnim Flehant. Quid faciat Istas segetes, quo sidère terram Yertere '.
Et ainsi tous les vers coupés de la même manière.
• Ed. V, V. 20.
' Ils étaient même admis , dans le genre lyrique , d'une strophe à Tautre. Gomment ne pas avouer que la prononciation de ces vers n'avait à peu près rien de commun a^ec la nôtre f
» Virg., Georg. ,1, v. 1.
Ce qui le montre mieux encore y ce sont les élisions que les Romains pratiquaient d*un vers à l'autre , comme
Inseritur ^ero ex fœtu nucis arbutus honida Et stériles platani , etc. *
Ce sont surtout les mots simples ou composés que la fin du vers coupait en deux , comme
Mirabor si sciet internatcere mendacem verumque beatus amicum *.
N'est-il pas absurde de penser que les Romains auraient souffert une telle coupure, si l'effet physique en eût été semblable à celui de la tmèse suivante :
Je riais de sa mine , et cherctiant à le contre^ faire, je ne vis pas qu*il m'enlevait ma montre'.
Le repos final des vers, habituel et nécessaire chez nous^ ne rétait donc pas chez les anciens -, on peut dire qu'il n'existait réellement que quand le sens était en même temps terminé , ou au moins suspendu. Et ainsi , quand nous insistons sur l'effet harmonique de ces rejets prononcés à la française, nous inventons tout à la fois la théorie et les preuves que nous croyons l'appuyer.
4*. Les élisions sont encore un des accidents de la versification latine, où l'on a voulu voir une source intarissable de beaux effets poétiques. Rollin croit qu'elles servent également pour rendre le nombre doux , coulant , rude^ nmjes-
* Virff. , Gêorg., Il, t. 69. Voyez les nombreux exemples qa*en donne M. Quicnerat, ou^r. cité, c. 43, p. 81 , 82, et la note Je la p. 371.
• Hor. , Ars poet. , t. 424. Cf. t. 290 ; Sat. Il, 3 , ▼. 1 17 et 179, etc.
' Voltaire Ta cru . comme on peut le roir (^ans sa lettre à Chabanon sous la date du 9 mai 1772 ; et dans cette persuasion il fait à Pindare et aux poètes qui ont , comme lui , coupé les mots à la Gn des ^ers , un reproctie qu*ils ne méritent pas. Voyez , sur ce point particulier, nos Études tur quelques points des sciences dans l'antiquité, n^ XI , p. 346 et suiv.
tueux, selon la différence des objets qu'on veut exprimer*. Ce qu'il y a de plus plaisant dans cette affaire, c'est que nous ne savons pas seulement si les Romains prononçaient ou ne prononçaient pas la syllabe élidée. Beaucoup de prosodies enseignent qu'ils la supprimaient. M. Quicherat combat (et je crois qu'il a raison) cette opinion contraire à la prononciation italienne*.
Quoi qu'il en soit, si la syllabe disparaissait réellement, l'élision était chez les Romains ce qu'elle est chez nous. H y a quatre élisions dans le premier vers de Y Art poétique de Boileau y il n'y en a qu'une dans le second , il n'y en a pas du tout dans le quatorzième ni dans le dix-huitième. Qu'est-ce que cela fait à l'harmonie? et qu'est-ce qui s'aperçoit du plus ou du moins quand nous lui récitons nos vers?
Si, au contraire, la syllabe élidée se prononçait encore, et cessait seulement de compter pour la mesure théorique , les élisions latines représentaient tout simplement nos hiatus avec une syllabe réelle ajoutée au vers , c'est-à-dire un effet diamétralement contraire à celui qu'on se figure le plus souvent, et sur lequel Rollin avait bâti son système.
> Lien cité , $ 4.
* Traité de versification latine, c. 25, § 5, eo note dans rédition de 1844. Je ne retrouve pas la même note dans l'édition de i847 ; je crois pourtant savoir que M. Quicherat n'a pas changé d'opinion à ce sujet. Voici d'ailleurs la preuve qu'en effet les Romains prononçaient les sylianes élidées dans les vers. Âulu-Gelle (Soct, attic. Vil, 20) loue ce vers de Catulle (27, t. 4).
Ebriosa acioa ebriosloris;
Il remarque que le poète aurait pu mettre ehrioso acino ; mais qu*il a préféré ebriosa acina h cause de la rencontre de deux a , et pour avoir un hiatus dont Homère lui avait donné le modèle. « Amans tamen hiatus i> lius Homerici suavitatem, ebriosa dixit fMropter conscquenlis litterœ cotir' centum, n — La raison donnée par Âulu-Gelle peut être fort mauvaise; elle prouve toujours que de son temps , c'est-à-dire nu commencement du second siècle, quand la langue latioe était encore dans tout son éclat, on prononçait les voyelles élidées , puisque sans cela il n'y aurait eu aucun concentus litterœ.
Cette observation ne l'aurait peut-être pas embarrassé; car, comme les remèdes de bonnes femmes sont souverains pour tous les maux , c'est le propre des explications imaginaires de s'appliquer également à toutes les difficultés ^ de se prêter à toutes les théories, aussi bien à celles qu'on faisait autrefois qu'à celles qu'on doit faire encore. Un critique judicieux n'est pas dupe de ces belles promesses ^ il sait que si l'effet harmonique de ce vers souvent cité
Monstrtim borrendum^ informe» ingens, cai lamen ademptum '
est vraiment imitatif quand les dernières syllabes des trois premiers mots ne sont pas entendues , il ne peut qu'être tout contraire, et par conséquent employé à contre-sens quand on les prononce. Et sans prendre parti dans cette question , si les syllabes élidées étaient, oui au non, absolument muettes, il conclut avec certitude qu'avant de dogmatiser sur l'effet bon ou mauvais des élisions , il faudrait connaître exactement et pouvoir, au moins à peu près, reproduire la prononciation latine.
5°. C'est encore un raisonnement trompeur qui nous a fait conclure, de ce que le dactyle composé de trois syllabes, et le spondée formé de deux seulement, ont néanmoins la même valeur prosodique, que le premier était bien plus propre que le second à peindre les progrès rapides ou les grands mouvements.
Si cette conséquence eût été véritable, les grammairiens latins n'en auraient-ils pas parlé? n'y seraient-ils pas revenus sans cesse? Comment se fait-il que Quintilien, qui cite Virgile à tout moment et avec une admiration bien sentie , ne s'arrête jamais sur ce point? Comment Horace n'en a-t-il rien dit dans son Art poétique ^'i
' Virg., jEneis, 111, v. 658.
* 11 y a toutefois dans VArt poétique, v. 252 et 256, le mot de pcs cifux
Le grammairien Diomèdc*, énumérant les diverses formes de Thexamëtre latin , compte le dactylique, où il y a cinq dactyles, et le spmdaique ou molossique, qui est tout en spondées , et il n'ajoute pas un mot sur le différeDt caractère que devaient avoir deux vers si opposés dans le système que je combats.
Priscien consacre deux cents lignes à examiner le premier vers du dixième chant de V Enéide,
Pandilur interea domus omnipotentis Olympi,
qui se trouve être un dactylique; il en explique fort longuement, trop longuement même, toutes les qualités, et ne dit pas un mot du caractère de légèreté (bien déplacée sans doute dans la circonstance) qu'on devait y retrouver, si les Romains avaient senti , comme nous le supposons , Vaccu" mulation des dactyles.
Il y a plus. Macrobe a consacré plusieurs livres de ses Satumales à éplucher Virgile pour en faire admirer toutes les parties. Dans un de ses chapitres*, il veut cependant montrer qu'il y a divers passages où ce poète n'a pas pu égaler le chantre d'Achille. Il compare donc quelques vers grecs et latins de sens analogue, et, entre autres, la course à pied du vingt-troisième livre de Y Iliade*, et celle que Virgile en a imitée dans le cinquième livre de V Enéide* \ puis il cite
appliqué à Hambe , et celui de spondœos stabiles qui pourraient bicfl êOr^ entendus dans le sens que supposent les modernes, si les vers suivants et la théorie entière de la versification latine ne prouvaient qu'il s*agit ici d'ooe légèreté théorique et non dVne rapidité réelle dans la prononciation des syllabes. Voyez dans nos Études sur quelques points des sciences dans Vantiquité, la dissertation no VI sur la Quantité prosodique chez les anciens,
* Dans Putsch, p. 493.
* Sa/umo/. , lib. V, c. 13.
» V. 740 et suiv.
* V. 201 et suiv.
L HARMONIE IMITATIYE. 375
comme plus admirable encore , par la grande rapidité qu'il exprime, ce vers du même livre d'Homère :
Comme ce vers est entièrement composé de dactyles , c'était le cas, ou Jamais, de montrer Theureux emploi de ce pied rapide, pour peindre la course d'Ulysse et du fils d'Oîlée. Macrobc n'y pense seulement pas. Il loue beaucoup le sens , à mon gré très-hyperbolique de ce vers, et y oppose, comme beaucoup plus faible , un vers bien plus simple et plus naturel de Virgile :
Ecce volât, calcemqae terit jam calce Diores'.
Du reste, pas un mot de cette série de dactyles, si bien placés dans le grec, à ce qu'il nous semble, et que Virgile n'a pas même pris la peine d'imiter.
Que conclure de là , je vous prie , en ce qui regarde la prétendue harmonie imitative des dactyles et des spondées, sinon que c'est une pure chimère? que les anciens n'ont jamais pensé à ces diversités dont nous nous exagérons l'importance? et que c'est courir gratuitement après l'erreur que d'attribuer au choix prédéterminé de telle ou telle syllabe une influence sensible sur la valeur de la poésie?
6**. On doit penser, d'après ces observations, que Rollin se sera souvent trompé dans la théorie qu'il expose. En effet, il ne s'aperçoit pas que ce qu'il donne comme exemple dans un cas , s'applique souvent à un autre tout différent , ou même contraire-, tandis que s'il y avait quelque réalité dans sa doctrine, le poète aurait d'abord conservé la même disposition pendant le morceau tout entier, et surtout rc-
* V. 764. 11 frappe sa trace de sei^ pieds , avant que la poussière soit répandue à Tentour.
• ^iww, V, V. 32i.
37 i LUARMONie IMITATIVE.
couru au même moyen pour les expressions analogues. Or^ c'est ce qui n'a pas lieu du tout.
Ainsi notre auteur dit que la tristesse demande a être exprimée par des spondées et par de grands mots» qui donnent aux vers beaucoup de lenteur', et il cite, en effet, quelques vers qui satisfont à ces conditions. Mais les vers qui suivent ou accompagnent sont-ils composés de la même manière? C'est là ce dont il eût fallu s'assurer, et ce que Roliin n'a pas fait.
Examinons un peu ce point , non sur un vers choisi exprès, qu'on prend à la fois pour le fondement et pour la confirmation d'une doctrine , mais sur des passages entiers, nettement caractérisés , et où la conclusion sera bien moins trompeuse.
Le vers hexamètre n'admettant que des dactyles et des spondées, on peut dire qu'il contient en moyenne trois pieds d'une façon , trois pieds de l'autre; et ses six pieds pouvant s'étendre de treize à dix-sept syllabes*, quinze syllabes, sans compter les élisions , formeront la longueur moyenne de ce même vers.
Prenons maintenant un morceau qui représente essentieUement une tristesse profonde , par exemple les vers où Virgile nous peint Didon montant sur le bûcher pour y mourir, et prononçant un petit discours ^ Il y a en tout vingt et un vers qui contiennent ensemble trois cent treize syllabes : c'est en moyenne quatorze syllabes et neuf dixièmes pour chacun. Il faut avouer que lar distance de là au vers moyen de quinze syllabes est bien peu de chose.
Faisons maintenant la contre-épreuve. Tout le monde
' Roliin, lieu cité, n» 5.
* Diomède (dans Putsch. , p. 493) dit de douze à dix-sept parce qu*il compte le vers molossiquey qui est tout eu spondées ; mais ce vers est tellement rare que je n*ai pas à m*cn occuper ici.
^ J!:neis, IV, v. 642 à 662.
connaii ce beau passage des Géorgiques , où Virgile loue le bonheur des habitants de la campagne : 0 fartunaioB mmium, etc \ Le poëte y exprime des idées de bonheur fort opposées sans doute à la douleur de Didon. Or, les dix-sept vers qui composent le paragraphe contiennent en tout deux C'eut cinquante -trois syllabes : c'est en moyenne quatorze syllabes et neuf dixièmes pour chacun.
Ainsi, en prenant dans le même auteur deux morceaux de caractères absolument opposés , et cités Fun et Tautre comme dignes de notre admiration , on reconnaît qu'il y a dans tous les deux proportionnellement le même nombre de dactyles et de spondées.
Continuons cet examen curieux sur une description plus caractéristique encore. Virgile représente dans le troisième livre des Géorgiques, ce qui certainement exigeait le mouvement rhy thmique le plus rapide , une course de chars '. Le morceau est d'ailleurs justement célèbre; il commence par ces mots bien connus ;
Nonne vi<i«s, quum praecipiti certamine campum , etc.
Or, les dix vers qui le composent oat en tout cent quarante-cinq syllabes -, c'est , en moyenne , quatorze syllabes et demie pour chacun , par conséquent un peu moins de dactyles que dans les exemples précédents. Que deviennent devant de pareils faits les opinions des rhéteurs modernes sur la puissance imitative des différents pieds dans les vers grecs ou latins ?
7^. Mais il y a beaucoup de lecteurs qui ne seront pas convaincus par ces raisons. Quelle que soit l'expérience qu'on leur propose de faire sur V Enéide tout entière, ou sur
• Georg,, 11, v. 458 à 474.
« V. lOaà 112.
376 l'HAKMONIE IXITATIVE.
les Géorgiques, ou sur quelque poème latin que ce soit , ils eu sont moins frappés que du seul vers
Apparent rari nantes in gurgite vasto ',
où il n'y a qu'un dactyle, ou du fameux
Quadrupedante putrem sonitu quatit ungala campum*,
où il n'y a qu'un spondée : et c'est ainsi que raisonne Roilin, quand il dit* que les grands mots placés à propos fimrment une cadence pleine et nombreuse. Il cite , en effets comme exemple :
Yisceribas miserorum et sanguine vescitur atro*.
Hais y trois pages plus loin , il donne comme exprimant la joie , la vie , la santé *, ce vers :
Saltantes Satyres imitabitar Alphesibœas*,
où les mots sont plus longs encore , les deux vers ayant d'ailleurs le même nombre de dactyles. Or, si l'on veut suivre cet examen , on verra que Rollin se contredit fort souvent lui-même , et qu'il n'y a pas un des exemples qu'il donne qui ne puisse être renversé par un exemple contraire choisi dans le même poète. Cette théorie de l'harmonie imitative est donc aussi chimérique quand elle s'applique à quelques vers en |)articulier que quand on veut l'éprouver sur des passages entiers.
8". Que si nous passons aux vers finançais , conmie nous prononçons bien notre langue, et que c'est par sentiment,
* JSneu, I, ¥. 118.
•^fiw, Vni,T. 596. ' Lieu cité , Ho 1 .
* ^neis, m, Y. 622.
* Lieu cité , no 5.
* EcL, T, V. 73.
LHARHONIB IMITATIVE. 377
non par dissertation, que nous distinguons la bonne poésie de la mauvaise . l'harmonie imitative n'a eu chez nous aucun succès : non pas que nous ayons jamais manqué de versificateurs qui comptaient beaucoup sur ce moyen *, mais leurs vers étaient là , et comme on les prononçait naturellement, il n'y avait pas moyen de se faire illusion.
Jacques Pelletier, poète du xvi' siècle, et auteur d'un Art poétique, aujourd'hui peu connu , décrit ainsi le chant de l'alouette :
Elle guindée du zéphire, Sublime en l'air, vire et revire , Et y déclique un joli cri Qui rit , guérit et tire Tire Des esprits mieux que je n'écri '.
Y a-t-il assez d'i dans ces vers , pour imiter le son perçant de ce petit oiseau? y déclique un joli cri est presque l'onomatopée du cuiccuic que l'on entend quand l'alouette s'élève-, qui ritj guérit, est une imitation du même genre, et tire Vire, pour dire chas$e la colère, dissipe la mauvaise Aumeur, n'est-il pas une création originale?
Du Bartas a encore perfectionné cette description *, il dit au cinquième jour de sa première semaine :
La gentille alouette, avec son tire Tire, Tire Tire à Tiré, et tirelirant tire Vers le pôle brillant; puis son vol vers ce lieu Vire et désire dire : Adieu Dieu, adieu, Dieu.
Le même poète avait ailleurs représenté ainsi le galop du cheval :
Le champ plat bat, abat, détrape , grappe, attrape Le vent qui va devant;
* Ces vers sont loués par Pasquier, Hecherches de la France, liv. VII , c. 6 ; t. Il , p. 56 de redit, de M. Feugère.
378 LHARNONIB IMITATIVE.
et comme on Tavaii trouvé ridicule : « Mais, ô bon Dieu, s'écrialt-il 9 ne voient-ils pas que je les ai faits ainsi de propos délibéré y et que ce sont des hypotyposes '. » Hypotyposes ou non , exprès ou par hasard, la question n'est pas là; il s*agit toujours de savoir si les vers sont bons; et le fait est qu'ils ne valent rien , non plus qu'aucun de ceux qu'on essayera de faire par cet étrange procédé. Car, dit avec beaucoup de raison M. Sainte-Beuve' : « Tout ce manège part d'une fausse vue de l'imitation poétique, qui ne doit être ni une singerie ni un langage de perroquet »
Aussi, depuis le temps de ces essais malheureux, avaiton à peu près partout renoncé à ce misérable moyen, lorsqu'en 1788 , de Piis composa sur ce sujet même un poème en quatre chants, intitulé l'Harmonie imitative de la langue française. Il exprime, dès le début, en vers qui sont peutêtre les meilleurs du poème , les idées que soutiennent les défenseurs de cette imitation :
Il est, n*en doutons pas, il est nue harmonie Qui naît du choix des mots , qu'enchaîne le génie; Et dans tous les sujets, par des accords divers, On peut à la musique égaler l'art des vers. On la peut surpasser, j'ose le dire encore. Volez, alexandrins qu'une image décore; En calculant vos sons tristes ou gracieux , Vous peindrez à l'oreille aussi vile qu'aux yeux.
Tant que De Piis reste dans ces maximes générales, on peut n'en pas comprendre la fausseté, comme on peut croire , avant examen, aux assertions des prosodistes modernes sur l'harmonie imitative dans les vers latins; nuû^
* M. Sainte-Beuve, Lapocsie française au seixiéme siècle^ p. 405. Du reste , le mot hypotypose n'est pas ici conveoftblement appliqué. Cette figure que les Romains ont nommée démonstration , explanation , ff*^ en vue , etc. , consiste toujours dans la vive peinture des choses , nou daD> l'imitaiion du son.
' Mciiic ouvrage, au même endroit.
LHARMONIB IHITATiVE. 379
quand il en vient aux applications , et qu'il nous dit par exemple, pour nous expliquer la nature harmonique del'in et de Vn ' :
Ici TM à son tour sur ses trois pieds chemine; Et TN à ses côtés sur deux pieds se dandine. L'M à mugir s'amuse, et meurt en s'enfermant; L'N au fond de mon nez s'enfuit en résonnant. L*M aime à murmurer, TN à nier s'obstine; L'N est propre a narguer, TM est souvent mutine. L'M au milieu des mots marche avec majesté ; L'N unit la noblesse à la nécessité*;
y a-t-il un seul auditeur qui ne lève les épaules de pitié, et ne demande comment on peut passer le temps à écrire un amphigouri aussi pitoyable ?
Eh bien, c'est à cela qu'il faut se résoudre, toutes les fois qu'on substituera à ce qui foit la vraie poésie, je veux dire à l'expression d'un beau sens en beau langage, la recherche puérile de ces imitations ridicules -, et c'est pourquoi , ce me semble, loin de recommander l'étude de celte harmonie imitative , on devrait enseigner qu'elle n'est supportable que par exception , et que ce n'est pas à cause d'elle, mais malgré elle, que certains vers où elle se trouve sont encore beaux et dignes d'être retenus.
* Voye» Vossius , Comm. rhet., lib. IV, c. 2, $ 2.
* L'harmonie imitative, cl.
LA
Monsieur le comte, Je m'empresse de vous envoyer les détails que vous me demandez sur la rencontre que votre fils Alphonse a faite chez moi *, il n'a pas , à ce qu'il me semble, mis toute l'impartialité convenable dans la narration qu'il vous a adressée -, et je ne m'en étonne pas, car il était, comme vous le verrez, juge et partie dans cette affaire.
Vous savez qu'il est venu avec son cousin Edouard passer quelques jours dans la maison de campagne que je possède auprès de Saint^Maixent , sur la délicieuse vallée à laquelle les habitants ont donné le doux nom de Beau-Soleil.
C'est là que je reste pendant la plus grande partie de mes vacances, et que j'oublie, sous l'ombre de mes châtaigniers et de mes treilles, les fatigantes fonctions du barreau ,
A rheure où Pomone Soas de frais berceaux
^ Cette dissertation , dont l'objet spécial est le bon style, ou la manière de juger le style vraifnmt bon , a été écrite en juillet 1838; elle se rap-
pendantle temps quej' gurée » et une cérémonie relineuse a eu lieu à Poccasion de celte inauguration , le dimanche jour de Saint-Michel , 29 septembre i 822.
Ril et se couronne De pampres nouveaux ; Quand du vin qui coule , Versé par ses mains , S^abreuve une foule De jeunes Sylvains , Qui dans ces jardins Du pesant Silène Soutiennent à peine Les pas incerlains '•
Comme nous avions déjà passé cinq ou six jours dans les plaisirs tranquilles et , peut-être faut-il ajouter , un peu monotones de la campagne , nous reçûmes avec joie la visite de mon vieil ami Duhansy : il venait me demander à diner pour le jour même , et ne passait chez moi , disait-il , que pour me prévenir de son retour vers cinq heures-, c'est, à la campagne comme à la ville, l'heure précise de mon dîner.
« Vous vous moquez de moi, lui dis-je : je veux bien donner à diner*, mais à la condition que vous payerez votre écot en déjeunant avec nous -, nous nous mettons à table. Ainsi , quoique vous ayez affaire , comme vous ne pouvez rester depuis dix heures jusqu'à cinq sans rien prendre , vous ne serez aucunement retardé en partageant avec nous le repas du matin.
— J'accepte volontiers, répondit-U; il est possible que j'arrive un peu tard à Niort, ou qu'arrêté par mes amis je n'aie pas le temps d'y déjeuner, et je ne me soucie pas de passer à vide le temps d'y aller, de m'y promener, et d'en revenir.
— Ah! monsieur va à Niort? interrompit Edouard.
— Oui, monsieur, dit Duhansy-, c'est une jolie ville, et je vous conseille, si vous ne l'avez pas vue, de la visiter avant de quitter notre Poitou. Pour moi, ce qui m'y attire aujourd'hui , c'est l'envie et l'occasion de voir une des causes
• Bernnrd , ÉpHre sur l'automne.
S8t LA POMPB DE NIORT.
de notre bien-être futur. Nous sentions depuis longtemps la nécessité de donner de l'eau en abondance aux fontaines publiques et aux habitants. On a donc fait construire une pompe que Ton dit fort bien entendue y et qui doit dans peu être livrée au public. Mais, avant de la faire fonctioiuier pour tout le monde, on veut que les autorités, les notables de la ville en apprécient les effets -, en ma qualité de membre du conseil municipal , j'ai reçu l'invitation de m'y trouver à une heure précise. Vous voyez qu'après le déjeuner je n'aurai pas de temps à perdre.
— Une machine! s'écrièrent à la fois Edouard et Alphonse ; ah ! que cela doit être intéressant !
— Je le crois comme vous, messieurs , dit Duhansy *, une machine intéresse tout le monde , et ceux surtout qui doivent en profiter : vous jugez bien qu'alors je ne voudrais pas manquer l'occasion de la voir. »
Nous en étions là, lorsqu'on annonça que le déjeuner était servi. L'appétit suspendit , dans les premiers moments, toute conversation-, mais bientôt elle se ranima-, on reparla de Niort et de sa machine hydraulique. La persistance de nos jeunes gens à la remettre sur le tapis me fit comprendre combien ils avaient envie de la voir -, et comme à la campagne les plaisirs variés sont précieux, je me tournai vers Duhansy : u Mon ami, lui dis-je, Edouard et Alphonse désirent vivement visiter cette machine avec vous : ne pourriez-vous leur en procurer le plaisir? Puisque vous revenez ici ce soir, vous emmèneriez et ramèneriez ces jeunes gens. Je vous les confierais volontiers.
— J'y pensais, dit Duhansy-, mais il y a une difficulté : mon invitation est personnelle-, je n'ai pas le droit d'amener de visiteur avec moi. Je pourrais bien, toutefois, tâcher d'en introduire un; mais il serait indiscret de faire cette demande pour deux, et je ne voudrais pas m'exposer à un refus. J'ajoute à cela que mon cabriolet n'a que deux places-, en-
LA POMPE OS NlOKT. 583
eore y est-on fort serré ^ il est onze heures ^ nous n'avons que le temps de nous rendre à Niort, et, par conséquent, nous ne pouvons penser ni à emprunter une voiture dans le voisinage, ni à en faire préparer une à Saint-Maixent ; je ne puis donc offrir de m'accompagner qu'à un de vous , messieurs-, il faudrait maintenant décider lequel des deux viendra. >)
Alors les deux cousins voulurent se céder l'un à l'autre le plaisir que chacun d'eux désirait ardemment. Chacun y renonçait pour soi-même et pressait l'autre de profiter de l'occasion-, on aurait dit ou le débat d'Oreste et de Pylade ', ou celui d'HéracIius et de Martian, pour voler à la mort*.
Duhansy mit fin à ce combat de générosité : « Nous perdons le temps , messieurs , leur dit-il ; je vous loue , sans doute, de cette abnégation réciproque : elle prouve que vous êtes de bons parents, et c'est une qualité très-estimable-, mais, tenez, le peu d'occasions que nous aurons de nous retrouver me dispense à votre égard de cette politesse exagérée et fausse si commune dans le monde -, permettez-moi de vous faire observer que votre intérêt ou votre plaisir n'est pas la seule chose à considérer aujourd'hui -, la satisfaction de votre compagnon de route mérite aussi qu'on y pense j et ainsi je réclamerai le droit de choisir entre vous -, je ne vous connais, il est vrai, ni l'un ni l'autre-, mais si c'est une raison pour que mon jugement soit peu éclairé , au moins êtes-vous assuré qu'il sera impartial.
Or, voici ce que je vous propose : nous avons à peu près quatre heures à rester en tête-à-tête : sur quoi roulera notre entretien? Je l'iguore , mais il est probable que la littérature en fera les frais pour une grande partie -, il est naturel alors que je choisisse pour compagnon celui de vous
' Gttimond de Latouche, Iphigénieen Tauride, acte 111 , se. 5. • ComoiUe , Héraclius, acte IV, se. 4.
dont les idées littéraires se rapprochent le plus des miennes : laissez-moi donc vous lire , pendant qu'on va préparer ma voiture, une épitre en vers que j'adresse à un de mes amis ; vous exprimerez ensuite en deux mots votre opinion sur cette pièce y et celui dont le sentiment m'aura été le plus agréable m'accompagnera à Niort, et en reviendra avec moi. ))
La convention fut acceptée; Duhansy lut cette pièce, qu'il m'a remise, et que je vous envoie :
Mon ami, notre histoire est fertile en beaux traits ; Français, nous aimerons les combats des Français : Dites-les triomphants à Bouvines , à Saintes ; Des Musulmans à Tours creusez-nous le tombeau , Ou de Crécy répétez-nous les plaintes ; Ou , nous montrant un monde plus nouveau , Peignez-nous nos guerriers sur des plages lointaines, Du soleil de l'Egypte affrontant les ardeurs ,
Mourant de froid aux bords du Borysthènes , Et par le sort trahis, plus grands que leurs malheurs.
Du vieux Poitiers les antiques murailles Rappelleront encore à votre souvenir De quatorze cents ans les nombreuses batailles. Moins connu par les funérailles Des héros qu'il a vu périr, Niort peut-être aux horreurs de la guerre Vit succéder jadis des scènes de plaisir : Retracez-les , on même sans sortir De ce berceau que couronne le lierre , Regardez ce point de la terre Où le jour, quand U va finir.
Laisse briller encore une pâle lumière : Votre œil vers Thorizon voit fuir.
Couvert d'une brume légère , De Beau-Soleil le vallon enchanteur.
La Sèvre y roule en paix son onde transparente ; Sur cette herbe que sa fraîcheur Entretient toujours verdoyante , Aucun héros n'a-t-il aux pieds de son amante
A la fin trouvé le bonheur?
Regardez-vous au nord ? Saint-Maixent s'y présente : Voyez-y s'élever cette église pesante
LA POMPE DB NIORT. 3ë5
Qui semble défier et le temps et le fer ; Et ce clocher de massive structure, Qui sur son flanc porte!, à cent pieds en l'air, Du roi Clovis la gothique figure ; Et ces rochers vieux comme la nature
Qui dominent le Puit2Hl*Enfer.
Beau pays ! que la Grèce eût peuplé de dryades, De faunes , de syl vains , d'égypans , d'oréades ,
Et de ces mille déités
Par qui le plus sombre bocage , Les lieux les plus déserts se trouvaient habités ;
Mais où l'esprit triste et sauvage
Des bons chrétiens du moyen âge N'a vu que des démons par Tenfer apportés !
De ces noires divinités Servez-vous toutefois , et puisque la patrie De la Grèce ancienne a rejeté les dieux ,
Aux croyances de nos aïeux
Désormais notre poésie
Doit demander son merveilleux :
Comme dans la légende évoquez donc le diable ; Qu'opiniâtre en ses affreux desseins
Il tente les pauvres humains ,
De maux cruels qu*il les accable , Et que ceux-ci, pour sortir de ses mains,
Contre un pouvoir si formidable
Implorent la Vierge et les saints.
Ainsi pourront vos vers d'une exacte natufo Présenter à l'esprit la naïve peinture ; Ainsi pourra la France admirer ses enfants ,
Non plus sous la to^e italique.
Ou sous la chlamyde hellénique.
Mais dans le costume des Franbs ; Ainsi pourront revivre en vos hardis ouvrages Les mœurs, le caractère et les mâles courages Qui de la vieille France assuraient les 'succès; Et nous admirerons dans vos charmantes pages
Des pôêmes vraiment français '.
Quand la lecture fut achevée , « Voyons, âlèssieurs, dit Duhansy, qu'en pensez vous? Rappelez-vous seulement que
* Vers faits en 1825.
je ne vous demande ni des éloges exagérés, ni une critique en forme; dites un mot, un mot seulement qui résume votre opinion .
— Il y a de beaux vers, répondit Alphonse.
— Il y a de mauvais vers, ajouta Edouard.
— Monsieur , reprit Duhansy, en se tournant vers ce dernier, veuillez monter dans ma voiture , et nous partons ensemble. »
Aussitôt dit, aussitôt fait : à peine eut-on le temps de se dire adieu et de se promettre qu'on se reverrait à cinq heures; la voiture volait déjà loin de nous, lorsqu'en me retournant vers Alphonse, je fus surpris de lui trouver un air d'étonnement et de chagrin : « Eh ! bon Dieu , lui dis-je , mon jeune ami ,
Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère ? D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère. Et ce visage enfin plus pâle * ...?
Vous savez le reste.... Quoi! est-ce jalousie du plaisir d*Edouard? mécontentement de ne pouvoir le partager? Consolez-vous : cette machine sera, dans quelques jours, visitée par tout le monde , et vous la verrez tout à votre aise.
— Oh ! ce n'est pas là ce qui me contrarie; quelque agrément que j'eusse trouvé à la visiter avant la foule et tout le public, croyez que je sais, quand il le faut, sacrifier un plaisir sans me plaindre. Non , ce qui m'irrite plus que je ne saurais dire , c'est l'inconséquence de ce monsieur Duhansy : il nous promet, vous l'avez entendu comme moi^ d'emmener celui qui exprimerait l'opinion la plus agréable pour lui ; et quand je lui dis qu'il y a de beaux vers dans sa pièce, et que mon cousin lui dit qu'il y en a d^ mauvais , c'est mon cousin qu'il emmène; en vérité, c'est trop fort !
' Boilcnu, Satire 111.
— Calmez-vous, lui dis-jc, en riant : vous savez bien qu'il ne faut pas disputer des goûts*, si Duhansy aime mieux les mauvais vers que les bons, il a dû trouver le compliment d'Edouard plus a son gré que le vâtre. Au reste, vous pourrez, quand il reviendra, lui demander la raison de son choix : il vous la dira , soyez-en sûr. En attendant, buvons frais, si faire se peut, comme . dit notre Rabelais ', et ne nous en tarabustons plus l'entendement. » Et je remmenai aussitôt faire une longue promenade sur les bords fleuris de la Sèvre.
A notre retour, nous trouvâmes nos deux voyageurs qui descendaient de voiture ^ Edouard , du plus loin qu'il nous aperçut, courut à nous, un papier à la main. « Alphonse, cria-t-il, mon ami, voilà un billet pour aller voir cette pompe demain ou après-demain*, M. Duhansy a eu la complaisance de le demander pour toi , et m'a chargé de te le remettre.
— Monsieur, dit Alphonse à M. Duhansy, je vous remercie sincèrement de cette attention bienveillante; je vous en sais d'autant plus de gré que le jugement porté par moi sur vos vers ne m'avait pas , à ce que j'ai cru voir, donné le droit de m'y attendre.
— Pourquoi donc, mon jeune ami? répondit Duhansy, m'avez-vous cru fâché parce que vous aviez trouvé que j'avais fait de beaux vers? ou seriez- vous par hasard mortifié de ce que je ne vous ai pas emmené avec moi ? Mais vous devez reconnaître que cela m'était impossible.
— Oh! m'écriai-je, ce n'est pas cela : Alphonse vous accuse de n'avoir pas exactement tenu votre parole , et d'avoir pris pour compagnon de route celui qui vous avait dit
' Rabelais est souvent donné par les Poitevins corame un ries leurs , parce qu'étant tout jeune, il se fit religieux au couvent des cordeliers de la ville de Fontenay-le-Comte , et que plus tard il obtint du pape Clément VU Tautorisation de quitter Tordre de saint-François pour celui de Saint-Benoit au monastère de Maillezais.
la chose la moins dgi'éable. N'est-ce pas cela, Alphonse?lui dis-je, en me tournant de son côté.
— Il est vrai. Si M. Duhansy voulait , malgré sa promesse, emmener mon cousin, il aurait bien pu du moins m'adresser quelques mots d'explication *, mais point du tout, il est parti comme une flèche , sans me laisser même le temps de me reconnaître.
— Bon ! dit Duhansy, me voilà accusé de n'avoir pas senti comme j'ai senti , et obligé de rendre compte de mes sensations , et , qui plus est, de les justifier ; c'est une exigence assez nouvelle et que les philosophes de toutes les écoles (je dis cela pour vous, jeunes gens qui venez d'achever vohrc philosophie) trouveraient bien singulière. Qu'à cela ne tienne, pourtant*, je n'ai pas Thabitude de reculer devant ce qae j'ai fait; et je vous donnerai l'explication que vous désirez. Ne m'avez-vous pas dit qu'il y avait de beaux vers dans ma pièce ?
— Précisément , dit Alphonse.
— Et votre cousin n'a-t-il pas ajouté qu'il y en avait de mauvais ?
— C'est cela même-, c'est cela qui devait, à mon avis, vous être moins agréable que ce que j'avais dite
— Doucement, reprit Duhansy, et procédons par ordre. Sans doute il est difficile de définir rigoureusement l'o^r^bk; mais si pour le moment je fais entrer dans l'idée d'agrément celle d'utilité, ne trouvez-vous pas qu'il valait mieux pour moi causer avec celui qui trouvait à redire i mes vers, et qui pouvait m'indiquer mes fautes, qu'avec celui qui m'avait répété ce que notre vanité à nous autres (loêtes nous dit toujours longtemps avant le public.
— Vous éludez , vous éludez , s'écria Alphonse : je ne vous demande pas si la réponse d'Edouard vous a été plus profitable, mais si elle vous a été, selon notre conventioa, plus agréable que la mienne.
— Je n'élude rien, répliqua Duhansy, j'ai trop beau jeu pour cela : je voulais vous ménager une issue honorable ))our quitter le combat où vous vous êtes engagé ^ mais puisqu'il faut mettre les points sur les t^ je vous dirai nettement que votre réponse est à peu près la plus désagréable que Ton puisse faire à un poète et à un écrivain pénétrés de la grandeur et de la beauté de leur art. »
Alphonse se récria vivement : « Voilà , dit-il , ce que personne ne croira. . . .
— Personne ne le croira, tant que vous voudrez, mon jeune ami, cela n'en est pas moins vrai-, et je le prouvç. Avez-vous lu Y Art poétique d'Horace?
— Je le sais par cœur.
— Tant mieux pour vous. Récitez-nous alors ce que le poète dit d'un certain orfèvre qui logeait, si je ne me trompe, auprès du cirque d'Émilius,
— Ah! je sais ce que vous voulez dire :
iEmilium circa ludam faber unus et ungues Exprimet, et molles imitabiliir aère capillos , lofelix operis summa , quia ponere totum Nesciet ' .
— Oui , reprit Duhansy.
Infelix operis summa quia ponere totum Nesciet ;
c'est parce qu'il ne pouvait pas faire une statue passable, qu'on y remarquait des ongles bien polis, des cheveux bien ondulés-, c'est aussi parce que nous ne réussissons pas dans l'ensemble ou, ce qui est la même chose, parce que nous faisons de mauvais poèmes, qu'on veut bien y signaler de beaux vers ".
' Horat. , Ars poet,, v. 32.
* Cette pensée, qui fait le fond de notre discussion, a été exprimée à un point de vue nn peu diiTércnt , par La Harpe , dans la note 2* sur Télogc
— Mais je n'ai pas voulu dire cela , s'écria Alphonse.
— Je ne sais pas ce que vous avez voulu dire -, je sais seulement et fort exactement ce que vous avez dit : oui y je le répète, c'est depuis que nous n'avons plus que des poèmes pitoyables , depuis qu'on croit que la poésie n'est plus qu'un délassement d'après-souper, une occasion de commerce entre gens qui veulent se chatouiller réciproquement, que nous entendons si souvent ce refrain : Tly ade beaux vers dans cette pièce ) il y a de belles phrases dans ce discours. Gela veut dire, en bon français, qu'on n'a pas écouté ni compris, c'est un cas assez ordinaire; ou que le poëme ou le discours ne valent rien du tout, ce qui arrive plus souvent encore.
Quoi que l'on vous lise , vous vous tirez d'affaire avec ce jugement banal , bien sûr d'ailleurs de ne pas trop vous engager : car quel est l'orateur assez infortuné pour ne pas écrire quelque bonne phrase? Quel est le poète assez abandonné du ciel pour ne pas tomber sur quelques beaux vers, quand il en aligne journellement cinq ou six douzaines? Dans ce siècle de déception , de franchise apparente et de basse flatterie en réalité , d'amour affecté pour les beauxarts, et en vérité de paresse et d'égoîsme, c'est une fiche de consolation qu'on donne à un auteur-, on compte qu'à la première occasion il vous la rendra en même monnaie. La sincérité, la bonne foi reçoivent plus d'une blessure dans
de Racine, en termes que Ton sera bien aise de voir reproduire ici. « On trouverait d'abord que ce ne sont pas les génies les plus heureux , les écrivains le plus souvent relus et le plus souvent admirés qui ont eu le plus de traits saillants et de grandes peusées ; que Lucain en a beaucoup plus que Virgile , et Sénèque beaucoup plus que Cicéron ; et cependant
2 ni pourra nier que Virgile ne soit un bien plus grand poète que Lucain , et iicéron un écrivain bien plus éloquent que Sénèque? C^est que ce ne sont pas les traits qui font un ouvrage ; c'est le tissu du style et Tensemble des idées. Ce n^est pas par des élans momentanés que Ton juge nn écrivain ; c^est par sa marche habituelle : la plus grande difficulté, le mérite le plus rare , n'est pas d*étonner le lecteur, c^est de Pattacher. «
LA r6lll*B Dâ NIORT. 391
ce misérable trafic; mais chacun s'en va content si, d'après l'assurance de ses co-intéressés , il peut se rendre témoignage, non pas que la pensée générale de son œuvre est vraie ou neuve , ni que la disposition de sa pièce est intéressante , ni que son style est constamment pur, coulant , harmonieux *, mais seulement qu'il a trouvé quelques rimes assez riches, quelques oppositions de mots assez piquantes, quelques phrases ou quelques vers assez bien tournés pour qu'on ait été bien aise de les saisir au vol et d'en applaudir aussitôt l'auteur.
— Mais, dit Alphonse, vous prenez trop sérieusement les choses.
— Laissez-moi dire, jeune homme, vous parlerez après si vous voulez; vous m'avez demandé une explication, aye^ au moins le courage de l'entendre. Si le noble feu de l'éloquence et de la poésie n'était pas éteint dans les iïmes, si le poète ou l'orateur, au lieu de tirer devant nous un feu d'artifice , et de nous éblouir par le clinquant du discours , sentait réellement le prix de son art, il voudrait d'abord éclairer l'esprit ou toucher le cœur ; il jugerait de son succès , non i>ar les métaphores ou les antithèses qu'il aurait fait miroiter à nos yeux , ni par la curiosité froide et vaine que nous inspire ce cliquetis de mots sonores, cette mêlée de figures de rhétorique *, mais par l'action profonde qu'il aurait exercée sur nous. Il serait content de lui, non pas quand un sourire de satisfaction ou des bravos complaisants accueilleraient chaque bout de vers-, mais lorsque l'intérêt croissant de ligne en ligne imposerait silence aux applaudisseurs , suspendrait les conversations, et nous embrasant de la passion qui anime ses personnages, nous transporterait à son gré, mais à notre insu, dans toutes les régions du monde'. Alors, soyez-en bien sûr, vous ne lui
* Horat,, li>47., H, I , v. 213.
392 U POMPE DB NIOKT.
direz pas qu'il y a chez lui de beaux mots ou de beaux vers! Tout entier au sentiment qu'il a fait naître en vous , frappé non pas dçs formes insolites , mais du coloris de son style y maitrisé par la vérité des peintures , quelquefois accablé par la grandeur des images, et toujours entraîné par l'intérêt et la marche de l'ouvrage , vous sentirez que louer en lui de belles parties lorsque c'est le tout qui est beau , c'est comparer son œuvre à un manteau râpé sur lequel brilleraient çà et là quelques morceaux d'écarlate* ; et que si l'on peut reconnaître une critique juste quoique un peu dure dans le mpt Uy ade mauvais vers , on ne peut voir dans le jugement( opposé il y a de beaux vers , qu'une condamnation sans appel, ou la preuve que rien n'a été écouté ni compris.
— r Oh biçn! malgré tout ce que vous venez de dire, je suis conyaincu que tous les fiUseurs de vers aimeraieot miçux entendre énoncer sur leurs pièces mon jugement que celui de mon cousin.
— G'estf possible , répondit Duhansy en riant : les goûts comme les volontés sont libres -, et vous n'attendez pas , si j'ai bien voulu vous rendre compte de mes sentiments, que je me charge aussi de vous expliquer les leurs. »
Ce mot mit fin à la discussion -, le dîner d'ailleurs nous attendait -, et on y oublia promptement le petit mécontentement de la matinée.
Voilà, monsieur le comte, ce qui s'est passé-, vous voyez par là qu'Alphonse se donnant dans sa lettre l'avantage de cette argumenlation , s'est jugé avec des yeux trop favorablement disposés-, la vérité est que s'il a cru mettre à q^ son interlocuteur, Edouard et moi , qui étions fort désintéressés dans la question , nous avons jugé tout le contraire.
' Hprat., Arspoe^^r v. iSà 19.
Tervillc, possesseur d'une jolie propriété sur les bords de la Bièvre , se promenait un jour, pendant les chaleurs du mois d'août 9 sous une délicieuse allée de sycomores, où les rayons du soleil d'été ne pénétraient qu'avec peine. Il aperçut; assis sur un banc et enfoncé dans ses méditations, un jeune homme que des cahiers étalés auprès de lui faisaient reconnaître , sinon pour un écolier, au moins pour quelqu'un qui avait cessé de l'être depuis peu de temps. Terville fit quelque bruit pour le tirer de sa rêverie -, l'autre ramassa aussitôt ses papiers, les roula, et s'avançant d'un air dégagé vers le promeneur : « Heureux, lui dit-il, l'habitant et le maître de ce beau séjour! »
Terville ne manqua pas de dire qu'en effet il se trouvait fort content de pouvoir passer sous de frais ombrages les heures brûlantes de la journée et de recevoir de temps en temps d'aimables hôtes. Puis, laissant là tous les compliments, il demanda au jeune homme qui il était, ce qu'il faisait, et ce qui lui avait procuré le plaisir de le voir.
« Je me nomme Dcclagny, répondit le voyageur. J'ai
* CeUe nouvelle litléraire qui a pour véritable objet la ttiéorie presque entièrement perdue aujourd'hui dos Figures des syllogismes, a été écrite en i837.
394 LE UEVENANT.
vingt-trois ans. Sorti depuis quelques années du collège où j'avais fait ma rhétorique, j'avais négligé de me faire recevoir bachelier à l'époque où cette classe était seule exigée des candidats. Depuis j'ai eu besoin de ce grade , mais déjà l'on demandait aux élèves qu'ils eussent suivi un cours de philosophie * : il m'a fallu commencer seul et sans maître l'étude d'une science pour laquelle je ressentais une vénération profonde, mais dont je n'avais pas la plus légère idée. J'ai pris mon courage à deux mains, je me suis enfonce dans les livres-, j'ai lu et relu trente auteurs-, il n'y en avait pas deux qui fussent d'accord. Il me sembla que cette divergence d'opinions brouillait et renversait mes idées-, je résolus de ne suivre qu'un seul guide. Mais comment choisir entre tous? Je ne pouvais pas les juger j un autre eût peut-être été partial : je me souvins de la manière dont le juge Brid'oie décidait les procès *, et que les plaideurs s'en plaignaient un peu moins que de la justice ordinaire. Je résolus, en conséquence, de tirer au sort la secte à laquelle je devais appartenir. Serais-je platonicien , condillaciste , kantiste, cartésien? C'est ce que les dés devaient m'apprendre, et qu'ils ne m'ont i^as appris-,. car ils ont amené le point qui désignait ces cahiers dictés à mes anciens camarades par leur vieux professeur -, et celui-ci , ou je me trompe fort, ne s'était jamais occupé des diverses écoles de philosophie. Il suivait tout bonnement Tancienne forme scolastique, vous savez : Philosophia speclari polest ralione vel subjecti in quo residet, vel modi quo comparalur, vel objecli circa quod versaiur '; et foudroyait de son mépris tous ceux qui marchaient dans une autre route. Mais , ma foi, les dés n'en auront pas le démenti, et je continuerai d'étudier dans
* C'est à partir du 1" janvier 1822 qu une année de philosophie a été ciigée.
* Rabelais, Pantagruel, III , 40.
* Philosophia lugdunensis , prol., v, 2, art. 2.
les cahiers qu'ils m'ont fait prendre, jusqu'à ce que j'aie bien compris tout ce qu'ils contiennent. Vous les voyez , ajouta-t-il en les tirant de sa poche*, je les emporte partout avec moi *, je les lis à la ville et dans les champs, dans les rues populeuses comme dans les sentiers déserts; et c'est à eux que je dois le plaisir de vous avoir rencontré. Car, obligé de voyager pédestrement, Je coupe volontiers à travers champs; et trouvant devant moi cette belle allée de sycomores et ce banc qui m'invitait à m'asseoir, je n'ai pu résister au désir de repasser mes dernières leçons.
— Fort bien, dit Terville ; j'ai moi-même étudié autrefois la philosophie, et je ne me rappellerais pas sans intérêt les études de mon adolescence. Causons-en donc , si vous le voulez bien. Je suppose que votre logique est, comme toutes les autres, divisée en quatre parties: l'idée, le jugement, le raisonnement et la méthode. Dites-moi donc d'abord où vous en êtes.
— Où j'en suis, dit l'écolier, c'est-à-dire, sans doute, jusqu'où j'ai compris. J'en suis à
Plat à barbe échancré salit-il le giron?
— Qu'est-ce que c'est que cela? dit Terville en riant à à perdre haleine : j'ai fait ma logique comme tout le monde, et je n'y ai jamais entendu parler de plal à barbe.
— Oh ! répondit le voyageur, il ne faut pas s'étonner pour si peu. C'est une petite variante du Barbara, Celarent, Darii, Ferio \ Vous voyez que ce sont les mêmes voyelles; et puisque dans ces mots les voyelles seules sont significatives, le vers que je viens de citer vaut mieux que l'inintelligible fatras qu'on nous fait ordinairement apprendre.
* Tout ]e monde connaît ces quatre premiers mots des vers techniques sur Jes figures des syllogismes.
— Mais, reprit Terville , puisque c'est un vers technique, que vous importe que les mots en aient ou n'en aient pas de sens?
— Pardonnez-moi, cela m'importe beaucoup; il importe à ma satisfaction personnelle , il importe surtout à ma mémoire^ que des vers destinés à me rappeler quelque chose ne soient pas plus difficiles à retenir que la chose ellemême.
— Soit ; mais qui vous empêchait alors de mettre aussi en vers français les mots suivants : Baroco, Darapii, Filapton ?
— J*y avais bien pensé, quand je me suis trouvé arrêté parce que je ne les comprenais pas du tout. Si les quatre premiers mots Barbara, Cekurent, Darii, Ferio, ne signifient rien , au moins ils sont latins. Mais l'Italie ancienne a-t-ellc jamais entendu prononcer les mots de Baraiipton, de Frise- $amj de Boeardo, de Ferison? Je me suis quelquefois imaginé que ces mots étaient arabes; qu'à l'époque où Âristotc fut si universellement étudié parles musulmans, les savants de ces peuples pouvaient avoir trouvé dans leur idiome quelques réunions de lettres qui représentassent les diverses combinaisons de syllogismes. Mais alors pourquoi n'en pas prévenir? Pourquoi surtout n'y pas substituer des mots latins ou français ayant même valeur?
— Détrompez-vous, reprit Terville. Je sais un peu l'arabe, et je puis vous assurer que les mots en question ne sont pas de cette langue.
— Vous m'enlevez mon dernier espoir, dit tristement Fécolier. Alors il faut que ce soit le diable qui ait composé Itii-rmême ces mots bizarres pour le malheur des apprentis philosophes.
— Le diable ! vous m'y faites penser, dit Terville en s'efforçant de garder son sérieux. Il se pourrait bien qu'il fùl l'auteur de ces vers. Vous connaissez col hcxamclro rétro-
LE UëVëNANT. 397
grade qu'il fit lorsqu'il portait saint Âotide & Rome sur ses épaules :
Signa te signa ; temere me tangis et angis ,
Qui , je vous prie , pourrait donner à cette phrase un sens raisonnable?
— Qui? Moi, si vous voulez. « Signe-toi, signe-toi, disait le diable-, tu es bien téméraire de me toucher et de me ser-»rer ainsi. » Et c'était une ruse infernale-, car le signe de croix d'un saint est, du consentement de tout le monde, un exorcisme assez fort pour faire évanouir le démon *, et saint Antide, se trouvant en l'air sans monture, se serait infailliblement rompu le cou en tombant à terre. Mais il comprit l'intention du malin, et s' étant contenté de répondre : « Tout signé que le diable porte, » il continua heureusement son voyage *. Si , comme on le dit, c'est le diable qui est l'auteur de ce vers, il s'est montré honnête ce jour-là et a parlé un langage intelligible, tandis que pour les Darapti, les Disamis. . . .
— Il me vient une idée , interrompit Térville. Si vous croyez que le démon soit pour quelque chose dans l'invention de ces mots baroques , qui vous empêche de le consulter, lui ou ceux qui le voient de temps en temps.
— Doucement , répliqua Déclagny ; ne badinons pas sur ce sujet. Je suis d'un pays où nous n'avons pas, comme h Paris, secoué le joug des anciennes croyances. Nous attribuons volontiers au mauvais esprit ce qui nous fait du mal ou nous embarrasse-, mais c'est par des ndoyens humains et chrétiens , non par son concours , qu'il faut vaincre les obstacles.
— Je ne badine pas-, moi aussi je respecte et je conserve dans le cœUr la religion de mes pères. Mais il y a telle cir-
• Collin de Plancy, Dictionnaire infernal, mol Antide
constance oùThabitant de cette terre peut, sans encourir le blàmc , correspondre avec ceux de l'autre monde.
— Je ne vous entends pas. Les conjurations, les évocations , n'ont-elles pas toujours passé pour de grands crimes.
— Sans doute. Aussi n'est-ce pas d'une évocation que je veux vous parler, quoiqu'on en cite plusieurs qui ont été faites par de saints personnages *. Mais ne se peut-il pas qu'une ombre s'oflre à vos yeux d'elle-même et sans que vous ayez eu recours à aucune opération magique? Vous savez ce qui arriva au philosophe Athénodore , qu'un spectre vint lui demander une sépulture honorable pour le squelette qu'il avait animé jadis * ; et Archytas demanda de même au matelot qui vit son corps sur le rivage de le couvrir d'un peu de terre *. Croyez-vous que le casuiste le plus sévère put faire un reproche à ces hommes de leur humanité? Et Brutus, quand il reçut avant la bataille de Philipj^es la visite de son mauvais génie*, fut-il coupable, à votre avis, de lui demander qui il était et ce qu'il venait lui annoncer?
— Non certes-, ce sont les conjurations que je blâme; ce sont ces moyens occultes, ces cérémonies peu connues et condamnées par l'Église, que je repousse. Mais si j'étais simplement spectateur d'une apparition , je n'hésiterais pas plus à demander à un revenant ce qui m'intéresse , que je ne refuserais de faire pour le repos de son âme les prières ou les dévotions dont elle aurait besoin.
— Eh bien , c'est précisément là ce que je vous propose : on dit que depuis quelque temps un fantôme se montre vers dix ou onze heures du soir auprès du petit pont; il sort des massifs de buissons et pousse des gémissements lamentables.
* Gollin de Plaxicy, Dictionnaire infernal, mots Èvocatiùn, PurgO" toire.
* Plin., EpisL VII, 27.
» Horat. , Carm. 1 , 23.
* Ptutarch. , Cœsar^ 69.
LE nE\ENANT. 309
Cette nouvelle qui d'abord avait paru n'être qu'un bruit sans fondement a pris, depuis peu, de la consistance. Des témoignages nombreux et puissants ne permettent pas de douter de sa réalité. Or, cette nuit même, un prêtre doit exorciser l'esprit et s'enquérir de ce qui le met en peine. Une seule personne accompagnera le ministre du Seigneur. Je m'étais d'abord offert pour l'aider, mais, n'ayant aucun intérêt dans cette affaire , je vous céderai volontiers ma place, et vous pourrez questionner l'esprit tout à votre aise.
— Je ne m'y refuse pas, répondit Déclagn y : je n'ai pas jusqu'ici grande foi aux revenants. Dans cet état d'incertitude, et pourvu qu'on ne me demande rien qui répugne à ma conscience et à ma religion, je suis prêt à tenter l'aventure.
— Eh bien , reprit Tcrville, voilà qui est dit . Il est entend u que vous resterez chez moi jusqu'à demain. Je vais faire préparer votre chambre et dire qu'on mette votre couvert à table. Promenez-vous en attendant dans le jardin , ou entrez dans la bibliothèque. Mais permettez-moi de vous laisser seul quelque temps, une affaire indispensable me force de vous quitter pendant une couple d'heures. »
Cela dit, Terville introduisit l'étudiant chez lui, et^ se hâtant de disparaître, il courut chez un de ses voisins. C'était un homme d'un joyeux caractère j il était né très-pauvre et avait autrefois étudié pour être prêtre-, mais la mort d'un cousin l'ayant mis inopinément en possession d'une fortune assez considérable, il avait, comme on dit, jeté le froc aux orties, et trouvé plus d'agrément à vivre en propriétaire campagnard qu'à se charger la conscience des iniquités d'autrui. Terville le mit au fait de tout, et lui proposa déjouer le rôle du prêtre, tandis que lui-même ferait celui du fantôme. « Accepté , s'écria Gaidon : c'était le nom du voisin. J'irai dîner chez vous avec le costume ecclésiastique que j'ai conservé en souvenir de l'état que je devais embrasser. Nous
entretiendrons notre homme dans les sentiments religieux qu^il a manifestés, et tout marchera de soi-même. Il importe cependant qu'il ne soit détrompé par personne sur la réalité de Tapparition.
— Soyez tranquille à cet égard. J'ai, depuis plusieurs jours , fait répandre le bruit qu'il revenait des esprits près du petit pont, et je suis bien trompé s'il y a dans tout le village, hors vous et moi, un homme assez hardi pour ali^ s'en assurer. »
Tout se passa comme il avait été convenu. On dina chez Terville. Le repas fut gai et se prolongea assez tard. On s'entretint de l'acte qui allait s'accomplir. Gaidon rappela k ce propos que les vivants avaient bien souvent rendu ainsi des services aux morts , soit en leur accordant les prières qu'ils réclamaient, soit en acquittant leurs vœux ou payant leurs dettes '9 et, après avoir cité un certain nombre d'exemples à l'appui : R Vous voyez, ajouta-t-il en terminant, que toutes les relations avec les esprits ne sont pas criminelles , et que la religion ne les réprouve pas, quand on s'y présente avec un cœur pur et des intentions droites. »
Cet entretien les avait menés jusqu'à plus de dix heures. Alors Terville les engagea tous deux à partir. La nuit était fort sombre. Il ne lui restait que tout juste assez de temps pour se préparer à jouer son personnage. Il se rendit en effet par un sentier détourné aux buissons placés derrière le petit pont, et y arriva seulement quelques minutes avapt ses convives.
Quand il les entendit s'approcher, il commença à pousser des gémissements et des cris -, il s'était couvert d'un long vêtement blanc et prononçait ses paroles dans un pot de terre ^ ce qui leur donnait un son lugubre et dé l'autre monde.
Alors Gaidon commença à l'interroger : qui il était? ce qu'il voulait? pourquoi il revenait en ce lieu depuis huit
LS HBVENANT. 401
jours seulement? « Hélas! répondit tristement le fantdme, je naviguais pour mon commerce-, le naufrage m'a fait périr. Mort déconfës , et ayant quelques petites usures à me reprocher, je n'ai pas été admis dans la demeure des bienheureux. Je me suis rappelé que j'avais caché jadis une somme sous ces buissons : je suis venu la chercher, espérant que quelque &me chrétienne voudrait bien à ce prix faire dire pour moi quelques prières. »
En même temps, il fit le geste d'un homme qui lance quelque chose. Gaidon qui suîvùt son mouvement laissa tomber une bourse à ses pieds. Déclagny la ramassa , et la remettant entre les mains de son compagnon : « Espri* dit-il, je te promets les prières que tu réclames, et souhaite qu'elles contribuent à ton soulagement. Maint nant que je fais pour toi tout ce qu'il m'est donné < faire, dis-moi si je puis-, de mon câté, avoir recours à I et l'interroger sur une chose qui me regarde personnellement.
— Il foudrait savoir d'abord de quoi il est question.
— Il s'agit de logique. La sais-tu?
— Les morts savent tout , dit l'esprit.
~ Je leur en fais bien mon compliment. Dis-moi donc si c'est le diable qui est l'auteur des vers fameux :
Barbara, Celaretit, Dariî, Ferio, Baraliplon, etc.
— Le diable est bien malin.
— J'étais sâr de mou fait. 11 n'y a que lui qui ait pu imaginer un pareil galimatias. Maintenant y a-t-il pour des hommes, pour des chrétiens, moyen de les comprendre.
— Le soleil luit pour tout le monde.
— Ainsi, quoique ce soit un ouvrage diabolique, il m'est donné d'en pénétrer le sens. Mais qui me donnera cette explication? Peux-tu m'indiquer un livre où je la trouve? Toi-même peux-tu me l'exposer?
402 LE REVER AIfT.
— La ligne droite est le plus court chemin d'un point â un autre.
— C'est-à-dire, sans doute , que je ferai bien de t'interro* ger pendant que je suis avec toi. Réponds-moi donc sur le sens de ces vers, et les prières ne te manqueront pas.
— Je le veux bien : mais nous sommes obligés de reprendre les choses d'un peu plus haut : et je vous demanderai d'abord , puisque ces vers barbares représentent les diverses formes des syllogismes, si vous savez bien ce que c*est qu'un syllogisme?
— Assurément : c'est un raisonnement composé de trois propositions nommées majeure, mineure et canclueienj telles, que la conclusion étant contenue dans la majeure, la mineure fait voir qu'elle y est en effet.
— Très-bien. Vous n'ignorez pas comment on distingue ces propositions?
— On les distingue , quant à la matière , en nécessaùts ou coniingentes, possibles ou impossibles^ quant à la forme , en affirmatives et négatives ,* quant à la quantité, en uMcerselles j particulières, individuelles, et indéfinies^ quant à la qualité, en vraies ou fausses, évidentes, certaines ou probables.
— Parfaitement. Vous savez encore quelle relation il y a entre les propositions universelles ou particulières et les propositions considérées matériellement, c'est-à-dire comme nécessaires ou contingentes, possibles ou impossibles?
— Oui , sans doute : les propositions universelles étant toujours indiquées par les mots tout ou nul , et les particulières par quelque, avec ou sans la négation , on trouve que tout correspond à la nécessité, nul à l'impossibilité , quelg^ à la possibilité simple, quelque ne au pouvoir de n'être pas.
— Fort bien : vous auriez pu ajouter que toutes ces relations sont renfermées dans les deux prétendus vers suivants,
dont le sens, si l'on n'en était averti, serait aussi obscur que celui de vos barbara :
Omne necesse valet ; valet impossibile nullus : Possibile quidam; quidam non possibile non '.
Maintenant savez- vous comment on représente les propositions universelles et particulières, affirmatives ou négatives, par les quatre premières voyelles?
— Oui : on représente par A les universelles affirmatives , par E les universelles négatives , par I les particulières affirmatives, par 0 les particulières négatives-, et tout cela peut se voir par les deux vers léonins que voici :
Asserit A , negat E , verum generaliter ambsB v Asserit I, negat 0, sed particuiariter ambo.
— Je ne puis qu'applaudir à la sûreté de votre mémoire. Continuez donc, et me faites savoir si, outre ces propriétés générales des propositions, on ne considère pas encore quelques propriétés particulières , comme leur conversion ou leur opposition ?
— Je sais encore assez bien tout cela. La conversion a lieu dans une proposition toutes les fois qu'on y change le sujet en attribut ou l'attribut en sujet. Cette conversion ne peut se faire que d'après des règles qui dépendent elles* mêmes de la quantité et de la forme des propositions *. Ainsi les universelles affirmatives se convertissent en particulières affirmatives.
Tout homme est animal ,
donne en convertissant :
Quelque animal est homme.
* Voici la traduction de ces Ters. Omne s'applique au nécessaire ; nuUus à rimpossible; quidam au possible; quidam non à ce qui peut ne pas être.
' Aristot. ^ Analyt, prior. ,1,2.
Les particulières affirmatives se convertissent sans changement dans leur quantité. Par exemple :
Quelque homme est heureux ; Qudque heureux est homme.
Les universelles négatives restent négatives et universelles après la conversion :
Nul homme n'est pierre ; Nulle pierre o^est homme.
Et les particulières négatives^ ou celles qu'Aristote nomme privativeê peuvent /selon le cas, se convertir ou ne le peuvent pas : ainsi de la proposition
Quelque animal n'est pas quelque homme ,
on ne peut pas conclure que Quelque homme n'est pas quelque animal %
quoique cette conclusion fût très-légitime s'il s'agissait d'une pierre ou d'un arbre.
— Bravo ! Vous auriez pu ajouter que la proposition que l'on change, s'appelle la converse ; et celle en laquelle on la change, la convertente; et surtout qu'il y a trois sortes de conversions * : la conversion simple quand les termes sont simplement transposés sans changement dans leur quantité; la conversion par accident si la quantité change, c'est-à-dkc si l'un des termes d'universel devient particulier ou au contraire*, et la conversion par contraposition, lorsque les termes restant les mêmes sont seulement accompagnés de la négation et deviennent ainsi indéfinis* , comme on disait autrefois, ou négatifs, comme nous disons aujourd'hui.
* Arbtot. , Analyt, prior. , 1 , 2 , n« 3, 4, 2, 5.
* Herm. Osterrider, Logica, n* 162.
* Aristot. , AnalyU prior., 1 , 2, n« I .
Il est clair, d'après ce que vous venez de nous dire, que les propositions universelles négatives et les particulières négatives r(y[)resentées par E, I peuvent seules se convertir stm^ plementj' que les universelles négatives ou affirmatives E , Â se convertissent très-bien en particulières , ou par accident^ qu'enfin les propositions universelles affirmatives et les particulières négatives Â, 0 se convertissent par contrapotition. On a réuni toutes ces circonstances dans le distique suivant :
E,I simpUciter convertitur ; E,A per accid. A,0 per contrap. Sic fit conYersio tota '.
— Je noterai tout cela -, car jusqu'à présent je n'avais trouvé ni vos vers , ni vos règles.
— Ce n'est pas tout : après la conversion des propositions, il faut examiner leurs opposiiionê* , et comment on ramène la proposition opposée à Véquipollence ou iquivaleur. Savez-vous tout cela ?
— J'en sais une partie. L'opposition considérée dans les propositions est, à proprement parler, l'affirmation et la négation du même dans le même, ejusdem in eodem, c'est-àdire du même attribut dans le même sujet. Je sais aussi que l'on distingue les propositions en caniraireê et cùmradic foires. Mais quant à l'équivaleur de ces propositions, quant à leur réduction en propositions équivalentes , j'ignore entièrement ce que ce peut être.
— J'ajouterai donc à ce que vous avez dit les notions suivantes. Les propositions sont opposées en quatre manières*, car elles sont conîradicUrireê , eantraireê, iom^orUraires ou tauê-altemeê \ Les propositions eontradieUrireê sont celles
' Herm. Osterrider, Logiea, n« 162.
* Aristot., Analyt. fH-îor, II, iS.
* Herm. Otterrider, Logiea, n* i5i à i57.
4011 LE REYENiINT.
qui se contredisent dans la qu9i?tite et la qualité essentielle. Exemple :
Tout homme est un animal raisonnable ; Quelque homme n'est pas un animal raisonnable;
sont deux propositions contradictoires. On voit que de ces deux Tune est nécessairement vraie, et l'autre nécessairement fausse. Les propositions contraires sont des universelles qui se contredisent dans la qualité seulement, c'est-àdire que Tune nie universellement ce que l'autre affirme universellement. Exemple :
Tout homme est juste ; Aucun homme n*est juste ;
et encore
Tout cercle est rond ; Aucun cercle n'est rond.
Deux propositions contraires ne sont jamais vraies ensemble-, elles peuvent être fausses toutes les deux , et le sont en effet en matière contingente ou simplement {K)ssible.
Tout homme est savant ; Aucwi homme n'est savant ;
sont évidemment deux propositions fausses. En matière nécessaire ou impossible, des deux propositions contraires, l'une est nécessairement vraie , l'autre nécessairement fausse. Dans l'exemple donné tout à l'heure sur le cercle, c'e»t l'universelle affirmative qui est vraie. Ce serait, au contraire, l'universelle négative si, changeant la qualité^ nous avions dit:
Tout cercle est carré ; Aucun cercle n'est carré.
Les propositions sous-coniraires sont des propositions particulières qui se contredisent dans la qualité. Exemple :
Quelque homme se promène ; Quelque homme ne se promène pas.
Deux pareilles propositions ne sont jamais fausses ensemble. En matière nécessaire une seule est vraie^ et l'autre est fausse. Exemple :
Quelque diamètre est plus grand que toute autre corde ; Queique diamètre n'est pœ plus grand que toute autre corde.
La première est vraie , celle-ci est fausse. En matière contingente, les deux propositions peuvent être vraies ensemble, comme dans Texemplc donné tout ù Theure d'hommes qui se promènent et d'autres qui ne se promènent pas. Les sous-altemes sont des propositions qui ne diffèrent que dans la quantité, c'est-à-dire que Tune a le signe tout et Tautre le signe quelque. En matière nécessaire, ces deux propositions sont toujours vraies ou fausses ensemble. Exemple :
Tout cercle est rond ; Quelque cercle est rond ;
voilà deux vérités.
Tout cercle est carré ; Quelt]^ cercle est carré ;
voilà deux faussetés. En matière contingente la proposition particulière peut être vraie sans que l'universelle le soit. Exemple :
Tout logicien est laborieux ; Quelque logicien est laborieux.
La dernière seule est vraie.
— Esprit, mon ami, s'écria Déclagny, tu me fais faire un chemin prodigieusement long. Depuis une heure que je t'écoute, je ne vois pas encore poindre à l'horizon le sommet de nos Daraptiy Felapton, Ma mémoire ne pourra jamais retenir tout ce que je viens d'entendre.
— Jeune homme, répondit l'esprit d'un ton sévère, croyez-vous qu'on puisse monter au haut d'une échelle sans mettre le pied sur les premiers échelons? Soyez bien assure
408 LB HBVBNANT.
que je n'allonge pas le chemin à plaisir \ et que si nous sommes si longtemps avant de toucher le but, c'est que nous en étions d'abord fort éloignés. Maintenant encore je ne peux faire un pas en avant sans vous avoir dit ce que c'est que l'équivaleur dans les propositions et quel usage on en peut faire. Véquitaleur ou Véquipollenee de deux propositions opposées, c'est leur réduction à un seul et même sens. On y parvient en altérant les termes à l'aide de la négation. Par exemple , si les deux propositions sont contradictoires , on les rend équivalentes en mettant non devant le sujet de l'une des deux :
Tout homme est mortel ; Quelque homme est immortel ;
sont deux propositions contradictoires. Mettez la négation devant le sujet de la seconde , vous aurez :
Nul (non quelque) homme n*est immortel «
proposition certainement équivalente à la première^
Tout homme est mortel.
— Je comprends parfaitement cela : et si les deux propositions étaient contraires y est-ce que ce ne serait pas la même chose?
— Non y la négation doit alors tomber sur l'attribut.
Tout homme est mortel; Nul homme n'est mortel;
sont deux propositions contraires. En niant le sujet nul homme, vous arrivez à
Non- nul ou quelque homme est mortel «
proposition qui est bien loin d'être équivalente à la preipière. Il faut absolument nier l'attribut et dire :
Nui homme n'est immortel (non mortel).
— C'est très-juste y et voilà de fort bonnes observations.
— On en fait d'aussi intéressantes sur les propositions sous^^altemes et sur les sous-contraires. Dans les premières on met la négation devant le sujet et devant l'attribut de la proposition particulière.
Toute créature est finie ; Quelque créature est finie ;
voilà deux sous-alternes. Mettez non quelque ou nulle et non finie ou infinie, vous aurez
Nulle créature n'est infinie,
équivalente à l'universelle affirmative toute créature e$t finie. Dans les sous-contraires il suffit de changer les termea de place. Exemple :
Quelque logicien discute ou est discutant ; Quelque logicien ne discute pas ;
voilà deux propositions sous-contraires. Renversez les termes de l'une et de l'autre , vous obtiendrez ces proposi-^ tions équivalentes aux précédentes.
Quelque discutant est loi;icien ; Quelque non discutant est logicien.
Toutes ces transformations enfin ont été réunies dans le dis-^ tique suivant :
Prœ contradict. post contrar. prœ pastque subaltern. In snbconlrariis verba Igcanda aliter*.
Prœ signifie ici que la négation doit tomber devant ou $ur le sujets post qu'elle doit tomber apréa lui , c'est-à-dire sur Vattribut ,- prœ postque sur l'un et sur l'autre.
— Voilà qui est encore bien ; et je tâcherai de me rappco^^
' Henn. Oiter rider, Logicaf n" iH9.
1er toutes ces particularités. Je suis seulement iuquiet de ne pas voir arriver les Barbara.
— Les voici tout à l'heure. Mais il fallait donner toutes ces notions avant d'aborder les figures des syllogismes. Entrons maintenant en matière , et dites-moi combien il y a de syllogismes possibles? combien il y en a de concluants?
— Les enfants savent cela. Puisque toutes les propositions qui peuvent entrer dans les syllogismes sont représentées par A, E^ I, 0 9 et que dans chacun il n'y en a jamais que trois y il s'ensuit qu'en permutant ces quatre lettres prises trois à trois de toutes les manières , on aura toutes les formes imaginables de syllogismes. Mais l'algèbre nous montre que le nombre de ces permutations s'élève à soixante-quatre : il n'y a donc pas moyen de concevoir même une soixante-cinquième disposition des trois propositions ; et les soixante-quatre premières sont ce qu'on appelle les modes du syllogisme , c'est-à-dire ses manières d'être '. Maintenant^ de ces soixante-quatre modes, cinquantequatre sont exclus par les règles générales ou leurs corollaires ' ; il n'en reste donc que dix de légitimes , comme le savent tous les logiciens.
— Voilà qui est très-bien exposé. VArt de penser donne ces détails -, et vous pouviez ajouter d'après cet ouvrage , que sur les dix modes regus , il y en a quatre dont la conclusion est affirmative , et six où elle est négative. A présent, dites-moi ce que c'est que la figure du syllogisme : car c'est là le point dominant de notre théorie.
— Sans doute , et c'est ce que répète souvent le professeur dont j'étudie les cahiers. Il y a, dit-il, trois opérations de l'esprit , savoir : la première de bien concevoir par le moyen des universaux-, la seconde de bien juger par le
• Art de penseff part. Hl, c. 4 et suiv. » ihid
• Ibid.
LE REVENANT. 4it
moyen des catégories ; la troisième de bien tirer une conséquence par le moyen des figures *.
— C'est juste-, mais en quoi consiste la figure? n'est^-ce pas Farrangement du moyen terme dans la majeure ou la mineure ?
— Précisément-, et parce que le moyen terme ne peut être que sujet ou attribut dans Tune ou l'autre de ces propositions , et qu'ainsi il ne peut occuper que quatre places y il n'y a donc aussi que quatre figures possibles, savoir une où le moyen est sujet de la majeure et attribut de la mineure -, l'autre où il est attribut de la majeure et de la mineure-, la troisième où il est sujet de Tune et de l'autre**, la dernière où il est le sujet de la mineure et attribut de la majeure*.
— Et celle-ci, ajouta l'esprit, est si peu naturelle qu'on peut se dispenser d'en donner des règles. Aristote n'en a pas parlé, et il est beaucoup plus simple de la regarder comme composée des modes indirects de la première figure,' c'est-à-dire de ceux où la conclusion serait renversée de telle sorte que le sujet en fût l'attribut. En ne comptant donc pour sujet que les trois figures reconnues par Aristote , on se rappelle facilement leur définition au moyen de ces vers:
Prœdicat^t subigil médium sibi prima figura : Prsdicat altéra bis , tertia bis subigit *,
où pr(Bàieare signifie avoir pour prédicat ou pour attribut j et subigere, prendre pour sujet. A ces vers, il convient d'a-
' Molière, Le Bourgeois gentilhomme, acte II» se. 6.
* Aristot. , Analyt. prior, 1 , 4, n-» 2 ; 5, n»» J ; 6 , n» 12.
* Art de penser, pari. III, c. 8.
* Aristot., Analyt. prior, î, 4, '», 6; Uerm. Oslerrider, Logica , n9* 176 cl 8uiv.
jouter les trois suivants y qui indiquent les règles de ces
trois figures :