LA GRANDE
COUR MAZABINE
La grande cour du palais Mazarin , malgré sa sécheresse, et quoique sa double rangée de tilleuls ne donne aux promeneurs qu'une ombre bien clair-semée, est de temps en temps le théâtre de conversations intéressantes sur les lettres , les sciences ou les arts. Les membres et les habitués de rinstitut s'y promènent quelquefois dans la belle saison, pour attendre l'heure des séances, ou quand ils en sortent.
Les profanes comme moi n'entrent guère dans cette allée que lorsqu'ils vont du quai de Gonti à la rue Mazarine et réciproquement , ou quand une rencontre particulière les y amène, comme cela m'est arrivé Tété passé. Mes deux commensaux , Bellelangue et Vézédix , le premier grand admirateur de nos auteurs et de notre idiome, l'autre plus initié dans les mathématiques et les sciences exactes, s'y trouvaient ensemble et paraissaient engagés dans un entretien des plus graves. Du moins la lenteur de leur marche, l'é-
* Ce dialogue, écrit à la fin de 1841 , a pour objet spécial les noms réunis ou juxtaposés de la Inugiic française. Le lieu de la scène a bien changé depuis : on a abattu les arbres et construit toute cette aile où se trouve la salle des séances ordinaires des Académies.
4iO LA GRANDE COUR MAZARINE.
nergte de leurs voix, l'activité de leurs gestes , ne laissaient aucun doute sur l'intérêt qu'ils y attachaient.
Je me glissai derrière eux à pas de loup et, mesurant inon allure sur la leur, de manière à ne pas perdre un mot de leur conversation, j'entendis Yézédix déclamer à haute vol\ les vers suivants :
Barythée à son centre attire runivers ; Proballène le pousse en un sens tout divers. Mais entre ces rivaux dans mon vol je l'entraîne , Depuis qae sous le ciel ma mère Nomogène , Balançant leur pouvoir et réglant mon essor Me fraya chaque ellipse où je circule encor ^
— Quel diable de jargon est-ce là? demanda Bellelangue en haussant les épaules? Sont-ce des vers? EsUce surtout du français que cet impertinent galimatias?
— Gomment 9 galimatias! riposta Yézédix indigné : ce sont des vers de Lemercier qui , comme il nous l'apprend lui-même*, ont été fort admirés par les Laplace, les Thénard, les Dupuytren. On y a surtout approuvé cette expression originale des principaux phénomènes physiques. C'est la gravitation qui est personnifiée Aàns Barythie , dieu de la pesanteur 'y c'est la force centrifuge que représente Proballène y dieu qui pousse les astres en avant; Nomogène, mère de l'un et de l'autre ^ est la loi primordiale du monde, celle d'où dépend l'attraction et la répulsion des corps ; et Curgyre, qui prononce ces vers, est le dieu de la ligne
I Lemercier, VAtlantictdê , chant II , p. 74.
* Voyes la préface de l'Atlantiadê, p. xxij et Ixxiij , et sortent la note à la fin du Moïse, « Ma théogonie représentative da système de nos sciences physiques.... obtint l'honorable approbation de plusieurs savants renommés et de plusieurs des doctes membres de Tlnslitut de France.... Lagranffe, Charles, Halle et Dupuytren, Humboldt et Delambre.... daignèrent louer la nouveauté de mon entreprise et Tinvention de mes divinités allégoriques (p. 128). » Sur la valeur littéraire de cette invention, voves notre Histoire de la poésie française à l'époque impériale, t. I , Ht. Il , sect. i, lect. 18, p. 290.
courbe ou de Torbite circulaire '. C'est aussi pour cela qu'il dit que sa mère Nomogène , balançant le pouvoir de Proballène et de Barythée, lui fraya à lui-même une route elliptique. Toutes les forces de la nature sont ainsi métamorphosées en divinités dont les chefs sont l'être suprême ou Théose et l'âme du monde ou Psycholie.
Théose , être sans fin et principe caché , Dégagé d'attributs dont notre œil soit touché , Des effets et du temps est l'étemelle cause. De Théose tout sort et tout rentre en Théose.
Essence de lui-même, incorruptible et pure , L'active Psyciiolie , âme de la nature.
Souffle partout la vie aux membres différents
Du vaste corps du monde
Tandis que Syngénie aux éléments divers Prête raffînité , lien de l'univers*.
Tu vois que Syngénie est l'homogénéité^ la vertu chimique de la matière inorganisée ou organisée.
— Je vois tout cela , répondit Bellelangue en souriant : je vois aussi qu'avant Lemercier d'autres poètes avaient mis en vers , et en beaux vers , sans se croire obligés pour cela de créer une théogonie nouvelle , les lois de l'astronomie. C'est dans Voltaire qu'on admire :
. . . Cet astre du jour par Dieu même allumé , Qui tourne autour de soi sur son axe enflammé.... Et dispense les jours , les saisons et les ans A des mondes divers autour de lui flottants. Ces astres asservis à la loi qui les presse S'attirent dans leur course et s'évitent sans cesse ; Et servant l'un à fautre et de règle et d*appui , Se prêtent les clartés qu'ils reçoivent de lui *.
' Voyez dans la préface de VAilantiade , p. Ixxiij , la liste explicative des personnages, et dans le corps de ToUTrage les notes qui s'y rap-^ portent.
* Atlantiadey chant I, p. 9.
' //enrtoda, chant Vil.
4tS LA GRANDE COUR MAZARINE.
C'est dans ce style qu'il est bon de parler des grands phénomènes de la nature-, et le français ordinaire y suffit, pourvu qu'on sache le mettre en œuvre. Je n'examine pas ici quel est le mérite de Lemercier, ni le succès qu'auront ses fictions newtoniennes , ni si la postérité ratifiera les louanges qui lui ont été données par des mathématiciens. Etais quelle malheureuse inspiration lui a fait barder ses vers de tous ces noms grecs si mal sonnants à nos oreilles , si inintelligibles pour tout le monde? Il faut parler français, a dit Voltaire avec tant de raison -, et, longtemps avant lui , notre vieux Du Bellay, soutenant dans une petite pièce de vers qu'il faut que chacun écrive en sa langue > se moquait, par un jugement que le temps a confirmé, des faiseurs de vers grecs ou latins :
Qui grec ou latiû veut écrire Semble un Icare , un Phaéthon , Et semble , à le voir, qu'il désire A la mer donner nouveau nom....
Princesse , je ne veux point suivre D'une telle erreur les dangers.
J'aime mieux entre les miens vivre Que mourir chez les étrangers *.
Or, employer à tout propos des termes tirés du grec, qu'estce autre chose^ au fond, que d'écrire, en grec? et pourquoi Lemercier n'a-t-il pas eu recours à nos substantifs compo* ses qui lui auraient fourni en quantité des mots clairs, précis, harmonieux? »
Yézédix, à son tour, sourit de pitié : « Des mots français pour exprimer tout cela! Quelle tournure ils auraient! Tout le monde en rirait, mon cher, et ils feraient honte à leur inventeur, car il est bien reconnu aujourd'hui que tous les mots de sciences doivent être grecs , parce que la langue
' Le» Vieux poètes français , t. IV, p, 422,
grecque seule peut composer, facilement des mots significaUfs.
— Reconnu 1 interrompit Bellelangue : et par qui , je te prie? Par les ignorants, par ceux, veux-je dire, qui, ne connaissant pas les ressources de la langue française, jurent, dociles écoliers, sur la parole d'autrui.
— Par les Académies , s'écria Vézédix triomphant.
— Justement-, par l'Académie des sciences surtout, qui, ayant à nommer un instrument inventé par Daguerre , n'a rien trouvé de mieux que cet abominable mot de Daguerréotype, II lui fait honneur, convenons-en. Quand Argant eut cédé à Quinquet son brevet d'invention pour les lampes à réservoir au-dessus de la mèche , pourquoi celui-ci n'a-til pas demandé à l'Académie un nom significatif? Elle lui aurait fourni le joli mot de Quinquélohypellychniotu Pourquoi , lorsque Garcel a exploité les lampes mécaniques inventées par Carreau, ne s'est-il pas aussi recommandé à la bienveillante érudition de nos savants? On lui eût gratuitement offert l'agréable composé Carcélomécanicolampe , avec lequel sa gloire serait allée à la postérité. Au lieu de cela , le peuple , qui n'est pas académicien , mais qui fait sa langue en dernier ressort et qui seul a le droit de la faire, a dit tout simplement un quinquet et une car cet, selon sa bonne et noble coutume de donner aux choses belles ou utiles le nom du producteur. Il fallait nommer Daguerre l'instrument inventé par cet artiste. Au moins ce nom fût devenu populaire^ et l'homme aurait joui de sa gloire. Mais un Dogutfrréofypej bon Dieu ! Quelle bouche française pourra jamais prononcer ce mot sans grimacer ?
— A merveille, m'écriai-je après cette vigoureuse sortie, et au moment ou Bellelangue et Vézédix se retournaient et me voyaient les rejoindre. Chacun son métier, dit-on -, les vaches seront mieux gardées. Que les savants fassent des découvertes et que les grammairiens créent les mots nou-
veaux. Mais vous, BeUelangue, vous ne vous contentez pas de critiquer les mots mal faits: vous bl&mez, d'une part, tous ou presque tous les mots tirés du grec ) et, de Tautre, vous soutenez que des mots français bien faits exprimeraient précisément la même chose , l'exprimeraient mieux et plus clairement. C'est là , je crois , l'idée que vous émettiez tout à l'heure, et que je voudrais bien vous voir prouver.
— C'est cela même, ajouta Yézédix *, montre-nous comment la langue française, si rebelle à la composition des mots, pourrait dans cet usage remplacer la langue grecque, qui y est justement si favorable.
— Oui, insistai-je-, montrez-nous cela, Bellelangue; et vous nous aurez appris une chose dont bien des gens ne se doutent pas.
— Un moment, un moment, messieurs, répondit Bellelangue : procédons par ordre, s'il vous plait; et d'abord, observez bien, je vous prie, que je ne blâme pas indisUnctcment tous les mots techniques tirés du grec. Si les Grecs ont, en effet, cultivé quelque art ou quelque science auxquels les autres peuples fussent alors étrangers, comme la rhétorique, Yanatomie, Y astronomie, il me semble à la fois fort utile et fort raisonnable de leur emprunter les mots qu'absolument nous n'avions pas, surtout s'ils peuvent prendre en passant chez nous une physionomie française. Quel esprit à l'envers pourrait, je vous le demande, repousser les mots théorie j physique^ philosophie, mécanique^ planète, comète, astrolabe, cône, q/lindre, sphère, pyramide, trapèze, polygone, venus chez nous directement ou par l'intermédiaire du latin? N'en est-il pas de même de la poésie, de la musique , de Yarithmètique et de la géométrie ? quoique j'aie toujours eu de la peine à digérer, dans celle-ci , TAy^olénuse, le parallélogramme et le parallélépipède. Mais , qu'à propos des découvertes que nous faisons aujourd'hui , et dont les Grecs n'ont jamais eu la moindre idée , nous allions met-
tre leur langue à contribution , pour le plaisir de nous entendre un peu moins nous-mêmes, c'est là ce qui me passe en vérité , et que je ne puis absolument souffrir.
— Et ainsi 9 reprit Vézédix y tu blâmes, non pas les mots que nous avons tirés du grec tout formés, mais ceux que nous avons composés avec des éléments grecs. Tu penses qu'il était convenable de prendre au lexique ancien \e mètre et même les parhéliês, les parallaxes, Y apogée y le périgée, tous mots que les Grecs ont eus dans leur vocabulaire : mais qu'il est absurde d'avoir composé pour notre usage, et tout exprès, le bcuromitre, le thermomètre, le microscope, la cuve hydropneumatique, et tant d'autres.
— C'est précisément cela, répondit Bellelangue.
— Et comment diable les nommeras-tu? s'écria son adversaire. Comment diras-tu le télescope? un instrument pour voir de loin? Et Y hygromètre? un instrument à mesurer {'Aumidité de Vair? Et Y oxygène? un corps propre à engendrer des acides? Ce sont justement ces périphrases qu'on a voulu éviter, et avec raison, ce me semble. Vas-tu nous y ramener ?
— Tu fais à la fois les questions et les réponses , répondit tranquillement Bellelangue : c'est un moyen d'avoir gain de cause , au moins à ton tribunal *, mais cette précipitation ne prouve rien au fond : la question reste toujours à examiner. Fais bien attention d'ailleurs qu'il ne faut pas me demander de créer hic et nunc les mots à substituer aux barbarismes grecs dont nous sommes inondés. La bonne composition des mots est chose assez grave pour qu'on y pense mûrement : faute de cette précaution, on ne fait que de mauvaise besogne, on fausse ses idées et on gâte la langue ; et comme je ne veux pas encourir ce reproche, ne t' étonne pas si je te demande quelquefois du temps.
— Je t'en donnerai tant que tu voudras.
— C'est bon , reprit Bellelangue \ eh bien ! commence
par m'écouter, et nous arriverons bientôt, je te le promets, aux mots qui t'intéressent. Sache avant tout pourquoi je me plains de ce grand nombre de mots grecs introduits violemment et surabondamment dans notre langage technique. Je crois, en principe général, qu'il est inconvenant d'aller chercher à grands frais chez les étrangers ce qu'on a chez soi et sous la main. En ce qui touche surtout au langage, je trouve absurde et barbare de forger, d'après Homère ou Aristote, des mots dont le sens, quand on ne sait pas le grec, est une énigme indéchiffrable-, et, quand on le sait, est, la plupart du temps, si incomplet et si faux, qu'une seconde étude est nécessaire pour désapprendre le sens des éléments du composé'.
— Oh! c'est aussi trop fort, m'écriai- je.
— Je le prouverai tout à l'heure , et par de nombreux exemples. J'établis, pour le moment , que l'introduction des mots grecs dans notre langue la rend inintelligible pour presque tous. Molière , mettant sur le théâtre quatre médecins très-connus de son temps , voulut les affubler de noms significatifs et ridicules. Au lieu de les composer lui-même , comme il le fit plus tard, dans son Malade imaginaire y pour M. Purgan, M. Fleurant et Thomas Diafoirus^ comme Regnard le fit pour M. Clislorel, dans son Légataire universel; il alla prier Boileau de les lui tirer du grec \ Celui-ci se mit courageusement à l'œuvre, et accoucha bientôt de Bahii, Uacrotonj Tomes et Desfonandrès , qu'on voit encore dans l'Amour médecin. Or, à moins d'être prévenu , qui , diable ! pourrait s'imaginer que Macroton est un bègue qui allonge beaucoup ses syllabes, f^cxtcpU tôvcç? que Bahis est un bredouiUeur dont le nom contracté de €«i!*Çw , japer, aboyer,
^ Voyez dans le Cours supérieur de grammaire y t. I, liv. lU, c. 8, Texamen de plusieurs barbarismes tirés du grec.
* Clément et Delaporte , Anecdotes dramatiqties , au mot Amour méde^ cin , t. I , p. 03.
indique sa mauvaise prononciation ? que Deifanandris est un tueur d'hommes , ce que signifie le fon de <péuoç , et andris d'âÉvt^/?, ivS'poç? qu'enfin Tomes ^ de to^i^, coupure, est un médecin qui veut toujours tailler ou couper? Était-ce bien la peine de dépenser tant d'érudition pour arriver à un si piètre résultat? et La Fontaine n'a-t-il pas mille fois mieux rencontré , quand il a dit en bon français dans une de ses fables :
Le médecin Tant-pis allait voir un malade Qae visitait aussi son confrère Tant-mietix * ?
Cherchez tant que vous voudrez : vous ne trouverez pas à tous ces mots grecs d'autre raison ^ sinon qu'on se sépare de la foule*, d'autre avantage, sinon qu'on fait parade , dans ce langage bigarré, d'une érudition fort équivoque. Je le déclare bien franchement : c'est mon antipathie que cette prétention ; c'est ma bête noire que celui qui en est infecté. Je répète volontiers, en les lui appliquant, ces vers d'un de nos vieux poètes :
Je hais PÂnglais mutin et le brave Écossais, Le traître Bourguignon et l'indiscret Français , Le superbe Espagnol et Tivrogne Tudesque. Bref, je hais quelque chose en chaque nation ; Je hais encore en moi mon imperfection : Mais je hais par-sus tout un savoir pédantesque*.
— Bon ! m'écriai-je , voilà une déclaration bien extraordinaire chez un homme qui a étudié le grec aussi longtemps que vous 1
— J'aime le grec dans le grec, répondit-il-, le latin dans le latin , et le français chez nous. Le français a sa nature , il a ses étymologies et sa forme propre : ce sont des carac-
' FabUs, V, 12, Les Deux Médecins.
* Du Bellay, dans Les vieux poètes français ^ t. )V, p. 129.
tères qu'il faut respecter. L'introduction de mots élrangers dans notre langue ne peut que la corrompre et en foire un abominable jargon.
— Mais, grand réformateur, interrompit Vézédix, ce n'est que parce qu'il était impossible de composer des mots français exprimant des idées un peu complexes, qu'on a eu recours à la langue grecque. Le français ne se prêtant aucunement à la composition des mots....
— Qui t'a dit cela? dit en riant Bellelangue.
— Tout le monde-, d'ailleurs c'est évident.
— Oh ! évident : voilà de ces évidences qu'on trouve toujours à point nommé , quand on n'a pas étudié une question, et que partant on n'y entend rien du tout. Sans doute nos mots, qui n'ont en moyenne que deux ou trois syllabes, n'en peuvent pas sacrifier autant que le grec, toujours si riche en terminaisons superflues , et que n'épouvantent pas les mots de six, sept ou huit syllabes. Mais nous avons nos noms réunis ou juxtaposés , et avec ces mots seuls la langue française peut exprimer plus brièvement que le grec, sous une forme très-naturelle et intelligible pour tout le monde , ce que l'on semble prendre à tâche de dissimuler par les mots baroques à grand'peine tirés de si loin.
— Qu'appelez-vous mots juxtaposés? demandai-je.
— J'emploie cette expression pour désigner les mots qui se forment de deux ou trois autres, sans aucune altération des éléments : tels soniperce-oreiHe, cure-dent, arrièn-i^orpê, hausêe-eoL Je distingue ces mots juxtaposés des composés proprements dits, qui s'écrivent ordinairement en un seul mot, et où le préfixe se modifie le plus souvent, comme dans condition, comporter, collation, corrélatif. Je les distingue surtout des dérivés , qui se tirent d'un primitif par le changement de la désinence, comme acte, acteur, action, actif, etc. Or, notre langue peut former une multitude de mots juxtaposés, et tous d'une signification très-précise.
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— Parbleu! je le crois bien, dit en riant tout haut Vé* zédix : on n'a qu'à mettre tous les mots du dictionnaire successivement après tous les autres, en les groupant deux à deux 9 trois à trois , quatre à quatre, on fera ainsi des combinaisons tant qu'on voudra. Donne-moi le nombre des mots français simples , je te dirai tout de suite combien tu pourras former de combinaisons binaires ou ternaires.
— Ta ! ta ! ta ! ta ! reprit BeUelangue , tu parles toujours trop vite, mon ami , et tu ne t'aperçois pas des contradictions où tu tombes sans cesse. Tout à l'heure, la langue française ne pouvait pas former de composés : maintenant, tous les mots français peuvent se réunir entre eux , et de toutes les manières. Ces deux propositions sont aussi erronées l'une que l'autre : les langues ne s'établissent pas selon des formules algébriques. Il y a des règles pour cette juxtaposition des mots; règles qui, pour n'avoir pas été écrites jusqu'à présent, ne sont pas moins réelles. L'examen attentif des mots ainsi réunis m'a fait reconnaître ces principes. Ils sont tels, que hors d'eux , il n'y a guère que des barbarismes , tandis que la composition qu'ils régissent est toujours bien française ; et notre oreille nous l'indique tout de suite, pour peu, du moins, qu'elle soit sensible et exercée.
Ces mots réunis ou juxtaposés ne le sont que deux à deux dans l'immense pluralité des cas. Il y a quelques exemples de composés ternaires, comme tête-à-tête, dés-ormais, n'orQuère^ quelques quaternaires même, comme coqà-Vâne, d'ore-en-avant, sainte-n'y-touche , tout-à-V heure : mais ces mots peuvent presque être regardés comme exceptionnels. Dans tous les cas, quand il y a plus de deux mots dans le composé , il y a toujours deux et souvent trois monosyllabes : pied-à-terre , arc-en-ciel, chef-d'osuvre. Les mots plus longs, tels qu'amér«-pe(tt-/îb, arrière-petit-neveu, sont des termes de pratique qui ne touchent pas à la
question. Aussi on peut poser en règle que nos mots réunis n'ont i)as plus de quatre et n'ont presque jamais que trois syllabes sonores -, j'appelle ainsi celles où l'oreille entend un autre son que Ve muet. Gomme selon notre manière de prononcer la prose, au moins dans le langage oi nous supprimons le temps de la syllabe muette , il est turel de ne pas la compter dans le nombre des syllabes de nos mots réunis.
Vous comprenez qu'il ne s'agit pas dans cette discussion de l'orthographe de ces mots : c'est là une question de grammaire élémentaire dont je n'ai pas à m'oceuper.
Cependant je dois remarquer, comme on le fait presque partout, que ces mots composés le sont diversement*, quelques-uns le sont de deux noms en concordance ou d*un substantif et d'un adjectif, conune chou-rave, roie-^rtrix, chcU'huant, plate-bande, coffre-fart, longue^vue, etc. Il n'y a pas de règle, dans ce cas, pour leur position respective : le substantif peut être mis devant, comme dans aigue-nuÈrine, arc^boutant, boutHrimé; ou après, coomie dans 6asfonds, mi-lieu, claire-voie y ronde-bosse et rond-poini. Ces derniers mots si bien composés appelaient , ce semble, le juxtaposé ronde-ligne, pour désigner la circonférence d'un cercle-, car il est vraiment honteux que nous n'ayons pas de mot français pour exprimer cette idée. Cercle s'applique proprement à l'espace plan compris dans la ronde-Ugne^ circonférence ne signifie , malgré sa longueur, que pourUmr ou contour, et peut s'appliquer aux figures les plus irr^u- Itères, par exemple, à l'enceinte d'une ville : aussi est-on obligé de dire la circonférence du cercle , et non pas seulement la circonférence, quand on veut, pour la première fois, désigner la ligne circulaire -, c'est-à-dire qu'il nous faut huit syllabes pour exprimer nettement ce que le mot rondeligne nous donnerait en trois.
Je continue mon relevé. Quelquefois les deux noms sont
en dépendance , que la préposition soit exprimée ou sousentendue ) dans ce cas y le nom régi est ordinairement le dernier : arc'-en^el, ehef^'osuvrey pied-d'aUmetle, hôtel- Dieu pour hôtel de Dieu.
Quand il entre dans le mot composé un adverbe , une préposition y ou un de ces noms abstraits si souvent pris chez nous comme prépositions ou adverbes , ce sont toujours ces mots que Ton place les premiers : avant-corps, c0ntre-coupy arriére-iaison , entre-sol, sous-coupe, entrecolonnes, sous^ventriéres.
Ces règles nous donnent déjà le moyen de remplacer les mots que je blâmais tout à l'heure d'hypoténuse, de parai" lélogramme, de paralUlépipède et autres » qui n'en finissent pas. L'hypoténuse signifie étymologiquement sous-tendue, c'est-à-dire ne signifie rien du tout. Il faudrait exprimer que c'est le côté d'un triangle opposé à l'angle droit , ce qui s'exprimerait très-bien par le mot sous-rectangle. Cette expression aurait l'avantage de ramener à sa véritable signification le substantif rectangle^ c'est à tort, en efiet, qu'on le prend pour exprimer un quadrilatère dont les angles sont droits -, dans ce sens, il est adjectif, et l'on devrait dire giiodrilatire rectangle, au même titre qu'on dit triangle rectangle et parallélépipède rectangle. Pris comme substantif, il signifie essentiellemeat un angle droit , et le mot de sous^ rectangle appliqué à Yhypoténuse d'un triangle rectangle exprime exactement ce que l'on veut dire , savoir le côté placé sons cet angle ou en face de lui.
Le paraUélogramme est un mot d'une longueur détestatable. Les Grecs appelaient cette figure rhombos^ nous aurions dû , dans ce sens , leur emprunter ce mot rhombe , plus court et tout aussi clair, si nous n'avions déjà un mot français connu de tout le monde et représentant très-bien un quadrilatère à côtés parallèles, je veux dire le mot cadre. Le quadrilatère rectangle serait alors le droit-cadre, ou
mieux encore le dret-eadre, en profitant, pour adoucir le mot 9 d'une prononciation admise dans Fancienne langue française et conservée dans plusieurs provinces. Le simide parallélogramme deviendrait alors le gaueht^cadre^ le cadre oblique, ou plus brièvement le clin-cadrey en prenant ce mot clin, non dans le sens trop restreint d'un petit mouvement des paupières , mais dans le sens vrai qu'indiquent les composés enclin y déclin , et leur nombreuse famille '•
Quant au parallélépipède , dont le nom incompréh^iisible fait gémir toutes les oreilles françaises, on le remplacerait avantageusement d'abord par le dérivé caissière ou caisserei, si Ton voulait représenter sa forme qui est celle d'une caisse ordinaire*, et mieux encore par les juxtaposés six-îables ou iiX'Cadres, qui seraient l'un et l'autre une définition, car un parallélépipède, qui signifie étymologiquement plans parallèles, est terminé par six parallélogrammes, ce que signifierait exactement un six-cadres ou un six-tables. U va sans dire qu'on distinguerait le six-cadres droit et le six-cadres oblique, comme on fait aujourd'hui les parallélépipèdes ; en aurait seulement des mots courts et expressif , au lieu de longs mots insignifiants.
— Ce n'est pas mal, lui dis-je : mais continuez, je vous prie, votre théorie de la juxtaposition régulière des mots.
— LfOrsqu'il entre un verbe dans le mot composé, reprit Bellelangue, il est toujours à la forme absolue, c'est-à-dire à la troisième personne du singulier du présent indicatif, et c'est lui qu'on place le premier : tire-botte, posse-partout, serre- file. Cette dernière classe de mots juxtaposés est, sans comparaison , la plus nombreuse et la plus importante \ c'est aussi celle à laquelle se rapportent les règles de com* position dont il me reste à vous parler.
* Roquefort, Dictionnaire éiymologiqiue, mot CUgner.
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Tous les verbes ne sont pas également propres à former des composés de ce genre. Il faut que la dernière syllabe en soit muette et que la consonne qui précède soit pourtant entendue. Il n'y a donc en général que les verbes dissy Haches en er précédés d'une consonne qui se prêtent bien a cette composition : strre-iéie, tire-bouchon, passe-laceL Ceux où la terminaison er est précédée d'une voyelle n'ont pas à beaucoup près tant de grâce : un prie-Dieu, un plie-lingey un tue-mouche, un essuie^main^ sont assurément des mots moins agréables que les précédents.
Parmi les verbes en er avec consonne , les dissyllabes seuls forment des mots bien français, parce qu'ils n'ont plus dans le composé qu'une seule syllabe sonore , avec une muette distincte , ce qui est la condition la plus favorable : porte- feuille , garde-meuble, brûle-toul, ros^-coquin , boutefeu.
Cette règle fondamentale n'a, je le pense, été formulée par personne*^ cependant Henri Estienne, l'un des pre* miers qui aient porté dans notre langue un esprit d'examen philosophique, avait observé de quelle importance il était que dans les mots juxtaposés les derniers éléments ne dépassassent pas une certaine longueur. « Je ne doubte pas, dit-il^ qu'entre ces compositions de mots , les uns ne lui plaisent bien plus que les aultrcs. De ma part, je suis d'opinion que quelquefois le monosyllabe ha meilleure grâce au bout d'un composé que le dissyllabe, et le dissyllabe que le trissyllabe*. » Qui pourrait, en effet, supporter un fermer-magasin, un chauffe-logement, un porte-chandelier y et tant d'autres, formés peutrètre pour le besoin du moment, et que notre
* Je Toi indiquée dans mon Abrégé de grammaire française (Dieppe , t832), p. 58 ; et dans mon Cours supérieur de grammaire, t. I, liv. ill, c. 5.
* PréceUsnce du langage français^ édit. de 4579 ^ p. i37; p. 166 et i67de redit. ini2de M. Feugère, i850.
sentiment instinctif du bon langage n'a pas laissé subsister.
Or» la remarque d'Henri Estienne sur le dernier mot s'applique avec plus de force encore au premier des deux. II est facile de reconnaître par expérience que presque tous nos mots juxtaposés commencent par un monosyllabe ^ dans le sens que j'ai indiqué tout à l'heure : boiUe^eu y tire-pied, serre-tite, vide-boutelUe.
Quand le premier élément n'est pas un monosyllabe, le second l'est presque nécessairement : emparte-pièee^ engùutevent, arrite-'bœuf.
Tous ceux qui ont fait de bons mots juxtaposés en français les ont forgés de cette manière y l'oreille les guidant à leur insu et les menant ainsi à ce qui est bien. Rabelais a créé ou rapporté un grand nombre de ces noms ^ qui sont tous conformes à notre règle : passe-dix ^ tire-la-broche , baute^ hors, pince-monlle , pique-à-Rome y vire^voHe^ passe^ivant, pile-mouiarde y croque- teste \ Happe^mauche , Mâche- faim. Brûle-fer, Slire-langaul*, mâche-rave , claque-^eni, happelourde, boute-vent, tire-lupin^ Tourne-moule, Bas-de-fesses, Totuiue-dillon , Tun des conseillers de Picrocholc-, les /iimeux cuisiniers Ftippe-sauce , Hoche-pot et Pille-verjus* \ le grand Loup-garou, chef des géants, et les deux illustres colonels Riffle-andouille et Taille-^boudin \
On trouve aussi dans La Fontaine :
Quatre animaux divers , le chat Grippe- fromage. Triste-oiseau le hibou , Ronge-maille le rat , Dame Belette au long corsage • ;
* Gargantua, Ht. I, c. 22.
' Pantagruel, liv. Il, c. i.
* Pantagruel, liy. H, c. 7. Ajoutez tire-pet j baise<ul, humê'-vêsne, touche-merde, et tant d'autres.
* Gargantua, liv. I, c 31 , 26, 37.
* Pantagruel, liv. II, c. 29, et liv. IV, c. 37.
* Fables, VIII, 22. U Chat et le Rat.
et dans un autre endroit :
Ronge-maille ferait le principal héros.
Quoique , à vrai dire , ici chacun soit nécessaire. Porte-maison l'infante y tient de tels propos
Qae monsieur du Corbeau va faire Office d'espion * . . . .
Il n*y a donc pas de doute sur la pratique constante des auteurs qui ont le mieux connu la nature intime de notre langue. Il n'y en a pas davantage, au jugement de l'oreille^ quand nous comparons deux mots composés selon ou contre cette règle : par exemple, un brûle-Umt avec un consume-tout, un tire-bouchon avec un arrache-boucium, etc. Les premiers sont des mots très-bien faits : les seconds sont ridicules et insupportables.
Observez maintenant que nous avons en français environ quatre cents verbes dissyllabes en er; ils sont donc dans les conditions requises pour former des composés avec tous les noms et adjectifis d'une ou deux syllabes : jugez par là quelle mine inépuisable nous avons à exploiter, et combien nous pouvons trouver dans ces combinaisons de mots rapides , sonores et expressifs.
— N'y eût-il que mille monosyllabes ou dissyllabes , dit en riant Vézédix , cela ferait déjà un total de quatre cent mille mots : c'est une jolie réserve.
— Et ce n'est pas tout : quelques-uns de ces verbes, et plusieurs de ceux qui sont terminés par une consonne , reçoivent après eux une préposition. Celle-ci , se joignant au nom qui la suit, forme avec lui , pour l'oreille , une sorte de mot unique qui , pour tomber avec grâce , ne doit pas avoir plus de deux syllabes : exemple : Toume-à-gauche ; Vit^degrain, c'est un des géants de Rabelais*, touche-aux-nues ^ c'est un sobriquet berrichon pour désigner un homme de
1 Fables. Xil, 15. Le Corbeau, la Gazelle ^ la Tortue et le Rat.
4S6 LA GRANDB COim MAZARtNfi.
petite taille; fouille- au-pot, tâte-au-poly autres sobriquets pour designer les hommes qui se mêlent des affaires du ménage*, pince-sans-rire y touche-à-lout , fiert-à-bras^ parera" ventj pare^-pluie, pare-à-sol, pare-à-grilej part-à-foudrt, qu'on écrit autrement à l'ordinaire , mais dont Torthographe, bien que détournée, ne doit pas nous empêcher de reconnaître que les éléments satisfont à notre règle. S'agit-il maintenant de former des noms français juxla- ' posés pour une multitude d'objets utiles ou commodes; rien de plus simple; il faut se bien rendre compte de ce à quoi la chose doit servir, et , indépendamment de la dérivation et de la composition particulières à notre langue , on trouvera presque toujours , par la réunion régulièrement &ite de nos dissyllabes avec un substantif très-court, le composé convenable.
Je vous en donnerai quelques exemples. Il y a dans Rabelais un passage célèbre où conduisant Pantagruel et ses compagnons au pays des chimères, il les fait passer d'abord par des licuK dont le nom signifie en grec qu'ils n'existent pas.
— Ah ! je m'en souviens, interrompis-je. « Passants par Méden, par UU, par Uden^ par Gélasin, par les iles des Phées, et jouxte le royaume de Achorie, finablement arrivarent au port de Utopie \ » Voudriez-vous blAmer cette ingénieuse fiction ?
— Non certes , répondit-il ; mais à moins que Rabelais n'ait attaché un intérêt quelconque à n'être compris que des savants (et ici je ne vois pas quel pouvait être cet intérêt), n'aurait-il pas exprimé la même chose^ et de manière à frapper un plus grand nombre de lecteurs, en disant, par exemple que « passants par iV^a«^ Nulle-part ei TotU-y-faui,
* Pantagruel, liv. II , c. 24. Ces mois sont en erec fjLijiév^ rien, ovrt , nuUc chose; où^fv^ aucune chose: yeXanîvoç^ qui tient au rire, ridicule; à privatif et x^P^y contrée; où non, cl réro^^ lieu.
puis par Billevesées, les iles des Phées, ci jouxte le royaume de N(m-lieUj ils étoient finablement arrivés au port d'On-s'enmoqw? »
— J'aime mieux le grec, dit Vézédix.
— A la bonne heure , dit Belleiangue *, parce que c'est du grec : car, au fond , tu ne peux pas croire que des mots comme méden, uti ou gélasin soient bien plaisants ni fassent un bien bon efiet dans le livre de Rabelais.
— Mais croyez -vous, interposai-je , que les moLs significatifs que vous mettez à la place des mots grecs soient bien propres à entrer dans le style élevé , dans la langue oratoire ou poétique?
— C'est une autre question. Je ne crois pas que ces mots, puisque vous me le demandez, puissent généralement convenir à la haute poésie , à la haute éloquence , quoique plusieurs y tiennent fort bien leur place, comme tout-puissant, chefs-d'œuvre, beaurfrère, beaux-esprits, bien^aimés, contrecœur, demi-dieux, faux- fuyants , etc. La tentative faite au xvi^ siècle par Dubartas n'a pas réussi^ le gosier maschelaurier, le pin baise-^mer, le eoultre fend^uéret, n'ont pas eu plus de succès que le dyspotme et Yoligochronien de Ronsard j et n'en devaient pas avoir, quoique se comprenant mieux que ces derniers. Mais c'est là un petit malheur : la langue poétique , à mon avis , doit se resserrer plutôt que de s'étendre. Je ne vois aucun intérêt à faire fourmiller les poètes et leurs compositions : ayons-en peu , mais qu'ils soient bons-, et i)our cela, tout en leur laissant la liberté d'emprunter à leurs risques et périls à la langue courante ou à la langue étymologique les mots qu'ils emploieront, soyons, nous autres, difficiles sur l'approbation à leur donner.
Pour venir au point précis et intéressant de la question qui nous occupe , ce qu'il y a de vraiment important (\ans les langues, c'est l'expression nette de la pensée, sans con-
ventioQ nouvelle : c'est ce qu'on obtient des mots formés d'éléments pris dans la langue même » c'est ce qu'on éloigne ou ce qu'on empêche absolument par les mots pris des autres langues.
Aussi je comprends parfaitement le prix que mettail Apulée aux termes qu'il avait latinisés en les empruntant des Grecs; lorsque ceux-ci disaient Çcoorotca et àotixûc^ il y substituait ces mots si latins et aujourd'hui si français de vivipare et ovipare * -, il avait encore composé plusieurs mots ' perdus pour nous qui traduisaient exactement les mots grecs; et, par là, on peut dire qu'il enrichissait la langue latine , ce que Gicéron avait fait avant lui , de son cdté.
Nous aussi , nous pouvons, pour la langue française , non pas la langue oratoire ou poétique , mais la langue usudJe et commune, introduire beaucoup de termes aussi clairs qu'utiles ; en voici des exemples. On fait depuis quelques années des meubles en fonte que l'on place auprès des portes d'entrée des appartements , afin d'y égoutter les parapluies. J'ai entendu nommer ces instruments des porie-parapluies. G'est un mot mal fait et mal sonnant-, le véritable nom serait, & mon avis, ifn égoiUtoir, puisque c'est un vase pour égoutter. Mais, en renonçant même à ce dérivé, n'aurions-nous pas les juxtaposés loge-gouttes j garde^ouites ou garde-pluie, qui signifieraient au moins autant que parleparapluie ci seraient bien plus français? Les mêmes meubles sont nommés quelquefois des porie-amnes , eu égard à un autre usage auquel ils servent également. G'est un nom très-bien fait et qu'il faut garder.
Vous avez vu ces mains ou- crochets que l'on adapte aux cheminées pour y accrocher la pelle et les pincettes. On les
* Vifiparos.... et oviparos.... appello qoœ Gnect i^aoT^Ka xaî àorôtca. De Magta, etc., t. H, p. 42, édit. Iiipont.
* Voyez le même traité , un peu plus loin.
appelle assez bien d'après leur forme des croUionis : on les nommerait encore mieux d'après leur usage des porte-pelles.
— Je n'ai rien à dire contre ces mots, observa Vézédix. Je crois qu'on peut en effet trouver, que l'usage même nous fait infailliblement rencontrer, pour les objets ou meubles usuels, des mots très-courts et très- français. Mais en sera-t-il de même pour les sciences? Pourra-t-on remplacer ceux que je t'indiquais tout à l'heure, la lunette, le microscope, le télescope, le graphomèlre, le baromitre?
— Rien, sans doute, ne serait plus aisé. Le graphomètre, dont le nom, tu l'avoueras, ne signifie guère ce qu'il veut dire, pourrait très-bien s'appeler un compte-sangle ou un vise-angle, comme la planchette serait un tire-angle et le rapporteur un lève-angle. Rien assurément n'est plus simple, plus facile, plus complet.
Le microscope , puisque tu as cité ce mot , est un instrument destiné à grossir ou amplifier les objets : son nom le plus naturel serait donc un grossissoir ou un amplifimt. Mais pour n'employer ici que les juxtaposés , ceux de visemenu, vise^grigne ou vise-^niette lui conviendraient parfaitement, puisqu'on vise avec lui de menues parcelles ou des choses si petites qu'elles ne sont^ pour ainsi dire, que des miettes ou grignes, ce que notre langue désigne de plus petit.
La lunette et le télescope ne sont pas , eu égard h la langue française, des mots de même ordre. Lunette est un mot très-français ; il a le tort de ne signifier rien du tout ici que la rondeur d'un verre, mais sa forme est irréprochable. Télescope j an contraire, est un mot très-significatif-, on peut ajouter très-bien fait, puisque r^Afaxo^oç est réellement un mot grec : seulement ce mot ne signifie pas du tout un instrument, mais un homme qui regarde de loin*, encore n'estil usité qu'en poésie. Dans tous les cas , il n'a pas figure française. U faudrait donc trouver des expressions à la fois
448 LA GRANDE COUR HAZARINe.
significatives et d'une tournure parbûtement conforme à celle de nos mots usuels. Rien ne sera {dus facile pcnir qui saura bien que le télescope et la lunette astronomique servent l'un et l'autre à considérer les astres. La diiTérence est que les lunettes les viseat directement , tandis que dans le télescope ils sont vus par réflexion ou dans un miraîr. Gela étant , la hinettc astronomique sera pour nous le otsea$ire , et le télescope le mirenu^e - ces mots n'exprimeDtils pas plus et mieux que ceux qu'ils remplacent ? Faut- H trouver un équivalent p(mr le baromètre? I>'abord , que veut dire ce root?
— Il signifie 9 dit Yézédix, instrument pour mesurer la pesanteur de fair.
— C'est une erreur, reprit Bellelangue; il veut dire tout bonnement mesure de la pesanteur^ et, à ce compte, toutes les balances sont des baromètres. On a donc créé exprès un mot grec d'une taille fort raisonnable , pour exprimer, sin(Mt faussement, au moins très-incoraplétement, ce qu'en pouvait rendre plus brièvement, plus exactement et plus intelligiblement par un composé français : il fallait l'appeler pèse-air ou pisegas. Remarquez que quand Baume a imaginé ses ingénieux instruments pour connaître le degré de concentration des esprits ou des acides qu'on appelait alors des sds, il les a nommés des pèse-^prils ou pèse-sels, les uns et les autres étant réunis sous le nom si franç«s, si cïair et si juste de pèse-liqueur. Ne fallait-il pas avoir le diable au corps, pour substituer à ces mots excellents le nom détestable d'aréomètre, qui ne signifie rien ou signifie mal? Il en est de même du pése^air, qu'il est ridicule d'avoir oublié pour introniser le baromètre.
Le mot thermomètre est moins reprébensible : il signifie exactement mesure du ehaud, mais il ne veut rien dire de plus ', il est moins français et plus long que note-chaud ou eampte-chaud, qui l'aurait pu remplacer dès le premier mo-*
menl. Les Ihermomëtres à maximum ou à minimum sont des instruments de la même espèce \ ils désignent toujours le degré de chaud ou de température. La seule dififêrcnce entre eux et les thermomètres ordinaires , c'est qu'une pièce y a été disposée pour marquer ou coter, comme on dit quelquefois y le maximum de chaleur ou de froid : ces thermomètres seront donc pour nous^ non phis seulement des notechaud, mais des cote-chaud ou des cete-froid^ et, je vous le demande ^ ne vaut-il pas infinintent mieux dire un cote^ froid que de demander pédantesquement , dans un jargon bigarré de grec et de latin , un thermomètre à minimum ?
— Quand nous vous l'accorderions , lui dis-je , ce ne serait qu'un ou deux mots remplacés par d'autres. Pourriezvous^ par le même système y donner les équivalents de tant d'autres noms» du pgrométre^ àeVudomètre, de Vanimométré?
— Je crois qu'il n'y aurait en général rien de plus aisé. Le pyromitre d'abord deviendrait le compte-feu ou note- feu -, Vudcmitre ou plutdt Yhyitomitre dont le nom veut signifier maure de la pluie qui tombe , serait bien remplacé par celui de compte-pluie ou jauge-^pluie ^ Yhjigromètre, qui mesure l'humidité atmosphérique^ s'appellerait très-bien noie-moite ou compte-aigue , en profitant pour cela de l'ancien nom de Teau. L'anémomètre, s'U ne s'agit que d'indiquer la direction du vent^ s'appelle dans notre langue girouette ou fiouette. Ces deux mots doivent être conservés coranac très-caractéristiques. Ils équivalent, le premier surtout, au juxtaposé vire-vent, et indiquent en effet de quel côté le vent tourne. Si l'anémomètre est vraiment digne de son nom , c'est-à-dire s'il permet de mesurer la force ou la rapidité de l'air en mouvement 9 on l'appellera en général un eompte-'Vent ^ et d'une manière plus^ spéciale, un aune-veni, si l'on veut^ en quelque sorte, auncr le vent, c'csl-à-dirc détei miner au moyen de flocons de laine ou de coton combien d'aunes eu
de mètres il parcourt en un temps donné , et un si on obtient cette connaissance au moyen d'un poids qui lui fosse équilibre. Partout et toujours nous avons des mots français plus courts, plus clairs, plus agréables et surtout plus exacts que ces termes qu'on vous a forgés si cruellement du grec.
— A la bonne heure , reprit Yézédix ; mais les machines plus compliquées dont on se sert en physique, la nuMckme pneumatique , par exemple , la machxM ou la foniaàèe de eompreeeien, le fuiilàvent, la machine électrique, les ptbs galvanique, thermo-électrique, hydro-ékctriquê, ete.^ les pourras-tu nommer d'une manière convenable?
— Je te conseille, dit Bellelangue en riant, de me oiettre au défi avec des mots pareils. Machine électrique ! poempe de eompreêsian! pile thermo-éUctri^pÂe ! N'y a-t-il pas de quoi se vanter? Gomment, pour des appareils si constamment employés , vous n'avez pas même un mot propre ! il vous en faut deux ou trois , quelquefois quatre , et la plupart du temps pour ne rien exprimer! Que veut dire, je vous prie, machine électrùjpte. Électrique, personne ne l'ignore, signifie étymologiquement qui tient au suecin ou à l'ambre jmme. Appliquée à notre machine , cette définition devient » absurde qu'il faut chercher dans l'histoire une extension du mot au moyen de laquelle il prenne un sens plus raisonnable. On trouve que la machine électrique est un appareti qui produit des effets de même nature que ceux qu'on avait, dès le temps de Thaïes, reconnus dans l'ambre jaune. Ne voilà-t-il pas une dénomination bien philosophique ? Pour moi , si j'avais à nommer aujourd'hui cette machine , et i la nommer en français , je dirais : son caractère principal et certainement le plus frappant pour tout le monde , c'est de développer du feu par le frottement d'un verre qui tourne ; je l'appellerais donc un vire-à-feu ou un frolte-à-feu : ce dernier mot , qui me semble le meilleur, a un son exactement
analogue à celui depotà-feUjqne Ton emploie dans Tartillerie, et dans rarchitecture pour représenter ces ornements en pots flambants , comme il y en a sur les toits de la façade de ce palais-, il est donc parfaitement français et d'une agréable prononciation.
Les piles galvaniques donnent le même fluide par simple contact-, je les appellerai des iouehe-à-'feu f les appareils électro-magnétiques le produisent sans contact et sans frottement, seulement au passage : je les nommerai des passeà-feu. J'appellerai de même fluê^-feu ou coule-à-feu, à moins qu'on ne préfère aigue-à-feu, les piles hydro-électriques où Teau ou un fluide joue un grand rôle dans la production de l'électricité.
Par la même raison le fluide électrique, qui mériterait un nom particulier comme le calorique ou la lumière , devrait le recevoir de sa propriété la plus saillante , qui est de déterminer le feu , c'est-à-dire la lumière et la chaleur par sou choc : on pourrait donc le nommer choque-feu , ou mieux feu^hoquant , parce que l'action est si rapide que le feu électrique nous parait être lui-même un fluide igné dont la nature est de donner un choc. Ce nom seul serait une dé-, finition '.
Passons à d'autres mots. Tu m'as demandé comment je dirais la pompe de compression : je ne serai toujours pas embarrassé pour trouver un nom meilleur que celui-là. La pompe de Bramah n'est-elle pas aussi une pompe ou une machine de compression? Cependant ce n'est pas elle que l'on désigne par ce nom. Il fait entendre dans les cours de physique un récipient où l'on injecte de l'air ou un gaz au moyen d'une pompe foulante. J'appellerai donc cette machine un foule-air ou un fouh-gaz. Je dirai même foule- air
' Aimcrait-on mieux le désigner par sa propriété d^aUircr ou de repousser. Le nom de tire-ou-chasse serait assurément très-signiûcatif.
444 L\ GRANDS COUR MAZARINB.
à clodie , si je veux le distinguer par sa forme exlérîeurr de toutes les machines du même genre.
Plusieurs instruments de physique , en eSet^ ne soni que la pompe de compression diversement modifiée : la fonimne par campretiUm est encore un foule-air. Hais l'air foulé y chasse Teau sous la forme d'un jet -, je l'appellerai donc un /bule-aîr à jet. Ce nom plus court que le nom ordinaire . exprime parfaitement la nature essentielle de cet apparu! « qui est d'être un récipient d'air comprimé , et son objet spécial et caractéristique , qui est de former un jet de liquide.
Le fusil à vent est un des mots les plus absurdes que Ton puisse avoir. On disait autrefois canne à f>ent : et ce mol , sans être tout à fait bon , valait mieux pourtant que le mol moderne ; car enfin fusil vient du foctilus ou fociUus diminutif de focus \ petit feu , ou instrument à feu autrement dit briquet. Lorsqu'on substitua aux mèches dont on se servait pour mettre le feu aux mousquets , d'abord un rouet ^ puis une platine qui en frottant vivement une pierre contre un morceau d'acier ou fusil j faisait jaillir une étincelle sur la poudre 9 par une synecdoque bien naturelle , on donna à l'instrument tout entier le nom de la partie nouvellement inventée : on dit un fusil pour un mousquet à fusil. Hais quand plus tard on a transporté ce nom à un instrument nouveau , où manque justement la partie d'où ce nom dépendait ^ n'est-ce pas un contre-sens formel , et ne valait-il pas mieux l'appeler, comme nos anciens, une canne à vent, puisqu'cnfin ce nom en rappelait au moins la forme? Aujourd'hui cependant nous avons dans nos mots juxtaposés une expression beaucoup meilleure de tout point. La canne à vent est un récipient d'air comprimé : c'est donc un foule-air. De plus, il lance des balles comme un fusil. Je l'appellerai donc foule-air à balles. Ces mots ne sont ])as plus longs à
* Roquefort, Dictionnaire étymologique.
LA GRANDB COUR MAZARINB. 443
prononcer que fmil à vent. Mais quelle différence dans la signification !
La machine pneumatique nous intéresse plus encore. C'est sans doute une de celles dont la physique fait le plus d'usage : c'est une de celles aussi dont le nom est le plus insignifiant et te plus dur à prononcer. On croirait toujours, à entendre cette double articulation pn, qu'heureusement la langue française n'admet pas, qu'on a dans le nez un embarras dont on ne peut venir à bout. Mais c'est surtout par son sens étymologique que cette dénomination est ridicule. Elle veut dire machine à air, et convient, par conséquent , aussi bien à un van , à un soufflet, aux ailes d'un moulin , qu'à la pompe inventée par Otto de Guérike. Il se présentait pourtant aux savants français une multitude de noms plus significatif les uns que les autres. D'abord épuisair, c'est-àdire instrument au moyen duquel on épuise l'air -^ensuite évidoir, ou instrument pour évider. Qu'est-ce , en effet , qu'évt* der? c'est retrancher petit à petit pour faire un vide, de manière pourtant qu il reste toujours quelque chose. Ce mot seul fait donc l'histoire complète de ce qui se passe dans le jeu de la machine pneumatique. Je laisse cependant ce mot de côté , puisque c'est un dérivé , et que je ne parle ici que des juxtaposés-, mais n'aurait-on pas les mots vide-cloche, puise-air, puise-gaz, ou même pompe à gaz ou pompe à air quelquefois employés, qui tous indiqueraient la nature propre et l'objet spécial de la machine? Un autre mot plus court et plus expressif encore, pour ceux du moins qui, comme moi, ne s'effrayent pas d'une analogie triviale, c'est celui de lape-air ou lape-gaz. Que font en effet les pistons de la machine au moyen de leurs soupapes ? Ils font sur l'air du récipient exactement ce que le chien fait avec la langue sur l'eau de son écuelle. Ils le lapent, c'est-à-dire qu'ils enlèvent à chaque tour une lapée, celle-ci diminuant de plus en plus comme celle du chien : et dans l'un et l'autre cas
44e LA GRANDE COUK HAZARINS.
on ne peut parvenir à un vide absolu , quoiqu'on en approche de pltffi en irius«
— Bon ! m'écriai-je : je vois que vous ne manquerez pas de mots à combiner ensemble pour exprimer les divers (Aj^ dont nous nous servons. Il me reste pourtant une inqoi^de. On a souvent à former des adjectîfe tirés des noms des instruments ou des sciences. Barométrique, thermaméiriquê, hydrMalique sont des mots de ce genre^ mots très-commodes à mon gré. Votre système nous les donnera-t-il? £siudra-t*il conserver les anciens? faudra-t-il , en les rejelaot se priver soi-rotoie des ressources que ces adjectifis peuvent offirir?
— Il faudra s'en priver absolument , répondit Beildangue avec assurance 9 surtout lorsqu'on voudra se bien entendre-, et cela non pas tant parce que ces mots nous manquent, que parce que les adjectifs tirés de substantifs dont le sens est bien déterminé , perdent presque toujours cette dét^mination précise, en même temps qu'ils reçoivent la forme adjective. Le mot barométrique, par exemple ^ s'emploie h tout instant avec des sens Irës-différents , que la traduction par le substantif correspondant accompagné de prépositions diverses va vous manifester. Vous dites une expérience barométrique, la hauteur barométrique, une Uàk barométrique : l'adjectif barométrique a-t-il la même signification dans ces trois phrases ? oui^ en ce sens qu'il rappelle toujours le baromètre*, non, quant à la manière dont il te rappelle. Nous pourrions en effet traduire ces trois expressions par celles-ci : expérience avec le baromètre, houtmr du baromètre, table pour le baromètre, où les trois prépositions avec, de, pour montrent bien que le baromètre est le moyen dans la première expression, qu'il est le sujet observé dans la seconde , et le but dans la troisième. Est-il permis dans les sciences d'exprimer par le même mot des vues si différentes? Est-ce là de la précision? Et ne vaul-il
I>a8 mieux y manquer d'une locution que de courir le risque d'être par elle induit en erreur?
Quant à ces noms qu'on peut regarder comme des titres d'ouvrages ou de chapitres , la pnemnaUquê^ Vaplique, la eataptrique^ la diapiriquê, je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'on les conserve , si l'on n'aime mieux faire des phrases, comme traiU de Vair, traité de la lumière j traUi de la réfleœion du fluide lumineux, etc. Ces titres composés seront toujours par eux-mêmes plus clahrs et plus précis que les adjectif pris substantivement. Mais enfin ; si Ton ne veut qu'une désignation générale, des mots tirés du grec, pourvu qu'ils soient vraiment grecs , et non pas de création moderne, peuvent parfaitement suffire. Là, en effet, où manque la détermination individuelle , si l'on peut employer ce terme, nos juxtaposés perdent leur supériorité, et je n'en recommande plus la recherche ni l'emploi.
— Laissons donc ces titres de cdté, dit Vézédix; mais je voudrais savoir jusqu'à quel point ton système se prêterait à l'expression des idées morales , et comment tu remplacecerais, s'il était nécessaire, les abstractions queLemercier a divinisées dans son Atlantiadej puisque c'est par là que notre discussion a commencé.
— Je ne puis répondre à la première partie de ta question que par une considération générale. L'expression de nos idées par les mots juxtaposés dépendra toujours des nuances exprimées par les verbes , et de la précision du nom qui le suit. A ce dernier égard , nous n'avons pas grand' chose à désirer. Nos substantifs ont presque tous un sens exactement déterminé.
Quant aux verbes servant de préfixes, il est possible qu'on ne trouve pas toujours dans les conditions exigées celui que l'on voudrait. C'est là une question de dictionnaire que je ne puis ni ne veux traiter dans une conversation. Ecartons plutôt les lieux communs, et passons aux exem-
4 48 LA tiRANDE COLR MAZARINg.
pies. Cile*inoi quelques-uns de ces mois dont tu me demandes la traduction en juxtaposés-, je te dirai tout de suite ce que je pense qu'on en peut tirer.
— Oh bien! je t*ai cité tout à Theure quelques noms, comme Synginiey Ptycholie, Tkéose. Voici de nouveaux rers où le poète a peint la gravitation universelle :
Barythée est an centre , inaccessible point Où Punivers entier de terme en terme est joinU Il pénètre partout, ramène et presse entre elles D'un esprit attirant les sphères éternelles ; Masses dont Proballène a d*un contraire effort. Centrifuge immortel, déployé le ressort.
— Ce sont là , dit Bellelangue y de bien pitoyables vers , et un français fort rocailleux. Gomment l'univers est-il joint de terme en terme à un point? et qu'est-ce-que presser des spAères d'un esprit attirant P Mais laissons cela. Il s'agit des noms de ces divinités , noms aussi barbares pour le moins en grec qu'en français , et qu'il était si facile h Lemercier de remplacer par les mots tout simples , V attraction , VaffUrité y la force centrifuge, etc. Ce sont toutefois ces noms si mal composés que tu me demandes de changer en d'autres plus français et plus expressifs. Je te proposerai les équivalents que voici : Proballène est le dieu de la projection. Il se traduit immédiatement en français par pousse^evant, e/umeavant, pousse-au-large, lance-au-Urin, tu choisiras. Pour Barythée, c'est le dieu de la pesanteur t ces mots Dieu-dupoids. Dieu-pesant, vaudraient déjà beaucoup mieux. Mais le composé Tire^-soi, que j'ai vu, dans je ne sais quelle épigramme, appliqué à un procureurs me parait excellent pour le dieu de l'attraction , et vaut à lui seul beaucoup mieux que les deux détestables vers où Lemercier a délayé sa signification. Psycholie se rendra par toute-^ime, dme-dif-
* Pons (de Verdun), ks Loisirs , p. 20.
monda. Syngénie sera de mémo taïU-namant, ou imU-né, ou la ioule-naissance , s'il ne vaut encore mieux dire la noiure^ car, j'ai beau chercher, iynginie n'a pas d'autre sens étymologique ou philosophique que le mot nalurt. Quant à Théou^ l'Être suprême, mettez Dieu, c'est exactement la même chose ; et je ne vois pas quel avantage a cru trouver Lemercier à prendre pour le nom de sa divinité , plutôt que le Dku des Français tiré du Deus des Latins, le Tkéa$ des Grecs, dont il a allongé et féminisé la syllabe finale, au mépris des plus simples règles de l'étymologie. S'il avait quelque chose à faire, c'était de traduire le Jéhovah des Hébreux qui signifie , comme l'a si bien dit Bossuet , celui qui est, ou selon Fénelon, Vêire au plus haui degré de Vitre. Or ces idées se rendent très-bien par les mots juxtaposés Être- €ffi-<otou£/re-par-sot. Avec eux il aurait pu modifier, comme suit, les vers que tu m'as cités :
Ëtre-en-soi, Dieu sans Gn et principe caché. Dégagé d'attributs dont notre œil soit touché , Des effets et du temps est la cause et le centre; Tout est dans Être-en-soi , tout en sort , tout y rentre.
Je ne dis pas, remarquez-le bien, que cette expression soit ce qu'on appelle poétique; je dis seulement qu'elle est ici d'une philosophie fort élevée -, et que pour celui qui voulait substituer au mot ordinaire Dieu, un nom plus expressif, il n'y en avait pas de plus convenable ni de plus énergique que celui d'j^tre-en-sot. Or c'est quelque chose que de trouver dans la langue française , qu'on dit si rebelle à la composition des mots, un trisyllabe exprimant une pensée très-élevée , et qu'eussent à peine pu rendre les langues grecque et latine.
— En effet , dis-je , c'est une grande puissance dans le langage , et je vois que nous avons dans la juxtaposition de nos mot5 dos ressources aussi variées et fécondes qu'elles
ont été jusqu'à t)ré8ent n^igées. Une dernière objection reste cependant ^ et je vous prie d'y vouloir bien répondre : ces mots juxtaposés , dont je reconnais volontiers la tour* nure française , le sens clair et précis , sont-ils cependant de nature à devenir d'un usage très-général ?
— Je n'ai rien à dire à cet égard, répondit Bellelangae ; l'usage plus ou moins habituel des mots dépend de deux conditions principales : l"" du besoin qu'on en a; 2* du talent des auteurs ou des corps littéraires et savants à les placer dans des ouvrages qui deviennent populaires. Or la science pure n'a pas à s'occuper des applications réelles , mais seulement des applications possibles d'une invention. Quant à celles-là, je crois vous les avoir montrées.
— Oui 9 oui , dit Yézédix , et je ne te ferai pas d'objections sur ce point, au moins pour le moment*, car voici l'heure où je dois me rendre à la séance de l'Académie , sous peine de n'avoir plus de place. Je te dirai seulement qu'il me parait bien difficile de ne pas ranger ton projet parmi les chimères.
— II en est de même de tout ce qu'on propose , dit Bdlelangue en lui serrant la main. Quelle est l'invention ou la proposition nouvelle qui n'a pas soulevé contre elle la foule des esprits routiniers ou peureux ? Ce n'est pourtant pas une raison pour ne rien proposer ; et, quant à moi, la crainte du non-succès ne me fera jamais enfouir dans le silence une idée que je crois bonne et utile.