SCÈNE VI CÉSAR SFORZA, DANIELO
CÉSAR SFORZA d'un peu loin, et en approchant
Pourquoi? Tout acte est bon lorsque Dieu le réclame.
La main sur l'épaule de Danielo :
Pourquoi?
DANIELO
Parce que c'est affreux — en y pensant, Je frémis — de meurtrir un doux être qui sent Bien plus le mal, étant plus faible, et trouve à peine Pour crier <ju'on lui vienne à l'aide assez d'haleine!
J'ai cru ton cœur plus sûr. Dis la raison. Pourquoi?
DANIELO
Eh bien! parce que j'aime une femme! Oui, moi.
J'aime une femme! Hélas! je comprends qu'on s'étonne
Que, cierge pour Jésus et lys pour la Madone,
Un cœur d'enfant, captif de devoirs ténébreux.
S'émeuve, et vive, et soit, comme un autre, amoureux!
J'aime! On n'aurait pas dû me laisser, même une heure,
Sortir de la morose et jalouse demeure ;
Car une fois, pensif, et le regard aux cieux.
Je vis encoi* l'azur, mais ce fut dans ses yeux!
Ce qui m'a fait l'aimer? Eh! le sais-je moi-même?
C'est une jeune fille, elle est pâle, je l'aime!
Elle rêvait à la fenêtre d'un couvent.
Penchée un peu, je l'aime! Elle se met souvent
Une fleur près du cou, je l'aime ! Tout se dore
Quand elle est là, c'est qu'elle est blonde, je l'adore I
■CÉSAR SFORZA
Sois' damné pour le crime et damné pour l'aveu. Lâche cœur que l'amour de la chair vole à Dieu.
DANTELO
Dieu ne me défend pas d'aimer l'un de ses anges!
Je frapperai, seigneur, s'il faut que tu le venges,
Mais une femme! ciel ! comme elle! et qui serait
Jolie aussi, peut-être, et lui ressemblerait!
Pâle, avec un front pur dont je connais les charmes.
Elle aurait dans des yeux pareils les mêmes larmes.
Et j'entendrais râler sous le couteau fumant
Cette voix qui me berce en un ravissement I
Car toute femme, enfin, avec celle qu'on aime,
A comme un air de sœur, et c'est presque elle-même...
La tuer, elle! Ah! ciel!
CÉSAR SFORZA
Va donc. Suis ton chemin.
Qu'un jour de joie, avec l'enfer pour lendemain, Te soit l'infâme prix d'avoir pu te soustraire Au devoir de venger Dieu, rÉglise...
\\ s'interrompt, il songe, on devine qu'il combine un mensonge, qu'il forme tout un dessein ; il achève :
Et ton frère.
DANIELO
Mon frère! Vous parlez de mon frère ^
CÉSAR SFORZA
Va-t'en.
Que t'importe?
Mon frère? Expliquez-vous.
CÉSAR SFORZA
Satan .
Verse tous les oublis clans la coupe d'ivresse,
DANIELO
suppliant
Ah! je veux!.,.
CÉSAR SFORZA
Qu'est un frère auprès d'une maîtresse?
Qu'il dorme dans sa tombe et toi dans les cheveux De ta belle! ,