Sit rninor affirmans, conclusio sit specialis
— Bien , bien , dit Dcclagny , c'est-à-dire en français , que dans la première figure la majeure est universelle et la mineure affirmative-, que dans la seconde , une des prémisses est négative, la majeure étant toujours universelle ; que dans la troisième la mineure est affirmative et la oonclasion particulière*. Nous pourrions dire encore que la première a quatre modes, et qu'elle est la seule qui puisse conclure en A, E, I, 0; que la seconde en quatre aussi; et que la troisième en a six dont trois affirmatifs et trois négatifs *.
— Ajoutez y pendant que vous êtes en train , que si Ton compte la quatrième figure , on trouvera pour elle trois règles, savoir : V quand la majeure est affirmative, la mineure est toujours générale ; 2® quand la mineure est affirmative, la conclusion est toujours particulière-, 3* dans les modes négatifs la majeure doit être générale. Ajoutez encore que cette figure contient cinq modes , dont deux affirmatifs et trois négatifs.
— Soit : et en récapitulant tout ce que nous avons dit sur les modes et les figures des syllogismes, nous reconnaîtrons qu'il n'y a que dix-neuf formes de syllogismes "toncluants , lesquelles se partagent ainsi : 1"* selon les figures, en quatre pour la première , quatre pour la seconde , six pour la troisième, cinq pour la quatrième; 2° selon la quantité en cinq universels et quatorze particuliers -, S" selon la qualité en
> Uerm. Osterrider, liea cité ; P. Barbay, In univ, AHstotél. pkUosoph, iniroductio.
• Art de penstr, part. III , c. 5, 6 cl 7.
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sept affirmaUfs et douze négatifs \ 4® selon les conclusions un seul conclut en A , quatre en E , six en I , huit en 0 -, 5® enfin selon les modes trois concluent en une seule figure , six concluent chacun en deux , et un conclut en toutes les quatre \ Tu vois que je possède assez bien tout cela. Mais , pour Dieu , un mot de nos Barbara.
— Nous y touchons, dit l'esprit. Qu'arriverait-il si Ton venait à renverser dans quelques syllogismes les propositions qui les composent, selon les règles de conversion dont nous avons parlé.
— Je n'en sais rien du tout, dit Técolier.
— Vous voyez donc bien que j'avais raison de m'assurer si vous saviez tout ce qui précède, puisque tout cela est nécessaire pour ce qu'il me reste à vous exposer. Écoutezmoi donc avec attention. Les quatre modes de la première figure sont à la fois les plus naturels et les plus nécessaires*. On a représenté leur composition par les voyelles AAA, EAE, AU, EIO; et leur ordre par les quatre premières consonnes B , G , D , F. Ces quatre consonnes mises devant les quatre groupes de voyelles , ont donné les mots factices BAAA, GEAE, DAII, FEIO, et en y intercalant quelques lettres insignifiantes pour avoir des mots latins que l'on pût faire entrer dans un hexamètre , on a eu J?arhara^ Celarmt, Darii, Ferio. Ces consonnes initiales ont donc un emploi très-significatif*. Il ne faut pas les négliger, ni croire qu'on puisse remplacer ces mots par un vers de la forme de celui-ci où les voyelles seulement seraient les mêmes :
Cataplasme En pâté A midi Est-il bon ?
* Art de penser, Hea cité.
» Arifltot., Analyt. priar., I, 1, n«« 8cl9; 4, n"24 et 26; 7, ii« 6. ' Ioser?iuot ad reduclionem syllogismorum imperfectorum ad perfectos. P. Barbay, oufr. et lieu cités.
— En pâté ! interrompit Déclagny, il ne vaut rien du tout; ni à midi, ni à deux heures ^ j'aime encore mieux mon Plat-<i'barbe que votre Cataplasme. Si vous avez ri de ma poésie , je puis , ma foi y prendre ma revanche sur la vôtre.
— Eh bon Dieu! que dites-vous , s'écria Gaidon, qui ne comprenait rien à l'exclamation de son voisin ni au rapprochement qui y avait donné lieu? N'avez-vous pas peur d'irriter l'esprit?
— Laissez -moi donc tranquille avec votre esprit. Ne l'entendez-vous pas rire à gorge déployée, maintenant que j'ai découvert sa ruse? Je me doutais bien depuis quelques minutes que le fantôme d'ici n'était autre que notre Joyeux Amphitryon, quand sa variante du vers que je lui ai récité ce matin a changé mon. doute en certitude.
— De quel vers me parlez-vous là? dit Gaidon. Je ne vous comprends pas du tout.
— Nous vous mettrons au fait, dit Terville en s'approchant. Terminons ici cette comédie, puisque je vois que si notre nouvel ami croit un peu aux revenants, du moins il n'en a pas peur j et retournons chez moi, où nous trouverons d'excellents gâteaux et un punch br&lant pour dissiper le froid de la nuit.
— Est-ce une défaite , demanda Déclagny , et le diable qui vous a si bien inspiré pour les quatre premiers mots vous abandonne-t-il en ce moment?
— Ne croyez point cela, répondit Terville. Je vous ai promis de vous expliquer complètement ces vers : je tiendrai ma parole. Notre conversation peut continuer; j'aurai répondu à toutes vos questions avant notre arrivée chez moi. Je vous ai déjà dit que les consonnes B , G , D , F ne devaient être regardées que comme des numéros d'ordre. D'un autre cdté, les syllogismes en Barbara y Celarent, Darii et FeriOy c'csl-à-dire ceux de la première figure étant les plus naturels de tous, on a pensé à y rapporter tous les
autres \ et on a désigné par la consonne initiale celui dont on pouvait rapprocher chacun d'eux : aussi voyez-vous que tous les mots qui entrent dans ces vers commencent par une de ces quatre consonnes.
— C'est vrai : je n'avais pas fait cette observation -, elle est importante.
— Ce n'est pas tout : on a voulu indiquer les conversions ou renversements que l'on peut faire subir aux propositions, et ces conversions ont été désignées par de nouvelles consonnes placées dans l'intérieur des mots. Ces consonnes sont $,p, m, c, qui signifient, $ une conversion simple; p une conversion per accidens (par accident)*, m une méta^ îhèM ou la transposition des propositions -, c une réduction par contradictoires ou per impossibile , c'est-à-dire que l'on amène l'adversaire à avouer une proposition contradictoire avec une autre qu'il a déjà avancée. Ces significations des lettres s, pjfn^ c, sont du reste comprises dans les vers suivants :
S vult simpliciter verli ; P vero per accid ; M vult transponi ; G per impossibile duel *.
— Je commence à comprendre les choses.
— Ainsi les mots qui vous causaient tant de tracas, ne sont ni arabes, comme vous l'avez cru d'abord, ni diaboliques, comme vous l'avez imaginé depuis : ce sont des réunions de lettres significatives. Comme dans les formules algébriques , il ne faut pas chercher le sens de l'ensemble des lettres , mais bien celui de chaque caractère. On a d'ailleurs rangé tous ces symboles dans l'ordre suivant :
Barbara, Gelarent, Darii, Ferioque prsibunt. Gesare, Gamestres, Festino , Baroco sequentur.
* Sar la résolution des syllogismes d'une figure en une autre , ¥oyes Aristote , Analyt, prior., 1 , 44, 45 , 46 , surtout dans Tédition de Pacius.
■ Herm. Osterrider, Logica , n« 204.
4t6 LIS' RBVBNANT.
Tertia postveniet rationum turba Darapti, Felapton, Disamis, Datisi, Bocardo,Feri8on; Barbari, Celantes, Dabitis, Fapesmo, Fiisesom ^
— A la fin j'y vois clair, dit Tétudiant. Ainsi Dabitis se rapporte à Darii^ Celantes à Celarent^ Ferison à Ferio; et les dix-neuf syllogismes énumérés dans ces vers se réduisent toujours aux dix que nous avions d'abord reconnus.
— Assurément. Vous en pouvez faire Tessai. Pren«2,par exemple , le syllogisme suivant en Ce$are :
Ces Nulle vertu n'est blâmable ; ar Tout vice est blâmable ; «. Donc nul vice n'est vertu.
Vous voyez tout de suite : l"*, la première lettre étant un c, que le syllogisme doit se convertir en Celarent ; 2*, la consonne s indiquant une conversion simple , qu'on n'a qu'à changer les termes de place dans la première proportion et à dire :
Cet Rien de blâmable n'est vertu ; ar Or tout vice est blâmable , ent. Donc aucun vice n*est vertu.
Les lettres r^n^t n'ont aucune signification. La proposition où elles se trouvent doit donc rester telle qu'elle est. Les syllogismes en Baroco et en Bocardo » nous offrent encore des exemples curieux de ces conversions :
Bar Tout animal est sensible ;
oc Quelque substance n'est pas sensible :
o. Donc quelque substance n'est pas animal.
* Ces mots ont été quelquefois rangés autrement. Les syllogismes contenus dans le dernier fers sont ceux de la quatrième figure. Les logiaefls, qui n'v veulent voir que des modes indirects de la première (ci'^ieisoii
L41 i) , les mettent, immédiatement après les quatre premiers, sous cette me :
Barbara, Celarent, Dsrii, Ferio, BaraUpton, Celantes, DablUs, Fapesmo, Frisesomorum.
LE REVENANT. 4t7
Vous réduisez le tout en Barbara, en convertissant la se«conde proposition par contradiction j c'est-à-dire par Vabsurde , en universelle affirmative :
Bar Tout animal est sensible;
ba Or toute substance est sensible :
ra. Donc toute substance est animal.
Si le syllogisme était en Bocardo, on le ramènerait en Barbara par une conversion du même genre. Exemple :
Boc Quelque vivant n*est pas doué de raison ;
ar Tout animal est vivant :
do. Donc quelque animal n'est pas doué de raison.
Posez les propositions ainsi :
Bar Tout vivant est doué de raison ;
ba Tout animal est vivant :
ra. Donc tout animal est doué de raison.
Vous voyez que dans ces deux exemples on a fait des conversions de même nature pour arriver à des absurdités évidentes; mais que dans le premier exemple c'est la mineure qui a été changée, tandis que dans le second c'est la majeure. On a exprimé cette diflerence dans les deux vers suivants qui couronnent nos citations précédentes :
Majorem servat mutatque Baroco minorem.
Majorem mutât retinetque JSocarc^o minorem ^
— Grand merci , mon cher hôte -, grand merci , et de vos explications et de vos vers. J'ai plus profité avec vous en un seul entretien que je n'avais fait en un mois avec ces maudits cahiers. D'ailleurs je rends hommage à votre exactitude. Toutes les difficultés sont levées , et votre porte est
Baralipton et Frisesomorum ayant plus de trois voyelles , ont été évidemment allongés pour compléter les vers. Ils se réduisent à Baralip (autrement Barpari) et Frisesom.
* Voyez sur de nouveaui accidents des conversions. Barbay. ouvr. cité, p. 128àl31,édit. de 1700.
encore à vingt pas de nous. Je voudrais pourtant bien^ avant d'entrer, vous adresser une dernière question : A quoi tout cela peut-il servir?
— J'allais, répondit Terville, vous faire la même demande. Gela ne sert à rien du tout et n'a jamais pu servira rien-, mais, à une époque où l'on croyait que toute la logique consistait dans l'art syllogistique , il n'est pas étonnant que l'on ait cherché les moyens de graver dans la mémoire ces combinaisons si difficiles à retenir. C'est donc un travail immense qu'on a fait là , travail qu'il ne faut i»as juger d'après sa valeur actuelle, mais d'après l'intérêt qu'il excitait autrefois et les peines qu'il a dû coûter. Sous ce rapport , il est ridicule, sans doute, d'en faire un objet d'étude pour les élèves des collèges ; mais il serait fâcheux que le souvenir s'en perdit absolument. L'on doit, au contraire, le conserver comme on conserve les vieux monuments et les vieilles médailles. Il n'est jamiais indifférent de savoir quels ont été à une époque et sur un sujet donné la direction et les efforts de l'esprit humain.