‹ Thétre en versChapitre 39 sur 96 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

JEAN GESANO, JEAN VASARI, POMPEO CORTEZ CASTIGLIONE, puis CÉSAR SFORZA .

JEAN CESANO

Nous sommes ^uls.

JEAN VASARI à Castiglione

Grâce à la ruse bien conduite.

Leur présence nous fut un prétexte...

JEAN CESANO

Et leur fuiter Nous laisse libres.

rOMPEO CORTEZ

C'est ici le lieu?

JEAN CESANO

Choisi Par Monseigneur Sforza lui-même.

Paraît le cardinal.

Et le voici.

Tous s'inclinent sur son passage. Il traverse lentement la sc^ne II se tourne vers eux qui saluent plus cérémonieusement. Lonpf silence non sans quelque solennité. Le cardinal s'assied. Ils se redressent.

CÉSAR SFORZA

Le Saint-Père a pesé vos griefs. Il estime La révolte, à Tégard d'Orlanda, légitime, Et veut que vos desseins, justes, aient leur effet. Pendant que j'obtenais cela, qu'avez-vous fait?

JEAN CESANO

La reine est au couvent d'Assise...

CÉSAK SFORZA

Une hérétique î Au cloître?

CASTIGLIONE

Pour Tencens, les fleurs, et la musique!

JEAN CESANO

Puis, elle se complaît quelquefois à ce jeu, La païenne, d'avoir des caprices pour Dieu l Donc elle est en retraite aux Glarisses d'Assise. Le sixième avril, au malin, je précise.

Elle rentrera dans Bologne. Ce jour-là.

Des hommes sûrs que mon lieutenant enrôla Seront de garde, assez nombreux, une centaine, Aux portes du Palais, dont je suis capitaine.

CÉSAR SFORZA

Fort bien, monsieur le grand veneur.

POMPEO CORTEZ

Pages, valets Ce matin-là, jusqu'aux bas servants du palais,

N'obéiront à nul ordre de femme ou d'homme Sans m'avoir consulté d'abord, moi, majordome.

CÉSAR SFORZA

Fort bien, monsieur le grand échanson.

JEAN VASARI

Un archer Pour que la garnison puisse en hâte marcher A notre aide au premier signal donné pour elle, . Se tiendra dès le jour levé sur la tourelle Du fort de Sammogia, dont je suis le gardien,

CÉSAR SFORZA

Monsieur le gouverneur de la ville, fort bien!

CASTIGLIQNE

La reine, insoucieuse et rêveuse,, raffole

Des rires de guitare et des pleurs de viole

Et des danses mêlant les gaîtés aux langueurs;

Je médite un gala, ballets et luths en chœurs.

Afin qu'à son retour tout lui rie et lui plaise,

Et pour que, dans les bruits de fête, plus à l'aise.

Nous terminions avec elle nos différends.

CÉSAR SFORZA

Castiglione, il sied de venger ses parentsl

JEAN CESANO

Donc, tout est entrepris.

Achevé par vous seul.

JEAN VASARl

Hormis ce qui doit être

POMPKO CORTEZ

Bologne allend un maître Reconnaissant, fidèle à nos accords jurés, Digne d'elle...

CASTIGLIOxNE

Et de nous.

JEAN CESANO

Ce maître?

CÉSAR giFORZA

Vous l'aurez.

JEAN VASARl

Quand?

CÉSAR SFORZA

Dès qu'il le faudra.

POMPEO CORTEZ

Son nom?

L'élu du pape.

JEAN CESANO

Avant l'homme qui règne, il faut Thomme qui frappe, D'un bras sûr, sans faiblesse, et, sans avoir parié. Meure, à tous inconnu. Cet homme-là?

CÉSAR SFORZA

JeTai.

Il se lève, il va vers l'escalier qui tourne à droite au fond de la scèoo. Il s'arrête, lève la tête vers la porte de la chambre. Il appelle.

Danielo I

Un silence. Danielo apparaît au haut de l'escalier. C'est un, très j«uno homme, il ost vêtu de couleurs obscures, — l'habit d'un clerc et d'un laïque à la fois. Il semble ingénu et timide, non sans- fierté. Il est bien tel que l'a décrit Lucagnolo.» — En voyant tant de monde, il recule et va s on aller, comme un enfant qui s'effarouche. Mais le cardinal a fait un pas de plus. Danielo le reconnaît, il se découvre avec empressesement, avjec un air de joie puérile ; il descend très vite l'escalier ; mais tout à coup, devant César Sforza, il frissonne, baisse les yeux et s'agenouille, les mains sous le menton, comme s'il priait. Tous l'observent.

JEAN VASARI bas

C'est?...

C'est lui.

A Danielo :

Mon fils, Fœuvre inconnue T'appelle. Voici l'heure.

Danielo a tressailli, il se relève.

DANIELO après un effroi qu'il domine

Elle est la bienvenue.

CÉSAR SFORZA

Ton cœur est prêt?

DANIELO

^ Oui, prêt.

CÉSAR SFORZA

Tu sauras, d'un effort Tranquille, mépriser la torture, et la mort?

DANIELO

Oui.

CÉSAR SFORZA

Tu sauras monter, — car c'est ton glas qui sonne, -^ Sur Téchafaud, martyr, sans avoir à personne Révélé qui t'aida, ni mon nom, ni le tien?

Oui.

CÉSAR SFORZA

Tu ne faibliras jamais?

DANIELO

Je suis chrétien.

César Sforza a regardé les autres personnages.

JEAN VASARI

à voix basse

Toute yoix^eut mentir malgré l'accent sincère. Vous répondez de lui?

CÉSAR SFÛRZA à Danielo

Fils, il est nécessaire Aux seigneurs qui sont là, mes amis, de savoir Quelle chaîne d'amour te lie à ton devoir.

Danielo se trouble d'abord, à l'idée de parler devant tantr de personnes réuriies. Mais, d'un geste, César Slorza ordonne. Danielo se résigne. Il parlera d'abord presque à voix basse, avec une hésitation puérile.

DANIELO

Écoutez.

Le cardinal s'assied à droite, près de'Pompeo Gortez, debout. Danielo est au milieu du théâtre ; les autres l'entourent.

" Nous étions deux enfants sur la route. Mon frère et moi, chéllfs, pfeintifs. Frères, sans doute, Couple orphelin, laissé, le soir, au bord d'un champ Par quelque Zingara qui fuit en se cachant.

On supposait cela; notre jeune mémoire N'allait pas jusqu'aux temps premiers de notre histoire. Mais, du plus loin qu'il nous souvenait, nous avions Chaque jour cheminé, côte à côte, en haillons. Frêle enfance appuyée à l'enfance qui tremble: Chaque jour aux passants tendu la main, ensemble; Partagé chaque soir notre pain mendié.

Et, la nuit, sous le ciel d'astres incendié Qu'on voit luire à travers les vantaux de la grange. Nos sommeils avaient eu pour gardien le même angeî Cette communauté de faiblesse et de maux, Frères ou non, enfin nous avait faits jumeaux. Une fois, sur la paille où l'on dort de bons sommes, — En ce temps nous étions déjà de jeunes hommes. Seize ans, peut-être plus, car nous ne savions pas, — Je sentis, en rêvant, se dénouer les bras

LA REINE FIAMMEITE i29

Que mon frère avait mis à Tenlour de ma tête...

Puis, des gens, dans un bruit de menace et de fête,

L'emportaient... J'entendais à travers le linceul

Du sommeil, et Thorreur m'éveilla! J'étais seul.

Seul. Un tumulte, au loin, s'enfuyait, invisible...

Mais ce rêve n'était qu'une chimère horrible !

Mon frère était allé cueillir, c'était certain.

Aux sauvageons des bois le repas du matin

Ou bien, là-bas, emplir sa gourde à quelque source:

11 allait revenir, allègre de sa course,

Dispos, joyeux, et, comme hier, sur le chemin

Nous irions, tout à l'heure, en nous donnant la main,..

NonI II ne revint pas ! jamais! ni tout à l'heure

Ni plus tard, non, jamais! Oh! je comprends qu'on pleure

Lorsque ayant père, frère et des fils de sa chair

S'en va l'un d'eux, qui, mort, vous semble le plus cher;

Mais comme il est heureux, ce deuil, près de l'épreuve

D'une âme qui, n'ayant qu'un amour, en est veuve!

Hélas! ne l'avoir plus, moi qui n'avais que lui!

Me l'avait-on tué? Pourquoi? M'avait-il fui?

Pourquoi? Comme le chien perdu qui se harasse,

Va, revient, je cherchais mon frère. Aucune trace.

Sans doute ces routiers qui vont par monts et vaux,

Lourds de bronze, en un bruit d'armes et de chevaux,

L'avaient pris pour en faire un soldat de leurs guerres;

Ou bien, jaloux d'un fruit cueilli, qui ne vaut guères.

Le maître du verger le gardait en prison.

Je le cherchais toujours! Au hasard. Ni maison,

Ni terre, hélas! vers où nous eussions la coutume

Du retour. Seul, farouche, et buvant l'amertume

De mes larmes, aux bourgs, aux champs, dans les bois, prêt

A tuer qui Teût pris, pour qui me le rendrait

Prêt à mourir, j'errais, l'espérant! Là, ce reître.

Si c'était lui? J'allais enMn le voir paraître

A la fenêtre close où je frappais du poing!

Et, suivant les passants, qui ne répondaient point, Acharné, dans l'angoisse oubliant la misère, Au lieu de pain, hélas! je mendiais mon frère!

Après un silence :

Un homme qui marchait, en lisant, sur le seuil D'une très large porte, austère, coname en deuil. Me dit : « Ceux que Ton perd en l'humaine patrie Dieu les rend dans son ciel, mon fils, à qui le prie... » Et je vis, au-dessus de la porte, une croix.

CÉSAR SFORZA à Pompeo Corlez

Le quatorzième après Hughes de Vermandois J'étais alors prieur des moines Trinitaires.

DANIELO

Le cloître me reçut dans les mornes mystères

Du silence, de l'ombre, et du recueillement.

Comme un mal que la main calme en le comprimant,

Ma douleur s'engourdit, sourde, sous Thabitude

De l'oraison qui courbe et de la règle rude;

Des pointes de cilice aux reins, le froid devoir

De vous oublier, frère, afin de vous revoir,

Dessécha dans mes yeux les larmes maîtrisées,

Comme un matin d'hiver gèle aux fleurs les rosées ;

Et j'adorai le Dieu dont le jaloux appui

Mate toute autre peine eh qui souffre pour lui.

Mais ce Dieu, qui console ici-bas et réserve

Dans la gloire céleste un trône à l'âme serve, /

Règle l'excès des biens sur l'excès des tourments, ^ .

Et veut que les élus de ses commandements \

Mettent au mur sacré du ciel qui les attire, La sanglante et sublime échelle du martyre !

C'est pourquoi, dévouant mes jours prédestinés, Je m'offre à Tœuvre duré, et je dis : « Ordonnez. »

CÉSAR SFORZA

Bien, fils. Prends donc cette arme.

DANIELO

Un meurtre I

CÉSAR SFORZA

A la Pierre, ointe Du sang de saint Janvier, j'en ai sacré la pointe.

Tous se sont inclines, Danielo a salué plus bas. DANIELO

Soit. Qui dois-je tuer?

Vois ce palais charmant î Une hérétique, avec le diable pour amant, Y triomphe, impudique et sanglante! Et sa honte, En exemple étalée à tout un peuple, affronte . Les vertus en détresse et l'Église en péril.

Toi, le vengeur élu, le sixième^ d'avril.

Entre, dans une fête, et, d'un éclair de lame Juste et prompt comme la foudre, frappe !

DANIELO avec un cri, en jetant le poignard sur la table

Une femme!

i32 THÉÂTRE EN VERS

Vous voulez que je tue une femme? Pitié!

Grâce! Le ciel par qui Timpie est châlié

A bien quelque autre voie à soutenir sa cause!

Je ferai tout, hormis cela! Que Ton m'impose,

J'y consens, de lutter sans armes, corps à corps.

Contre un peuple en fureur, dussé-je, entre les morts.

Blessé, mourant, râler, trois jours, en mordant Therbe!

Pour le bien de TÉglise et la gloire du Verbe,

J'accepte de porter ma tête à l'échafaud

Ou de livrer mes os à la roue ! et^ s'il faut

Que j'assassine, eh bien ! soit, ordonnez-moi d'être

Le meurtrier d'un prince où le bourreau d'un prêtre.

Fallut-il — m'induisant l'âme en péché mortel —

Frapper le prince au trône ou le prêtre à 1 autel.

Si ce n'est pas assez, commandez-moi... que sais-je?

D'attirer un vieillard qui tremble, dans un piège,

— Car ce que vous voulez. Dieu le veut, je le crois! —

Il tombe à genoux, il baise le crucifix qui pend à la ceinture du cardinal.

Mais par le Rédempteur dont je baise la croix. Ne me demandez pas de tuer une femme !

César Sforza le considère, surpris. Les autres s'approchent, inquiets. Ls cardinal leur fait signe de le laisser seul avec Danielo, toujours à îçenoux. Ils sortent par le pplit portique à gauche.

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