NOMENCLATURE CHIMIQUE
La nomenclature des sciences devrait^ en général^ être faite par des grammairiens, non par des savants. Sans doute,
* La seconde partie et la plus îmnortante de ce travail a parti en 1840 dans V Enseignement, bulletin d^éoucation publié sous les auspices de la
oà 'écrire
en contient une approbation formelle, quoiqu'il ne croie pas possible de le réaliser : «J'ai étudié avec intérêt, me dit-il, l'essai de nomenclature diimique que vous avez eu la bonté de me communiquer. Je conviens avec vous que les principes'qui lui servent de base sont vrais; mais il me semble que le résultat de leur application , tel que vous me Tavez communiqué , ne saura jamais se frayer un chemin à la chimie.... 9 Suit Pénumération des difficultés ou des impossibilités qui s'opposent i Tadmission d'une nomenclature entièrement nouvelle , et il conclut ainsi : a En tout cas , des essais eomme le vôtre sont d'une trës-ffrande utilité , puisqu'ils portent l'attention sur le grand besoin d'une réforme et sur les vrais principes qui doivent lui servir de base, d
Je reproduis mon projet tel qu'il était alors. N'ayant pas eu depuis seize ans à m'occuper de chimie , je dois être en retara sur les théories nonvelles ; mais comme mon système a pour caractère essentiel de n'être jamais définitif, et de se prêter à tous les progrès de la science ainsi qu'aux changements de théories que l'expérience amène , il doit pouvoir s'appliquer aussi bien aujourd'nui qu'alors, sans quoi il serait justement condamné.
La première partie , ou partie critique , parait aujourd'hui pour la première fois. Elle était faite cependant en 1840, et je la donne telle que je l'avais composée , sauf quelques exemples ou citations dont les dates sont postérieures , et qui m'ont semble préférables à ce que j'avais mis d'abord.
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les savants doivé&t dire ce qu'ils veulent exprimer, el les grammairiens, dans la composition de leurs mots, doivent suivre exactement la direction ci exivimer à la lellre la pensée des savants; mais il foui que ce soient eux qui imposent les noms , si l'on veut que ceux-ci soient tout à bi\ convenables.
En eflTet , biM que la nomenclature ait une grande influence sur l'enseignement , ou , comme on dit aujourd'hai, sur la vulgarisation de la science; qu'à un certain degré même elle soit le moyen sans lequel celle-ci ferait difficilement des progrès, cependant elle n'est pas proprement la science; ce n'est qu'un langage qu'on y approprie ou qu'on y applique, langage dont les éléments et les règles doivent être établies par ceux qui ont étudié les langues et qui les connaissent , et non par ceux qui n'en ont pas fait Tobjet spécial de leurs études ou même n'y ont jamais pensé.
C'est surtout quand il s'agit de la chinûe qu'il est à désirer que les principes philosophiques du langage soient rigoureusement appliqués. « Il n'est point de science , disait Guyton de Morveau ', qui exige dans les expressions plus d'exactitude et de clarté que la chimie, puisqu'elle doit considérer la même substance dans des états très-différents, tantât unie, tantdt séparée; » et il ajoutait que « Si, dans une science qui n'embrasse qu'un petit nombre d'objets on peut, sans un grand inconvénient, conserver la langue que lui ont formée les premiers observateurs, il n'en est pas de même lorsque les objets d'étude déjà innombrables tendent à s'accroître de jour en jour et à dépasser de beaucoup tout ce que peut comprendre la mémoire de l'homme. nhh,eo effet, où la composition et la décomposition des corps sont l'objet immédiat et prmcipal de l'attention du savant , I^ composition et la décomposition des mots auront, pour re-
' Bncydopédêê méthodique (Chimie et Métallorgie) , t. I , p. 636.
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présenter les faits, une puissance incomparablement plus grande que partout ailleurs : et comment arrivcra-t-on au but, si celui qui se charge de nous y conduire ne connaît pas plus et mieux que tout autre la route qui y mène ou l'instrument qu'il doit manier pour cela , je veux dire le langage.
Les hommes illustres à qui nous devons la nomenclature chimique actuelle fournissent à tout moment la preuve du mal que peut faire soit un mauvais principe , soit l'application inintelligente ou la mauvaise exécution d'un bon. C'étaient assurément les savants les plus célèbres , les génies les plus élevés , les esprits les plus vastes , que l'on pût réunir. Mais quand leur fonction était seulement d'indiquer ce que l'on savait de leur temps et ce qu'ils voulaient exprimer^ en laissant aux grammairiens philosophes le soin d'exécuter ce qu'ils demandaient, ils ont voulu faire eux-mêmes ce travail auquel ils n'étaient pas préparés et n'ont réussi qu'à nous laisser un triste monument de la faiblesse de l'esprit humain.
Je prie le lecteur de ne pas s'effaroucher de cette sévérité de langage. Personne plus que moi n'admire la sagacité étonnante et le génie essentiellement créateur de Lavoisier, la grandeur des vues et les utiles applications de Bertbollet-, la vive imagination et le langage animé de Fourcroy. Personne n'apprécie plus l'excellence du projet de Guyton de Morveau, qui proposa le premier une nomenclature systématique pour une science dont tous les termes techniques avaient jusqu'alors été produits au hasard. Mais enfin nul en ce monde ne peut avoir à la fois tous les mérites ; et dans l'exécution 9 ces quatre chimistes remarquables ont montré que s'ils possédaient bien leur science, ils n'avaient pas au même degré la connaissance de la grammaire philosophique. Le reproche n'est pas , au fond , plus cruel pour eux que ne le serait pour un granunairien celui de ne pas savoir la chimie.
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Seiilement ils ont voulu faire un ouvrage de grammairien^ et n^ont ainsi montré que leur insuffisance : c'est là tout ce que veut dire l'observation faite ici sur leur travail.
Bien que celui que je présente n'ait aucunement pour objet la critique de la nomenclature reçue, comme la proposition d'une terminologie nouvelle n'aurait aucune raison d'être y si la précédente n'était pas reconnue mauvaise , on ne sera pas- étonné qu'avant de passer, dans une seconde partie, à l'exposé du système dont il s'agit, je montre rapidement, dans une première , les défauts des noms admis présentement, soit pour leur forme et leur dérivation granunaticaie, soit quanta l'imposition des termes généraux, soit quant à l'origine et à la formation des noms des substances , soit enfin quant à l'idée philosophique qui parait avoir présidé à cette création , et que l'expénencc n'a pas tardé à condamner comme tout le reste.