II. — PARTIE MÉTHODIQUE
I. Idées préliminaires. — Une substance n'est bien connue en chimie que quand on a déterminé par expérience : If la nature des éléments qui la composent; 2"* la quantité de ces éléments -, S*" leur disposition et le rôle qu'ils jouent entre eux *, 4"* les réactions générales du composé.
Si tout cela était parfaitement su des chimistes , la science serait faite et terminée, et Ton n'aurait rien de mieux à désirer^ pour en faciliter l'étude, qu'une nomenclature artificielle exprimant nettement, par des mots courts et faciles à prononcer et à retenir, les caractères ci-dessus énoncés.
Je ne dis pas qu'une telle nomenclature pût jamais s'introduire dans le langage ordinaire-, mais conmie moyen mnémonique, et même comme méthode de classification, elle aurait incontestablement tous les avantages des formules chimiques de M. Berzélius*, et en outre celui qu'ont les mots créés conformément aux usages de la langue maternelle , de pouvoir se graver facilement dans là mémoire.
408 DE LA NOMENCLATURE ClIlMIQUE.
II. Expression quiddiiaire\ corps simples et composés,— La première chose à faire , c'est sans doute de donner à Um les corps simples ou réputés tels des noms étymologiquemcnt insignifiants, mais qui puissent se prêter facilenâent à toutes les combinaisons possibles ; ces conditions seront remplies si Ton prend pour noms de ces corps des monosyllabes digrammes , commençant par une consonne , c'est-à-dire formés d'une seule articulation et d'une voix simple, ou en termes moins exacts, d'une consonne et d'une voyelle.
En choisissant pour former cette nomenclature parmi les sons de la langue française, les voix mobiles ouvertes {à, èj 0, «*) ou closes {â, éj 6, eu) ci les articulations muettes (6, p, d, t, g, k) ou sifflantes (v, f, z, s, ;, ch), on forme la suite ci-après de 96 monosyllabes parfaitement distincts.
Da bà bè bé bo bo be beil
Pa
Va
pà vft
vè
pé vé
po vo
pô vô
pe ve
peu veù
Fa
tft
fè
fé
fo
fô
fe
feû
Da
de
dé
do
dô
de
deû
Ta
ta
tô
té
to
tô
te
teû
Za
zA
zè
zé
zo
zô
ze
zeû
sa
se
se
so
sô
se
seû
Ga
Ka
kà
guè kè
gué ké
go ko
gû ko
guc ke
gueù keû
Ja
Gha
châ
chè
ché
cho
chô
je cUe
jeA cheù
L'oreille ne pouvant jamais confondre ces 96 syllabes
* Les cliiinistes ont appelé analyse qualitative celle qui fait coonaitr« les éléments qui entrent dans un composé. Qualitatif eat un barbarisme; jamais un mot en té n'a formé un dérivé en talif; facultatif est le seul que Ton puisse citer, et il est lui-même barbare. Qualitatif est surtout on contre-sens : ce n'est pas la qualité des éléments, mais leur çuiddi/^ que Ton veut déterminer, si l'on peut employer ici un mot fort usité dans la scolastique; et de là se forme tout naturellement Vaâjeciit quidditaire,
* LV ici, bien que sans accent, n'est pas muet. C'est celui de nos monosyllabes me^ te, se, le^ quej etc. Il a le son eu ouvert qu'on entend dans la première syllabe de meule. Il faut avoir soin de le prononcer eiactemcnt ti\cc ce son.
us LA NO.\lti;NCLATURE CHINIOUE. . 409
quand elles seront bien prononcées, il y a de quoi nommer dès aujourd'hui tous les corps simples connus et une quarantaine d'autres si Ton vient à les découvrir.
Mais il faut bien faire attention, en les prononçant, à la vraie nature des voix-, le son ouvert a doit être aussi différent de l'd fermé que celui de Yè ouvert est distinct de Vé fermé. En un mot les huit voix différentes inscrites ici doivent conserver respectivement le son qu'elles ont dans les mots suivants : galaSj prêté, bobo, cheveu ou peureux. La substitution de Tune à l'autre, lorsque l'on sera convenu d'appliquer chacune à telle ou telle substance élémentaire , équivaudrait évidemment à nommer un autre corps que celui dont on parle.
Par la même raison les consonnes ne doivent pas changer de son quelle que soit leur position dans le mot. Il ne faut pas adoucir s entre deux voyelles, ni lui donner le son du z; ni prononcer le g devant un é ou un t avec le son du j. C'est pour indiquer le véritable son que j'ai écrit dans le tableau gué, gué, gue^ gueû; il vaudrait mieux que les yeux s habituassent à lire et la bouche à prononcer 9^^ gé, ge^geu, comme nous prononçons les syllabes grecques 7*^, r^i 7^^'
Les lettres que nous avons reçues des Romains étant en trop petit nombre pour représenter nos voix et nos articulations, il a fallu employer quelquefois des réunions de plusieurs caractères pour représenter un son réellement indécomposable-, ainsi dans les syllabes gue, cho, deû, les doubles lettres gu, eh, eu expriment des sons simples et indivisibles quoique l'écriture nous montre deux caractères distincts : il est rationnel cependant, à cause de leur valeur, de les regarder comme des voyelles ou consonnes simples qui auraient trois ou quatre jambages au Heu de deux-, et dans cette idée j'ai pu nommer digrammes ou bilitéres, c'estiX'dïrc composés de deux Ivltres, les monosyllabes ci-dessus, bien qu'ils en aient quelquefois quatre.
470 DB LA NOMENCLATURE CttlIllQUB.
Quoi qu'il en soit » le tableau précédent une fois tous les noms en pouvaient être élément appliqués à tous les corps simples *, mais dans les sciences il convient d'abandonner le moins possible au hasard , et il vaudra toujcNirs mieux imposer des noms d'après une raison qudconque , que de s'en remettre aux dés ou aux numéros d'un jeu de loto pour déterminer l'appellation des éléments.
M. Thénard , par exemple , a rangé les corps simples dans l'ordre de leur affinité pour l'oxygène : on pourrait suivre cet ordre -, nommer 6a l'oxygène et successivement tous les autres éléments selon leur affinité pour le ba.
M» Berzélius a placé les corps simples d'après leur état électrique relatif*, l'oxygène est le piremier dans Tordre électro-négatif et le potassium le dernier ; on pourrait Faoger les simples dans cet ordre ou dans l'ordre inverse et leur donner leur nom selon leur place.
M. Ampère a proposé de diviser les substances chimiques en jEunilles naturelles, réunissant sous un seul et même chef les êtres dont les analogies sont assez frappantes pour que l'histoire de l'un soit en grande partie l'histoire de l'autre. Si ces analogies étaient parfaitement connues et avouées des chimistes, on pourrait les rappeler dans le nom du corps &ï conservant la voyelle et faisant varier la consonne pour tous les êtres de la même famille. Ce dernier ordre est, je l'avoue, celui qui me paraiti^ait réunir le plus d'avantages. Mais il a, comme les précédents, l'inconvénient de fixer d'une manière définitive le rang et la valeur relative des corps simples , lorsque rien ne nous assure que ces corps soient tous connus , ou que leurs qualités ou analogies soient parfaitement déterminées.
En l'absence de toute raison tirée de la science , il n'est pas défendu d'aider la mémoire; on pourra donc, au moins provisoirement, prendre parmi nos monosyllabes, pour noms des corps simples, ceux qui se rapprocl^raiient'ie
DE LA NOHE^CLATUUE CHIMIQUE.
plus des noms anciens mutilés , écourtés selon les règles suivantes : 1" Supprimer les lettres gn, m, n, l, r, ij u, ou, an, en, ein, on, un; ^ Retrancher les .voyelles initiales ou qui le deviendraient par suite des suppressions précédentes; 3^ Réduire à deux lettres celles qui resteraient après cette épuration -, A*" En cas d'insuffisance de ces règles « prendre au lieu du nom ancien un de ses synonymes ou analogues, et lui faire subir une mutilation semblable.
Voici 9 par exemple , comment les. noms se trouvent distribués : je mettrai en italique dans le nom ancien ou dans ses analogues les lettres conservées dans l'appellation nouvelle \
Ba 6aryum.
Bè inolyôdène.
Bo ôrdine.
B6 bore.
Be 6ismulli.
Pa palladium.
Pè plutine.
Pc potassium.
Pô plomb.
Pe osmium {pue).
Peu lithium (pierreux).
Va oxygène (t;ilul).
V(^ vanadium.
Vè cuit;r6.
Fè fer.
Fo fluor.
Fô phosphore.
De byc/rogène.
Quant aux noms des composés, ils se formeront du nom des simples réunis dans Tordre électro-positif: ainsi Toxydo d'argent sera du guèvà; le chlorure de sodium du $àchà; le
Do
or (doré).
Se
strontium.
De
iridium.
Seû
stiicium.
Dcû rhodium.
Ga
manganèse.
Ta
étain.
Guô
argent.
Ta
Saulaie.
Que
(^lucynium.
Tô
tellure.
Gnefi
magnésium.
Té
titane.
Ka
carbone.
To
antiuioine.
Kà
calcium.
Tô
thorium.
Ko
nicki'l.
Te
tungstène.
Ké
cérium.
Teû
yt/rium.
Ko
cobalt.
Zô
zinc.
Ko
unme (ccelum)
Zo
azote.
Ke
cadmium.
Zeû
zircouium.
Keù
mercure.
Se
arsenic.
Jo
tode.
Se
sélénium.
Jeu
aiumintum.
So
sodium.
Cho
chlore.
Sô
«oufre.
Chô
chrome.
' Daus tous les noms suivants , les a et les o doivent être prononces comme dans plat et cor; les d et les ô comme dans bât et impôt , soit
dans rintéricur, soit à lu fin des inotsi.
47i DE LA NOMËNCLATIRE CfllIIIQUS.
sulfure d'hydrogène du désô; il n'y a là-dedans ni doute ni difficulté.
III. Radicaux compotes. — Il y a des corps composés qui se comportent constanunent comme des corps simples ; tel est le cyanogène, qui est composé d'azote et de carbone*, l'appellerons-nous kozo? C'est ce qu'il y a de plus simple au premier coup d'œil \ ce n'est peut-être pas ce qu'il y a de plus avantageux. En effet, il nous importe moins la plupart du temps de savoir quelle est exactement la composition d'un corps que la manière dont il se comporte dans ses réactions. On aurait donc trouvé la forme la plus avantageuse si le nom imposé à ces corps qu'on a nommés radicaux était comme un drapeau sur lequel on lirait : «c Cette substance est composée*, mais se comporte presque toujours comme un corps simple. »
Or l'admirable disposition de nos organes nous permet d'exprimer à la fois la composition réelle du corps en renonçant aux consonnes simples employées précédemment , et la simplicité dans les réactions, en conservant des noms monosyllabiques; il suffit pour cela de modifier la -voix par une articulation double. On sait ce que c'est qu'une articulation double \ c'est celle qui , comme le ^ et le ^ des Grecs , fait entendre deux articulations distinctes, dont la séparation est si rapide que l'oreille , en appréciant très-bien le double son, n'y reconnaît pourtant qu'une seule syllabe.
Prenons ici les articulations doubles dont la prononciation est la plus facile et la plus distincte, savoir : les combinaisons des dentales sifflantes s et js avec les muettes de même intensité, nous aurons les consonnes composées bz, zb, ps, $p, dz, zdy i$, $t, gZj zQj ks, $k; et celles-ci, suivies tour à tour des huit voix marquées dans le précédent tableau, donneront une nouvelle liste de 96 monosyllabes , savoir : bzàj bzâ, bzè, bzé, bzà', bzô, bze, bzeû, zbà, zbâ, zbè, zbéj zbà, zbà, zbe, zbeû, psà, psâ, psè, etc. Il y a dans celte
DE LA NOMËNCLATLIŒ CHIMIOI'E. 4 75
liste de quoi nommer pendant longtemps encore les radicaux que découvrira la chimie.
Il serait avantageux^ sans doute , de pouvoir rappeler par le choix des consonnes les corps simples dont ce radical est formé , et par sa voyelle ceux dont ses réactions le rapprochent le plus. Ainsi le cyanogène étant formé de carbone et d'azote ka,zo, le ks indiquera très-bien sa composition*, et comme, d'un autre côté, toutes ses réactions sont semblables à celles des corps halogènes, et en particulier à celles du chlore, dont le nom est cho, en prenant la voyelle o de ce dernier, on aura dans le mot kso un nom tout à fait significatif du cyanogène.
Mais il ne faut pas compter habituellement sur une telle bonne fortune ; nos organes s'y refuseront la plupart du temps-, les noms des corps pourront fort bien ne pas s'y prêter; enfin ce choix supposerait qu'on sera sur tous ces radicaux aussi avancé qu'on l'est sur le cyanogène , ce qui est loin d'être vrai. Je crois donc que ce qu'il y aura à faire ce sera de prendre, en général, pour les radicaux les premiers trouvés, et autant que possible pour les plus importants, les syllabes les plus faciles à prononcer et h écrire , celles surtout où les deux consonnes sont fortes , et où la voyelle est simple.
U y a aussi une observation h faire sur les composés de l'hydrogène et du carbone-, ces composés sont si nombreux, ils se présentent à nous avec des éléments en proportions si diverses qu'il y aurait, si je ne me trompe, avantage à leur consacrer exclusivement uiïfe voyelle, l'a par exemple, et à représenter par la double consonne la proportion de leurs éléments^ ainsi que je le dirai dans les paragraphes suivants.