‹ Theveneau de Morande; étude sur le 18e siècleChapitre 10 sur 55 · I. Amelot était célèbre par ses conquêtes plus ou · texte numérisé non relu

I. Amelot était célèbre par ses conquêtes plus ou

.MORANDF: peintre de mœurs. io3

Bien qu'il soit prudent de n'accepter les allégations du pamphlétaire qu'avec circonspection et sous bénéfice d'inventaire^ il n'en fournit pas moins bien des renseignements curieux sur toutes les classes de la société de son temps. Après la noblesse, le clergé, la magistrature, il passe en revue les financiers les plus en relief et nous initie aux détails intimes de leur vie privée. Il nous parle d'abord des fermiers généraux, et cite notamment deux d'entre eux, Bouret et Dangé. Quant à Dangé, fils de tonnelier, ancien garçon d'auberge, qui avait fait d'une place de commis dans les bureaux de

moins faciles. Il eut de nombreuses maîtresses, notamment la signera Chiavacci, qui axait obtenu un grand succès dans l'opéra bouffe de Piccini II Matrimonio per in^anno, et déployait un luxe inouï dont les nymphes de l'Opéra se montraient jalouses. Les galanteries d'Amelot eurent pour sa santé des suites douloureuses. Fm 1783, il eut une étrange maladie, à en croire les Mémoires secrets : « On en parle hautement à la cour,

on en plaisante; on dit qu'il a la maladie des serins

ce qui confirme ce soupçon, c'est que personne ne peut approcher de lui, depuis trois mois et plus, pas même sa famille. Une naïveté de son suisse le tourneroit en certitude, si elle étoit vraie. On veut qu'un quidam, vingt fois venu pour parler à ce ministre et n'ayant pu y parvenir, ayant demandé à ce suisse, d'un air mystérieux : Mais est-ce que M. Amclot auroit la petite vérole? il lui ait répondu brusquement : Bon! estce que vous prenez mon maître pour un enfant? «

ioi THEVEN'EAU DE MORANDE.

M. d'Argenson le premier échelon de sa fortune, c'était un débauclié vulgaire dont les fantaisies ne sont e|ue répugnantes '. 11 se livrait, dans sa maison de Puteaux, à des orgies crapuleuses auxquelles certaines courtisanes, comme les sœurs Fauconnier, dont Tune fut la maîtresse du duc de Grammont, ne se sentaient pas le courage d'assister jusqu'au bout. Mais Bouret avait plus d'originalité "^ C'était pour la munificence un émule de Fouquet, bien qu'il fût d'origine absolument modeste, puisqu'il était fils d'un laquais de M. de Fériolj cet ambassadeur de France en Turquie qui avait

1. Dangé mourut en mars 1777, à soixante-deux ans. « La veille de sa mort, il recevoit encore du monde : il étoit sur sa chaise longue, jouant à la bouillote et parlant filles. Il disoit qu'il vouloit s'en aller gaiement.» Mémoires secrets, <) mars 1777. Il laissa huit millions à son neveu Dangé d'Orçay, et cinq millions de legs particuliers.

2. La manière dont il capta la bienveillance lie .M. de Machault, le contrôleur général, est assez piquante. M. de Machault avait perdu une levrette qu'il aimait beaucoup. Houret s'en procura une exactement semblable, et la dressa à saluer et à caresser un mannequin revêtu d'une simarre, ornement que portait toujours le contrôleur général, comme garde des sceaux. Puis Bouret mena la levrette chez M. de Machault; dès que l'animal voit le ministre, il saute à son cou et lui fait mille caresses. Le haut fonctionnaire croit reconnaître sa levrette perdue et exprime à Bouret sa vive satisfaction. V. V Espion anglais, t. I, p. 325.

MORAXDE PEINTRE DE MŒURS. io5

acheté M'*^ Aïssé à un marchand d'esclaves. Bouret s'était poussé fort avant dans les bonnes grâces de Louis XV^ et il faisait sa cour au roi d'une manière assez nouvelle. Ayant appris qu'un certain coin de la forêt de Sénart plaisait au monarque, il l'acheta et y tit bâtir par l'architecte Le Carpentier un pavillon magnifique^ pour avoir l'honneur de recevoir son maître et de lui otfrir une pêche, pendant que des créanciers impitoyables saisissaient à Paris les meubles du parvenu. Morande passe en revue les receveurs-généraux, les payeurs de \ rentes, qui étaient « au nombre de 64 pour payer envin n 64 millions », et qui avaient chacun trente ou quarante mille lives de revenu. N L'abus était si manifeste que l'abbé Terray s'en offusqua et supprima la moitié des bénéfices de ces officiers. Mais le type de financier le plus piquant que nous offre le pinceau du pamphlétaire, c'est Beaujon, le banquier de la cour. « Le sieur Beaujon se couche ordinairement sur les neuf heures; alors il admet ce qu'il appelle ses berceuses. Ce sont de jeunes et jolies femmes qui viennent le caresser^ lui faire des contes et l'endormir. Elles sont au nombre de cinq ou six, toutes femmes comme il faut, mais bien payées pour cela; et cette dépense coûtepeut-étre au financier 200,000 livres

lo5 THF.VENEAU DE MORAN'DE.

de rente. Entre autres berceuses, on compte la dame Du Lys, femme de l'ancien lieutenantcriminel, la baronne de Cangé qui, grâce au sieur Beaujon^ a acheté cette terre à son mari, ci-devant le sieur Fenouillot de Falbaire, auteur de VHonnête Criminel. Quand le sieur banquier est assoupi, on descend, on sert un splendide souper et l'on s'amuse quelquefois jusqu'au réveil du sieur Beaujeon, qui se lève à quatre ou cinq heures du matin *. » On ne dit pas que le sultan deConstantinople ait protesté parla voie diplomatique contre son concurrent français. Le fermier-général avait aussi fait construire un ermitage près de la grille de Chaillot. On y couchait dans des corbeilles de fleiu-s, et la vue s'étendait sur un jardin de cent arpents^ dessiné à l'anglaise.

I. On peut lire le luêiiic passage dans V Espion anghiis, t. I, p. 31v).

M. Ernkst Bovsse, dans son intéressante étude sur les abonnes de l'Opéra, 178.1-86 (Paris, Quantin, 1881), cite, d'après la Correspondance secrète, deux traits de bienfaisance qui font le plus grand iionncur à Beaujon. On sait aussi que Bcaujon fonda, en 1784, l'hôpital qui porte encore son nom. Les Mémoires secrets (28 décembre 1772) prétendent que Beaujon « a pense être pendu en 1748 ». — Ailleurs, ce recueiltraite Beaujon de (( Turcaret sans grâces, sans aménité, nullement décrassé comme les financiers modernes et très rustre » (8 octobre 177^). Il mourut en décembre 1786.

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